‹ La question religieuse: enquête internationaleChapitre 5 sur 18 · LA FIN DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LA FIN DE L'ÉGLISE

Si le temps est un faiseur de ruines, notre siècle est bien le fils de son père. Dans l'ordre matériel, mais surtout dans l'ordre moral et intellectuel, il a détruit tant de choses qu'on se demande si, après cette tempête, il restera encore quelque institution du passé, quelque vérité primordiale, quelque conquête de la saine raison, quelque trace de bon sens. On détruit tout.

Or, en présence des ruines du temps, on se résigne, et l'on s'apaise comme devant la mort. On y trouve même je ne sais quelle mélancolique poésie qui captive et charme l'esprit et le cœur. Mais les ruines faites par la main des hommes nous révoltent et nous repoussent. C'est que, comme l'a dit le poète : Si le temps est féroce — fauve inconscient — l'homme eststupide — edacior homo — une brute intelligente et déchaînée. Jusqu'où poursuivra-t-il son action dévastatrice 1 On le croit capable de tout , et voilà qu'après avoir constaté l'étendue de ses ravages, dans le domaine des choses humaines, il affiche la prétention de porter les mains sur les choses divines elles-mêmes et d'anéantir toute religioo.

L'entreprise paraît si bien engagée, et déjà si avancée que

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c'est, pour quelques-uns, une question de savoir si ce n'est pas la fin de l'Eglise ou, comme ils disent, du catholicisme.

C'est même une question dont on a fait l'objet d'une consultation mondiale. Tous ceux qui ont un nom et qui passent, à tort ou à raison, pour avoir une idée personnelle sur la marche des événements et la direction des esprits, ont été invités à dire si nous assistons à une évolution ou à la dissolution de la religion catholique ; et nous les avons vu passer

18 les colonnes de certains journaux comme une longue

procession où les uns chantaient l'immortalité, pendant que les

ires prophétisaient la fin prochaine de l'Eglise du Christ.

Ne vous semble-t-il pas qu'il y a quelque si m pi esse — sauf respect — de la part de ceux qui, catholiques et autres, répondent sérieusement à cette question ? M. Coppée a trouvé le mot juste : Credo in ecclesiam catholicam.

A vouloir analyser, raisonner, diagnostiquer, pronostiquer pour la satisfaction du questionneur on court le risque du ridicule. Les sorciers, les devins, les dormeuses font quelque chose comme cela tous les jours sur les champs de foire. Une belle voiture, un roulement de tambour, une réclame éloquente dite par quelque élève égaré du Conservatoire, et la foule se presse pour se faire dire la c bonaventure ». Vous voulez que j'aille dire ou me faire dire la bonaventure de l'Eglise ?

Il est vrai que c'est le Mercure quia organisé cette affaire : il est bien dans son rôle. Mais je le laisserais volontiers à son éloquence, à son tambour et à son commerce.

Aussi bien la question ne se pose même pas. Pour nous,

: holiques, cela est de toute évidence ; et il faut une forte dose d'ignorance pour ne pas voir qu'on nous outrage en nous demandant si nous ne croyons pas qu'elle va mourir, cette I iglise qui a les promesses infaillibles de l'immortalité. Mais, sans nous cantonner dans le domaine de la foi où le Merrare> avec toute son éloquence, serait incapable de parler I sensément, et en restant avec lui sur le terrain de l'expérience et des apparences d'après lesquelles il croit que Ton peut prévoir la fin de l'Eglise (i), nous disons que rien, dans le

(i) M. l'abbé F. Belleville prête à notre enquête un sens tendancieux qu'elle n'avait pas. Pour tout esprit non prévenu, la liste de nos correspondants sera à elle seule une preuve très sûre de notre impartialité.

champ de ses observations, n'autorise an doute sur la vitalité de la religion.

Sans doute on a vu tomber tant de choses parmi nous, que celle-là pourrait subir le même sort. Oui, mais encore faut-il, pour vous arrêter à cette hypothèse, que vous constatiez des signes avant-coureurs de la catastrophe finale. Il n'y a pas de mort sans cause. Où est la cause de celle que vous annoncez ? L'Eglise catholique s'étend jusqu'aux extrémités du monde, comme un organisme vivant et mouvant qui se déplace, tantôt dans un sens tantôt dans un autre, et qu'il serait bien difficile ou plutôt impossible d'atteindre efficacement partout* Je dirais volontiers qu'elle est au-dessus des atteintes de ses ennemis ; et que, comme son divin Maître avait le pouvoir de déposer et de reprendre son âme et la vie, elle a le privilège de l'immortalité. C'est ce que démontreraient assez bien, sans s'appuyer sur les promesses divines, la politique, la sociologie et la loi de l'histoire.

