CHAPITRE XIV
L'Autorité nouvelle
Ainsi, malgré des reculs inévitables, la cause du progrès a décidément la victoire. Seul principe de cohésion entre les éléments hostiles à cette cause, Tautorité ancienne se survit à elle-même: elle n'est plus qu'un soutien bien précaire pour des intérêts dont elle a pour tactique de s'offrir comme l'appui. Une question se pose ici, que notre siècle semble avoir mission de résoudre. Le dogme qui s'écroule laissera-t-il vide la place qu'il occupait ? Entre un scepticisme absolu et les formes changeantes, indéfinies du mysticisme individuel, une autorité véritable s'imposera-telle aux esprits ?
Qu'est-ce que l'autorité ? Des théoriciens de
circonstance font de ce mot un abus si criant, qu'il paraît bon de le définir.
Depuis que les Pontifes-Rois des âges héroïques ne sont plus les révélateurs universellement acceptés de la vérité morale, une séparation toujours plus complète s'est opérée entre les puissances spirituelle et temporelle. Le souverain politique assure l'ordre matériel dans la société, mais l'empire sur les âmes lui échappe. Malgré toute contrainte physique, la conscience de l'individu adhère à de certaines règles, et là réside proprement l'autorité.
Cette puissance insaisissable à la force peut consister dans une soi-disant révélation, dans une doctrine philosophique devinée ou perçue ; mais sa première condition pour exister est d'être reconnue par le libre arbitre de celui qu'elle entend gouverner. Galilée fait amende honorable aux juges qui le frappent ; sa pensée inviolable se rit des oracles au nom desquels un tribunal insensé cherche à régenter les convictions.
Tel est le sanctuaire de la Conscience qui défie les entreprises de la Force, que le monde en ruines n'ébranlerait pas dans sa chute.
Fondée sur la double affirmation de l'intelligence et du senliment, sur l'adhésion, pour obtuse qu'elle soit, du cœur à une éthique, de
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l'esprit à un dogme, TAutorité, même mystique, n'est jamais imposée : sa source est toujours l'individuelle conviction. Il y a plus : comme nous l'avons établi, — sous le rapport des affirmations du cœur, les religions reposent sur un fond positif de vérités, — vérités relatives toutefois ; Fabsolu n'existe pas, même en morale. Mais le bonze au Thibet, le brahme à Bénarès, l'iman à la Mecque répètent à la foule des leçons analogues à celles de Socrate et de Confucius. Ces sages eux-mêmes n'ont pas inventé ces formules de réciprocité sociale que la nature révèle au sauvage, et, en quelque mesure, à l'animal. Tout vivant, quant à ses rapports avec les êtres de son espèce, adhère à la règle : « Agis envers autrui comme tu voudrais qu'il agît envers toi même. »
En quoi consiste donc le progrès moral? Dans l'avènement de principes successivement supérieurs à cette règle ? Il n'en est point de tels. Seulement, si fixe est la base de la sociabilité, le milieu dans lequel s'exerce cette sociabilité s'étend d'âge en .âge , au moins pour notre espèce. Couple, famille, clan, tribu, cité, nation , fédérations , association universelle , — telle est la série parcourue ou à parcourir par la civilisation : là, uniquement, est le progrès, et Tamélioration de la personne individuelle dépend
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ainsi de rextension de la personne collective.
Tout culte mystique organisé favorise à son jour cette extension. Ainsi la République occidentale, bien imparfaite, bien barbare encore, s'est appelée la Chrétienté. La croyance qui relia cette incomplète fédération remplaçait des religions nationales. La science a le secret de Tunité suprême.
Les synthèses que la raison n'étaie pas réalisent seulement quelques termes du progrès social. Appropriées au génie d'une ou de plusieurs races, elles ne peuvent s'aggréger tous les caractères, tous les tempéraments dont l'ensemble doit entrer dans la civilisation générale. Excluant, en plus ou moins grand nombre, ces éléments de l'Humanité, elles ne sont que relativement catholique^.
Quel principe supérieur accordera les divergences exprimées par les grandes divisions religieuses ? — L'Autorité scientifique, ou la conviction raisonnée imposant cette confiance, cet assentiment moral qu'Auguste Comte nomme si heureusement la foi démontrable.
