LA OL’KÔTION RELIGIEUSE
chérif, daté de l’an 1030 de l’hégire (1620 de Jésus- Christ). Ce firraan fut encore obtenu par l’entremise de l’ambassadeur de France, llarlay de Sancy , en voici la teneur :
« Les religieux francs , anciens possesseurs exclusifs « de la grande église de Bethléem et de l’église du « tombeau de la Vierge, ont de leur plein gré accordé a à chacune des autres communions chrétiennes, des «sanctuaires dans l’église supérieure; mais la partie « inférieure où est né Jésus-Christ (que sur lui soit le « salut! ) est le sanctuaire des religieux francs. Aucune « autre nation n’y a droit, et il est défendu à aucune « d’elles d’usurper désormais ledit lieu. Les Arméniens « et les autres nations chrétiennes ont chacune dans « l’église du tombeau de la Vierge, des sanctuaires qui « leur ont été assignés par l’entremise et la permis- « sion des religieux francs, et ceux-ci ont des preuves «remontant aux sultans arabes, qui montrent que les « autres nations n’ont aucun droit sur ce lieu , et ne « peuvent y suspendre des lampes... Les Grecs ont éga- « lement prétendu avoir en commun la jouissance et « la possession de la coupole connue sous le nom de «tombeau de Jésus-Christ... de même les Arméniens « élevant des prétentions sur la pierre de l’onction ont « dit : Le chef des religieux francs nous a permis d’y « allumer des cierges; cette permission nous donne droit « à la jouissance en commun dudit lieu... Nous ordon- « nons qu’on ne permette à aucun Arménien ou autre « de dire la messe dans l’endroit où est né Jésus-Christ,
« endroit situé au-dessous de l’église de Bethléem , « pas plus que dans la coupole qu’on appelle le tom- « beau de Jésus-Christ , ni dans l’intérieur du toma beau de la sainte Vierge, ni enfin dans les sanctuaires « qui depuis longtemps appartiennent aux religieux a francs. Donné au palais de Daoud-Pacha , mois de « Djemadi-ei-Akhez, 1030 de l’hégire. » Trois ans plus tard , 1033 de l’hégire , le même ambassadeur obtint un nouveau firman qui porte « qu’on ne permettra «r pas que, sans la permission du père gardien, personne « s’ingère dans le tombeau de Jésus-Christ, dans l’église a située à Bethléem , et autres endroits qui sont dans « l’ancienne possession et jouissance des religieux « francs. »
Depuis cette époque jusqu’à nos jours , l’histoire des lieux saints n’est plus qu’une suite d’usurpations continuelles, faites, pour ainsi dire, pied à pied par les Grecs et les Arméniens , tantôt unis contre l’ennemi commun , tantôt agissant séparément et chacun pour son propre compte ; et de plus, une alternative de firmans contradictoires obtenus de la Sublime Porte. Quelquefois elle se laissait tromper par les Grecs et les Arméniens, qui lui présentaient des actes supposés ou altérés, ou bien ses agents se laissaient séduire par l’appât du gain et éblouir par l’éclat de l’or qui leur était offert pour obtenir d’eux un jugement favorable; puis, lorsque les réclamations des puissances catholiques , surtout celles des ambassadeurs de France,’ devenaient plus près-
santés et plus vives , elle se trouvait forcée de tenir à ses anciens engagements et de maintenir les droits des Latins. Nous en citerons un exemple remarquable.
En 4630, sous le règne de Mourad IV, les religieux latins permirent aux Grecs de bénir le pain sur l’autel de la Nativité à Bethléem. Cette concession , qui aurait dû rapprocher les deux nations, devint au contraire un sujet de discorde, par suite des injustes prétentions auxquelles elle donna lieu de la part des Grecs qui, à défaut de bonnes raisons , eurent recours à la force et à la violence. Le sang coula à Bethléem , et les chrétiens catholiques durent s’enfuir précipitamment pour éviter un massacre général. A la première nouvelle d’un si triste événement et d’un si grand scandale, les ambassadeurs de France et de Venise adressèrent au gouvernement turc des plaintes énergiques , et obtinrent deux firmans dans lesquels il était dit que le Saint-Sépulcre , les deux coupoles, la pierre de l’onction, l’église de Bethléem et les trois clefs de la chapelle souterraine, appartenaient aux religieux francs. C’est dans ce firman qu’on lit ces remarquables paroles : « La nation grecque « s’est servie de faux témoignages et de fausses preu- « ves, et le firman d’Omar qu’elle présente à l’appui de « ses prétentions, est un document controuvé 1 . »
Mais la querelle n'en devait pas rester là. Les Grecs,
1 Le firman de Mourad IV est déposé au commissariat de Terre-Sainte à Constantinople. Patrimonio Serafico , pag. 489.
sans se laisser décourager, ne tardèrent pas à ressusciter l’affaire, pendant que M. de Gournai, comte de Marcheville, était ambasssadeur de France à Constantinople. Ils comptaient sur le crédit de la sultane mère, grecque d’origine. Ils répandirent mille calomnies contre les catholiques latins , et offrirent au grand visir une somme de vingt mille piastres qu’il eut la faiblesse d’accepter. Les pères latins ne purent parer le coup qui les menaçait, qu’en donnant un à-comple de huit mille piastres , avec promesse de quatorze mille autres. Mais le visir partit pour la guerre de Perse , et son caïmacan, gagné par les Grecs, accueillit favorablement les pièces qu’ils lui présentèrent. En vain les ambassadeurs de France et de Venise firent-ils entendre au gouvernement d’énergiques réclamations appuyées sur les titres les plus justes et les plus authentiques; la corruption et la violence l’emportèrent. Les Grecs suscitèrent une véritable émeute. L’ambassadeur de France fut assiégé dans son palais. Le premier drogman de l’ambassadeur de Venise fut pendu à son balcon. Les trois ambassadeurs de France, d’Autriche et de Venise furent incarcérés et mis aux fers pendant plusieurs jours. Le sultan Mourad IV adjugea l’église de Bethléem, la crèche, les jardins, la pierre de l’onction aux Grecs, et défendit qu’aucun d’eux se fît catholique : les schismatiques avaient réussi à lui faire croire que ceux qui se convertissaient à la religion des Francs voulaient s'exempter de l’impôt et se soustraire à son obéissance.
Ce triomphe obtenu par la fraude et la violence ne
fut pas de longue durée. Un certain archidiacre Grégoire , neveu du patriarche de Jérusalem , irrité contre son oncle qui lui avait retenu une somme d’argent, vint à Constantinople porter plainte contre lui, et demander sa destitution. De plus, tourmenté par les remords de sa conscience, il révéla, en présence des ambassadeurs de France , de Venise et d’Autriche : 1° que le document présenté au divan, sur une prétendue visite de Mahomet à Bethléem où celui-ci aurait déjà trouvé les Grecs, et allumé une lampe au sanctuaire delà Nativité, en l’honneur de Jésus-Christ, n’était qu’une imposture dont il était lui-même l’auteur; que le texte du vieux manuscrit falsifié par lui , portait le nom général de chrétiens ( Naçara ) et qu’il y avait substitué celui de Grecs ( Roumi ) ; 2° que le manuscrit turc présenté en même temps au visir , et attestant que le sultan Selim , lors de la conquête de Jérusalem , avait concédé les lieux saints au patriarche de Jérusalem, était une autre falsification facile à vérifier , puisqu’au lieu du véritable nom du patriarche existant à cette époque il avait inséré par mégarde celui de Théolane ; 3° que le kiaga ou majordome du capitan pacha , suborné pour une somme de deux mille écus , avait présenté le firman à signer au Grand Seigneur au moment où pressé de sortir, et montant à cheval , il n’avait pas le temps de l’examiner.
Le grand visir reconnut l’exactitude de cette déposition. En conséquence , le sultan Mourad IV révoqua le firman concédé aux Grecs, et en fit rédiger un autre
à la date du mois de cherval 1045 de Thégire ( 1635 de Jésus-Christ) , par lequel il restitua aux religieux latins les deux coupoles du Saint-Sépulcre, la pierre de Ponction , les sept arceaux de la sainte Vierge , l’église de Bethléem et la grotte delà Nativité avec trois clefs , les jardins dépendants de l’église; et défendit d’inquiéter jamais les religieux à ce sujet. Nous le citerons ici en entier , parce qu’il est un des plus explicites qui aient jamais été accordés aux Latins.
Firman de 1045 de T hégire (1635 de V ère chrétienne),
14 du mois de cherval.
a Aujourd’hui les religieux francs viennent de pro- « duire les titres qu’ils ont entre les mains. Nous les a avons examinés , et avons reconnu que c’étaient des « papiers anciens et authentiques. Ils prouvent que tous « les lieux ci-dessus indiqués , ainsi que la possession « des trois portes de la grotte de Bethléem , et les clefs a de ces portes, appartiennent exclusivement auxreli- « gieux francs depuis la conquête de Jérusalem par le « calife Omar - ei - Karouf , l’un des quatre califes « (que Dieu soit content de lui!) et qu’un grand nom- « bre de ces sanctuaires était resté comme auparavant « entre les mains des mêmes religieux francs , lorsque « notre aïeul de glorieuse mémoire , le sultan Selim 1 er , « dont la place est dans le paradis , s’empara de ces « lieux saints.
« Pour que les religieux francs soient en possession « desdits lieux , église et monastère, nous avons rendu « un noble firman décoré d’un écrit de notre propre « main , afin qu’il leur serve de titre , et avons ordonné a que , conformément à ce firman , les Francs aient <i comme anciennement la possession et la jouissance de a la grotte située à Bethléem , et connue sous le nom de « la crèche de Jésus-Christ, dont les Grecs se sont em- « parés par fraude et en produisant de faux litres ; qu’ils a aient la possession et jouissance de la pierre de l’onc- « tion située dans l’église du Saint-Sépulcre, des voûtes a du Calvaire, des sept arceaux situés au-dessus de Sainte- « Marie , des deux coupoles , grande et petite , qui recou a vrent le tombeau de Jésus-Christ ; qu’ils aient en outre a de la même manière qu’ils l’ont eue par le passé , la a jouissance et possession, à Jérusalem, du tombeau « de sainte Marie , du couvent appelé Déir-el-Amoud a avec les attenances et dépendances ; et dans le vila lage de Nazareth , de l’église et du monastère , en un « mot de tous les lieux dont jusqu’à présent ils ont eu la a possession non contestée ; que désormais, ni les Grecs a ni les Arméniens , ni aucune autre nation chrétienne « ne les troublent et ne les inquiètent ; que toujours dans « lesdils lieux, et principalement sur le Calvaire, les rea ligieux francs exercent leur culte à leur gré, et comme « par le passé; qu’ils y mettent, comme auparavant, des a cierges et des flambeaux , sans que personne les en « empêche; que dans l’exercice de leur culte le supérieur
« des religieux francs ait, comme par le passé, le pas sur «tous les religieux des autres nations, pourvu qu’ils « paient le tribut voulu par l’ancien usage »
Malgré un ordre si positif et si explicite, les Grecs , deux ans après, présentent de nouveau leurs fausses pièces; et à force d’argent, ils obtiennent un firman contradictoire au premier, qui les autorise à reprendre les les lieux contestés. Ce second firman est confirmé par Ibrahim, frère et successeur de Mourad. Déplus, les Grecs trompaient le gouvernement par des calomnies dont le ridicule égale la fausseté : ils accusaient par exemple les Latins d’avoir enlevé le corps de la sainte Vierge pour le vendre. A la même époque, les Grecs tentèrent de s’emparer de la chapelle souterraine de la sainte Vierge au pied du mont des Oliviers, dans laquelle est son tombeau. Une enquête fut ordonnée, à la suite de laquelle l’ambassadeur de France, M. Denis de la Haye, obtint en 1666 un firman qui relève et flétrit les mensonges des Grecs , et remet les religieux francs en jouissance de cette église qu’ils possédaient depuis plus de 360 ans.
Cependant, à la fin du dernier siècle , et toujours par les mêmes manœuvres, les Grecs ont réussi à s’emparer de nouveau de ce sanctuaire ; ils le possèdent encore aujourd’hui, et ne permettent pas même aux prêtres catholiques d’y célébrer la messe.
t L’original de ce firman et du rapport fait à ce sujet par les délégués de la Porte est déposé aux archives de l’hospice de Terre-Sainte à Pera.
