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CHAPITRE XI

La Révolution

Quel progrès accompli depuis soixante ans, quels tâtonnements évités, si une voix eût signalé les écueils de la route où entrait la librepensée, lestée de science et toutes voiles dehors! Dans cette traversée, d'ailleurs glorieuse et féconde, quels circuits épargnés, quels naufrages, sur les rescifs de l'Utopie sentimentale ! Utopies de l'avenir ou du passé , qu'importe ! Démagogiques ou théocratiques , ces rêves allaient également compromettre et servir tout ensemble la cause des lumières et de l'équité. Mais avant de les juger à l'œuvre sur le sol de la France qui leur est propre et où nous devons nous renfermer, nous rechercherons les influences qui préparèrent ce terrain.

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Quelles étaiertit, au début de la Révolution, audedans comme à l'extérieur, ces influences, — quelles, les dispositions religieuses du pays? Ce n'est pas tout de connaître les doctrines d'une élite : il faut en déduire le sentiment, l'idéal des masses ou plutôt de cette fraction des masses, qui, placée au point de vue intellectuel entre la plèbe et les penseurs, représente, à un moment donné de l'histoire, la moyenne spirituelle de l'Humanité.

Partagée entre le spiritualisme, mystique àdemi, du Vicaire savoyard et le déisme un peu sceptique de Voltaire, cette bourgeoisie intellectuelle se rattachait encore aux tendances plus larges de Diderot et de Condorcet, vulgarisées par des théories d'un naturalisme épais. Ces systèmes, dont la trace ne doit pas être négligée dans l'étude de la Révolution, pouvaient seuls, d'ail- . leurs, populariser des points de vue trop au-des- Bus de la moyenne courante des idées, trop indécis par leur côté positif pour aboutir encore à de sérieuses formules. Expression avancée de la Révolution, le panthéisme holbachien est une de ces constructions pauvres de matériaux, mais bien liées, qui dans la sphère pratique ont leur usage, car elles abritent des aspirations communes, leur servent de refuge et de point de départ. Ce temple

du naturalisme a sa grandeur, élevé par le bras hâtif de l'Encelade populaire, au sinistre éclat de la tourmente qui balaie les trônes et les autels. Le puissant metteur en scène des fêtes de la Révolution, David a figuré ces audaces du mysticisme matérialiste, défis du prolétariat grouillant à l'Idéal, qui recule par ce retour aux cultes primitifs assoupis dans le cœur des masses. Etre suprême, Raison ou Nature, c'est toujours une idole qu'elles adorent ; mais à ce terme des transformations religieuses, elles écoutent comme aux premiers jours la voix de l'antique Isis. L'art théâtral et ampoulé de cette époque, ces Hercules de boue et de carton menaçant le ciel de leur massue, incarnent des systèmes qui gardent entre Condorcet et Saint- Simon V intérim de la pensée française. L'héroïque vouloir de la Révolution transfigure ces symboles, il en sauve les dissonnances grotesques. L'aspiration libre et généreuse, l'idéal entrevu couvrent l'emphase écrite ou modelée de l'improvisation, les colosses guindés, mais terribles, et ces métaphores boursoufflées qui font se dresser les cohortes aux grands noms que l'écho d'un forum répète pour la première fois : Raison, Nature, Souveraineté du genre humain! Dans ce cahos, d'ailleurs, que d'éclairs jaillissent des sources pures du savoir, indices nettement accusés d'une synthèse générale et positive. Un homme qu'on

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prendrait à tort pour un fanatique vulgaire, Anacharsis Clootz, au milieu des excentricités dont il s'enveloppe, mérite d'être jugé comme un penseur sérieux. Son discours sur la république universelle des Germains est un curieux programme des aspirations véritablement scientifiques qui se dégageaient peu à peu des passions révolutionnaires. Quel esprit avancé désavouerait, par exemple, cette affirmation de la propriété fondée sur une distinction si profonde entre la vie animale et l'existence de l'humanité : « La « propriété est éternelle comme la société. Et si « l'homme travaillait par instinct au lieu de tra- « vailler par intérêt, nous jouirions comme les a animaux de la communauté des biens. Jamais « cette communauté n'a pu s'introduire parmi « nous ; car l'homme travaille par réflexion * . » Il s'agit là, non des formes progressives, mais du principe immuable, civilisateur de l'appropriation, contesté par Babœuf, ce soldat du droit étroit, grand par le cœur et parce qu'il a posé sur le terrain politique les revendications du prolétariat. Si l'on songe qu'apôtre de la philosophie germanique dans nos assemblées, prophète des sciences sociales, Clootz fut guillotiné comme

^ Moniteur du 30 arril 1793; séance de la GonTention du mercredi 24.

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athée, on ne lira pas sans émotion ce passage de son grand discours : « Les croyants disent que a le monde ne s'est pas fait lui-même, et certaine nement ils ont raison, mais Dieu non plus ne « s'est pas fait lui-même, et vous n'en concluez « pas qu'il existe un être plus ancien que Dieu. n Cette progression nous mènerait à la tortue « des Indiens. La question sur l'existence de a Dieu (Theos) est mal posée ; car il faut savoir « préalablement si le monde (Cosmos) est un ou- « vrage. Demandez donc la question préalable, « et vous passerez à l'ordre du jour dans le « silence de vos adversaires stupéfaits. . . N'allons a pas expliquer la nature incommensurable* a Vous cherchez l'éternel hors du monde ; je me a contente du Cosmos incompréhensible. . . »

a Quelque chose existe éternellement; c'est une « vérité simple; n'allons pas nous perdre dans « les spéculations d'une nature divine et créa- 4( trice *. »

* Moniteur du 30 avril 1793.

GHAFIT&EXn

L4a Réaction mystique. — Le Concordat

Telles étaient lefs tendances, quand une double réaction Se produisit, au nom, Tune du spiritualisme, l'autre de la conservation sociale. Expression réduite des anciennes croyances, là première ralliait aux purs déistes ceux des partisans de la révolution restés plus ou moins fidèles aux dogmes du passé : gallicans, jansénistes, protestants, illuminés, théosophes de la secte de Saint-Martin, et, par une inconséquence forcée, la foule toujours attachée à sa légende. En dépit de Chaumette et de Clootz, la foi instinctive à la création, le culte d'un type touchant et vraiment populaire s'imposaient aux masses, fanatisées contre l'élément hiératique, non contre l'essence des traditions chrétiennes.

A cet égard, l'écho des carrefours parisiens traduit à sa manière les aspiralions du prolétariat. A part le cynisme du langage, calculé d'après le goût d'un public, devenu depuis moins grossier, je trouve déjà dans cet article du Père Duchèney les mystiques tendresses, les croyances et les parallèles familiers à nos clubistes de 1848 : « Je ne crois « pas que les hommes aient le droit de tout « détruire, de s'engraisser du sang des ani- « maux, qui ont autant coûté au Créateur que « l'homme, qui prétend être le roi des animaux, « et qui l'est en effet parce qu'il les mangent Je ne serais pas fâché f que tous

« les habitants de l'univers fussent koakers « fquakersjy car ces braves gens ont le sang « en horreur ; ils se laisseraient plutôt égorger K eux-mêmes que de porter la main sur leurs « semblables, et c'est dans l'Evangile qu'ils ont « puisé ces principes d'humanité; tandis, f •...•, « que les prêtres catholiques, et Evangile à la « main, ont fait égorger la moitié de la terre « par l'autre moitié. Oui, cet Evangile, sans « les prêtres, serait le meilleur livre que l'on « puisse donner aux jeunes gens; il formerait « leur cœur à la vertu ; ils trouveraient le mo- « dèJe de toute perfection dans le bon sans- « culotte qui a fait ce livre divin. Je ne connais a pas de meilleur jacobin que ce brave Jésus.