Déjà les sciences inférieures obtiennent un crédit que l'ignorant lui-même ne songe plus à contester ; car il croit à des principes dont il sait
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que rétude amène la preuve pour chacun. Les connaissances physiques et biologiques sont arrivées successivement à cet état positif en proportion de la complication des phénomènes formant Tobjet de leurs investigations respectives. Ebauchée depuis Vico^ qui en détermina les conditions statiques, la science sociale est fondée, grâce à des travaux convergents, bien qu'entrepris sous des bannières opposées. Humanitaires, Ihéocrates, doctrinaires, — Saint-Simon, de Maistre, Guizot, Augustin Thierry, Michelet, Pierre Leroux ont travaillé à celte synthèse supérieure. Dégageant la loi dynamique des sociétés, la notion désormais acquise du progrès, leurs labeurs révèlent THumanité à elle-même. Ils font comprendre, aimer nos aïeux que chante la pléiade romantique. L'utopiste Fourier caractérise les phases ascendantes de la civilisation : il éclaircit avec génie par la méthode sériaire rétiide organique des passions. L'auteur de la Philosophie positive limite en ses justes bornes le champ de la connaissance. Il formule le dogme encyclopédique, qui commence à la science des nombres pour atteindre, par la sociologie, la systématisation des plus hauts phénomènes. La science sociale, abandonnant la voie stérile de Va-priony se borne à découvrir les lois physiologiques présidant à l'existence du genre hu-
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main. Elle fonde ainsi l'autorité dont les inspirations doivent régénérer la morale et la politique.
L'école positiviste est la première pour la méthode, puisqu'elle a formulé les vraies conditions du savoir, en substituant à la recherche de la substance et des causes la détermination des phénomènes et des lois. Posées par Saint- Simon, corroborées par le criticisme parallèle de Kant, ces conclusions, il est vrai, sont comme imposées à tout esprit sérieux qui s'occupe du problème de la certitude.
Dans les travaux (surtout dans les œuvres inédites ou peu connues) de Saint-Simon, nous avons vu qu'on découvre le germe des idées développées, précisées avec tant d'éclat par Auguste Comte : la conception de l'unité religieuse par la science, la transformation des métaphysiques, — spéculations sur l'absolu, — en une synthèse relative des sciences particulières couronnées par la physiologie sociale ou l'hîstoire dignement entendue. Voilà la philosophie, qui ne doit plus ressembler à ces romans algébriques dont s'amuse l'humoriste Stendhal.
Ce tribut payé au génie de Saint-Simon, il faut reconnaître que l'œuvre de Comte est le monument le plus complet élevé à la vraie philosophie. Son échelle des sciences paraît inattaquable.
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Mais, à côté de Saint-Simon et de Tillustre auteur de la Philosophie positive, des esprits progressifs, plus ou moins fidèles aux traditions du penseur de Kœnigsberg, poursuivent la voie ouverte par l'Allemagne dans le champ métaphysique. Après Kant et dans les limites où ce grand homme a restreint l'étude des conditions et des formes de la pensée, M. Charles Renouvier, par ses Essais de critique généraley révolutionne la vieille métaphysique* . S'il défend ses droits contestés, c'est qu'il voit une place à côté des sciences phénoménales, pour une science de ridée pure, dégagée de toute notion d'absolu et réduite à l'étude des catégories ou concepts fondamentaux de la connaissance. On ne peut s étendre ici sur le beau système d'un penseur dont la place est marquée près des maîtres de* l'École, L'avenir saura que tel néo-Platon fut un brillant écrivain, puis le soupirant posthume des beautés du Tendre, S'il veut connaître un philosophe, il lira les Essais de critique générale. — Nous croyons d'ailleurs qu'au sens où l'entend M. Renouvier, l'étude des concepts ou de l'idée pure répond à un besoin de l'intelligence, que
* M. Renouvier appelle critique générale, l'étude dont nous parlons.
ce serait décapiter celle-ci que d'ôter à Tédifice du savoir un couronnement nécessaire.
M. Vacherot, est, lui aussi, un révolutionnaire. Universitaire, il a renié, avec les attaches serviles, les vieilles idoles de l'Université éclectique, TAbsolu, ses pompes et ses œuvres. Il est à cette heure un des tenants de l'idéologie nouvelle. Moins originale que l'œuvre de M. Charles Renouvier, son livre : la Métaphysique et la Science est le travail le plus instructif écrit par un penseur pour dévoiler aux profanes, avec les arcanes de l'Idée, la connaissance des systèmes philosophiques.
Telles sont les œuvres des philosophes contemporains, dignes de ce nom. Revue rapide et bien imparfaite, quand il s'agit de travaux d'une si haute portée! Essayons toutefois de compléternotre esquisse du mouvement général des idées.
J'ai constaté deux grands courants , le positivisme et la métaphysique régénérée, dégagée des spéculations sur l'absolu, courants égaleïnent légitimes, puisque l'un et l'autre, comme phénoménologie ou comme idéologie, ils ré-
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pondent aux deux aspects, — concret et abstrait, — de la connaissance.