D’autres usurpations, suivies de nouvelles réclama-? tions des ambassadeurs de France, motivèrent un nouveau firman ou bérat obtenu par M. de Chateauneuf en 1690 (1101 de l’hégire), sous le sultan Soliman II, lorsque Cupruli était grand visir. Ce firman n’est pas moins explicite que celui de Mourad IV ; il flétrit de nouveau les fraudes et les falsifications de titres commises par les Grecs, et en particulier le prétendu firman d'Omar-ben-Katab, et remet encore une fois les religieux francs en possession de tous les lieux mentionnés dans le premier firman de Mourad. Enfin, un dernier firman qui confirme les précédents , et comme eux énumère en détail tous les lieux dont les religieux francs sont en possession , est obtenu par M. de Vergennes ambassadeur de France, en 1740 (1170 de l'hégire). II est déposé aux archives de Terre-Sainte à Galata.
A tous ces firmans, qui n’étaient après tout que des concessions du gouvernement turc, viennent se joindre des articles de traités internationaux qui ajoutent à ce droit déjà acquis par les Latins , en vertu de simples capitulations , un droit supérieur résultant d’un engagement bilatéral entre deux puissances égales. Nous mentionnons ici ces traités, ou au moins les articles qui regardent les lieux saints, selon l'ordre chronologique.
D’abord , dans le traité de Carlowitz , conclu entre les Turcs et l’empereur Léopold, l’article 13 porte : « A l’égard des religieux et de l’exercice de la religion a catholique romaine, le Grand Seigneur promet de
et renouveler et de confirmer tous les privilèges qui leur « ont été accordés par ses prédécesseurs. »
L'article deuxième du traité de Passarowitz, conclu le 21 juillet 1718, renouvelle les dispositions de celui de Carlowitz relatives aux religieux latins et à l’exercice de la religion catholique , sans qu’il y soit fait aucune mention ni des Grecs ni des Arméniens.
L’article 12 du traité de Constantinople, 5 novembre 1720, nous montre la Russie apparaissant pour la première fois dans la question des lieux saints; et sans parler de droits ni de concessions antérieures, puisqu’en effet il n’en existait point pour elle , elle se borne à stipuler avec la Porte : « qu’il sera permis aux Russes de faire « des pèlerinages à Jérusalem et autres lieux saints, sans « qu’ils soient assujettis à aucun tribut. » Cet article établit une grande différence entre les Russes et les nations catholiques, en ce qui regarde leurs rapports avec la Porte au sujet des lieux saints. Si nous envisageons l’ancienneté des droits, les Latins peuvent citer le traité de Philippe le Hardi en 1270, les capitulations de François I er en 1535 , le traité de Carlowitz en 1699. Si nous considérons la nature et l’étendue des droits , il ne s’agit pour les Russes que du simple droit de voyager librement sur les terres de l’empire turc, de faire des pèlerinages à Jérusalem et aux autres lieux saints, tandis que pour les Latins, et en particulier pour les religieux , il s’agit de demeure fixe et permanente, d’occupation , de jouissance , de possession des sanctuaires, monastères et dépendances, avec autorisation
de les entretenir* de les réparer et même de les rebâtir, ce qui constitue l’usufruit parfait, complet et perpétuel de ces mêmes lieux.
Le traité de Belgrade, en 1739, att. 9, confirme les privilèges accordés anciennement aux religieux catholiques, et, en ce qui concerne les sujets de l’empereur de Russie, ne fait que leur concéder la simple permission de visiter les lieux saints.
C’est ce droit international qu’on peut opposer aux odieuses et injustes paroles de Raghib-Pacha ; séduit par l’or des Grecs et des Arméniens, il leur avait fait obtenir un firman qui les mettait en possession de l’aile gauche du chœur de la grande église de Bethléem , du tombeau et de la chapelle souterraine de la Vierge à Gethsemani, de la petite coupole du Saint-Sépulcre, de la grande église de Bethléem et enfin d’une clef de la grotte de la Nativité. M. de Vergennes réclama contre une pareille infraction à tous les traités, et le pacha ne rougit pas de lui répondre : « Ces lieux appartiennent « au sultan mon maître; il les donne à qui il lui plaît. « 11 se peut qu’ils aient été toujours au* mains des «Francs; mais Sa Hautesse veut aujourd’hui qu’ils « soient donnés aux Grecs. » Les faits que nous avons exposés jusqu’ici , suffisent à démontrer qu’une pareille réponse était en opposition manifeste avec les convenu tiens conclues précédemment avec la Porte, conventions qui toutes avaient stipulé, comme condition de la paix , la jouissance paisible et perpétuelle des sanctuaires dont les Latins étaient depuis si longtemps ' en possession.
EN ORtENT.
Ehfin, les derniers traités, qui sont ceüx de 1802 et de 1838, font encore explicitement mention de ceS mêmes privilèges.
Mais les capitulations et les traités n’arrêtèrent pas les Grecs et les Arméniens, qui, malgré leurs divisions, savent toujours s’unir quand il s’agit de quelque usilrpation nouvelle sur les religieux latins , quitte à se disputer plus tard, quand vient le moment du partage. Ils profitèrent si habilement des préoccupations que les guerres et les révolutions donnaient aux gouvernements d’Occident et qui leur faisaient oublier les lieux saints, qu’à la fin du dernier siècle , ils s’étaient emparé de presque tous les sanctuaires. Les légitimes possesseurs , chassés peu à peu de partout, n’avaient plus pour se réfugier que quelques réduits, quelques coins obscurs, où même leur présence n’était tolérée qu’avec peine, lorsqu’un funeste accident est venu mettre le comble à la désolation et à la misère des pauvres religieux latins, en même temps qu’il a donné à leurs avides et orgueilleux rivaux une apparence de droit dont ils ont profité pour élever les prétentions les plus exorbitantes.
Dans la nuit du 11 au 12 octobre 1808, le feu prit à la chapelle des Arméniens, et fit en peu de temps des progrès si rapides, qu’en moins de deux heures, la grande coupole de l’église du Saint-Sépulcre s’écroula* détruisant et écrasant dans sa chute une grande partie des objets précieux qui ornaient le tombeau de Nôtres Seigneur, et que le feu n’avait pas encore atteints. Les Grecs et les Arméniens ont été tour à tour accusés d’être
ne
les auteurs de l’incendie. Eux-mêmes se sont renvoyé mutuellement l’accusation. Ils avaient également à profiter de ce funeste événement. Jamais il n’est venu à la pensée de personne de faire peser cette terrible responsabilité sur les religieux latins, qui ne pouvaient qu’y perdre.
L’intérêt que les Grecs aussi bien que les Arméniens avaient à cette destruction sacrilège ne suffit pas , sans doute, pour leur imputer un crime si odieux ; mais leur conduite subséquente, l’heure, le lieu où l’incendie a commencé, la manière dont il s’est propagé, n’ont donné que trop de motifs aux soupçons. Ils savaient trèsbien que les religieux latins , privés depuis long-temps des aumônes que les nations catholiques avaient cessé de leur envoyer, étaient réduits à une telle pauvreté, que l’église de Saint-Sauveur une fois détruite, il leur serait impossible de la rebâtir. Ils avaient calculé que, dans ces circonstances, il leur serait facile d’obtenir pour eux-mêmes, à force d’argent, du gouvernement de Constantinople, la permission de reconstruire l’église à leurs frais , et que , dans les idées du pays , cette reconstruction leur en donnerait la propriété exclusive. Ce plan leur a réussi. Malgré l’opposition des véritables possesseurs, malgré leurs réclamations les plus vives, au mépris des capitulations, des traités internationaux et de tous les droits possibles, le divan les a autorisés à rebâtir la coupole , et ils l’ont rebâtie tant bien que mal. On ne s’étonnera pas que depuis ce temps ils soient devenus encore plus hardis dans leurs envahissements.
EiV ORIENT.
Cependant nous devons consigner ici que le chargé d’affaires de France à Constantinople, pour arrêter lés effets de celte reconstruction , a protesté ; et qu’il a obtenu, en 18H, un firman qui déclare positivement que le travail des Grecs dans l’église du Saint - Sépulcre ne saurait infirmer les droits antérieurs des Latins. Ce firman , nous le disons à regret , n’a eu d’autre effet que de sauvegarder le droit, et il ne fut suivi d’aucune exécution. Les Grecs et les Arméniens obtinrent même l’annéé suivante , en 1812, un firman qui, au mépris des droits anciens et sacrés des Latins, adjugea la possession exclusive des sanctuaires aux Grecs. Ce firman s’appuie sur deux firmans supposés de Sélim !•% qui aurait concédé les mêmes lieux aux deux nations J mais jamais avant ce jour on n’avait entendu parler de cës deux firmans, ce qui prouve leur fausseté; de plus, ils portent la même date, et donnent en même temps les mêmes lieux aux Grecs et aux Arméniens , c’est-à-dire à deux nations rivales et ennemies , qui ne s'entendent jamais que pour nuire aux Latins, ce qui implique contra* diction. Les Arméniens ont obtenu un nouveau firman, en 1829, qui leur permet seulement de célébrer la messe et d’allumer des cierges dans le Saint-Sépulcre.
Pour en finir avec ces firmans si souvent opposés les uns aux autres, nous dirons que sous le règne de Louis* Philippe roi des Français , l’amiral Roussin obtint du sultan Mahmoud, pour les religieux latins, la permission de célébrer la messe le jour de l’Ascension dans
l’église de ce nom * sur le mont des Oliviers, quoique
cette église eût été convertie en mosquée ; Soliman le Glorieux avait refusé à François 1 er la même faveur pour l’église de Sion, par la raison que les musulmans y avaient fait le Namaz , c’est-à-dire leur prière canonique.
Enfin, en 1841, firman du 8 septembre, obtenu par les Grecs , qui ordonne de fermier lés églises calhtiliques de Bethléem ; et un autre firman qui donne aux Grecs l’autorisation de réparer l’église du Saint-Sépulcre et celle de Bethléem. M. Guizot ministre du roi des Français, transmit, le 26 octobre 1842, des instructions à l’ambassadeur de France à Constantinople, à l’effet d’obtenir la réouverture des écoles, la punition de ceux qui les avaient fait fermer, et le droit exclusif pour les religieux latins de réparer les églises du Saint-Sépulcre et de Betbléem.
Nous terminerons ce triste récit par un dernier trait , c’est encore une spoliation ; on ne sait s’il faut l’attribuer aux Grecs ou aux Arméniens, car là encore, comme au sujet de l’incendie , les deux nations se renvoient réciproquement l’accusation. Nous voulons parler du vol de l’étoile d’argent qui était dans la grotte de la Nativité, et sur laquelle on lisait en latin : Hic de Virgine Maria Jésus Christus natus est ; inscription qui, à cause même de la langue dans laquelle elle était écrite , devenait une preuve de l’antique possession du lieu par les Latins. Il suffit de bien remarquer les circonstances de ce fait , pour juger en même temps des Grecs et des Turcs, et se faire une juste idée des pachas et des patriarches tout à la fois. Les Latins n’avaient évidemment aucun intérêt
à l'enlèvement et à la disparition de l’étoile en question , puisqu’elle était une preuve de leur possession actuelle comme de leur possession antérieure; les Grecs, àü contraire, avaient un intérêt très-grand à faire disparaître un signe qui rendait impossible l’usurpation du sanctuaire qu’ils convoitaient depuis lêhgttemps. Or* l’étoile est enlevée justement pendant l’heure où les Grecs avaient seuls la jouissance du sanctuaire; cette étoile est portée en triomphe au couvent grec de Saint- Sahas, distant de quatre lieues, où on lui fait une ovation dérisoire. Mustafa-Zurif, gouverneur de Jérusalem, a avoué publiquement que dans le commencement il aurait pu retrouver l'étoile, si le consul de France ne s’était pas mêlé de l’affaire. Le cadi a fait proposer au prieur du couvent latin de tout terminer à l’avantage des Francs moyennant onze mille piastres* proposition que ceux-ci rejetèrent comme contraire à l’honneur des catholiques et du gouvernement français, qui prenait fait et cause pour eux en ce moment.
Au sujet de cette odieuse affaire, le gouvernement français a adressé des réclamations à la Porte en 1852 , et les concessions qu’il a obtenues portent que l’église du Saint -Sépulcre, dont la grande coupole doit être restaurée aux frais du sultan, sera considérée comme une possession commune à toutes les communions chrétien nés ; les Latins seront admis à célébrer dans la chapelle souterraine du tombeau de la Vierge à Getbsémanij jadis leur propriété exclusive ; on leur donnera une clef
de la grande porto supérieure de Bethléem, sanctuaire usurpé par les Grecs et les Arméniens. Celle clef donnera aux Latins le droit de passage pour aller dans la chapelle inférieure (grotte de la Nativité), qui leur appartient encore; enfin, les Latins sont autorisés à faire replacer dans la grotte de la Nativité, une étoile d’argent avec inscription latine , pour remplacer celle qui a disparu en 1847.