Pour demander si nous assistons à l'agonie de l'Eglise, il faudrait pourtant signaler ou la maladie qui l'emporte ou la vieillesse dans laquelle elle s'éteint. Pour nous, elle est toujours l' insenescibilis ecclesia. La vieillesse, c'est l'usure des organes, la démolition de la machine, l'épuisement des sources de la fécondité. Or il n'y a qu'à regarder l'Eglise au front, à la considérer dans ses œuvres, je dirais volontiers dans sa démarche pour constater qu'elle n'est ni décrépite, ni paralysée, ni stérilisée. On ne découvrira pas davantage de maladie qui intéresse sa constitution et sa vie intime, puisque jamais, peut-être, on n'a pu constater une union plus parfaite entre la tète et les membres, entre le Pape, les évêques, les prêtres et les fidèles.

Ce qui frappe les observateurs du dehors, et ce qui éveille chez eux le doute sur l'avenir de l'Eglise, c'est ce qui se passe à la surface, c'est la persécution qui sévit et qui la prive des honneurs dont on l'entourait, et des biens dont elle jouissait, qui lui enlève un certain nombre de ses fidèles soit en bas dans le peuple, soit en haut parmi les intellectuels. Ils tirent de là cette conclusion étrange que c'en est fait d'elle. Ainsi les Pharisiens croyaient en avoir fini avec le Christ en faisant le vide autour de lui, et bien mieux, le jour où ils le virent expirer sur la croix. De même, les apôtres morts,

c'était fini ; les chrétiens aux lions, c'était fini; la Terreur à Paris et Marat au Panthéon, c'était fini ; avec Voltaire, avec Jouffroy, avec Renan, c'était fini. La séparation est venue, et plus que jamais c'est fini. Il n'y a qu'une chose qui n'est pas finie, c'est la liste qui s'allongera indéfiniment des hommes et des choses à l'occasion desquels on dira en parlant de l'Eglise : c'est fini.

On voit une paille dans l'œil de son voisin : on ne voit pas la poutre qu'on a dans le sien. Ce qui passe, finit et meurt, ce n'est pas l'Eglise, mais ceux qui annoncent sa mort, et les institutions qui doivent prendre sa place au soleil. Mais qui donc se plaît à annoncer la mort de l'Eglise? Ce sont les philosophes et les politiciens, les philosophes de tout acabit, de haut et de bas étage, les politiciens de cabaret et de cabinet. Or il n'y a rien de plus compromis que la politique et la philosophie, qui devraient par pudeur reconnaître la triste situation qui est la leur. Elles n'ont pas laissé une sottise, ni à dire, ni à faire. Les philosophes ont nié toutes les vérités les plus évidentes et affirmé les insanités les plus étranges. Sous prétexte de servir et de glorifier la raison, de l'affranchir de tout joug que la foi pourrait lui imposer, ils lui ont imposé un bagage ridicule que l'ânesse de Balaam aurait sûrement jeté bas. Ainsi la philosophie s'est comme suicidée ; et il faudra que ce soit l'Eglise qui relève la dignité de la raison humaine et qui assure la revanche du bon sens; car la philosophie succombera sous l'excès de ses propres fautes.

La politique peut se glorifier d'avoir combattu l'Eglise : elle y a mis toute son habileté, et toute sa force; et ce n'est pas peu dire. Elle paraît, du reste, avoir borné son effort à cette entreprise. Sans voir, dans son aveugle fureur, que les coups qu'elle portait à son ennemie l'atteignaient elle-même bien plus cruellement, et que pour frapper et détruire, si possible, la religion, elle désorganisait la famille, base de toute société ; qu'elle compromettait la propriété, condition nécessaire de la vie soeiale ; qu'elle éteignait la flamme du patriotisme ; qu'elle corrompait avec l'école l'éducation de l'enfance et les mœurs publiques ; qu'elle brisait dans l'armée le ressort de la puissance nationale. S'ils n'ont pas prévu ces conséquences de la politique impie, ils sont bien aveugles ; et s'ils ne sont pas aveugles, ils sont bien coupables. Quoiqu'il en soit, quand

cette politique aura été jugée, condamnée et exécutée comme elle mérite de l'être, quand il ne restera plus rien de ce qui fait à la fois les gouvernements forts et les peuples libres, l'Eglise sera encore là qui fournira pour l'édifice social à reconstruire ses principes de justice, de charité et de fraternité, d'autorité et de liberté, de progrès moral et matériel. Ainsi se réalisera peut-être cet idéal de civilisation dont la chrétienté du moyen-âge ne fut qu'une ébauche.

Ce sera le salut du monde : et l'Eglise n'a pas d'autre fin sur la terre.

ABBÉ F. BELLBVILLE.

L'Univers, i«* juin 1907.

M. Franc La Croix

ENCORE L'ENQUÊTE INTERNATIONALE SUR LA QUESTION RELIGIEUSE (i)

Il est bon de revenir, à l'occasion de la deuxième série de réponses publiées par le Mercure de France, sur l'enquête internationale de M. Frédéric Gharpin au sujet de la question religieuse.

Représentative du chaos universel des idées parmi les intellectuels de tous genres — des philosophes aux artistes — qai ont été consultés, cette enquête est un mélange de superbes déclarations de foi, de quelques professions d'athéisme et de nombreuses fantaisies nuancées à l'infini sur les rêves religieux de chacun. Une seule conclusion d'ensemble s'en dégage nettement ; elle a été mise en relief dès le premier jour : c'est que la question religieuse préoccupe plus que jamais et universellement les esprits. Plus on s'efforce de l'écarter, plus le problème religieux se dresse devant l'humanité, lui imposant malgré elle des préoccupations supérieures qui gênent, mais qu'on ne peut pas étouffer.