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« C'est le fondateur de toutes les sociétés popu- « laires : il ne les voulait pas trop nombreuses, a car il savait que les grandes assemblées dégèle nèrent presque toujours en cohues, et que « tôt ou tard il s'y glisse des brissotins, des « rolandins, des buzotins. Le club qu'il créa « n'était composé que de douze membres, tous « pauvres sans-culottes; encore, dans ce nom- « bre, se glissa-t-il un faux-frère, appelé Judas, « ce qui signifie en langue hébraïque un Pétion. « Avec ces onze jacobins, Jésus enseigna l'o- « béissance aux lois, prêcha l'égalité, la liberté, « la charité, la fraternité; fit une guerre éter- « nelle aux prêtres, aux financiers; anéantit la « religion des Juifs, qui était un culte sangui- <i naire : il apprit aux hommes à fouler aux « pieds les richesses, à honorer la vieillesse, à « pardonner l'offense. Toute la sans-culotterie « se rangea bientôt autour de lui. Plus les rois, « les empereurs persécutèrent ses disciples, « plus le nombre en augmenta. Malheureuse-

« ment, f , l'ivraie se mêle avec le bon blé.

« D'autres Judas succédèrent à celui qui le

« vendit, et, après sa mort, ils le crucifièrent

« encore, en devenant papes, cardinaux, évê-

« ques, abbés, moines et chanoines. Cette f

« canaille, au nom de ce divin législateur qui

« n'aimait que la pauvreté, s'enrichit des dé-

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« pouilles des sots, en imaginant un purgatoire^

a un enfer ; en vendant au poids de Tor des

« indulgences ! C'est ainsi, f...... que les feuil*-

« lants, comme les prêtres, ont voulu perdre

« la liberté, en la déshonorant et en volant de

<i toutes mains. ' »

Un contraste accusait bien alors l'hostilité naturelle des éléments constitutifs de tout culte; le Mysticisme et l'Autorité hiératique. Pendant que déistes, chrétiens, illuminés de tout ordre défendent la base surnaturelle des anciennes communions, des sceptiques s'élèvent à des vues plus hautes : en politique comme en religion, ils se déclarent pour ce qu'on nommera plus tard le principe d'autorité. Qu'importe le sens qu'ils attachent à des formules improvisées pour les besoins d'une cause : le fond seul nous intéresse ici. Tels paradoxes de Rivarol enveloppent des aperçus féconds sur la nature de l'organisme religieux. Ce sont comme des ballons d'essai de la science sociale, devinée, exploitée par un brillant esprit.

Dès le début de la révolution, des plumes philosophiques désavouèrent dans un intérêt de caste Tesprit critique de leur temps. Les

• Le Père Duchène, d'Hébert, cité d'après E. Hatin, H. du Journal en France, 2"* édition, P. 93, 04.

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Actes des Apôtres, de Champcenetz défendent rétablissement clérical par les arguments pure* ment temporels. Le même esprit inspira plus tard la polémique de Rivarol. En appréciant dans un sens qui n'est pas le nôtre, l'utilité future des religions, l'incisif écrivain les juge, dans le passé, du point de vue où Montesquieu se plaçait déjà vis-à-vis du christianisme. Il voit en elles, non des produits de l'imposture et de la fraude, mais les manifestations d'une force collective, organique, divine en un sens, dans l'acception équivoque qu'on ne saurait trop signaler: « Les prêtres, dit Rivarol \ se sont trompés comme les philosophes, dans l'art sublime de gouverner les hommes, les prêtres pour avoir pensé que la classe instruite croirait toujours, et les philosophes pour avoir pensé que les peuples s'éclaireraient. . . Ils n'ont pas entendu l'état de la question. Il ne fallait pas plus prouver la religion que l'attaquer... Il ne s'agissait pas de savoir si elle était vraie, mais nécessaire. .. Tout ce qui a pu tirer l'homme de l'état sauvage

* De la philosophie moderne, par Rivarol ; brochure in-S" de 77 pages ; Paris, an VII.

Voir du même auteur : Lettres à Necker sur limportance des opinions religieuses;

Et le judicieux article de Rœderer sur le premier de ces ouvrages dans la Décade piiilosophique : an VII, n" 36, «t an YIII, n". Iet4.

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était admirable: enfer ou paradis, ange ou diable, n'importe !.. Les prêtres sont les fondateurs des nations... Dieu ne préside dans l'ordre moral que par la puissance intermédiaire des religions. » Et par un aperçu d'une haute portée, entre les lois visibles de la nature et l'ordre invisible qui régit l'humanité, il regarde les reUgions comme une révélation de cet ordre. Par elles « Dieu nous propose la règle, le bonheur, l'attrait de la vertu et la haine du vice.,. La religion répond des masses, la philosophie ne répond que des individus. » Chateaubriand avançait des théories analogues dans son Essai sur les révolutions. L'incrédulité de cette œuvre réactionnaire n'annonçait pas le néophyte que le Génie du christianisme allait révéler au public surpris. Il y eut plus tard, « en 1800, dit finement M. Sainte-Beuve, un grand rôle d'avocat poétique du Christianisme à prendre ; l'auteur se sentit la force, le saisit et s'y précipita ^ . » Mais, avant de se placer eux-mêmes sur le terrain de la foi, les écrivains de la contre-révolution ne défendaient l'autel que comme l'appui du trône et des institutions dont ils conspiraient le rétablissement.

Il est curieux à ce propos d'apprécier l'idéal

^'Chateaubriand et son groupe littéraire sous V empire; T, I. P. 285.

des théoriciens du parti, des vrais fondateurs du néo-catholicisme. De Maistre et de Bonald, dont les premiers travaux datent de cette époque, en regardant l'histoire à travers l'utopie, jetaient déjà sur le moyen-âge un coup d'œil profond. La lumière qu'ils ont faite sur un côté de ces temps méconnus, leur intelligence de la vie des classes, du développement collectif des individus, justifient l'admiration dont ces penseurs furent l'objet de la part des théoriciens du' progrès. Joseph de Maistre après tout, fut un paladin de TEglise plutôt qu'un croyant. En relevant pour la théocratie le gant de la Révolution, il obéissait au point d'honneur du gentilhomme, au parti-pris de l'apologiste, à des illusions laborieusement retrouvées dans la gymnastique du paradoxe. A cet égard, les Soirées de Saint- Pétersbourg ont fait école. Le dilettantisme romantique qui les inspira sévit sur le siècle en même temps que le mal de Werther, d'Oberman et de René. En Allemagne, il amène la conversion de Schlégel et favorise en 1813, la croisade à double vue des princes et des peuples contre nous. Par amour de l'ogive, regret de l'Œil-de-Bœuf, on conspua Voltaire; l'auteur du Pape esquissa des systèmes, dirai-je des tableaux, en rapport avec la fantaisie du moment. C'est qu'alors une révolution morale

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répondait à la réaction commencée par le Concordat dans les lois et dans les mœurs.

Sans celte influence qui se fit sentir du dehors, sans les brumeuses clartés qu'elle apporta, Tœuvre rétrograde de Bonaparte, n'eût pas produit toutes ses conséquences.