L'idéologie a surtout cela d'utile qu'elle sert de critère aux tentatives de systématisation faites pour les études supérieures, selon l'ordre établi par Auguste Comte et qui semble inattaquable.
Mais il serait chimérique de croire les sciences sociales fondées au même degré que les sciences de la nature. Ainsi la notion de dynanisme acquise par ToÔservaiion de l'humanité, — pour laquelle, comme pour le milieu cosmique, l'état statique n'est qu'apparence ou abstraction du contemplateur, — ainsi, dis-je, l'idée du mouvement, du progrès, bien qu'inéluctable, est loin d'offrir en histoire toute la précision désirable. M. Quinet a pu la combattre avec quelque raison sous la forme dans laquelle elle est renfermée par des écoles plus ou moins fatalistes. M.Renouvier reprend, d'après le calcul des probabilités, le problème du libre-arbitre. Un esprit encyclopédique dont l'érudition égale la science, M. Littré, modifie déjà quelques-unes des formules si rigoureuses de Comte. C'est là un signe d'indépendance qui ne peut qu'être propice au développement d'une théorie plus savante qu'érudite dans des questions où la philologie et l'archéologie sont presque souveraines. Quelles
ont été, par exemple, les phases religieuses de l'humanité? La thèse est parfaitement posée par h Philosophie positive. Tels Dieux, telles civilisations, rien de plus exact. Mais 1 érudition est seule compétente en ces matières pour confirmer par des observations de détail les généralités historiques.
' Ce sera, je crois, le rôle de la fin du siècle pour rétude du passé, tandis que pour déterminer l'avenir et dans les limites des prévisions humaines, l'économie politique, analysant les conditions du travail, ses transformations, ses organes et ses moyens, appréciera mieux la valeur respective, la vitalité constante ou passagère des forces qui concourent à la production ^ Elle donnera le sens des termes contradictoires : Egalité, Hiérarchie.
Qu'est-ce que Tégalité? Un absolu, comme certains l'assurent, un droit dont la revendication est éternelle, ou une tendance organique à l'équilibre des conditions? Qu'est-ce que la hiérarchie ? Comme conséquence d'une subordination nécessaire, peu la nient. Mais, pour les uns, dans son expression légitime, elle se fonde uniquement sur l'élection, sur le constat des capacités, elle est le produit de la liberté humaine. Pour les autres, quels que soient les progrès des sociétés, elles n'échapperont jamais aux
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fetalités organiques qui font le faible et le fort. Il faut que le gouvernement des cités industrielles de Tavenir se modèle sur Tantique assiette des sociétés militaires, ou plutôt la nécessité des choses veut que le pouvoir, qui fut d 'sabord à: la vigueur musculaire, qui passa depuis à la vaillance, au prestige des ancêtres, à la possession du sol, appartienne enfm aux puissances de la commandite et du crédit.
On voit comment les systèmes philosophiques aboutissent de plus en plus à des spéculations politiques et sociales. La science, en ce sens, se fait religion. La foi des peuples l'appelle à son tour dans la région du fait pour prononcer sur les intérêts en litige, pour dire à tous la parole dç justice * .
A côté du dogme nouveau, qui, accepté de tous dans les sciences de la matière et de la vie, substitue peu à peu ses affirmations aux rêves du mysticisme, la philologie, Tétude approfondie de l'Orient et du monde sauvage élucident la question des origines humaines. L'érudition, en rectifiant les aperçus de la science sociale, démontre la réalité de cette science. Les travaux de
* P.-J. Proudhon.
hiL QUES^IOI, RELI&JEUSE S^
MM. Littré,. Renan, Alfred Maury, les fouiltes d^ M. Beulé dans les antiquités de l'art, éclaireiit les âges divins de rHumanité. Ils témoignent d'une activité féconde et qui doit aboutir, eji faisant pour ainsi dire la preuve des opérations des théoriciens.
Le positivisme théocratique entre lui-n^ême dans cette voie. Son chef, M. Laffite^ daïi^ ses études sur Confucius, développe d€;s aperçus d'une haute portée. Avec une netteté r^r-e, avec l'autorité d'une méthode supérieures il aborde le problème si compHqué, si ardu de la fusion des races par l'expansion croissante de. notre civilisation. Question redoutable, alor^ surtout qu'elle se pose entre l'Europe mobile,;enyahissante, progressive, et le monde asiatique stationnaire et comme pétrifié.