Tel est le récit succinct , mais exact et véridique des principaux événements qui se rapportent à la possession des lieux saints depuis les commencements de l’Eglise jusqu’à nos jours. Un lecteur judicieux et impartial ne pourra s’empêcher de reconnaître que, même en dehors de tout droit écrit, une raison de haute convenance devrait faire attribuer ces lieux révérés à l’Eglise patholique. L’Eglise ayant reçu le dépôt des vérités que le Fils de Dieu a apportées sur la terre , et étant chargée de les enseigner à toutes les nations , tous les objets qui , même indirectement , peuvent contribuer à établir la certitude de ces dogmes divins , doivent aussi être placés sous sa garde. Or ces dogmes sont fondés sur des faits historiques , et les lieux qui ont été le théâtre de ces faits merveilleux sont très-propres à en établir la certitude, et à entretenir la piété; il est donc juste, il est naturel, il est jusqu’à un certain point nécessaire que l’Eglise puisse en disposer. L’esprit de tolérance et de charité qui dirige la conduite de l’Eglise ne doit pas préjudicier à ses droits. Elle sait que parmi les schismatiques et les
hérétiques il y a des âmes simples et de bonne volonté qui , séparées d’elle involontairement et extérieurement , lui restent intérieurement unies par le lien invisible do la charité. Par égard pour ces enfants séduits sans être coupables , elle permet aux différentes sectes la jouissance de ces objets extérieurs ; sans que de cette indulgence il puisse résulter aucun droit pour les Eglises séparées. Mais, outre ces raisons de convenance, par une permission particulière de la Providence, l’Eglise catholique a acquis successivement tous les genres de droit positif à la possession des lieux saints. Après en avoir été dépouillée par la conquête des infidèles , elle les a reconquis au prix du sang de ses enfants. Lorsqu’une nouvelle conquête des ennemis de la foi les lui a fait perdre encore, des capitulations solennelles lui en ont garanti le libre accès et la jouissance. Elle les a même rachetés à prix d’argent. Et enfin , pour qu’il ne manquât rien à ses droits, les princes qui reconnaissent son autorité spirituelle ont lié, par des traités de puissance à puissance, le souverain musulman détenteur de ces lieux, afin qu’il en laissât toujours la jouissance et l’administration à l’Eglise catholique, ajoutant ainsi le droit international à tous ceux qu’elle possède déjà.
Qui donc aujourd’hui osera lui disputer ses droits à la possession des lieux saints? quelle secte , quelle prétendue Église schismatique ou hérétique , si nombreuse, si puissante qu’elle soit, osera lui enlever ce qu’elle possède en vertu de toutes les lois diviues et humaines ? Qui ne voit que tout titre qu’on pourra présenter contre elle,
sera nul de soi? que lout fait historique qu'on pourra piter, sera ou dénaturé ou mal interprété?
Mille fois déjà les faits sur lesquels les Grecs appuient leurs prétentions , ont été discutés sans pouvoir subir l’épreuve de la critique; mille fois les titres qu’ils présentent ont été déclarés apocryphes ou falsifiés; rien n’a pu lasser leur obstination ; ils reviennent toujours à la charge. Ils agissent à l’égard de l’opinion publique comme leurs agents à Constantinople à l’égard des ministres de la Sublime Porte. A chaque personnage nouveau qui prend la direction des affaires, ils présentent derechef leurs pièces rejetées sous le ministère précédent, espérant, ou que le ministre actuel ne se souviendra plus du jugement de son prédécesseur, ou qu’il sera plus accessible aux autres moyens qu’ils savent employer pour faire pencher la balance de leur côté.
Mais l’opinion publique est au moins aussi clairvoyante que le divan, et plus incorruptible que les cadis de Constantinople et de Jérusalem ; et elle n’accueille qu’avec l’indifférence et le mépris qu’ils méritent, des arguments surannés et des allégations tant de fois démenties , tant de fois réfutées.
Cependant, comme quelques personnes pourraient voir dans cette obstination une marque de sincérité et de bonne foi , et dans le silence des Latins un manque de confiance en leur droit , il convient qu’à chaque fois que l’ennemi revient au combat nous nous montrions prêts à le recevoir , sûrs que nous sommes de
briser dans ses mains les armes mal trempées dont il veut se servir, et de les tourner contre lui-même. Les Grecs allèguent donc en leur faveur des faits historiques, et des titres concédés par les sultans. Nous examinerons les uns et les autres.
Laissons parler les Grecs. Six ans après que la vraie croix eut été rapportée en triomphe à Jérusalem par l’empereur Héraclius , la ville sainte fut de nouveau assiégée par le calife Omar, et, après deux ans de siège, réduite à capituler. Sophronius ou Zéphirinus ( car les Grecs ne sont pas d’accord sur le nom de ce patriarche ) occupait alors le siège de Jérusalem; c’est lui qui signa la capitulation, et c’est à lui, suivant les Grecs, que toute la chrétienté est redevable de la conservation des lieux saints. Grâce à son intercession , le calife Omar consentit à faire sa première prière hors du temple du Saint- Sépulcre, et ce sanctuaire ne fut pas changé en mosquée. Vachnamé accordé par ce calife à la ville sainte et à ses églises, et qui sert de base à tous les droits postérieurs des chrétiens, a donc été donné au patriarche
grec, en faveur des sujets de l’empereur grec , auquel Jérusalem avait été enlevée par les musulmans.
Telle est la version des Grecs, tel est le premier fait et le premier titre qu’ils mettent sans cesse en avant pour justifier leurs prétentions: la capitulation passée entre le calife Omar et le patriarche Sophronius ou Zephirinus, et l’achnamé accordé par le conquérant pour assurer aux chrétiens la possession ou l’usufruit des lieux saints; car c’est tout ce que la loi musulmane permettait d’accorder à des peuples vaincus qui n’embrassaient pas l’islamisme. Nous avons deux réponses à faire aux prétentions des Grecs, D’abord , ce fameux achnamé sur lequel ils s’appuient avec tant d’assurance, n’a jamais existé et n’est qu’une pièce fausse; nous le prouverons tout à l’heure. Ensuite, quand même l’achnamé aurait toute l’authenticité que lui attribuent les Grecs, ils ne pourraient en conclure absolument rien pour eux, ni contre nous.
En effet , à qui l’achnamé donné par Omar garantirait-il la possession des lieux saints? serait-ce aux Grecs schismatiques à l’exclusion des Latins catholiques, ou, en d’autres termes, à l’Eglise grecque à l’exclusion de l’Eglise latine ? Mais, au temps d’Omar , il n’y avait point deux Eglises, l’une grecque, l’autre latine ; il n’y avait qu’une seule Eglise, l’Eglise de Jésus-Christ, l’Eglise universelle. Cette Eglise catholique avait dans son sein des hommes de toute langue , de toute nation , de toute tribu ; elle l’ouvrait à ceux qui n’y étaient pas encore, désirant ne faire de tout le genre humain qu’un seul troupeau sous
un seul pasteur , Jésus-Christ. Mais , Gomme elle était une par nature et par l’institution divine , elle ne pou^ vait souffrir de rivale, et retranchait aussitôt de sa communion toute fraction, quelque nombreuse, quelque importante qu’elle fût , qui voulait s’arroger une autorité indépendante de la sienne , et prendre le titre absolu d’Eglise qui n’appartient qu’à elle seule. C’est ainsi qu’avant le schisme de Photius, commencé en l’année 857, elle avait déjà rejeté loin d’elle pour cause d’hérésie en même temps que de schisme, les Ariens , les Nestoriens , les Eutychiens , sans parler d’une foule d’autres sectes moins importantes par le nombre de leurs adhérents; mais jusqu’à cette fatale séparation, l’Eglise grecque, ou, pour parler plus exactement, la nation grecque , était restée dans le sein de l’Eglise catholique, et ne faisait avec elle qu’une seule et même Eglise. Il y avait dans l’Eglise des Grecs et des Latins , comme il y avait des Arabes et des Syriens , des Arméniens et des Egyptiens, des Germains et des Gaulois; mais il n’y avait point d’Eglise grecque formant une société à part, une société complète. A qui donc le fameux achnamé du calife Omar aurait-il concédé la jouissance et la possession des lieux saints? Ce ne pouvait être à l’Eglise grecque schismatique telle qu’elle est aujourd’hui, puisqu’elle n’existait pas encore. A qui donc, encore une fois ? Ce sont les Grecs qui vont eux-mêmes répondre à celte importante question. Cette fois la vérité leur échappe sans qu’ils s’aperçoivent qu’elle les met en contradiction avec eux-mêmes. C’est au patriarche Sophro-
nius , disent-ils, que toute la chrétienté est redevable de la conservation des lieux saints. C’est donc à toute la chrétienté que le calife Omar a concédé la jouissance des lieux saints. 11 n’a fait, il n’a pu faire aucune distinction entre les Grecs et les Latins ; il avait trouvé à Jérusalem des chrétiens de tous les pays du monde qui y étaient venus en pèlerinage. C’est à eux que la concession s’adressait; d’ailleurs Omar eût-il voulu établir une distinction entre les Grecs et les Latins , les Grecs n’auraient pu y consentir, car ils ne pouvaient se séparer des autres catholiques et accepter pour eux seuls l’héritage de l’Eglise catholique tout entière. Il est vrai qu’à cette époque ils formaient une partie considérable de l’Eglise catholique, une partie aussi nombreuse que distinguée par les grands hommes qu’elle a produits; mais elle n’était pas l’Eglise dans ce que ce titre a d’absolu. C’est donc à tous les chrétiens indistinctement qu’Omar a fait cette concession. Aussi accouraient-ils en foule à Jérusalem de toutes les parties de l’univers, pour adorer Jésus-Christ aux lieux mêmes où il avait accompli le mystère de notre rédemption. Chaque peuple y avait ses représentants, et des ministres qui, parlant sa langue, lui distribuaient l'instruction et les sacrements. Tous y vivaient en harmonie , y offraient leurs hommages et leurs prières dans différentes langues ; mais tous se reconnaissaient soumis à une autorité unique, qui était celle du chef suprême de l’Eglise catholique. Aucun ne prétendait à la jouissance exclusive de ces lieux sacrés; tous savaient qu’ils appartenaient à l’Eglise, et que tout ce qui
regardait leur administration dépendait de celui qui ^ seul, a le dRoit de régir l’Eglise universelle dans le monde entier, le prince des pasteurS , l’évêque de ftome.
Ce serait donc à l’Eglise catholique qu’Omar aurait assuré la jouissance des lieux saints, et non aux Grecs en particulier. Mais la vérité est qu’il ne l’a assurée à personne en vertu de l’acte cité avec tant de confiance par les Grecs, car cet achnamé n’a jamais existé. C’est une pièce apocryphe composée par des imposteurs modernes, pour soutenir des prétentions qu’ils ne pouvaient appuyer sur aucun titre véritable. La fausseté de cë document résulte de trois preuves dont une seule suffirait pour l’anéantir.
La première, c’est que s’il avait été donné un achnamé par le calife Omar en faveur des chrétiens , il en existerait un exemplaire en écriture du temps, c’est-à-dire en écriture koufique. Or, cet exemplaire n’a jamais été montrée Déplus, quand il existerait, il serait très-inutile aux Grecs et même aux Turcs d’aujourd’hui , car la valeur des caractères koufiques leur est entièrement inconnue, et pas un d’eux ne serait capable de les déchiffrer.
La seconde preuve est que le calife Omar n’avait aucun motif de délivrer un acte quelconque aux chrétiens, pour leur garantir la possession des églises et des autres lieux de dévotion qui leur appartenaient avant la conquête. La loi du Coran, dont il était exact observateur , suffisait. Celte loi porte que les peuples soumis par les armes des musulmans et qui n’embrasseront pas
l’islamisirte, conserveront l’exercice de leur culte et la possession de leurs temples ; qu’ils pourront les entretenir, les réparer quand il en sera besoin; seulement* il leur est expressément interdit d’en bâtir de nouveaux. Nous voyons dans l’histoire que celte loi a été et est encore observée dans tout l’empire ottoman , â peu d’exceptions près. Les chrétiens de Jérusalem n’avaient donc aucun besoin de demander un acte particulier au vainqueur, pour conserver la jouissance de leurs temples et la liberté de leur culte qui leur étaient suffisamment garanties par la loi du prophète.
Ënfin, la fausseté du prétendu achnamé a été reconnue légalement par les juges musulmans nommés pour l’examiner. En l’année 1630, M. de Harlay, comte de Cisy, ambassadeur de France à Constantinople, et l’ambassadeur de Venise , obtinrent du sultan deux firmans conservés au commissariat de Terre-Sainte à Péra, datés de 1030 et 1033 de l’hégire : il y est dit que les Grecs se sont emparés d’une partie des saints lieux moyennant de fausses pièces; que leur prétendu firman d’Omar- Ben-Katab est un acte controuvé et fabriqué par eux $ et enfin, que de toute antiquité les catholiques avaient été en possession de ces lieux. De plus, Hassan-Aga, venu à Jérusalem pour l’enquête qui suivit le firman de 1630* insiste dans un long rapport sur cette odieuse falsification , disant que le firman attribué à Omar est faux , inventé, et que les prétentions qui y sont formulées ne sont pas admissibles.