Le restaurateur des autels n'aimait pas la pensée. Mais il ne comprit pas le moyen-âge dont il s'obstinait à copier les hiérarchies et les pompes. Sous l'hermine du sacre, je vois toujours le Corse à cheveux plats d'Arcole et de Lodi, l'ex-jacobin déclarant aux sheiks du Caire « qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète. »

I/auteur du Concordat n'aimait pas Voltaire:

on le conçoit. En reconstituant l'organisation catholique, il donnait le signal d'une réaction. Mais, dans l'opinion de l'empereur, ce retour au passé n'allait pas jusqu'à modifier le caractère et les allures de la pensée nationale.. Moins sympathique, moins ouvert à l'idée que César, Napoléon est, avant tout, comme les héros italiens de Machiavel, un virtuose de la force, il procède du monde antique. La tunique serrée du Keisevy l'habit mystique et quasi-sacerdotal des rois-paladins, ces évêques du dehors, \ont mal à cet homme de Plutarque. Le sens de l'époque dont la fantasmagorie l'obsédait échap-

hk QUESTION BBUOIEU8B SOS

pait à rémute de Chariemagne. On est toujours de son temps ; ceux qui virent dans te culte déchu un frein utite à rétablir, imbus des principes du siècle précédent, voulurent et accomplirent une œuvre purement politique. J'imagine Frédéric à la place du guerrier qui réclamait comme sienne Tépée de Molwitz; peut-être eùt-il agi comme le vainqueur d'Iéna, lui qui, contre les orages qu'il sentait prochains, accueillit dans tes Jésuites un talisman préservateur.

' Le chef-d'œuvre de cette politique, nous le possédons dans le Concordat, dans les lois organiques réglant en France les rapports de l'Etat avec les communions religieuses.

Lorsque Pie VII signa le pacte inespéré qui rétablit officiellement le catholicisme sur notre sol, la philosophie du dix-huitième siècle gouvernait encore l'opinion. Divisée par le schisme constitutionnel, l'Eglise gallicane offrait le tableau de deux libres sociétés de croyants qui se lançaient réciproquement l'anathème. Un culte déiste se fondait à côté, ralliant à son dogme étroit, mais humain et relativement rationnel, à ses pratiques bienfaisantes la bourgeoisie des grandes villes. Les masses populaires voyaient sans scandale les théophilanthropes adorer l'Etre suprême dans les mêmes temples où la tolérance du Directoire laissait les prêtres accomplir leurs rites. Ceux-ci

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pourtant, comme les premiers, ne prêchaient pas tous Tamour de la République et le respect des lois.

Les symptômes d'un réveil néo-chrétien se faisaient sentir, il est vrai. Chateaubriand chantait les débris toujours poétiques d'une religion consacrée par les âges... Dévotion d'épiderme, mais contagieuse en ces temps d'énergie lassée où tant d'âmes échappent au vide de l'espérance par la piété retrouvée des souvenirs...

Multoque in rébus acerbis

Acrius advertunt animos ad rellgionem *...

H Qui n'a gémi sur des ruines? » disait l'auteur des Martyrs. La dalle où s'inclinèrent nos aïeux, les saints qu'ils ont fêtés, l'oraison balbutiée sur les genoux d'une mère, que d'attaches, en ces jours de défaillances, ramènent aux autels du passé ! Temps de compromis suprêmes, où la conscience vulgaire demande pour ses idoles, à l'éclectisme des poètes, une consécration qui réconcilie le culte qui tombe avec la foi de l'avenir. Chateaubriand défend la religion par ses côtés artistiques. Ainsi, Libanius aida pour l'amour de Platon et d'Homère, à rendre à l'Hellénisme une vie d'emprunt. Symmaque plaidait, au nom de

* Lucrèce. N. rerum, L. HI, vers. 53, 54,

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la gloire, pour les Dieux délaissés des vainqueurs du monde. Réaction passagère, même hors de France et sur un sol mieux préparé. C'est de la protestante Angleterre, peu à près les Whitfield et les Wesley, après le revival méthodiste plus sérieux que nos gothiques engouements, que la muse de Tironie vengeresse reprendra son vol, rajeunie par Byron.

Alors même, d'ailleurs, malgré l'entraînement de la mode , l'idée du siècle suivait son cours silencieux dans les travaux longtemps obscurs de quelques penseurs solitaires. Saint-Simon dans sa Lettre à V Empereur posait les jalons de la politique nouvelle; Fourier colorait à l'utopie ses prophétiques aspirations. Le groupe d'Auteuil, les idéologues, contre le mysticisme renaissant par les Chateaubriand et les Staël, gardait, avivait le foyer déserté du dix-huitième siècle, la flamme libératrice allumée par Voltaire et par Diderot. Fulton, Jacquart asservissaient aux labeurs géants de l'industrie moderne ces forces mécaniques dont Laplace dans l'harmonie des mondes révélait le jeu éternel.

Des voies nouvelles s'ouvraient dans l'histoire et dans l'art, grâce peut-être à l'enthousiasme dont le romantisme au berceau s'éprit pour les vieux âges. Pourquoi nier ce résultat bienfaisant de la réaction mystique ? Limitée

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à l'action des littérateurs, aux influences spontanément rétrogrades qui prévalent au lendemain des crises, la restauration des vieilles croyances fut restée pour la majorité des esprits un fait purement esthétique. Elle eût suscité sans doute dans la voie du mysticisme le libre développement du génie sectaire. Deux églises existaient déjà, revendiquant chacune le privilège exclusif de Torthodoxie. Entre les catholiques jurants et non jureurs^ d'autres sociétés se seraient formées accordant, en des proportions diverses, les éléments de la raison et de la foi. Divisée à son tour, la minorité protestante eût apporté ses dissonances au concert discordant des sectes. Les Juifs aussi, partagés en réformés et en talmudistes, auraient complété une cacophonie que la voix de la Raison eût dominée bientôt, au moins pour apprendre à toutes les sectes la tolérance et le respect réciproque.

Un grand génie ne comprit pas de la sorte notre avenir spirituel. Le Concordat, les lois constitutives des cultes dissidents ont restauré les vieux organismes religieux,ou,plutôt, à ces moules jadis vivants, substitué des cadres administratifs, également propres à contenir dans les masses et l'instinct mystique et les libertés menaçant<îs de l'esprit. Des décrets assimilèrent les archevêques aux généraux de division, les évêques aux gêné-

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raux de brigade. On vit s'établir le système en vertu duquel l'Etat solde des rabbins pour traiter d'imposteur le Dieu du pasteur et du prêtre, celui que le libre-penseur n'a pas toujours le droit d'appeler un sage, un bienfaiteur de l'humanité.

« Tous les Français sont de la religion de « Voltaire. » Ce mot de Napoléon est l'aveu d'une impuissance à laquelle il faut bien que la force se résigne dans ses entreprises contre l'indépendance des esprits. Avec la seconde vue du ^énie, Bonaparte aperçut dans l'opinion la limite infranchissable à laquelle il devait s'arrêter. En combattant les idéologues, en rouvrant les sanctuaires, mieux que l'Apostat (car il était moins convaincu), le JuHen du Catholicisme comprit les conditions capables d'assurer la durée de son œuvre. Par l'égalité des cultes salariés, par le droit admis, au moins en principe, pour chacun, d'affirmer sa croyance ou son incrédulité, l'auteur du Concordat ne subissait point, il consacrait, mais amoindris, les résultats du dix-huitième siècle et de la Révolution.

Gouailleuse et voltairienne encore, malgré les mysticités en vogue, — la lune romantique qui se levait au soleil couchant de 89 , — la bourgeoisie ne prit guère plus au sérieux l'œuvre consulaire que ceux même qui l'accomplirent avec Bonaparte, les doctes et sceptiques légistes du Conseil d'Etat.

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L'esprit encyclopédiste dominait toujours la jeunesse, mais sans la passion généreuse qui embrasa le dix-huitième siècle. Rappelez-vous, type obstiné de cette époque intermédiaire, tel vieillard dont le cœur ne s'échauffait plus à la flamme éclairant son intelligence. Il regrettait l'ancien régime et relisait Parny, scandalisant parfois les familles des gaudrioles de la Guérite des Dieux * . Je vois cette figure dont chacun retrouvera les traits, caustique et malin causeur, classique amant de Chloris, gardant dans son sourire l'empreinte affaiblie d'une ironie plus haute. Les révolutions^ — on le sentait, — durent vile lasser son superficiel enthousiasme. A bout d'idéal, cuirassé de légèretés égoïstes, cet ami du trône et de l'autel, dédaigneux de la messe, aimait les comparaisons

*■ Comme spécimen de l'état des esprits sous le Directoire, voir dans la Décade philosophique (anVII, 2* trimestre, p. 340; id. 3- trimestre, p. 33, et an VIII, 3* trimestre, p. 554) les articles sur le poème de Parny.