Ce monde de l'extrême Orient, d'ailleurs ci original, offre à l'étude un intérêt d'actualité qu'il n'est pas besoin de signaler. La Chine est Tarrière-garde d une armée dont Tlnde est le corps de bataille, la Turquie, la sentinelle avancée. Quelles que soient les divergences de ses civilisations, — chinoise, brahmanique ou musulmane, — l'Asie s'offre, à nous, vénérable... Mère, hélas! trop méprisée par son ingrate fille !
Le canon de l'Europe., son mercantilisme
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éhoilté, sa propagande sectaire la rapprocheront-ils de rOrient ? M- Laffite ne le croit pas. Au nom de la science et du sentiment, de l'économie sociale et ^e Téquité, il réclame pour les sociétés asiatiques^ refoulées, exploitées, vouées au mépris par l'orgueil, la superstition et la cupidité occidentales.
Dans le mouvement d'expansion qui pousse de plus en plus vers rOrient nos populations aventureuses, que de conflits on éviterait, douloureux à rhumanilé, contraires à cette fusion des races et des intérêts qu'on croit servir, si un véritable esprit religieux, présidait à ces entreprises. Cet esprit, la science seule le possède ; elle s'impose par ses bienfaits pratiques et sa large tolérance.
Un moment, les Jésuites, dont le génie politique dépassait les conceptions du bigotisme, se crurent près de planter la croix sur la tour de porcelaine. Le catholicisme se fût peut-être assis dans le Céleste-Empire à côté de la reUgionsœur de Boudha, si Rome eût approuvé le culte des ancêtres que les fils de Loyola permettaient à leurs néophytes. Il y a là comme une lueur de cet esprit de syncrétisme philosophique, qui, au profit d'une civilisation plus haute, assimilera les éléments communs épars dans les ' divers cultes.
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La Chine est merveilleusement propre à cette fusion. Car — et c'est ici que le positivisme éclaire d'un nouveau jour Tétude de la civilisation chinoise — l'empire du Milieu est de toutes les sociétés connues la moins imprégnée de mysticisme. Son fétichisme primordial survit dans la religion des lettrés, plus apte peut-être qu'aucun autre surnaturalisme à recevoir les semences de l'esprit positif.
A l'adoration des chimères divines, la science substitue la soumission aux forces cosmiques, que, dans les limites constamment étendues du possible, elle s'approprie pour améliorer notre vie sur la terre. Voilà un programme que la sagesse chinoise pourrait comprendre, par l'influence même de ses opinions traditionnelles. Animant l'univers : le ciel, la terre et les astres, elle ne symbolise point par des déités distinctes les phénomènes dont elle adore la visible réalité. Aussi, parmi les croyances hypothétiques du passé, nulle n'est plus près du sentiment moderne, nulle ne fit moins de part aux mythes, aux interventions surnaturelles que la doctrine des lettrés chinois. C'est là un point de vue neuf et qui méritait d'être mis en relief.
Tout ce qui se rattache à ces problèmes est
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d'un intérêt pressant et qui préoccupera de plus en plus les vrais hommes d'état. Ils profiteront des travaux des théoriciens qui, par ces temps d'empirique activité, sondent les intimes replis delà question religieuse; souverain problème passionné par l'ignorance, obscurci par une politique superficielle et dont la science est seule propre à élucider les données, à rendre la solution possible.
Par malheur, le commun des esprits a besoin d'être ramené à des préoccupations, que, par sa nature, par ses effets latents, l'activité contemporaine doit un jour spontanément provoquer.
Les rappeler à l'idéal ce n'est donc qu'avancer un retour nécessaire.
La vie sociale paraît se concentrer dans le prodigieux développement des forces productives, dans le progrès de l'industrie, lamobilisation des richesses. La pensée aura son tour, son mot à dire pour marquer le sens de l'évolution qui s'opère dans la constitution du travail et du crédit. En attendant, la vogue est ailleurs. La France, qui s'émouvait, il y a dix ans, pour saluer ou maudire, pour baffouer au moins dans leurs formes utopiques les idées en éclosion, les systèmes de ses novateurs, la France a l'air de les ignorer aujourd'hui. Tout lien semble brisé entre l'appareil pensant et les forces
musculaires d'une société qui se transforme et paraît s'abêtir.