Si cette double flétrissure ne suffit pas aux Grecs; en
voici une plus solennelle encore. Le 20 avril 1690 (1101 de l’hégire), l’ambassadeur de France et le patriarche grec s’étant rendus en présence du grand visir Cupruli, du chef des émirs, des grands juges de Roumélie et d’Anatolie et des ulémas les plus considérés de la capitale, pour faire valoir chacun leurs raisons au sujet des lieùk saints que les Grecs avaient déjà envahis en partie, le patriarche, faute de mieux, reproduisit la fable du firmah d’Omar-Ben-Katab. L’assemblée prit huit jours pouf examiner ce document, et, après ce délai, elle déclara hautement qu’il était faux et controuvé. Telle est la première base et la pièce fondamentale sur laquelle seront appuyées toutes les raisons que, dans la suite, les Grecs feront valoir pour revendiquer la possession des lieux saints : une pièce dont la fausseté est légalement et solennellement déclarée par les juges les plus compétents; une pièce qui, fût-elle vraie, serait tout entière en faveur des catholiques, puisque tout ce qu’elle accorde serait acquis , non à l’Eglise schismatique grecque qui n’existait pas encore à cette époque > mais à l’Eglise catholique.
Les Grecs, dans leurs citations historiques, passent prudemment sous silence les quatre siècles qui suivirent la conquête d’Omar, et ils ont grandement raison; car, pendant tout cet espace de temps, les saints lieux ayént continué d’être visités par les catholiques venant dé l’univers entier, sans distinction de langue ni de peuple, et les patriarches de Jérusalem, quoique Grecs dé
nation, ayant continué à être soumis à la juridiction du souverain pontife de Rome dont ils reconnaissaient la primauté, il n’y a d’arguments à tirer de cette longue période qu’en faveur des catholiques , et aucun eb faveur des Grecs. Ils se gardent bien surtout de parler de la protection dont Charlemagne couvrait les pèlerins de Terre-Sainte, de l’alliance étroite qu’il contracta avec le calife Haaroun qui lui confirma la possession de l’église du Saint - Sépulcre , non pour lui en particulier, mais pour toute la catholicité. Accommodant l’histoire à leurs intérêts et à leurs passions, il la font parler quand elle garde le silence , et taiseot son témoignage quand il ne leur est pas favorable. Ils oublient que l’histoire est un témoin intègre, in^ corruptible; on peut toujours, en remontant aux véritables sources , dégager son témoignage des falsifications et des mensonges dont il a été enveloppé, et retrouver les faits qui ont été passés sous silence, mais que son burin impartial a gravés en caractères ineffaçables dans les annales des nations. Ainsi les Grecs ne disent pas un mot de celte protection de Charlemagne dont ils profitaient eux-mêmes, et dont ils profitaient tnême plus que les Latins, parce qu’étant plus voisins, et sujets déjà en partie des maîtres de la cité sainte , ils y affluaient en plus grand nombre, étaient mieux accueillis, et payaient de plus grosses sommes pour avoir la liberté de satisfaire leur dévotion. Mais , taisant bette protection et les aumônes que ce grand et pieux
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monarque envoyait à Jérusalem pour restaurer et rebâtir les églises, ils font un saut de quatre siècles entiers pour arriver à un fait semblable, qui honore sans doute la piété et la générosité d’un de leurs empereurs, Constantin Monomaque, mais qui ne leur donne aucun droit à la possession des lieux saints.
Avec quelle complaisance ils s’arrêtent sur ce fait de la reconstruction du temple de la Résurrection par l’empereur Grec ! Avec quel triomphe ils citent le témoignage de Guillaume de Tyr! Mais, en réalité, cet illustre historien des croisades ne dit pas un mot en faveur des Grecs ; il se borne à raconter que l’église du Saint- Sépulcre ayant été détruite en 1010, le calife Baber, fils d’El-Hakem, par suite d’un traité de paix conclu avec Romain Argyre empereur de Constantinople , accorda aux chrétiens de Jérusalem la permission de la reconstruire , et qu’à leur prière , l’empereur Constantin Monomaque fit relever l’édifice à ses frais, l’an 1048, 37 ans après sa destruction , à la grande consolation de tous les chrétiens*
Gomment les Grecs du xtx® siècle prétendent-ils baser leur droit sur un fait qui s’est passé au xi e , et qui, alors même, ne pouvait en conférer aucun , ni à l’empereur, ni à la nation grecque? D’après le témoignage des Grecs eux-mêmes , ce sont tous les chrétiens de Jérusalem qui se sdnt adressés à l’empereur Constantin Monomaque, pour le supplier de concourir à la reconstruction de l’église du Saint-Sépulcre. Or, ces chrétiens de Jérusa^ lem n’étaient pas seulement des Grecs; il y en avait de
toutes les nations qui formaient l’Eglise catholique; c’est donc pour les catholiques qu’il l’a fait rebâtir. L’empereur lui-même et les Grecs étaient encore catholiques, puisque le schisme commencé parPhotiusen 857, ne fut consommé que plus lard. Jamais d’ailleurs le secours donné à quelqu’un pour faire rebâtir sa maison ruinée, n’a donné un droit de propriété sur la maison rebâtie , à celui qui a prêté le secours.
La loi romaine , qui était aussi celle des Grecs de ce temps , porte que les temples ne sont la propriété de personne , mais qu’ils appartiennent à Dieu , représenté sur la terre par la communauté religieuse sous l’administration de son chef suprême dans l’ordre spirituel. Or, quelle était alors la communauté religieuse dont faisaient partie les Grecs, les chrétiens réunis à Jérusalem, et ceux qui étaient dispersés par tout l’univers, sinon l’Eglise catholique, dont le pontife de Rome était et sera toujours l’unique et suprême modérateur. L’empereur Constantin a donc fait, comme l’empereur Charlemagne l’avait fait deux cents ans auparavant, un acte de piété et de charité chrétienne ; il a acquis des droits à la reconnaissance des catholiques, mais il n’a acquis aucun droit de propriété particulière sur les lieux saints, qui étaient par leur nature et les lois de l’empire la propriété de tous. Si les Grecs de cette époque avaient fait ce qu’ils prétendent faire et ne font que trop aujourd’hui ; s’ils avaient voulu chasser de l’enceinte des sanctuaires de Jérusalem, de Nazareth et de Bethléem, les autres chrétiens leurs frères, parce que l’empereur avait donné
de l’argent pour réparer et rebâtir les églises, ils auraient soulevé contre eux toutes les nations catholiques. Les musulmans eux-mêmes, plus équitables qu’eux, les en auraient empêchés. Comment donc, après huit siècles de possession par l’Eglise catholique, osent-ils chercher dans ce fait un droit qu’il ne put donner à sa naissance? En vérité, il n’y a que l’illusion et la prévention portées au suprême degré qui puissent s’accommoder de pareils arguments.
Arrivés aux temps des croisades, les Grecs sont bien plus embarrassés pour accommoder l’histoire à leurs prétentions ; et c’est alors surtout qu’ils déploient leur double tactique, taire les faits qui les contrarient, et dénaturer ceux qu’ils ne peuvent taire.
Les patriarches grecs, disent-ils, ont toujours occupé le siège de Jérusalem. 11 est vrai qu’ils résidaient à Constantinople pendant l’occupation de la ville sainte par les rois francs, et qu'un autre patriarche du rite latin résidait alors à Jérusalem. Mais, ajoutent les Grecs* aux termes du droit canon , ce patriarche latin était un intrus; la succession des patriarches légitimes n’a pas été interrompue , et ils sont rentrés dans leur patrimoine aussitôt après l’expulsion des croisés par le sultan Saladin.
Les Grecs ont donc oublié que peu d’années avant les croisades, ils avaient déchiré violemment le sein de l’Eglise catholique, rompu l’unité, et interrompu la succession légitime par ce schisme fatal dont iis subissent encore aujourd’hui les honteuses et terribles eonséquen-
ces. Dès que celte fatale séparation a été consommée, le souverain pontife, chef de l’Eglise universelle, était dans son droit en pourvoyant au remplacement du patriarche prévaricateur, et il pouvait prendre le nouveau patriarche dans le rite qui lui paraissait le plus convenable. Lorsque le patriarche latin a été installé, il n’y avait plus de patriarche grec à Jérusalem ; il n’y avait qu’un intrus, un loup qu’il fallait se hâter de faire sortir de la bergerie.
Mais , ajoutent-ils , ce fut le patriarche grec Siméon qui écrivit au pape Urbain II pour implorer son secours et la protection des rois chrétiens de l’Occident en faveur des lieux saints. 11 est vrai que les empereurs grecs n’avaient pas su préserver la terre sainte de la conquête des Sarrasins, ni l’arracher ensuite aux ennemis de la religion de Jésus-Christ. Mais que faut-il en conclure ? Si le patriarche grec Siméon n’avait pas encore suivi l'exemple funeste de ses collègues dans l’épiscopat qui venaient d’abandonner la communion romaine , comme semblerait l’indiquer la démarche qu’il fit auprès d’Urbain 11 par l’entremise de Pierre l’Ermite, il a rempli le devoir de tout évêque catholique, en s’adressant au saint-siège dans des circonstances où la foi et la religion étaient en danger ; et ici en particulier il a reconnu la haute juridiction du souverain pontife sur tout ce qui regarde l’administration des lieux saints: dans ce cas, sa conduite serait la condamnation de tous les évêques grecs. Si au contraire, il avait déjà suivi le torrent , comme sa cdnduite subséquente n'autorise
que trop à le croire, puisqu’il s’enfuit de Jérusalem lorsque les eroisés y entrèrent, et alla finir ses jours dans l’ile de Chypre, ces faits fourniraient aux catholiques un puissant argument contre les Grecs , et en faveur de leur propre cause. Quoi ! un évêque grec schismati-* que s’adresse au pape pour la délivrance des lieux saints; le pape, à sa prière, met en mouvement toute la chrétienté, hormis la nation des Grecs qui vient de se séparer *
de l’Eglise et s’oppose même à cette délivrance autant qu’elle peut ; les lieux saints sont arrachés à la domination des infidèles après des flots de sang versés pour cette sainte cause ; et tout cela aurait été fait au profit des Grecs schismatiques et au détriment des Latins catholiques ! Conçoit-on rien de plus déraisonnable qu’une pareille prétention?
Mais, après que Jérusalem eut été reprise sur les Latins par le sultan Saladin , ce prince voulait détruire tous les sanctuaires ; et ce fut à la prière de l’empereur grec Isaac Comnène que l’église du Saint-Sépulcre fut sauvée. C’est ainsi que s’exprime la chronique de Dosithée, et après elle les Grecs d’aujourd’hui ; et ils partent de là pour soutenir que puisque c’est l’empereur grec qui a sauvé les saints lieux, c’est aux Grecs qu’en appartient la jouissance. Mais quelle autorité peut avoir la chronique de Dosithée auprès d’une foule d’auteurs contemporains dont le témoignage est unanime, la véracité hors de doute ; et auprès de tant de documents officiels et authentiques qui tous sont d’accord pour établir que Saladin , après sa victoire , traita avec les Latins , et
avec les Latins seuls? N’était-il pas naturel d’ailleurs qu'il traitât avec ceux qui possédaient la ville de Jérusalem depuis un siècle, qui l’avaient défendue et enfin rendue par capitulation , tandis que les Grecs ne figurent en rien dans tous ces événements? D’ailleurs on ne peut supposer que Saladin ait voulu détruire tous les sanctuaires ; une pareille conduite aurait été tout à fait contraire au caractère bien connu de ce conquérant; car tous les historiens s’accordent à louer sa justice, sa modération dans la victoire, sa générosité et sa douceur naturelle. De plus, il aurait manqué à sa propre loi dont il était scrupuleux observateur; car elle défend de détruire les temples et les objets consacrés au culte des peuples soumis.
Mais s’il est évident que Saladin a traité avec les Latins, comment supposer que ceux-ci aient stipulé des conditions favorables aux Grecs schismatiques, qu’ils regardaient comme leurs ennemis, presque à l’égal des infidèles ? Comment supposer qu’ils auraient demandé une espèce de distribution générale de tous les sanctuaires entre tous les hérétiques, Coptes, Abyssiniens, Syriens , Géorgiens , sans rien réserver pour eux , ou en se contentant de la plus faible part?
