LA MANIE DES ENQUÊTES
Le Mercure de France avait naguère une étrange idée : il posait à un certain nombre de notables personnages cette -[ucstion : c Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux? »
Autant cette autre question posée récemment au public par un autre journal, sous forme de référendum populaire : c Quels sont, au dix-neuvième siècle, les six Français qui ont rendu le plus de services à l'humanité ? » Et le public, dans sa réponse, avait mis pêle-mêle Pasteur, Gambetta et Carnot, ce qui était sa manière à lui de prouver son incompétence.
Ici, le Mercure de France consultait com plaisamment des hommes étrangers à la religion. Il aurait semblé peut-être que des esprits familiarisés avec les choses religieuses auraient été tout particulièrement qualifiés pour répondre, et que la connaissance approfondie du passé de l'Eglise les a lirait rendus plus aptes à en analyser le présent et à en protiquer l'avenir : mais, trop chrétiens, ils auraient été sans 1 Joute aussi jugés trop partiaux. Ainsi quand je voudrai connaître l'avenir probable des découvertes en électricité, jecon-
vUerai mon vétérinaire, ou bien inversement un électricien, pour me renseigner sur les progrès de la chirurgie.
Moins on connaît, faut-il dire; mieux on juge.
C'est à ce titre, par exemple, que le trop fameux professeur de philosophie Fouillée a répondu que nous assistons à une disparition des religions positives, disparition très lente, i I est vrai. Il continuait, ainsi, croyait-il, une œuvre de Jouf-
'■y, qu'un siècle écoulé presque en entier a suffisamment démentie, Comment les dogmes finissent*
J'aime mieux la réponse de François Coppée. Elle est courte, mais bonne.
« J'ai dit ce matin, écrit-il, et je redirai ce soir en faisant ma prière : Credo in tanctam Ecclesiam catholicam* Ce seul mot Credo sera, s'il vous plaît, ma réponse à l'enquête du Mercure de France* »
Au fond, sur l'avenir de l'idée religieuse et du sentiment religieux, ou plutôt, et pour parler plus clair, sur l'avenir de la religion, il y à trois réponses.
La religion disparaît, disent les uns ; elle est obligée de se transformer, disent d'autres, si elle ne veut pas disparaître ; enfin, disent les derniers, elle demeure immuable, les esprits qui la goûtent y adhèrent inébranlablement, et c'est dans le culte sévère de ses traditions, c'est dans l'attachement inchangé à ses dogmes et à sa morale de tous les temps qu'elle puise la force de traverser les siècles et d'attendre les lendemains indéfinis.
Il est de fait cependant que, en France au moins, les masses populaires vont s'éloignant de toute religion. Nous l'avons signalé bien des fois, et nous avons dénoncé l'action momentanément victorieuse de la franc-maçonnerie, qui travaille le pays par les mauvaises écoles, les mauvais journaux et la mauvaise politique.
Mais ni la France n'est le monde, ni ces mouvements passagers, véritable flux et reflux d'une marée qui monte et descend, ne sont le sens général et constant où marche l'humanité. L'Eglise a traversé pareillement les obscurités et les luttes du seizième siècle, avec les déchirements et les apostasies de la Réforme ; elle en est sortie victorieuse et fortifiée : et voilà pourquoi nous osions dire que rien ne vaut la connaissance du passé quand il s'agit de pronostiquer l'avenir.
Qu'est-ce aussi que « l'idée religieuse » et le « sentiment religieux »,si nous voulons revenir au questionnaire du Mercure de France? Et pour répondre convenablement, ne faudrait-il pas avoir pénétré dans les consciences chrétiennes et les avoir en quelque sorte maniées par le ministère religieux et par les sacrements? Ne faudrait-il pas avoir scruté jusqu'au plus intime les mobiles secrets de ces dévouements qui parfois,
3a6 LA QUESTION RELIGIEUSE
pour l'apostolat des âmes ou le soulagement des corps, emportent les volontés vers les vocations qui sont humainement les plus inexplicables ? J'attends que Th. Ribot ou Alfred Fouillée nous expliquent ces mystères-là, ou bien qu'ils avouent, sans fausse honte, ne rien savoir de « l'idée religieuse » et du a sentiment religieux » tels qu'on les y voit éclater.
Quant à la transformation, à l'évolution, à l'adaptation, je n y crois pas.
Ce sont rêves d'idéologues, qui ne savent rien ni du passé ni du présent.
L'Eglise, au cours de ses dix-neuf siècles bientôt, s'est prêtée à toutes les formes sociales, mais elle ne s'est adaptée à aucune, si tant est qu'adapter signifie modifier quelque chose de soi, comme on lui demande maintenant de le faire.
Les tribus indiennes du Paraguay, les hordes germaniques à peine sorties de leurs forêts, le monde romain, le Bas-Empire, la féodalité, que sais-je encore ? toutes les barbaries, et toutes les civilisations ont connu notre Eglise toujours la même dans les dogmes et les vertus qu'elle enseigne. Or, c'est cela justement — dogme et morale — qu'on lui demande de mettre maintenant en harmonie avec des tendances ou des aspirations que certains esprits plus nébuleux que chrétiens ont fait passer à la mode.
L'Eglise ira droit son chemin et ne daignera pas faut attention à eux. Ni le Santo de Fogazzaro, ni les revues italiennes ou françaises comme // Rinnovamento, le Cœnobiuffl ou Demain ne la feront dévier. On veut la faire engager dans des voies nouvelles : à s'en défendre, elle gagnera justement l'avantage de consolider ses positions sur son terrain toujours le même. Ceux qui savent le passé savent bien que le* hérésies ont toujours eu pour résultat de faire progresser les définitions, sans cependant faire jamais rien abandonner de ce qui avait été une fois acquis. Ainsi en sera-t-il encore cette fois, si c'est nécessaire.
Seulement par ailleurs on a faussé le sens du mot « religion ».
Comment en douter quand on entend quelque pontife de ces nouvelles écoles nous affirmer sans rire que des hommes qui ne croient pas à l'existence de Dieu et pas même a tr«'
vers le plus grossier panthéisme, ont cependant une morale où déborde le sentiment religieux ?
Serait-ce le « nouveau christianisme x> de Saint-Simon ou la « religion de l'humanité » d'Auguste Comte ? Mais qui donc se préoccupe encore aujourd'hui des rêveries religieuses des cerveaux dévoyés?
Vue sous cet angle, la question du Mercure de France n'est plus qu'un logogriphe. Alors aussi on comprend moins mal les nuages qui ont obscurci les réponses de la plupart de ces gens-là . Il leur manquait d'abord de savoir de quoi Ton parlait et sur quoi il fallait s'expliquer.
Nouvelliste de Lyon, 6 mai 1907.
M. l'Abbé F. Belleville
L'Univers