Malgré les défaillances de l'esprit et du goût publics, la vogue croissante d'une littérature mesquine et sans âme, il est remarquable que les œuvres historiques aient toujours de nombreux lecteurs. C'est que l'instinct de la continuité humaine est bien le caractère de ce siècle, le sentiment qui domine les recherches des penseurs, comme les préoccupations instinctives de la foule. En dépit du marasme passager qui paralyse les forces vives de rintelligence,quel quç soit Tarrêt momentané de l'idée philosophique, suspecte aujourd'hui, ceux-là même qui l'outragent applaudissent aux travaux par lesquels se fonde la synthèse du progrès. Jamais, certes, les sciences delà nature ne furait plus en honneur* Les études d'ethnographie sont poursuivieB avec ardeur par des esprits d'élite, sans obtenir les bruyantes sympathies que les hommes pratiques réservent pour des travaux dont ils ne comprennent pas mieux le but et la portée. Où est le secret des dispositions du public affairé, si différentes à l'égard des sciences sociologiques? Peut-être dans les sollicitations mystérieuses, incessantes des doctrines dupasse,
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du théologisme aux abois, acceptant les chemins de fer, le télégraphe électrique, mais repoussant des théories qiii ruinent par la base ses conceptions du monde et de Dieu. La complicité ou le silence des savants spéciaux favorise trop souvent cette tactique, dont souffre la synthèse générale, qui, seule, affranchira les âmes, en groupant sous un point de vue commun tous les aspects du savoir '•
.L'esprit rétrogade trouve son compte à encourager le penchant qui porte aujourd'hui les intelligences à se parquer dans leurs recherches spéciales. Grâce à cet isolement, le péril que redoute ridée ancienne, est éloigné, sinon conjuré: la philosophie demeure étrangère aux péoccupations des savants, voués chacun à creuser le champ de ses labeurs, sans s'occuper de la place qu'il occupe dans le domaine général de la connaissance. Par contre, les philosophes, à défaut du concours d'esprits plus positifs, s'égarent trop souvent â la poursuite de chimériques
* Notons, comme un heureux signe d'avenir, l'article publié par M. Eugène Lamé dans le Magasin de Librairie (n- d'avril 1860) sous le titre de : Revue des sciences. Dans ce travail, si élevé de pensée et de forme, l'auteur constate la nécessité d'une philosophie qui embrasse avec une vue d'ensemble sur les phénomènes, une morale, une religion dans ie sens spécial donné à ce terme par ceux qui :
Pour des peniers DonT«aai gardent les mots antiqaei.
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abstractions. Que manque- t-il aux uns et aux autres ? Ce que l'alliance de l'analyse scientifique et de la synthèse philosophique peut seule donner : une vue d'ensemble aux premiers, — aux seconds, une base phénoménale pour asseoir ou rectifier leurs spéculations.
En s'imposant de plus en plus aux intelligences, l'autorité positive aspire à les soumettre toutes à la même loi. Pourtant, n'abusons pas de l'équivoque. Parce que la synthèse scientifique doit être un ralliement, parce qu'elle relie entre eux les esprits qui l'acceptent, ne croyons pas qu'elle soit jamais une religion au sens ordinaire du terme. Le progrès intellectuel qu'elle tend à réaliser, c'est justement d'apprendre aux hommes à se passer du lien fictif qui les rattache à l'inconnu. Selon qu'ils adhèrent avec une compréhension plus nette aux dogmes de la nouvelle foi, ils subissent avec moins de résistance un doute fatal sur d'insolubles questions. Il n'y a pas d'intermédiaire entre la doctrine positive et le mysticisme. Toute affirmation (je ne dis pas toute hypothèse) sur l'absolu se classe parmi les opinions religieuses ; elle rentre dans le domaine insaisissable de la conscience individuelle et du sentiment. Restreindre, à ce do-
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maine, des croyances dont il paraît peu probable que la masse des hommes se passe jamais tout à fait, voilà le devoir de Tautorité nouvelle. Pour remplir cette mission, elle n'a pas à remplacer, mais à détruire les pouvoirs hiératiques opposant à ses dogmes rationnels, à son action indépendante , une doctrine , un organisme constitués. Qu'elle se garde surtout d'imiter cet organisme, de rêver un sacerdoce sans Dieu, un culte autre que les manifestations spontanées de l'art ou du sentiment. Le pouvoir spirituel qu'il faut établiir, qui s'établit de lui-même, c'est l'opinion publique, avec ses organes : la discussion libre et la presse, — avec ses lumières supérieures : savants, penseurs, artistes, corps académiques et enseignants. Qui conteste à ces prêtres, à ces Colléges-Saci'éSj comme on appelle, la puissance d'avoir raison et de se faire croire ? Du privilège de tî/^rgri^, universel dans ces limites, ils ne gardent que le don d'exorciser les possédés de l'ignorance et de la superstition... Ils sont des chasseurs de spectres, et rien de plus. Mais leur tâche est grande.