Heureusement que pour répondre à tant de suppositions et d’assertions dont l’invraisemblance va jusqu’à l’absurde, nous avons des monuments positifs et authentiques conservés soigneusement dans les archives du couvent de Saint-Sauveur. Tels sont : le décret qui autorise les religieux latins à garder les lieux déjà ancien-
nement possédés par eux, donné par le sultan Achmet- Schah en 1 21 2 ; et le décret d’Omar, de l’année suivante, qui leur permet de réparer l'église de Bethléem; puis un autre décret du sultan Achmet-Acheref , de 4277, qui déclare et reconnaît que le Saint-Sépulcre, l’église et les couvents, la moitié du Calvaire, le couvent de la montagne de Sion, l’église de Bethléem, sont la pro-r priété des religieux francs.
Il n’est donc pas vrai , comme les Grecs affectent de le répéter, que les Latins ne fondent leurs droits que sur le contrat de vente passé entre le sultan d’Egypte et Robert roi de Sicile, et la reine Sanche sa femme. Ce contrat, à la vérité, est un droit nouveau que la piété du roi Robert a voulu ajouter aux droits qui existaient déjà auparavant, mais qui ne suffisaient plus pour arrêter les usurpations des Grecs, ni pour résister à la vénalité et à la corruption des agents du gouvernement musulman; mais il n’était ni le seul ni le premier, ot il ne suppose pas qu’il n’y en avait pas d’autre. Au contraire, loin d’affaiblir les droits précédents, il les complète et les fortifie. A en croire les Grecs, l’établissement des pères Franciscains dans la terre sainte ne peut être antérieur à une bulle de Clément V, du 30 octobre 4336, adressée au frère Gonzalve, ministre général des Franciscains ; mais cette prétention est insoutenable. Sans parler des deux sentences rendues en 4564 et 4565 sur les lieux mêmes, par des juges que le sultan avait désignés exprès, et qui déclarent juridiquement que la crèche et la grande église de Bethléem
sont et ont toujours été, depuis les temps les plus anciens, entre les mains des religieux francs; sans parler du
firman de 1620 qui tient le même langage* n’avonsnous pas une bulle de Grégoire IX, datée de 1238, qui confie à ces religieux la garde des lieux saints? n’avonsnous pas encore un firman du sultan Achmet-Schah , daté de 1212, qui dit positivement qu’ils y étaient déjà établis ?
Mais, reprennent les Grecs, un mystère enveloppe l’arrivée des Franciscains dans la terre sainte, on ne sait pas quand ils y sont arrivés, on ne connaît pas l’acte qui les a mis en possession. C’est un mystère qu’il est bien facile d’éclaircir. Lorsque Saladin reprit Jérusalem sur les rois francs, ceux-ci étaient en possession de tous les lieux saints ; par conséquent, ce furent les Francs qui traitèrent avec le vainqueur ; ce furent les Francs qui stipulèrent que les lieux saints resteraient en la possession de tous les chrétiens de la catholicité , et les lieux saints sont restés en la possession des catholiques jusqu’à ce que, par ruse, par fraude, par corruption, par violence, et aussi, il faut bien l’avouer, par suite de l’indifférence des puissances catholiques détournées par d’autres intérêts, les Grecs ont peu à peu réussi à s’en emparer , et à en chasser les véritables possesseurs.
Venons maintenant à un autre argument dont les Grecs font aujourd’hui grand bruit; c’est un passage qu’ils ont découvert dans un ouvrage imprimé à Florence. L’auteur qui était Franciscain , et dont le témoignage , par conséquent, ne manquerait pas d’une
certaine autorité en ce qui regarde la possession des lieux saints par les enfants de saint François, dirait, selon eux et selon la traduction qu'ils ont faite de son livre, qu’avant le pape Grégoire XI (1370 à 1377), ces religieux ne possédaient pas l’église de Bethléem ; car il n’est fait mention, dirait le passage en question, delà possession de cette église et des lieux qui en dépendent, dans aucune bulle antérieure à celles de ce pape.
- Pour que le lecteur puisse juger de la bonne foi ou de l’habileté du traducteur du passage en question, nous le donnons ici tel qu’on le trouve dans la préface du livre de Fra Bernardino, intitulé : Trattato del pianto ed immagine dei santi edificii di terra santa designata en Gerusalemme dal Reverendo Pâtre F . Bernardino delV ordine di san Francesco a Roma, e di nuovo stampata dallo stesso autore in Firenze Vanno 1620.
Voici ce passage : « Puo essere che Frate Ruggiero « havesse licenza, che di quei Frati ne stessero nel luogo « di Bettelemrae dove sta il Presepio di Nostro Signore , « e vi stanno ancora di présente con raolta consolazione a dei pellegrini, che vanno a Yisitare quei Santi Luoghi : « conciosiache del ricevimento e possesso di Bettelemme si a fa menzione inalcune bolle sino a quel la di Gregorio XI , a nella quale concédé licenza di potervi edificare per uso « loro un luogo nella cappella di San Nicola vicino a « Bettelemme con cimitero e campanili , casa e luoghi «necessarii nonostante la costituzione di papa Boni- « facio VIII. » ,
. Or Le traducteur schismatique, est-ce distraction? est-ce
ignorance? est-ce malice? a rendu ainsi la phrase imprimée en italique : « Quoiqu’il ne soit fait mention de l’acquisition et de la possession de Bethléem dans aucune bulle antérieure à celle du pape Grégoire XL » 11 est impossible d'accumuler plus d’erreurs en moins de mots. Le malencontreux traducteur a rendu par quoique le mot conciosiache qui veut dire car; il a cru que le mot alcune voulait dire aucune , tandis qu'il veut dire le contraire, quelques , quelques-uns , plusieurs; puis il a introduit je ne sais combien de négations dans une phrase où il n’y en a pas l'ombre, où tout, au contraire, est affirmatif ; et la phrase dont les Grecs prétendent tirer un si grand parti dit simplement : Car il est fait mention de V acquisition et de la possession de Bethléem dans plusieurs huiles avant celle du pape Grégoire XI. *
Voilà comment les Grecs citent les textes qui leur sont contraires , quand ils ne fabriquent pas des titres qui soient tout entiers de leur invention, comme ce fameux achnamé du sultan Omar-el-Katab. Voilà ce qui leur a valu d’être déclarés juridiquement, par les tribunaux Turcs, menteurs et faussaires. Nous voulons bien croire qu’iciil n’y a qu’ignorance de la langue italienne, ou distraction du traducteur; mais on conviendra que dans une matière aussi grave, l’ignorance et la distraction sont impardonnables.
Enfin, il est un dernier motif sur lequel se fondent les Grecs pour justifier leurs usurpations, et achever de consommer la ruine des religieux Franciscains actuellement gardiens de la terre sainte. Mais s’il est le dernier,
et peut-être le plus odieux , il n'est ni plus solide , ni plus légitime) ni plus concluant que tous les autres. La grande coupole incendiée en 1808, nous disent-ils, a été reconstruite à nos frais, par conséquent elle nous appartient exclusivement. Mais depuis quand est-il permis de réparer et de reconstruire la maison de son voisin sans son consentement, malgré lui, malgré ses réclamations , et surtout dans le but de se faire ensuite de ses travaux un titre à la propriété de la maison? Or c’est précisément ce que les Grecs ont fait après l’incendie de 1808. Ils savaient très-bien que les religieux latins, pauvres comme ils l’étaient, ne pouvaient venir à bout d’une si grande entreprise. Ils ont habilement profité de cette circonstance pour solliciter auprès de la Sublime Porte l’autorisation de reconstruire la grande coupole , et ils l’ont reconstruite tant bien que mal. Depuis ce temps ils s’en prétendent les seuls propriétaires, et ont redoublé d’efforts pour en chasser les pères latins.
Mais ceux-ci ont sauvegardé leurs droits autant qu'il était possible, et ils n’ont cessé de réclamer contre cette nouvelle usurpation et les conséquences qu’on en voudrait tirer. Il ne manque donc rien à la justesse de la comparaison que nous faisions tout à l’heure, d’un particulier qui voudrait réparer ou reconstruire la maison de son voisin pour en réclamer ensuite la propriété. Mais que serait-ce si cet ami trop officieux y avait luimême mis le feu ?
Nous ne prétendons accuser ni les Grecs ni les Armé-
mens d’avoir incendié la coupole du Saint - Sépulcre. Il n'y a point de preuves légales contre eux ; et les apparences , quelque plausibles qu’elles soient , ne peuvent donner lieu qu’à des soupçons plus ou moins graves. Nous laissons donc les Grecs accuser les Arméniens, et les Arméniens accuser les Grecs. Ils savent beaucoup mieux que nous ce qui peut en être. Joignons au jugement réciproque qu’ils portent les uns sur les autres, celui des magistrats musulmans , qui les ont plusieurs fois déclarés solennellement faussaires et usurpateurs, et laissons à chacun la liberté d’adopter telle opinion qu’il voudra sur les auteurs d’un incendie qui a eu des suites si funestes pour les Latins, et si avantageuses aux Grecs et aux Arméniens.
Dieu , dans les profondeurs de sa sagesse dont il ne nous est pas donné de sonder les impénétrables secrets, a permis que, depuis nombre de siècles, les lieux où son divin Fils a opéré le grand mystère de la rédemption , où son Eglise a pris naissance, et qui doivent par ces motifs lui être si chers , fussent sous la domination des infidèles, et occupés par les hérétiques et les schismatiques ; tandis que les catholiques en sont repoussés, ou ne sont admis dans leur propre héritage que comme des étrangers qu’on y souffre avec peine. Cette situation est pour l'Eglise un sujet de douleur et une épreuve amère.
Mais le temps de son passage sur la terre n’est pas pour l’Eglise le temps du triomphe. C’est par les humiliations et les souffrances , à l’exemple de son divin
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Epoux , qu’elle doit parvenir à la gloire. Elle Se résigne donc, et dans ses souffrances elle ne sait qu’adorer Celui par la puissance ou la permission duquel tout arrive sur la terre, et dont la providence dispose tout en vue du salut éternel des élus. Elle sait que les lieux saints et leur possession exclusive par les catholiques, ne touchent point à l’essence de la religion. Cetle religion divine ne peut dépendre d’objets matériels , quelque saints, quelque vénérables qu’ils puissent être. Elle est tout entière dans les dogmes que le divin Maître a enseignés* dans les préceptes qu’il lui a donnés, les grâces et la puissance spirituelle dont il l’a rendue dépositaire et dispensatrice;
D’ailleurs, elle n’a point à sa disposition de force matérielle pour soutenir ses droits violés ; elle ne commande point aux armées; et quand elle souffre l’oppression , les armes auxquelles elle a recours sont la prière et la résignation. Elle accepte quelquefois le secours de ceux de ses enfants qui disposent de la puissance temporelle , mais elle sait que ce n’est pas sur un bras de chair qu’elle doit s’appuyer ; et dans ses angoisses, elle a sans cesse les yeux tournés vers Celui qui commande aux vents et aux flots, et qui, d’un mot, fait succéder le calme à la tempête. Ce secours ne lui a jamais manqué; et l’on a vu, par un miracle évident de cette Providence qui veille sur elle, les schismatiques, les hérétiques, les infidèles même, réunir leur puissance et leurs efforts pour l’arracher aux dangers que lui faisaient courir ses propres enfants révoltés contre elle. Appuyée sur ce secours divin , elle ne craint rien. Le nombre et la force
de ses ennemis, leurs armées innombrables ne l'effraient point. Elle réclame ses droits en face des plus fiers potentats) sa voix monte jusqu’au ciel , et retentit à travers les siècles pour troubler la conscience des usurpateurs présents et futurs; elle sait que la violence, l’usurpation etl’injustico passent, mais que le droit et la justice sont éternels*
Lé long pèlerinage que nous venons de faire aux lieux saints a peut-être fatigué le lecteur ; mais nous avons dû tenir compte et de l’importance de la question en elle-même et de l’intérêt particulier qu’elle emprunte aux circonstances du moment. L’Europe s’est émue des querelles déplorables qui se sont élevées au sujet du Saint-Sépulcre et des lieux consacrés par la vie et la mort du Sauveur ; nous avons eu à coeur de mettre bien en évidence que la responsabilité de ces dissensions funestes ne retombe pas sur les catholiques, comme notre anonyme voudrait le faire croire. Maintenant, arrivés à la fin d'un travail que nous avons entrepris pour répondre aux provocations de la Parole orlhodoæei il faut nous arrêter un moment pour jeter un coup d’œil d’ensemble sur la route que nous venons de parcourir. Dans ce but , nous n’avons rien de mieux à faire que de mettre sous les yeux du lecteur les promesses que
M. PopoYitski, le traducteur de la brochure anonyme, a cru devoir formuler dans sa préface. Nous verrons ensuite comment elles ont été exécutées :
«L’ouvrage que nous présentons au public, dit
« M. Popovitski, peut être considéré comme un pre- « mier pas fait dans cette voie de pacification. Conçu « dans un haut esprit de modération et de charité, « il porte au sein de la question le pur flambeau de la « primitive doctrine , et fait voir combien les causes « de la douloureuse scission entre les deux Eglises fu~ « rent profondément terrestres et contraires aux inté— « rôts réels de la cause chrétienne. Il formule nelle- « ment leurs mutuels griefs avec une impartialité à «laquelle, nous l’espérons, tout le monde rendra jus- « tice. 11 signale un à un tous les abus qui se sont intro- « duits avec le temps dans chaque Eglise , sous le rap- « port des dogmes et des rites dans l’uuc , sous celui de « l’état extérieur dans l’autre ; et il manifeste l’espoir « de voir disparaître tout ce que l’instabilité des choses c< d’ici- bas a pu y laisser pénétrer. D’un autre côté , il et réfute péremptoirement certaines accusations sans « fondement, certaines opinions erronées sur l’ortho- « doxie d’Orient, dont les esprits les plus droits et les <t plus sincères du catholicisme romain ne sont pas « exempts, par défaut de renseignements précis sur «celte matière...