« Les bonnes âmes, dit le critique, qui avaient entrepris de « convertir l'auteur de la Guerre des Dieux, en\e persécutant, « ont perdu leurs peines. Au lieu de s'amender, il s'est en- « durci dans le mal. ... Voilà ce que l'on gagne avec ces M maudits poètes, quand on les maltraite injustement, et « quand le malheur veut qu'ils aient du génie, un vrai talent, « de la philosophie et du courage. »>

Le premier article se termine par la citation élogieuse du trait si connu ; Le drôle n'est pas mort.

Qu'en dirait-on aujourd'hui? Il n'y aurait pas assez de cris contre une telle audace, même de la part des esprits forts.

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mythologiques. — Source des fléaux modernes, la philosophie était pour lui la boîte de Pandore, ouverte à la canaille par l'imprudence des sages.

Une révolution morale seconda pourtant la réaction commencée par le Concordat. Avec des lumières inconnues, l'obscurité vint du Nord. L'horizon s'agrandit, mais perdit en netteté. Un sentiment nouveau, une méthode étrangère à l'esprit français, en troublant la raison publique, compromirent la marche régulière des idées.

La mélancolie, volupté maladive, est le produit du Christianisme dans le paysdelaphthisie et du brouillard. Telle est, ou à peu près, la théorie développée par une femme illustre. Au beau classique, M"® de Staël oppose un idéal qu'elle eût, je crois, l'honneur de baptiser. L'influence germanique déborda par elle sur les lettres, sur la philosophie par contre-coup. Un livre brillant vantait au public des salons, entre les œuvres de la Symbolique allemande, celle qui pouvait le mieux autoriser le mysticisme en faveur : — V Education du genre humain, par Lessing. L'auteur de V Allemagne^ pour rendre ses oracles, s'enivrait de ces vapeurs : elle fut la Pythonisse du romantisme.

Ce fut un malheur que les publicistes avancés livrassent aux organes de la réaction le soin de répandre des doctrines, dont une critique rigoureuse

dlO ul question aBLiaisusB

eût seule mis en saillie le côté rationnel et vraiment progressif. Le Conservateur fit connaître un des premiers les travaux exégétiques de Kant, on devine dans quel esprit *. Quant à Lessing, il méritait d'être interprété par un penseur exact le poète qui posa cette formule féconde : « Le genre humain est un être collectif animé d'une vie propre et dont Dieu fait l'éducation. »

A la science étrangère qui nous envahit alors, de tels interprètes étaient indispensables pour que l'idée française ne déviât pas de sa ligne rationnelle. Il fallait dégager de tout nuage, dépouiller du voile trompeur des symboles, les vérités enveloppées dans les doctrines d'Outre-Rhin. Pour comprendre quels écarts allait amener une marche contraire, il suffit de rapprocher quelques formules caractéristiques de Lessing de l'analyse enthousiaste, décevante que M"® de Staël a tracée de V Education du genre humain.

Notons d'abord les explications de Lessing sur les dogmes fondamentaux du Christianisme.

« N'est-il pas possible que les nouvelles Ecritures réfléchissent... des vérités... que nous devons contempler comme des révélations tant que la raison ne sera pas parvenue à les rattacher par

* Voir le Conservateur de Tan VHI (Théorie de la pure religion morale , par Kanl).

LA QUESTION BBLIOISUBE 211

voie de déduction aux vérités déjà reconnues par elle? — Prenons, par exemple, le dogme de la Trinité. — Supposons que ce dogme dût, après des aberrations infinies de droite et de gauche, n'avoir d'autre fin que de mettre l'esprit humain sur la voie de reconnaître que Dieu ne peut pas être wn, dans le sens où des choses finies sont unes 'y que son unité aussi doit être une unité transcendantale qui n'exclut pas une sorte de multiplicité; — Dieu ne doit-il pas avoir au moins la représentation la plus complète de lui*même, c'est-à-dire une représentation où se trouve tout Ce qui est en lui? Mais tout se qui est en lui se trouverait-il dans cette représentation, si la réalité nécessaire de Dieu à l'égard de ses autres qualités ne s'y trouvait que comme représentation, que comme possibilité? Cette possibilité épuise l'essence des autres qualités de Dieu, mais non pas, il me semble, celle de sa réalité nécessaire. — Conséquemment, ou bien Dieu ne peut pas avoir une représentation complète de lui-même, ou bien cette représentation complète est aussi nécessairement réelle qu'il l'est lui-même, etc. — Il est vrai que mon image, reproduite dans un miroir, n'est qu'une représentation vide de moi, parce que cette représentation ne reproduit de moi que ce donl les rayons tombent à la surface du miroir. Mais, maintenant, si cette image ren-

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fermait tout ce que je renferme, tout sans exception, ne serait-ce alors qu'une représentation vide, ou plutôt ne serait-ce pas une véritable duplication de moi-même? — Si je crois reconnaître unç duplication semblable en Dieu, peut-être n'y a-t-il pas tant erreur de ma part qu'imperfection dans la langue, qui succombe à ma pensée; et toujours demeure-t-il incontestable que pour rendre une telle idée populaire, on aurait eu grand peine à s'exprimer d'une manière plus compréhensible et plus convenable que par la dénomination d'un fils que Dieu engendre de toute éternité. — Et le dogme du péché originel? — Supposé que tout finit par nous convaincre que l'homme au premier et au plus bas échelon de son humanité, n'est pas si absolument maître de ses actions qu'il puisse suivre les lois morales? — Et le dogme de la satisfaction du Fils? — Supposé que tout nous obligeât enfin à admettre que Dieu, malgré cette imperfection originelle de l'homme, a mieux aimé cependant lui donner des lois morales, et qu'en considération de son Fils, c'est-àdire en considération de l'ensemble personnifié de toutes ses perfections, vis-à-vis duquel et dans lequel chaque imperfection de détail disparaît. Dieu a mieux aimé remettre à l'homme toutes ses transgressions que de le laisser sans lois morales, et de lui interdire ainsi le bonheur qui

ne peut se concevoir sans la conscience *. »

Après ces subtilités à triple entente qui n*ont pas été dépassées, lisez l'équivoque résumé du système : M"*** de Staël a fait école avec ce pathos syncrétique, cette annonce des révélations nouvelles,.. On compte aujourd'hui ces produits par douzaine, — descendance étique de Corinne et de Lessing, — prolem hatid sine maire créatatn...

« Ce penseur, dit M"'' de Staël, établit dans son Essai sur VEdwation du genre humainy que les révélations religieuses ont toujours été proportionnées aux lumières qui existaient à l'époque où ces révélations ont paru. VAncienrTestament^ VEvangïle, et, sous plusieurs rapports, la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec les progrès des esprits, et peutêtre sommes-nous à la veille d'un développement du Christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous les rayons épars, et qui nous fera trouver, dans la religion, plus que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens i

sera multiplié par sa réunion avec les autres ^. » I

' l! Education du genre humainy par Lessing, traduite pour |

la première fois sur T édition de Berlin de 1785, à la suite des ,

Lettres d'fi. Rodrigue sur la Religion et la Politique (1829). i

Paris, 1831, pag. 170-173; §§ 72, 73, 74 et 75. i

* De l'Allemagne, IV Partie; Chap. I.