(») Le même rédacteur avait publié dans la Croix du 3o avril 1907 uq article résumant la première série des réponses. Indiquons aussi que notre enquête a été en partie reproduite dans les Questions actuelles, revue publiée par la Maison de la Bonne Presse.

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Nous ne saurions trop nous réjouir de cette constatation.

C'est avec joie aussi que nous avons lu un certain nombre de réponses fièrement chrétiennes.

Nous devons loyalement reconnaître que de nombreuses réponses sont données en un sens bien différent dont la note générale nous parait- assez bien exprimée dans les deux affirmations suivantes, — s'il est permis de chercher un point de ressemblance entre des manières de parler si disparates qu'elles rappellent la confusion des langues à l'époque de la construction de la tour de Babel.

Le trop célèbre Fogazsaro dit :

« Nous allons vers une conception religieuse où le dogme tiendra une très grande place, mais où les relations entre l'intelligence humaine et le dogme seront des relations de foi vivante dépassant les formules, plongeant dans le mystère, y puisant l'amour, la force, la vie à traduire en action. »

M . Emile Darkheim, professeur de sociologie à l'Université de Paris, ajoute :

« II parait de toute évidence que nous assistons à la dissolution d'une forme religieuse. »

En dehors des fiers croyants et de quelques athées, dans cette enquête, un bon nombre d'intellectuels, tout en croyant au maintien du sentiment religieux, annoncent, en effet, parce qu'ils la désirent, la dissolution « des formes religieuses », disent les uns, des « formules dogmatiques », disent les autres.

Ici une réflexion s'impose.

Tout homme intelligent est bien obligé de reconnaître qu'à l'origine de la création, de l'énergie universelle, du mouvement, de l'ordre qui règne dans la nature, il y a un principe supérieur, un moteur, Dieu.

M. Guibert en fait la preuve en ce moment dans les remarquables conférences qu'il donne à l'Institut catholique de Paris. A moins de se mettre un bandeau sur les yeux, tout homme sensé est contraint de le déclarer. C'est ainsi que Darwin, le célèbre évolutionniste dont on fait parfois, bien â tort, un athée, reporte plus loin la création puisqu'il fait procéder les êtres les uns des autres par une évolution naturelle, mais à l'origine il proclame une intervention créatrice. C'est une question de bon sens et de loyauté.

Tout homme raisonnable doit en arriver aussi à appuyer Tordre social général, cette morale dont aucune société ne saurait se passer sous peine d'anarchie, sur un principe d'obligation supérieur à l'égoïsme humain, source de tous désordres.

Mais soit par orgueil, soit par lâcheté, soit par répugnance à se soumettre à un être supérieur,soit par désir de se laisser aller librement à ses passions, soit par une sorte de folie,beaucoup veulent s'arrêter là. Ils admettent Dieu, un sentiment religieux vague, une certaine morale supérieure, un culte à l'Etre suprême qu'ils entrevoient à l'origine des choses, mais quant à s'incliner devant la révélation, quant à admettre que Dieu a révélé une religion, quant à se soumettre à ses prescriptions gênantes pour la liberté, à ses dogmes humiliants pour l'orgueil, quant à être pratiquant chrétien... ils reculent.

Vieille lutte que celle-là !

Les ariens, les pélagiens, les protestants, les rationalistes, à travers la suite des âges, ont toujours ainsi, à des degrés divers, cherché à supprimer le surnaturel .

Admettre une certaine religion naturelle, mais supprimer le surnaturel, tel est, à travers le vague et la variété des formules, l'objectif de nombreux intellectuels.

Ils sont nombreux dans l'enquête, comme on les voit nombreux dans la société, ceux qui sont dans cet état d'âme. Nous les plaignons sincèrement, car ils demeurent à mi-chemin de la vérité. Et résumant leur situation, nous leur disons :

Oui, Dieu existe à l'origine des choses, comme vous le reconnaissez.

Oui, Dieu existe à la fin des choses, et il vous jugera un jour, tout intellectuels que vous soyez.

Et ce Dieu a aimé le monde jusqu'à lui envoyer son Fils, avec lequel il ne fait qu'un, pour le racheter, l'éclairer, le sauver.

Et le Verbe est apparu plein de grâce et de vérité. II a parlé, il a prêché l'Evangile, il a fondé l'Eglise, il a constitué une religion positive.

Et il a dit : « Qui croira sera sauvé, qui ne croira pas sera condamné. »

Allons, intellectuels brillants, faites le plus bel acte de l'in-

telligence humaine. Mettez-vous à genoux. Demandez à Dieu sa lumière. Et la grâce divine aidant, de cette perception naturelle de Dieu qui vous contraint au sentiment religieux, passez à cette foi surnaturelle en l'Eglise catholique qui est la vérité totale et la condition nécessaire du salut.

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