« Rendre désormais impossibles de telles opinions et <t de telles accusations parmi les hommes sérieux et <t quelque peu soucieux de la vérité; provoquer de leur
« part une étude plus approfondie des doctrines et des « pratiques de l’Eglise primitive : tel est le but que nous « nous sommes proposé en publiant cet écrit ; tel est « le service que nous avons à cœur de rendre à la cause « du rapprochement des deux Eglises aujourd’hui sépa- « rées. » (Pag. 4.)
Ainsi M. Popôvitski s’imagine que sa petite brochur'e de 63 pages est une réfutation péremptoire de tout ce qui a été écrit contre l’Eglise russe; que désormais aucune objection ne peut plus se produire, et que ce grand débat qui dure depuis huit siècles, il vient de le terminer. 11 est vrai qu’il s’imagine aussi que tout le monde doit rendre hommage à l’impartialité avec laquelle la Parole orthodoxe traite la question. Nous ne nous sentons pas le courage de discuter de pareilles assertions, il nous suffit de les exposer.
Vous prétendez parler au nom de je ne sais quelle orthodoxie qui veut étendre sa domination sur l’Orient, au nom de je ne sais quel catholicisme qui se pose en rival du véritable catholicisme , du catholicisme romain; en réalité , vous n’êtes que des schismatiques , et la puissance colossale qui s’épuise en efforts pour soutenir votre schisme, ne peut empêcher que du sein même de votre communion il ne s’élève contre vous des protestations , des cris accusateurs; le schisme appelle le schisme , la division engendre la division , la révolte contre l’autorité légitime provoque la révolte , le manque de charité produit la haine.
Ici, c’est un Grec qui élève la voix pour engager ses
âiO LÀ QUESTION RELIGIEUSE
Compatriotes à se défier du zèle que la Russie manifeste en faveur de leur Eglise. Cette protection religieuse , leur dit-il, est la base fondamentale sur laquelle s'appuie de tout son poids le lourd édifice de ses projets politiques sur V Orient. 11 faut* selon lui, Se préserver par tous les moyens possibles de cette désastreuse protection de la Russie; c’est un voile trompeur, à l’aide duquel cette puissance fait des Grecs d'aveugles et de vils instruments de sa politique ; elle a déjà très-souvent exposé l'existence de ces peuples, elle les entraîne à leur perte totale *.
Des Grecs passons aux Moldaves et aux Valaques ; ils viennent de fonder à Paris une chapelle , et à leur première solennité religieuse, à leur première réunion, ce sont des anathèmes et des malédictions que l'archimandrite Snagoano lance contre l'Eglise russe *.
« Quand nous avons voulu fonder une chapelle de notre rite, on nous a dit : il y a une chapelle russe a Paris, pourquoi les Roumains n’y vont-ils pas? Des Roumains fréquenter une chapelle russe 1 oublie-t-on donc qu’ils ne peuvent jamais y entrer , et que les Valaques surpris par la mort à Paris ont défendu , à leur dernière heure, de présenter leur corps à la chapelle moscovite, et ont déclaré que la présence d’un pope russe à leur convoi serait une insulte à leur tombe. D’où
vient cette haine irréconciliable? Cette haine s’alimente
de la différence des idiomes : la langue russe est slave t
1 La question d'Orient considérée sous sa vraie face, l r# livraison. — Mémoire sur la politique russe en Orient, par J. Pitzipio. Malte, 1851.
* Voyez VUnivers du 20 janvier 1854.
EN ORIENT. siÙ
la nôtre est latine; y a-t-il , en effet, un seul Roumain qui comprenne la langue des Moscovites? Cette haine est légitime : le Russe n’est-il pas notre ennemi mortel? n’a-t-il pas fait fermer nos écoles, et ne nous prive-t-il pas d’instruction dans le but de plonger le peuple dans la barbarie et de l’asservir plus facilement ? Cette haine, je la bénis, moi, parce que l’Eglise russe n’est qu’un Schisme que les Roumains repoussent; parce qu’elle est séparée de la grande Eglise d’Orient; parce qu’elle né reconnaît pas pour chef le patriarche de Constantinople; parce qu’elle ne reçoit pas la sainte onction (le saint chrême) de Byzance ; parce qu’elle s’est composé un synode dont le czar est le despote, et que, par ordre des autorités, ce synode a changé le culte , a fabriqué une onction qu’il dit sainte , a supprimé et changé les jeûnes et les carêmes établis par nos évêques; parce qu’il a canonisé des Slaves qui ne sont que des saints apocryphes, dont les noms nous sont inconnus ; parce que la confession, instituée dans le but d’améliorer et de sauver le pénitent, est devenue, par la servilité du clergé moscovite , un instrument d’espionnage dans l’intérêt du czarisme ; enfin , parce que ce synode a enfreint la loi et que les changements sont arbitraires, et sont faits en vue du despotisme.
«Ces impiétés signalées, ces vérités connues, qui osera encore soutenir que l’Eglise russe n’est pas schismatique? Les conciles la repoussent, les canons défendent de la reconnaître, l’Eglise la rejette, et tous ceux qui ont foi et qu’elle reconnaît pour ses enfants sont tenus
il2 LA question RELIGIEUSE
‘de respecter ses décisions et de considérer le rite russe cohîme un rite schismatique.
« Tels sont les môtifs qui interdisaient aux Roumains 'de fréquenter la chapelle russe à Paris. »
Et le narrateur ajoute : « L’énergie avec laquelle ce passage a été prononcé est difficile à rendre , l’enthousiasme de notre assemblée roumaine était au comble. >> 11 est bien entendu que nous ne prétendons nullement approuver ni mêmè justifier les paroles de l'archimandrite Snagoano. Nous nous bornons à constater la touchante unanimité qui règne entre les enfants de cette Eglise d’Orient.
11 est vrai que notre anonyme nous oppose les divisions qui ont déchiré l’Eglise catholique. « Nous n’avons « jamais vu , nous dit-il , trois hiérarques occuper en « même temps et se disputer la chaire patriarcale, chose a qui arriva et se prolongea pendant plus d’un demi- « siècle dans le sein de l’Eglise d’Occident 1 * * . » (Pag. 34.) Cette récrimination aurait quelque valeur, si les catholiques admettaient que c’est là l’état normal de leur Eglise , et que ces trois pontifes contemporains étaient tous trois également légitimes successeurs de saint Pierre, Mais les catholiques sont les premiers à reconnaître que c’est là une déplorable anomalie qui n’aurait pas pu se prolonger , et qui aurait fini par causer à
1 L’anonyme dit en note , pag. 25 : « Durant plus de Soixante-dix ans,
1878-1449. » Cela n 4 est pas exact. Urbain VI fut élu en 1878, et Martin V
fut élu au concile de Constance en 1417. Ce qui ne donne pas quarante ans
pour la durée du grand schisme d'Occideüt.
l’Eglise les plus grands maux. Ils sont les premiers à appeler cette division le grand schisme d'Occident. Ils excusent les diverses obédiences , parce que l’incertitude qui planait sur la légitimité des différents papes pouvait excuser la bonne foi de ceux qui ne les reconnaissaient pas; mais ils savent très-bien que devant Dieu, un seul était le pape légitime , le véritable successeur de saint Pierre. C’est justement pour le déterminer avec une certitude parfaite et ne pas briser le fil de l’autorité légitime, que le concile de Constance obtint des trois compétiteurs leurs démissions, substituant à celui des trois qui aurait été le pape légitime, l’autorité indubitable de Martin V, qui présida ensuite ce concile et confirma ses décrets œcuméniques. Le raisonnement de notre anonyme prouve précisément le contraire de ce qu’il voulait prouver. Car, loin de déduire de la multiplicité des pontifes , qui a engendré ce que les catholiques eux-mêmes appellent le schisme d’Occident , la légitimité des divisions qui existent dans les Eglises orientales, il devrait en conclure leur état de schisme, d’autant plus que la multiplicité des patriarches égaux et indépendants ne vient pas , comme dans le schisme d’Occident, d’un doute sur l’ordre de la succession et sur la personne revêtue de l’autorité incontestée du chef de l’Eglise et du vicaire de Jésus-Christ, mais tient à la constitution même de ces Eglises.
Notre anonyme, contraint par l’évidence, veut bien avouer qu’il y a dans son Eglise des dérogations à V ancienne discipline, mais il voudrait nous faire croire
qu’elles ne sont dues qu’au joug musulman, et il ajoute qu’il est bien convaincu qu'elles ne tarderont pas à disparaître et à laisser reprendre leur premier lustre aux glorieuses chaires d'Orient. (Pag. 62.) Le joug musulman n’est pas seul coupable de ces dérogations; le synode de Saint-Pétersbourg, le synode d’Athènes n'ont rien à démêler avec le joug musulman, et cependant ce sont des dérogations très-significatives à l’ancienne discipline. Notre anonyme est-il convaincu que ces dérogations-là ne tarderont pas à disparaître? Nous serions curieux de le savoir; nous aimerions surtout à connaître les motifs qui peuvent lui faire espérer un pareil changement.
Mais il ajoute : Rendons grâces au Seigneur de ce qu'au moins les dogmes , les canons et les rites s'y sont conservés dans leur pureté primitive.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit touchant cette immobilité prétendue. Mais nous ne pouvons nous empêcher de citer encore une pensée du comte de Maistre : « Toutes ces églises séparées du « saint-siège au commencement du xn* siècle , nous dit « ce grand observateur, peuvent être comparées à des a cadavres gelés dont le froid a conservé les formes. « Ce froid est l’ignorance qui devait durer pour elles « plus que pour nous ; car il a plu à Dieu , pour des rai- « sons qui méritent d’être approfondies, de concentrer a jusqu’à nouvel ordre toute la science humaine dans « nos régions occidentales. Mais dès que le vent de la a science, qui est chaud, viendra à souffler sur ces Egli-
a ses, il arrivera ce qui doit arriver suivant les lois de la « nature : les formes antiques se dissoudront , et il ne a restera que de la poussière \ »
La prédiction commence à se réaliser. Depuis quelques années , la Grèce a été plus exposée que la Russie au souffle de ce vent chaud dont parle le comte de Maistre. Contemplez les ravages qui en ont été la suite. Le peuple grec, nous dit M. Pitzipio , a témoigné depuis quelques années tant en Grèce qu en Turquie un penchant très-prononcé pour les principes du protestantisme ; toute la nation court à grands pas vers V athéisme. Mais le fait le plus curieux que nous trouvons dans M. Pitzipio à l’appui de notre thèse , c’est l’histoire du caïrisme , espèce de déisme déguisé , introduit en Grèce par Caïry et en Turquie par ses élèves ; le caïrisme fut embrassé par les Grecs avec enthousiasme , et le chef de la nouvelle religion trouva dans les sympathies qu’il avait excitées, le moyen de résister longtemps au gouvernement grec et au patriarche de Constantinople, qui s’étaient prononcés contre lui *.
i Du Pape, par le comte de Maistre , tom. II , liv. IV, chap. n.
* J. Pitzipio, Mémoire sur la politique russe en Orient. Malte, 1852. Nous y trouvons sur le caïrisme une note que nous croyons devoir reproduire.