GHAPmiBXIU

6alnt-Simon et le poeitivieine. — Le parti catholique

Prophétisée par Fauteur de YAHemagne^ « saluée de loin » par Joseph de Maistre, Tunité était mieux comprise par la plus vigoureuse, la plus originale» sinon la mieux équiUbrée des intelligences de ce temps. Saint-Simon, malheureusement, dans la seconde partie de sa carrière fut entraîné par la réaction mystique qu'il eût dû combattre toujours. Concession fâcheuse à sa gloire travestie, comme au bon sens public qu'il ^ara ! Les citations abondent pour prouver que ce grand esprit, devenu le Messie d'une Eglise, n'était à ses débuts qu'un philosophe, issu en droite ligne du dix-huitième siècle et continuant Gondorcet. Il ne prétendit tout d'abord qu'à synhétiser rationnellement la connaissance positive

LA QUESTION RBLiaiJSUBB 315

prolongée jusqu'à la physiologie sociale.». Qu'il est grand dans cette partie de son œuvre, et par ses lumières intuitives, et par sa puissante et sympathique physionomie! Penseur gentilhomme, naïvement fier de Son aïeul Charlèmagne, et, dans la voie contraire à celle d'un autre écrivain de sa race, il a des audaces de plume rappelant la manière de celui-ci. Telle cette phrase pour laquelle l'eût désavoué sans doute son dévot et féodal parent : a Le militaire avec le sabre, le diplomate avec ses ruses, le géomètre avec le compas, le chimiste avec ses cornues, le physiologiste avec le scalpel, le héros par ses actions, le philosophe par ses combinaisons, s'efforcent de parvenir au commandement, ils escaladent par différents côtés le plateau au sommet duquel se trouve l'être fantastique qui commande à toute la nature et que chaque homme fortement organisé tend à remplacer * . »

Le fond de ce qu'on a depuis appelé le Positivisme (point de départ, méthode, division encyclopédique) est tout entier dans les travaux de Saint-Simon antérieursau Nouveau-Christianisme. Quant à l'ensemble des doctrines auquel il faut

* OEUVRES CH0ISI18 DE Saint-Simon , publiées par des rédacteurs de l'ancienne Revue phUosophique; Bruxelles, Van Meenen et G", 1859; t. I, pag. i^Z: Introduction aux travaux scienti/iques du XIX* siècle.

216 LA QUESTION BBLIGIBUBE

s'en tenir ici, les passages suivants ne laissent, aucune ombre sur la direction primitive suivie I)ar ce grand esprit

a Tous les phénomènes dont nous avons connaissance ont été partagés en différentes classes. Voici une manière de les diviser qui a été adoptée : Phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, physiologiques ( la sociologie implicitement) .

Les savants, chacun dans leur partie, sont les hommes qui peuvent prédire le plus de choses; et cela est bien certain, puis qu'ils n'acquièrent la réputation de savants que par les vérifications qui se font de leurs prédictions \.. Il n'en a pas toujours été de même. . . Les premiers phénomènes que l'homme ait observés d'une manière suivie ont été les phénomènes astronomiques ; il y a une bonne raison pour qu'il ait commencé par ceuxlà, c'est qu'ils sont les plus simples. Dans le commencement des travaux astronomiques, l'homme mêlait les faits qu'il observait avec ceux qu'il imaginait^ et, dans ce galimatias élémentaire, il faisait les meilleures combinaisons qu'il pouvait pour satisfaire toutes les demandes de prédiction ; il s'est successivement débarrassé des faits créés par son imagination, et, après bien des travaux,

* Savoir pour prévoir afin de pourvoir. (Auguste Comte.)

LA QUESTION RBLIGIBUBB 217

il a fini par adopter une marche certaine pour perfectionner cette science. Les astronomes n'ont plus admis que les faits constatés par Tobservation ; ils ont choisi le système qui les liait le mieux, et, depuis cette époque, ils n'ont plus fait faire de faux-pas à la sicence. Produit-on un système nouveau; ils vérifient avant de l'admettre s'il lie mieux les faits que celui qu'ils avaient adopté. Produit-on un fait nouveau, ils s'assurent par l'observation si ce fait existe.

a L'époque dont je parle, la plus mémorable que présente l'histoire des progrès de l'esprit humain, est celle à laquelle les astronomes ont chassé les astrologues de leur société. Une autre remarque qu'il faut que je vous fasse, c'est qu'à partir de cette époque les astronomes sont devenus modestes, bonnes gens, ne cherchant plus à paraître savoir ce qu'ils ignoraient, et que, de votre côté, vous avez cessé de leur faire la demande impertinente de lire votre destinée dans les astres.

« Les phénomènes chimiques étant plus compliqués que les phénomènes astronomiques, l'homme ne s'en est occupé que longtemps après. Dans l'étude de la chimie, il est tombé dans les fautes qu'il avait commises dans l'étude de l'astrononomie, mais enfin les chimistes se sont débarrassés des alchimistes.

a La physiologie se trouve encore dans la

218 LA QUB8TI0K BELiaifiUBÉ

mauvaise position par laquelle ont passé les sciences astronomiques et chimiques; il faut que les physiologistes chassent de leur société les philosophes j les moralistes et les métaphysiciens, comme les astronomes ont chassé les astrologue^, comme les chimistes ont chassé les alchimistes.

« Nous sommes des corps organisés. C'est en considérant comme phénomènes physiologique^ nos relations sociales^ que j'ai conçu le projet que je vous présente *. »

Ailleurs, Saint-Simon formule les lois de dette physiologie sociale : il conçoit les phases de la civilisation comme les âges d'un homme collectif *. A l'appui de ces vues profondes, il résume à grands traits l'histoire intellectuelle de l'humanité : il montre les cultes progressivement trans* formés par les métaphysiques, celles-ci remplacées peu à peu par une philosophie positive Substituant à la recherche absolus des causes la connaissance relative des lois :

« Les Egyptiens ont adoré les astres, les fleuves, les montagnes, certains végétaux, quelques animaux. Ils ont confié à ceux de ces êtres

* Ce projet a pour but de développer l'esprit synthétique, de fonderîft science générale. — Sur les moyens que Salnt-Simoii propose, voir : Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains (1802); lettre II, pag. 23 et suiv. OEuvr. choisies, etc.

> CEuvr. 0/wtii M, a/ux tr. scient* 1. 1, pag. 177, 178.

Lii QUESTION B9LiaiEU8B 219

qui leur ont p^ru avoir le plus d'influence sur les événement^ le soin de régir }e mcoide. Ces êtres ont été pour eu\ les premières causes.

H Chez les Grecs, Homère déifia chacune des qualités morales. L'Olympe fut un conseil suprême chargé du soin de gouverner l'univers.

m Socrate conçut ensuite l'idée de confier à un seul être le* pouvoirs de l'Olympe, Il annonça qu'il y avait un Dieu, que ce Dieu gouvernait tout dans son ensemble et dans ses détails.

« Descartes enfin a dit: Dieu a créé l'univers: il l'a soumis à une loi immuable.

4( Descartes a exclu toute idée de révélation, toute croyance aveugle. Il a stimulé les hommes à s'instruire et n'a condamné que les paresseux à croire.

« Ainsi, en science générale, Tesprit.humain a Commencé par croire à l'existence d'un grand nombre de causes indépendantes.

« Il a adopté ensuite l'idée de plusieurs causes considérées comme fractions d'un même tout :

l'Intelligence.

« Il s'est élevé après, à l'idée d'une intelligence universelle et unique : Dieu.

« Il a enfin senti que les relations entre Dieu et l'univers étant incompréhensibles et indifférentes (indifférentes, puisque Dieu ayant pré-

VU tout ce qui arriverait, ne peut rien changer à Tordre qu'il a établi), il devait s'attacher à la recherche des faits, et considérer le fait le plus général qu'il découvrait comme cause unique de tous les phénomènes *

« Homère parut. Il perfectionna le système religieux. Sa puissante imagination perfectionna chacune des facultés de l'homme, et, par son talent, il déifia chacune d'elles,

« Socrate ensuite conçut l'idée de former un être composé de la réunion de tous ceux créés par Homère. Ce jphilosophe enseigna à ses disciples que les hommes devaient considérer tout ce qui était comme étant le résultat d'une seule cause.

« L'opinion de Socrate s'était répandue ; elle avait été adoptée par tous les hommes éclairés, lorsque Jésus parut.

« Cinq cents ans après Socrate, Jésus parut.

Jésus était bon ; il avait de l'énergie, de l'enthousiasme ; il était exalté dans une belle et bonne direction ; mais Jésus était ignorant. Il fonda la religion chrétienne à laquelle il donna le déisme pour base. Il communiqua son exaltation à ses disciples, mais il ne leur laissa pas un corps de doctrine.

« OEuv chois. Int. aux trav etc. T. I., p. 200

« Paul, disciple de Jésus, Paul, homme de génie, homme instruit, Paul, qui connaissait si bien la philosophie de Socrate, et qui était bien au courant des connaissances acquises depuis sa mort par les académiciens et par les péripatéticiens, organisa la doctrine chrétienne *•»

* OEuv. chois. T. I. pp. 2G6 et siiiv.

L'incomparable saint Paul d'Auguste Comte t Saint-Simon avait pour le moins droit au titre d'éminent

précurseur du positivisme : A. Comte le lui refuse pour l'accorder à Joseph de Maistre. Bien plus, devenu le sectaire étroit, haineux, du Catéchisme, l'auteur de la philosophie positive osa traiter Saint-Simon de « jongleur superficiel et dépravé"..,» Aberration finale qu'il faut bien pardonner à l'un des plus grands esprits de ce siècle. Qu'on l'excuse ou non, d'ailleurs, , cette ingratitude est imputable au pape d'une petite église, nullement au penseur profond, aii génie encyclopédique qui continua, compléta Saint-Simon. Il y eut dans Comte deux hommes successifs et très-différents que la postérité ne confondra pas.

Tout un parallèle est à faire entre l'œuvre sérieuse d'Auguste Comte et celle de Saint-Simon, même entre les erreurs de l'un et de l'autre. Cette étude comparative dont on ne peut ici que poser les jalons établira nettement la légitime filiation du positivisme.

Les exemples abondent ; il faut nous borner et choisir.

A propos de la division binaire sur laquelle A. Comte insiste tant, Saint-Simon dit :

«... L'imperfection de la division en sciences de mémoire, sciences de raison et sciences d'imagination est aujourd'hui reconnue vicieuse, sous deux rapports très essentiels.

« pREMiEH RAPPORT. — La divisiou en trois parties est aujourd'hui reconnue vicieuse. Les progrès de la métaphysique nous ayant fait connaître que toutes les opérations de notre esprit ne sont que des comparaisons, nous sommes certains que c'est toujours en deux parties qu'il faut diviser les idées cpi'on expose, sauf à subdiviser ensuite chacune des parties.

« DEUXIÈME RAPPORT. — La classlficatlon (ternaire) de

* Catéehiêmepo9iti»iHe, préftce, pag. XXXII.

229 LÀ QUBSTION BBLIOIBUSB

Après ces déclarations formelles qui le classent parmi les libres-penseurs, et les plus affirmatifs, comment Saint-Simon aspira-t-il à l'auréole des révélateurs? Ambition naïve ou faux calcul politique contre lesquels le législateur du positivisme eut raison de protester. Toutefois,

Bacon n'est qu'une division des facultés de notre intelligence- Or, il existe deux choses distinctes : ce qui est nous; ce qui est extérieur à nous. (Œuv, chois. Inir. aux ir. etc. T. I. p. 149.)

A propos de la différence intellectuelle entre Thomme et ranimai:

a Si l'espèce humaine disparaissait du globe, l'espèce la mieux organisée après elle se perfectionnerait. » {Id. ib. p. 173.)

Et quant à la nécessité organique des deux hiérarchies spirituelle et temporelle (Clergé. — Noblesse oupatriciat),voir môme page, la note.

Développement, d'après la même loi, de l'intelligence individuelle et de l'inteUigence générale, p. 177.

Admiration commune pour l'école de M. de Bonald et de Joseph de Maistre. Voy. T. II. pp. 211 et suiv.

Mômes idées, môme langage quant au protestantisme :

« Luther, l'impolitique Luther a rompu le lien qui attachait les Anglais à Rome et qui les rendait dépendants du continent. Il avait été forgé par un génie de premier ordre, par CHARLEMAGNE, ( l'éminent Charlemagnc du calendrier positiviste!) dont les vues politiques étaient autrement profondes que celles du défroqué Luther. » (OEuv. chois. T. ï. p. 252.)

Sur les jésuites, voy. p. 251, même T.

Eloge du clergé, son rôle spirituel prépondérant au Moyen- Age. Quant au perfectionnement de l'instrument logique par les docteurs du catholicisme, Comte ne fait que répéter cette pensée de Saint-Simon : qu'ils avaient «< perfectionné la métaphysique, en s'exerrant à faire partir tous les raisonnements d'un seul point pour les faire arriver à un seul but. » {Id. p. 205.)

LA. QUESTION RELIOIEUSK 223

en se séparant d'une école désormais dévoyée, Auguste Comte eût pu se rappeler ce qu'il devait au maître dont il ne fit que préciser les intuitions au critérium de sa science exacte, supérieure, et par ce génie de systématisation qui distingue entre tous l'immortel auteur de la Philosophie positive. Pour montrer le terrain perdu parles Saint-Simoniens, pour prouver que le positivisme est le légitime héritier d'une école retombée dans l'enfance du mysticisme. Comte n'avait qu'à signaler la faute commise par Saint- Simon, lorsque ce penseur délaissa pour la direction platonicienne le point de vue scientifique d'Aristote. L'écart du maître était moins grave en tout cas que l'étrange déviation qui rangea le disciple sous la bannière sacerdotale de saint Paul et d'Hildebrand.

Singulière inconséquence! Le nouveau pontife reste fidèle à la négation sur laquelle avant

Idée du catéchisme; —son importance, (/d. pp. 223, 224.)

Sur le clergé : « Je vois bien clairement que le pouvoir des théologiens passera aux physiciens (savants).... » (Id. pp. 225, 226.)

Saint-Simon et VEmpereur. — Comte et le czar Nicolas, voy. id. pp. 228-238.

« L'humanité, pendant tout le temps de sa durée, se trouvera avoir été partagée en deux classes : celle des gouvernants et celle des gouvernés. À mesure que la connaissance. hji. maine acquiert de la profondeur et de la superficie, la classe des gouvernants devient plus nombreuse, et l'action des gouvernants sur les gouvernés devient moins arbitraire. »

226 LÀ QUESTION KBLIGIEU8B

teaubriand a parcouru avec beaucoup de grâce la fausse route tracée par les deux plus fameux orateurs qui aient paru depuis Démosthène * . »

Au fond, pour qui sait le comprendre, l'auteur du NouveaurChristianisme^ en affirmant un avenir religieux, atteste simplement Je besoin d'une synthèse qui relie les activités. Mais, garrotée comme une momie, la pensée vivante de Saint-Simon veut être dégagée de ses mystiques bandelettes. Ce n'est pas sans péril que les réformateurs modernes parlent de Dieu, de religion, de révélation et de Verbe. Prétendent-ils jeter l'équivoque comme un pont sur l'abîme qui les sépare des croyants vulgaires ?..• Pauvre ressource ! Espèrent-ils d'ailleurs combler pouF eux-mêmes le vide qu'ils voudraient cacher aux autres?