« Théophile Caïry, prêtre grec, natif d’Andros , avait parcouru , après la révolution grecque, toutes les villes de commerce où se trouvaient des Grecs établis, et fit une très-riche quête pour établir en Grèce une école destinée à l'éducation des enfants grecs orphelins ou indigents, et qu’il fonda à Andros, vers l’an 1834. L’ordre, la morale, la bonne tenue et les progrès que les élèves faisaient dans cette école, y attira une grande foule de jeunes gens de Grèce et de Turquie. Caïry, soit par ambition, soit dans un but politique, entreprit alors d’introduire parmi les Grecs une nouvelle religion, sous le nom de caïrisme, qui n’était que le système du
La Russie n’est pas à l'abri de ce travail de décomposition. Nous avons déjà eu occasion de citer le travail remarquable que M. G. de La Tour a publié dans Y Univers, sur les sectes russes. Nous ne pouvons pas le reproduire ici , mais il faut cependant faire connaître, en peu de mots , cette face peu connue , mais hideuse et menaçante, de la question que nous examinons. Les morelstchiki (gens qui s'immolent) ont pour religion le suicide; ils s’assemblent par grandes troupes, et se donnent la mort en montant sur un bûcher auquel ils mettent le feu, ou en s'égorgeant les uns les autres. Les scoptzi (eunuques) pratiquent sur eux -mêmes d’effrayantes mutilations ; ils n’admettent pas la divinité de Jésus-Christ. Un des articles de leur croyance est que Pierre III n’est pas mort, et qu'il viendra un jour tout restaurer en Russie d’après leurs idées. Les chlisti (flagellants), à leur réception dans la secte , crachent sur l’image du Sauveur ; ils mettent en pratique la communauté des femmes , ils s’abandonnent à d’effroyables et sanguinaires orgies. Les bezslowesnie (muets) une fois initiés, ne prononcent plus une parole devant les pro-
déisme, modifié par quelques innovations imaginées par lui; en effet, il réussit à convertir à cette nouvelle religion non-seulement tous les élèves, dès l’ouverture de cet établissement, mais encore presque tous les habitants de l’ile d’Andros^usçu’ûua: curés des villages et grand nombre des habitants des îles voisines. Les élèves de cette école , de retour dans leur pays après avoir achevé leurs études , en allant passer les vacances près de leurs parents, propagèrent partout la nouvelle religion, et, en moins de six ans, le caïrisme prit en Turquie et en Grèce une immense extension et une influence qui consternèrent les agents russes. ( Pitzipio , pag. 37 à 38.)
i Univers , 9, 17, 25, 27 janvier 1854,
fanes : les mauvais traitements , les tortures auxquels le
gouvernement russe les soumet de temps à autre, ne parviennent pas à leur arracher un mot. Les sabatniki (judaïsants) rejettent le Nouveau Testament; comme les sadducéens, ils ne croient pas à la résurrection des morts; ils se livrent à la cabale et à la magie. Les mala - Jcani (mangeurs de lait) sont des espèces de millénaires; ils n’ont pas de hiérarchie , pas de clergé, pas de temples, pas d’images, ils n’admettent pas le serment; leur doctrine présente un système théologique et philosophique très-complet, dans lequel on retrouve des débris des plus anciennes hérésies et des rêveries du spiritualisme moderne; ils possèdent en manuscrit une traduction des œuvres de Jung Stilling. Les doukhoborlzi (lutteurs d’esprit ou pneumatomaques ) ne datent que de l’an \ 770; le peuple les nomme yar-maçon ou francs-maçons . Ils admettent la préexistence des âmes à la création; le Fils de Dieu n’est à leurs yeux que l’esprit universel de l’humanité; ils attribuent le salut des hommes à un
Christ idéal, et non au Christ historique, dont ils rejettent l’existence; ils s’attendent à régner sur le monde entier; ils professent une égalité parfaite entre les hommes; ils se livrent en secret à d’épouvantables orgies, et ils adorent un jeune adolescent vêtu de blanc,
qui est à leurs yeux le symbole de l’esprit divin. Cela
n’est pas assez, vous trouvez encore en Russie une multitude de sectes connues sous le nom générique de starovoertzi (vieux-croyants) ; la réforme liturgique opérée au xvii* siècle par le patriarche Nicon, a été le prétexte de
LA QUESTION RELIGÏEUSB
leur séparation de l’Eglise établie. Du temps de Pierre l*r, ils ont participé aux révoltes des strélitz; parmi eux les uns ont des prêtres qui leur sont donnés par les évêques de l'Eglise officielle; les autres ne veulent admettre que des prêtres qui renoncent à la communion de cette Eglise ; d’autres encore n’ont pas de clergé , ils s'appellent bezpopovckina (sans prêtres) ; mais ceux-ci se subdivisent encore en différentes branches, quelques-unes admettent la validité et la légitimité des ordinations dans l’Eglise de Constantinople et espèrent que la hiérarchie légitime sera un jour restaurée en Russie; d’autres ne veulent voir dans Nicon que l’antecbrist, et prouvent que la source de tout sacerdoce légitime est tarie. En voilà plus qu’il n'en faut pour faire toucher au doigt le travail de décomposition que subit l’Eglise russe, travail qui, loin de s’arrêter, prend chaque jour des proportions plus effrayantes. Que serait-ce si nous analysions l’état des esprits dans les classes instruites de la société, et tous les ravages qu’y font les sophistes modernes, depuis Voltaire et Rousseau jusqu’à Ilégel etProudhon.
Des maux de cette nature ne peuvent pas être guéris en dehors de l’Eglise catholique et sans l’intervention du pape ; et c’est en présence d’un pareil état de choses que notre anonyme s’arrête à faire des objections puériles contre la primauté du pape ; il s’indigne à la pensée qu’on témoigne le respect dû au vicaire de Jésus-Christ en lui baisant le pied. Photius ne faisait pas tant de façons; à ses yeux, c’est la chose du monde la plus simple. Pour en convaincre nos lecteurs, nous repro-
cloisons un fragment d’une lettre adressée au pape Nicolas 1 er *.
« L’observation des canons, dit Photius, est un devoir «imposé, à la vérité, à tout homme de bien, mais ce « devoir oblige encore beaucoup plus ceux qui ont reçu « de la Providence la charge de diriger les autres, et par- « dessus tout, ceux à qui il a été donné d'être les premiers a parmi les pasteurs eux •‘mêmes. Plus leur préémi- « nence est grande , plus l’obligation d’observer les lois « est étroite. En effet , les fautes qu’ils peuvent com- « mettre en cela, venant d’hommes haut placés, sont « bientôt connues du public , et ils perdent ainsi toute « espèce de force pour attirer les autres à la vertu et « pour les détourner du vice. Par conséquent, il con- « vient queYotre Béatitude très-aimée, qui a tant à cœur « tout ce qui regarde le bon ordre dans l’Église, s’atta- « chant à la discipline canonique, ne reçoive pas, comme « cela est déjà arrivé , ceux qui vont d’ici à l’Église de
1 *H twv dXvjôwç xav<fowv «puXax'Ji , <yxou$atw plv lirôçefXeTat itavxl , TtoXù 81 7 tX£ov xotç £7t£u9uvEtv ri twv ofXXwv ùiro xrjç irpovofaç ^1-ewfAEvoiç’ Koù toutojv êxc {xocXtaxa , T012 EN ÀYT0I2 TOY- T0I2 IIPÛTEYEIN AAX0Y21N* "cxrw r ip fatçéxwxn, toctoutw vofA05puX«X£Îv ocp£iXouffi* 6axx<$v te y&p TO IxEtvwv êXcCTTW pia , oToc $■?) xetptivwv £v 8 ^/ei, e?ç -iravraç Tuçia.'ftÙltrci t, xixxeÎôev xoèç d(XXouç rcpoç apET^jv £7ravaYe<r9«t , ^ irpoç xaxi'av urcocrupEffOat*
SeT xai rJjv ujAExèpav 7roXulpa<jxov {/.axaptoTYjxa xviç IxxXTjariaarxtxvjç EÙxa^taç Iv 7rîat <ppovxiÇou<rav , xat x9)ç xavovixîjç àvxs^o- (xlvrjv eÙOuxtjxoç , xouç «veu ffuaxaxixwv ypapt.pt.aTwv 7rpoç x^v xwv *Po)|xa(wv lxxXv)ff(av Ivxeuôev «txaipovxaç , fx-J*) wç £xuy£V u7to$l- ^E«6at* \ir\8i «piXo^Evtaç irpoa^puxxt , |xiara$sXcp(aç Ttapa^ojpETv xaxaSaXXearôat ff7tEp(i.axa’ xo jxèv yip xaO’éxàcrxYiv 7rpoç xV ujxwv
« Rome sans lettres de recommandation de notre part, « et ne permette pas que , sous prétexte d’hospitalité , ils a sèment des germes de haine parmi les frères. Que tous a ceux qui le désirent partent librement et tous les jours, a pour se présenter à votre sainteté paternelle, qu'ils « lui baisent les pieds avec vénération , c’est un usage « qui nous est bien cher et que nous estimons des plus « dignes d’éloges. Mais que , sans nous en informer et « sans demander nos lettres de recommandation , on a fasse des pèlerinages désordonnés , cela ne peut être a ni autorisé par nous, ni conforme aux canons, ni <t approuvé par votre incorruptible jugement. »
Nous avons cru ne devoir entrer dans aucune discussion au sujet de la procession du Saint-Esprit, il nous suffit de renvoyer le lecteur aux théologiens catholiques qui ont traité ce point de doctrine ; mais nous croyons cependant devoir citer un texte très-remarquable de saint Grégoire de Nysse, qui manque dans les œuvres
TOCTptxV ÔfftOTYlTtt Tofcç ^OuXo(XEVOUÇ TOXpaYÉvÊffrâai , XOCt TQN TIMIQN ATTH2 AIIOAAÏEIN IXNQN , touto XCav ipol 7tpo<x- <piXèç, xal 7rpà 7 toXXtov dfXXtov Ttjxwaevov- t& Sè ywplç tî|ç ^pieTepaç eîSvjaetoç , xal ffu<rraTtxt5v ypajxjxaTwv aveu, aTCoSyipiCaç àtaxTOuç meTaôat, oure ^|xtv ouxe toTç xavoaiv , àXX’ oùSl tï) uja'jdv aSexaarw xpfeet euirapéSexxov. — Patrum nova Bibliotheca, tom. IV, pag. 51.
Le docte cardinal Mat nous raconte que le texte latin de cette lettre de Photius avait été publié par Uaronius à l'année 861. Le texte grec a été livré à l'impression, en 1706, par un évêque schismatique de la Valachie , nommé Anthime ; mais ce texte était incomplet , un passage trèsimportant, de nature à déplaire aux schismatiques, ayant été supprimé. Le cardinal Mai ayant retrouvé ce passage dans les manuscrits de la bibliothèque vaticane , l'a publié pour la première fois.
imprimées de ce Père de l’Eglise grecque, et qui a été restitué par l’infatigable cardinal Mai d’après les manuscrits de la bibliothèque vaticane; le voici : « Le Saint- « Esprit procède du Père, comme il est dit dans l’Ecri- « ture, et aussi du Fils, comme on le prouve *. »
Ce texte en dit assez, et du même coup il réfute une prétendue lettre du pape Jean VIII à Photius , que notre anonyme cite avec complaisance, et dans laquelle le souverain pontife est censé dire au sujet du Fxlioque : « Nous « croyons qu’on ne doit contraindre personne à quitter « cette addition faite au symbole, mais user de douceur « et de ménagement, exhortant peu à peu les autres à « renoncer à ce blasphème. » Le Filioque un blasphème, et c’est un pape qui le dit ! et en disant que c’est un blasphème, il dit qu’il faut le tolérer I saint Grégoire de Nysse nous apprend assez s’il y a blasphème à dire que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. L’amas de contradictions que renferme le passage cité , suffit pour démontrer que cette prétendue lettre de Jean Vlll est supposée ou interpolée. Mais il y a plus , elle fait partie du conciliabule tenu par Photius, qui n’est qu’une série
i Sanctus autcm Spiritus et ex Pâtre dicitur, et EX Filio esse , simul testimonio probatur. Nam si quis spiritual Christi non habet, hic non est ejus, sancta inquit scriplura. Ergo spiritus ex Deo existons, Christi quoque spiritus est.
Tb SI à'ytov 7Tveu(jt.a xal Ix tou Trarpoç XeyeTat, xal ’EK tou ulou eTvat TcpocuapTupeTTai’ sIy&P'Hç 7rveïï|xa Xptarou oux e^et , o&toç oôx foriv aùxoïï , cpTjolv ày(a YP a< PT owxouv irveuixa to ëx
tou 0eou $v, xal XptaTOu 7rveupt,a éortv.
S. Gregorii Nvsseni fragmentum ex homii. 8. de oratione dominica. Bibliotheca nova Patrum , tom. IV, pag. 88.
de falsifications très-faciles à démontrer et parfaitement démontrées*. Gomment se fait-il donc que notre anonyme cite cette pièce apocryphe, sans dire un mot pour répondre aux difficultés élevées contre son authenticité, sans même en faire mention ?