C'est s'asservir par trop à d'étroites formules que de croire qu'aucun germe du passé ne s'atrophie, au moins relativement. Dans la végétation des institutions et des croyances, il est des pousses, qui, devenues parasites, se dessèchent sur leur tronc sans q^ie l'arbre perde de sa sève. Il paraît en être ainsi, non peut-être du mysticisme, mais du principe hiératique qui seul fixa jusqu'à ce jour les superstitions populaires.

* OEuv. chois, T. ï. pp. 203-205.

Le texte de Cicéron cité et traduit par Saint-Simon.

Le monde d'ailleurs s'éloigne de la religion, si l'on entend par ce mot ces rapports avec une sphère supérieure que les cultes anciens prétendaient établir et auxquels la philosophie ne trouvera pas d'équivalents. Nos pères le comprirent; ils congédièrent gaiement des espérances sur la perte desquelles il faut prendre son parti.,. Que, dans cette exode et comme fsraël vers TEgypte, la foule se retourne parfois vers l'Idéal abandonné, qu'elle s'essaie à le remplacer, — le sage laisse faire en souriant. Aussi bien, sans les prendre au sérieux, n'a-t-il pas lui-même son utopie de l'inconnu, son hippogriffe qui le porte vers le monde des mystères? Ce qu'il sait bien, pour absurdes qu'elles soient, c'est qu'en s'individualisant davantage, ces croyances échappent tous les jours aux organisations artificielles. Un pas de plus, et avec la chaîne qui l'attache à l'état, le lien va se briser, qui fait de chaque église un seul faisceau. Mais il faut aider à cette œuvre, au lieu, par des théories nuageuses, d'alimenter un idénl épuisé. Loin de juger terminée la tâche critique, Saint-Simon regretterait aujourd'hui l'illusion qu'il nourrissait de transformer subrepticemement, par une complaisante exégèse, les articles de la foi vulgaire: c'est renforcer, nous le voyons bien, ce qu'on voulait affaiblir, et, par la vie factice

228 LA QUESTION RELIOIEUSB

qu'on rend à la théorie, perpétuer sans raison la pratique religieuse. « Avec ses idées de pontife, de conclave, l'école Saint-Simonienne, dit trèsbien M, Quinet, a tourné le dos à l'avenir. Elle a joint à la confusion l'imitation stérile et fausse. Elle a tout fait pour aveugler l'esprit français et lui ôter la tradition de sa propre indépendance \)> Est-elle seule coupable? Dans ce siècle des utopies sentimentales, les Messies du passé et du futur se sont rencontrés sur le terrain mystique. Qui n'a rêvé son nouveau christianisme, quelle secte, quel parti n'eut pas ses illuminés, ses révélateurs, depuis M"" de Krudner, l'Egérie piétiste de la Sainte- Alliance, Jusqu'à M. Gustave Drouineau, depuis les néo-protestants de la Mo* raie chrétienne ^ jusqu'aux néo-catholiques de V Avenir. — J'en passe et des meilleurs : Mickiewitz, Wronski, Châtel, son église-club renouvelée des théo-philanthropes, et ces Jacobins adoptant pour patrons saint Dominique et Saint-Just. Jaloux d'accorder la science avec la foi, de justifier la raison par la tradition, d'autres cherchent rinfluencedes trois hypostases sur la prise de la Bastille ou s'inquiètent du sens humanitaire des incarnations de Wishnou.

* Vie de Marnix de Sainte-Aldegonde ; préface.

• Sous la Restauration, cette société philanthropique a beaucoup fait pour l'abolition de la traite et de Tesclayage.

Z4A QUESTION BELIGIEUSE 229

Cette dernière école se distingue des précédentes par la largeur de Thorizon qu'elle embrasse ; son mysticisme est plus apparent que réel. En tous cas, le sens qu'elle attache aux mots : révélation, trinité, la sépare complètement des croyants vulgaires. Toutefois, ses explications, en donnant le change à ces derniers, fournissent des arguments aux défenseurs, aux exploiteurs du dogme ancien*

Les magnifiques travaux de MM. Jean Reynaud et Pierre Leroux * ne sauraient mieux être comparés qu'aux œuvres de l'exégèse allemande dont nous avons suivi les progrès. Ils s'en distinguent cependant par l'élévation supérieure, et si je puis dire, par la catholicité des vues, car la Bible n'y est étudiée qu'à la lumière des autres révélations orientales: les Védas, le Zend-Avesta, etc. Moins synthétique est l'exégèse d'outre-Rhin. Elle s'en tient volontiers à l'analyse, à la collation des textes spéciaux dont elle poursuit l'interprétation rationnelle.

Nous avons vu les plus grands esprits de l'Allemagne entrer dans cette voie. Saint-Simon, au contraire, quand il écrivit son Nouveau- Christianisme se préoccupa peu des livres dont, par un acte de foi sommaire, il proclamait la

* Encyclopédie nauceîle ; articles : Christianisme , Bonheur, Concile, etc. etc.

3S0 LA (^tnsaiTIOM RSLI0IEU8E

divinité. La part subalterne faite en pays catholique à l'autorité de la Bible, rendait suffisant le procédé suivi par Saint-Simon.

L'esprit allemand nourri des Ecritures ne se contentait pas de formuler, en une thèse telle que l'amélioration de la classe la plus nombreuseet la plus pauvre, la donnée morale chrétienne: il essaya d'interpréter point par point le dogme lui-même, à l'aide de l'histoire et de la raison. Mais ce qui caractérise la pensée germanique dans cette œuvre, c'est qu'elle conçut les traditions comme une source de la connaissance, donnant ainsi au mot révélation un sens apte, croyait-elle , à servir de transition entre le point de vue du passé et le point de vue moderne. En rapprochant cette façon d'entendre les religions, conçues ainsi que les langues comme des organismes du procédé employé dans les autres sciences, on arrivait à constituer la critique théologique. En la rapprochant de l'aperçu métaphysique par lequel on considère dans l'Humanité la plus haute expression de l'Esprit, on justifiait le système, mais on créait en même temps tous les malentendus, tous les faux-fuyants qui retardent le progrès de la conscience générale empêtrée dans les formules du passé, qu'ellp prend encore au sérieux, qu'on sauve en les améliorant, tandis qu'il faudrait rompre avec elles.

C'est ainsi que les auteurs de YEncyclopédie Nouvelle se rencontrent sur un point capital avec Joseph de Maistre et de Bonald, avec Lamennais dans V Essai sur V Indifférence. A l'instar des premiers, ces ultramontains modernes, élargissant ridée de la révélation, regardent comme des manifestations providentielles toutes les formes religieuses antérieures au christianisme. Sous la terminologie semblable, je vois bien la divergence des deux écoles. Pour rester orthodoxe, le Néo - Catholicisme , est tenu de conserver au mot révélation quand il l'applique au Christianisme, sa signification séculaire et spéciale. Mais ce qui frappera le gros public, c'est la similitude des termes. Grâce à l'élasticité qu'ils offrent, je ne suis pas bien sûr de

n'être pas moi-même chrétien et catholique

Prenons garde : la Paroisse profite des avances de l'Ecole, et ce n'est pas le moyen d'en finir avec elle que de s'obstiner à la poursuite d'une conciliation chimérique du mysticisme avec la raison. Ce problème, dont tant de gens s'occupent, est la quadrature du cercle de la philosophie.

Sans l'appui qu'elle tire de ces préoccupations, l'autorité hiératique ne soutiendrait pas le combat contre la raison moderne. Elle se bornerait à utiliser jusqu'au bout la complicité des pouvoirs dont elle est depuis trois cents ans

ralliée ; et cela dans un double but : conserver ses positions officielles, épaissir les ténèbres qui maintiennent son empire sur le grand troupeau des simples et des petits.

Du jour où, par un suprême effort de résistance, il adopta cette conduite, le génie clérical ne s'est pas démenti. L'institution des Jésuites est pour l'Eglise le point de départ d'une politique nouvelle. Créée dans une pensée d'immobilisation, la société de Jésus avait reçu pour mot d'ordre le perinde ac cadaver. — « Qu'ils soient comme des cadavres, avait dit le maître, ou qu'ils ne soient pas. » Que le monde devienne plus qu'eux un cimetière de vivants, et nous scellerons sur la funèbre porte, le cachet étemel de la tutelle sacerdotale: « En entrant, laissez toute espérance. » Nous gardons, et pour nous seuls, les fruits de la science et de la liberté.

La grande armée de l'asservissement systématique fut constituée. L'Ultramontanisme se ramassa pour enserrer les nations. Alors fut nouée une alliance — qui ne se relâche que pour se reformer plus étroite — entre l'Obscurantisme et la Force. Si parfois le poignard sacré ne ménagea pas les rois, il n'y eut plus de division durable entre deux pouvoirs l'un à l'autre nécessaires. Quand la papauté, sous la pression de l'opinion publique, consentit à la suppression des Jésuites,

le Schisme et THérésie accueillirent ces auxiliaires de la tyrannie menacée.La Prusse leur offrit protection et refuge, la Russie les garda pendant la tourmente révolutionnaire. Oubliant d'antiques discords, les puissances séparées faisaient flèche de tout bois contre l'esprit d'émancipation. On le vit bien par Tintimité de Pitt avec la cour romaine, par l'appui que tous les despotismes se prêtèrent, en se coalisant sous la bannière chrétienne contre la Révolution.

Se courber sous le flot, s'affaisser pour se relever plus tenace après l'orage, telle a toujours été la politique des enfants d'Escobar. Revenus avec les baïonnettes étrangères, ils semblent sortir, en 1815, de l'effacement le plus complet ; et pourtant, par toute l'Europe, prêtant leur concours à la Sainte-Alliance, ils ont brassé à petit bruit la besogne contre -révolutionnaire. Louis XVIII est sur le trône, et ceux qui confessaient ses prédécesseurs viennent demander au roi très-chrétien l'âme de la France. Si c'est possible, ils nous amoindriront à leur mesure, ils feront du grand peuple de 92, un troupeau de plantecroixj menés par des missionnaires, une sorte de réduction du Paraguay. Temps heureux où l'on fusillait les généraux des grandes guerres, en chantant dans les églises le : Vive Henri IV, couplets de cabaret à la gloire des adultères royaux!

234 LA QUB8TI0N BELIGIBUSB

Après 1830, il n'y a plus de Jésuites. Aplatissement complet. Des acolytes exploitent seuls le néo-catholicisme : ils favorisent une évolution provisoire qui doit rendre à leur cause perdue quelque popularité. On reparle plus que jamais du tribunat démocratique des papes, delà réforme, même de la chute de leur pouvoir temporel, de la séparation de Tïlglise et de l'Etat. On insiste sur un article : la liberté d'enseignement, la liberté comme en Belgique ! Nous verrons bien pourquoi. Viennent alors à la file les panégyriques de la Pologne, les martyrologes de l'Irlande, les invocations à la démocratie de la Ligue, les appels menteurs aux réformes sociales. On reprendra plus tard les théories absolutistes de Joseph de Maistre. Les bons pères défendent aujourd'hui toutes les libertés. Ils vont répétant d'un ton détaché : — « Les Jésuites ! Mais où sontils ? Cauchemar d'un libéralisme décrépit, ils ne font peur qu'aux débris attardés d'un autre âge. . . Venez à nous, hommes du progrès. Altérés du divin, vous repoussez les desséchantes négations du dix-huitième siècle... Eh bien! L'avenir religieux que vous appelez, que nous saluons avec vous d un cri d'espérance, l'Eglise seule en a le secret, elle vous l'apporte. Toujours jeune au milieu des civilisations qui s'effondrent, des trônes, dos abus croulant sous le bras de la

France, ce soldat de Dieu, TEglise guidera les nations vers la Chanaan nouvelle. A ces croisades de la liberté, elle redira le signal libérateur qui ébranlait jadis le monde : Dieu le veut ! » — (Ajouter avant de conclure quelques considérations esthétiques, — développer la supériorité de l'ogive sur le plein ceintre païen : le tour est fait- )

On parlait ainsi du haut des chaires catholiques, jusqu'aux derniers jours de la monarchie de Juillet. Les naïfs tombèrent dans le piège ; les clairvoyants regardaient au-delà des Alpes. Ils voyaient en Piémont un peuple livré aux Jésuites, et, au lieu du libre enseignement, tant prôné chez nous par l'ultramontanisme, la férule de Loyola. Triste prélude à l'initiative héroïque dont ce pays devait se saisir. En France, l't/nivers vantait la presse libre : au delà des monts (rapprochement bizarre!) la Sardaigne et l'Autriche étaient devenues, au profit de l'absolutisme clérical, les douaniersde la pensée, arrêtant au passage les livres et les journaux. L'apôtre « se faisait tout à tous ». Les Jésuites traduisent à leur usage ce précepte de saint Paul. Ici, sous les apparences du libéralisme, ils travaillent sourdement à obscurcir les intelligences, à énerver les volontés; là, ils marchent le front haut, et, de leurs mains dévotes, étranglent leurs ennemis.

^26 LA QUESTION RELIOIEUSfi

Peu de temps avant Février, les masques tombèrent en France. L'ultramontanisme arbora son drapeau, il jeta le gant à l'esprit moderne. La science et l'instinct populaire acceptèrent ce nouveau défi. Du haut de la tribune du Luxembourg, l'obscurantisme, aux applaudissements des renégats de tout principe, osa provoquer la Révolution. La Suisse en armes allait broyer d'un choc les machinations des Jésuites. Là, comme chez nous, toutes les réactions pactisèrent contre l'ennemi commun. Les conservateurs protestants ne cachaient pas leurs sympathies pour la seule puissance qui .puisse contrarier la marche de la démocratie. Le Sonderbund fut vaincu, et le coup de tonnerre de Février arrêta dans la gorge des insulteurs du peuple d'autres blasphèmes et d'autres défis. .

Mais ils plient et ne rompent pas. Les voilà qui bénissent nos arbres et chantent la messe de nos morts ! Ils embrassent la République, mais pour l'étouffer ou l'énerver sous leurs caresses. Ils disent avec Séjan : « Servons. Toute servitude est bonne pour dominer un jour. » Bientôt se reforme plus étroite la ligue des partis hostiles à la Révolution. Irréconciliables à l'ordre nouveau, devant le naufrage dont ils ont l'air de se croire menacés, les vieux pilotes du libéralisme, cèdent le timon à ceux qu'ils en chassèrent jadis, qu'ils

LA QUESTION RBLIGIEUSB S37

poursuivirent depuis de leurs récriminations obstinées. Ils acceptent leur mot d'ordre et manœuvrent sous leur commandement. A l'intérieur, ils soumettent au laisser-passer de l'autorité religieuse, les franchises du haut enseignement, ils livrent l'instruction primaire aux corporations du clergé. Au dehors, ils s'associent à la politique qui subordonne la souveraineté d'un peuple à Tintégral maintien d'une théocratie.

Mais les événements ont déjoué leurs calculs. Malgré la ligue des anciens partis, Tœuvre réactionnaire est atteinte dans ses résultats. Des efforts sont tentés pour relever le niveau des études supérieures, pour améliorer le sort des instituteurs laïques. A Rome, les armes de la France se bornent à protéger, dans son suprême asile, l'impuissance temporelle de la papauté.

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