Et c'est après nous avoir donné cet échantillon de son érudition , qu'il invite les catholiques à se livrer à des éludes approfondies : « Ahl s'écrie-t-il, si du moins..,. d les deux Eglises, mettant de côté toute prévention, et « fortifiant leur coeur par la charité, s'étaient appliquées « à l’étude sincère et approfondie de toutes les questions « canoniques sur lesquelles peut se reconstituer encore a l'antique unité de l'Eglise universelle ! »
Ah 1 lui répondrons-nous , si vous aviez seulement lu les titres des innombrables ouvrages publiés sur le schisme par les théologiens et les canonistes catholiques! -Vous invitez les catholiques à étudier, à écrire; et vous, vous n'avez pas le courage, je ne dis pas de réfuter ce qu'ils ont publié, mais de le lire. Quels sont les ouvrages que vous citez dans votre brochure? Maimbourg et Fleury, que l'Eglise romaine répudie; vous ne nommez Bellarmin que pour le calomnier, et pour nous montrer combien il vous est étranger ; de deux ouvrages publiés par M. Allies, l'un antérieur, l'autre postérieur à sa conversion , vous ne vous occupez que du premier que
i On trouvera des renseignements précieux sur ce sujet dans le savant ouvrage du P. du Mesnil, Doctrina et disciplina Ecclesiœ. Coloniæ, 1730, 4 vol. in-fol. Voyez le tora. III, liv. XLI, §. 10 et 11.— Allacci est encore plus explicite dans son opuscule de Octava synodo Photiana , spécialement aux chap. vu et x.
Fauteur lui-même rétracte et désavoue. Comment se fait-il que vous ne disiez rien de la réfutation de Stourdza par le P. Rozaven *, de l’ouvrage intitulé Persécutions et souffrances de V Eglise catholique, par un conseiller d’Etat, et surtout des immortels écrits du comte de Maistre. Cet écrivain éloquent, ce profond penseur en qui s’allie si merveilleusement la foi la plus vive et le génie le plus ferme , a longtemps habité la Russie ; il la connaissait bien , il l’aimait sincèrement, il savait y faire la part du mal et du bien, mettant le mal sur le compte du schisme, le bien sur le compte du caractère national. Tous ses ouvrages devraient être constamment entre les mains des Russes ; mais c’est surtout dans le Pape et dans les Lettres et opuscules , qu’ils 'trouveront les aperçus les plus vrais, les plus neufs, les plus profonds sur les besoins dont leurs âmes sont travaillées , comme sur ce qui manque à leur organisation sociale. Vous le voyez, je vous fais grâce des in-folio , des in-quarto et de tous les livres latins. Les livres que je vous propose sont tous d’honnêtes in-octavo écrits en français, tous publiés depuis le commencement de ce siècle; des livres que les femmes peuvent lire, que les femmes lisent ; des livres qui ne cessent d’enlever à votre Eglise les âmes droites qui les lisent sans prévention. Réfutez-les donc, répondez à leurs objections, lavez-vous des accusations qu’on y dirige contre vous.
i L'Eglise catholique justifiée contre les attaques d'un écrivain qui se dit orthodoxe , ou Réfutation d’un ouvrage intitulé : Considérations sur la doctrine et l’esprit de l’Eglise orthodoxe, par Alexandre de Stourdza, à Weimar en 1816. — Lyon, Rusand, 1822.
Nous croyons ne pouvoir mieux terminer ce travail, qu’en empruntant à M. de la Tour les éloquentes et touchantes paroles qui servent de conclusion à ses articles sur les sectes russes.
« Comment douter encore, nous dit-il, que le pape est le dépositaire nécessaire des grâces divines, l’héritier et le donateur universel des mérites de Jésus-Christ? Comment douter que, sans l’indissoluble unité du mondé catholique, le monde retournerait à la barbarie ? L'Eglise grecque hétérodoxe a supprimé à la hiérarchie un seul degré , le pape : mais c’est le degré intermédiaire entre la terre et le ciel ; elle est tombée en léthargie. Elle a repoussé un seul article du dogme, relatif à la procession du Saint-Esprit : de ce moment, les dogmes nouveaux ont foisonné dans son sein, et des sectes innombrables ont déchiré son corps décrépit. Comment espérer le progrès par elle-même, de cette Eglise qui a pour prédicateurs, pour missionnaires , le knout et la baïonnette? Qu’a-t- elle fait de la magnifique race moscovite , d’un peuple généreux, intelligent, pieux, sociable au suprême degré? Elle en a fait une nation où ruse et vol sont synonymes de civilisation, où la tromperie et la rapine semblent être l’apanage naturel de tout homme instruit ; une nation profondément révolutionnée par un pouvoir dictatorial qui l’abaisse au point de n’être plus qu’une aristocratie militaire redoutablement organisée pour la conquête, mais à moitié socialiste , et penchée sur un gouffre que les sectes des paysans et les vices des riches creusent sans cesse. Né vbit-on pas, comme M. lé baron
de Haxthausen , les germes de dissolution qui croissent et pénètrent partout? Quelle confusion de doctrines! quel fanatisme parmi les initiés ! quelle odeur de poudre et de sang dans leurs aspirations ! En Russie, encore plus qu’ailleurs, la noblesse descend, et le peuple qui monte devient vicieux en s’élevant. Vous qui persécutez et qui voulez détruire les catholiques , vous laissez approcher du pouvoir ces sectaires qui se multiplient, vous ne pouvez les en éloigner. Un jour ils frapperont, et alors vous éprouverez, et la Russie saura trop tard, que la papauté est l’anneau qui suspend au ciel les sociétés humaines; l’anneau brisé, elles se rapprochent de l’enfer, et peu à peu elles s’y assimilent.
« Prions avec le saint-père, prions pour cette grande nation et pour cette Eglise russe qui , malgré beaucoup de taches , se distinguent encore par de rares qualités. Gardons-nous de les mépriser. Leurs malheurs viennent de leurs aïeux infortunés; Cette immense légion de prêtres et de moines austères, cette masse de paysans pieu*, hospitaliers et probes, qui sont le noyau du peuple russe , n’ont besoin que de connaître la vérité religieuse pour la suivre. Dieu leur accordera peut-être cette lumière. Tout en défendant le catholicisme contre la nation russe, si menaçante aujourd’hui, ne désespérons pas qu’elle ne nous soit un jour miraculeusement réunie : elle aime la mère de Dieu ! »
Nous sommes heureux de nous associer à des sentiments si catholiques et si bien exprimés par un des plus vaillants défenseurs de la vérité religieuse dans la pressé
quotidienne ; nous ne pouvons fermer notre cœur à l’espérance de voir ces vœux réalisés. Puisse-t-il luite bientôt le jour qui mettra fin à ce schisme funeste; il inondera de joie le cœur du pontife suprême, le cœur de tous ses enfants, il commencera une ère nouvelle pour l’Eglise et pour le monde. Fiat , fiat \
NOTES
sur l’état présent des églises schismatiques en orient, d’après M. PATTERSON.
Nous avons indiqué sommairement (page 8) l’impression que l’état présent des Églises schismatiques de l’Orient avait produite sur M. Patterson. Nous croyons devoir reproduire dans cette note quelques fragments des deux excellents articles que M. l’abbé de Cazalès a consacrés à l’ouvrage de M. Patterson , dans le Correspondant. (Tom. XXXII, pag. 427 à 556.)
« De mémo que le héros d’un livre bien connu de Thomas Moore fait un voyagea la recherche d'une religion, M. Patterson un voyage à la recherche d’une Église, et il ne tarde pas à pressentir que l’Orient ne lui présentera rien qui réponde à l’idéal qu’il poursuit. Il visite au Caire le patriarche grec; il voit une église toute neuve , bâtie aux frais du tzar, et demande à un archimandrite quels rapports existent entre sa secte et la Russie. h On me répondit qu’on est en communion , mais avec une «entière indépendance réciproque. L’Église russe est gouvernée « par un synode d’évêques sous la haute direction de l’empe-
NOTES
f i reur , et il n’y a point appel de ses décisions à Gonstantino- « pie... On nous dit que le siège de Constantinople avait fait « opposition à la nomination du patriarche actuel du Caire ,
« mais Méhémet-Ali avait obtenu sa confirmation de la Porte ,
« parce qu’il était choisi par la majorité des Grecs résidant ici. a J’appris plus tard qu’il y a un schisme formel, et que beaucoup « de Grecs le considèrent comme un intrus. Néanmoins il est « en possession , et les choses resteront ainsi. Ici encore Cons*
« tantinople semble compter pour fort peu de chose. »
« Ces premiers rapports avec les communions schismatiques et leurs chefs commencent à décourager M. Patterson... (Pag. 432.)
« Ce n’est pas ici le lieu de s’étendre sur les Grecs de Russie. On sait qu’en 1721, Pierre I er affranchit ses sujets de la suprématie du patriarche de Constantinople. Le tzar prit la peine d’adresser à Jérémie II, qui occupait alors le siège patriarcal, une lettre où, en l’invitant à accepter ce qu’il avait décidé à cet égard, il l’assurait avec une courtoisie filiale « qu’il avait ordonné au synode , chargé par lui de la direction suprême des affaires ecclésiastiques , de ne pas s’écarter des doctrines de l’Église. » Le patriarche se montra fort conciliant , et accepta de bonne grâce ce qu’il aurait vainement essayé d’empêcher... (Pag. 574.)
« Nous avons à parler maintenant du royaume de Grèce. La hiérarchie ecclésiastique de ce royaume se compose de l’évêque d’Athènes , appelé primat, et de douze ou quatorze évêques diocésains, lesquels forment, sous sa présidence, un synode gouvernant, subordonné au ministre des cultes. Le patriarche de Constantinople a reconnu, en septembre 1850, l’entière indépendance de cette Église. Dans le document émané de lui à cette occasion , mélange singulier de phrases retentissantes et d’aveux sur l’inanité de ses propres prétentions , ce prélat renonce à son droit de recevoir des appels qui , dorénavant , ne seront plus portés hors du royaume , mais ressortiront en dernière instance du synode gouvernant (sauf l’approbation du pouvoir civil, condition à laquelle fine fait pas allusion). Ainsi, ce synode doit-il
NOTES»
èlrc considéré désormais comme en possession de toute l’auto-
rilé qui appartient au siège patriarcal. Par cet acte, l’Église
nationale de Grèce se trouve placée , à l’égard de Constanti-
hople , dans les mêmes rapports que l’Église russe. Le docteur
Waddington , écrivain anglican , qui a visité la Grèce en 1829 ,
exprimait alors l’espérance qu’on arriverait à ce résultat, d’après
les mesures qu’il croyait devoir être prises par le gouvernement,
et d’après le caractère connu de l’Église de Constantinople. « Nous
« devons remarquer, dit-il dans un ouvrage sur l’Église grecque,
« que le chef spirituel de cette Église a, dans tous les pays et
« dans tous les temps, reconnu la prééminence de l’autorité lem-
« porelle. Ainsi la règle qui a prévalu sous les princes chrétiens
« comme sous les souverains ottomans de Constantinople , sotis
« les grands-ducs comme sous les empereurs de Russie, s'étendra
« naturellement au royaume de Grèce. La constitution et l’his-
« toire de l’Église prouvent également que le droit d’y introduiré
« des réformes appartient au gouvernement civil ; et, pour y par*
te venir, une seule chose est nécessaire, c’efct l’établissement d’un
« système judicieux d’éducation. »
Après avoir cité ces paroles, M. Patterson ajoute:
« Le docteur Waddington est un bon prophètei L’Église dé
« Constantinople ne s’est pas écartée des principes d’après les*
« quels elle a toujours agi depuis qu’elle est devenue un centre
« de schisme et d’hérésie. Elle a cédé au pouvoir civil les droits
« qu’elle a incontestablement sur les Églises schismatiques; et,
« d’un autre côté, le gouvernement a établi un système judicieux
« d'éducation sur le modèle du système universitaire français ,
« suivant lequel ecclésiastiques et laïques sont élevés dans ces
« principes d’incrédulité ou de rationalisme que le pouvoir civil
« parait regarder comme très-avantageux. Jusqu’à présent, toute-
« fois, le judicieux système n’a pas eu de très-grands succès, parce
a que l’immense majorité de ceux qui sont entrés à l’Université
« avec l'intention d’embrasser l’étal ecclésiastique deviennent si
« éclairés , qu’ils refusent de se faire ordonner dans une com- 1
NOTES
« munion restée décidément chrétienne dans sa liturgie et ses « formulaires , et préfèrent consacrer leurs talents à la politique « et à la littérature.., » (Pag. 574-576,)