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La question religieuse

Nous réunissons en volume les réponses qui nous furent adressées pour VEnquête internationale sur la question religieuse publiée dans le Mercure de France. Quelques réponses arrivées après la clôture de l'enquête et quelques extraits de journaux ou revues ajouteront un élément nouveau à ce recueil. Nous espérons que les résultats de cette consultation impartiale pourront être étudiés avec intérêt par tous ceux, — ils sont de plus en plus nombreux, — qui prêtent une attention particulière au problème religieux.

En ouvrant cette enquête dans le Mercure de France, nous disions à nos lecteurs : « Il est incontestable que les études religieuses ont pris, durant ces dernières années, un développement extraordinaire ; jamais peut-être, depuis la Réforme, on

n'avait montré une telle curiosité pour tout ce qui concerne la relig-ion, un tel travail d'érudition, de critique et de propagande. C'est la publication, dans tous les pays, d'ouvrages de premier ordre sur les questions religieuses ; c'est la création ou l'extension de revues consacrées à la philosophie religieuse, à l'histoire des religions, à la polémique; c'est enfin le nombre toujours plus grand de conférences et de cours réguliers où l'on étudie l'idée religieuse dans toutes ses manifestations. Faut-il rappeler les enseignements qui sont donnés, en France, au Musée Guimet, à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, au Collège de France, à l'Ecole d'Anthropologie, au Collège Libre des Sciences Sociales, à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales, dans les écoles confessionnelles, dans nos diverses Facultés, et particulièrement la création récente, à la Sorbonne, de plusieurs chaires d'histoire religieuse ?... »

Prenons, dans des camps opposés, deux exemples de cette ardeur laborieuse. D'un côté le Groupe d'études et de propagande rationalistes adressait, il y a peu de mois, aux membres du Parlement français, une pétition pour la création d'un enseignement complet de l'histoire des religions (i). Dans l'exposé des motifs, les signataires de cette pétition constatent qu'un large champ d'études reste ouvert : « Il faut poursuivre, écrivent-ils, les travaux de critique religieuse que les

(i) Publiée in extenso daos le Siècle du 3 mai 1907.

INTRODUCTION

réformateurs el les encyclopédistes ont entrepris avec des méthodes insuffisantes et des documentations incomplètes. » Ils rappellent que Jules Ferry institua, en 1880, à la demande de Paul Bert, une chaire d'histoire générale des religions {Collège de France), et que M. Fallières fonda, en 1888, sur la proposition de M. Liard, une section des sciences religieuses à l'Ecole Pratique des Hautes Eludes. Le Groupe d'éiudes et de propagande rationa^ listes souhaite voir développer cet enseignement supérieur de l'histoire des religions. Il désirerait qu'il soit étendu considérablement dans les Facultés de province : « Pour commencer, disent les membres du Comité, on pourrait se borner à créer d'abord une conférence d'histoire des religions bibliques à Lille, Nancy, Lyon, Bordeaux et Toulouse. » Les pétitionnaires demandent encore, pour l'enseignement secondaire, l'institution d'une conférence d'histoire religieuse, faite par un professeur de philosophie ou d'histoire. Ils voudraient qu'on donnât une place à ces mêmes études dans l'enseignement primaire. Voici de quelle façon devrait, d'après eux, être établi le programme de travail ; « Le cours dira d'abord ce que l'histoire sait des livres nommés Ancien et Nouveau Testament. On montrera ensuite la croissance du dogme chrétien au milieu des hérésies qui faillirent l'étoufTer plusieurs fois. Puis on étudiera la création relativement récente de l'évêché de Rome, et on critiquera les textes sur lesquels la papauté fonde sa primauté spirituelle et son pouvoir temporel. Enfin,

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on fera l'histoire des rapports de la Papauté et de la France, celle de la Réforme et des Guerres de Religion, et après avoir étudié la loi Falloux et le Syllabus, on racontera le long- combat de la République contre le cléricalisme. »

Presque au même moment, le pape Pie X adressait aux évêques protecteurs de l'Institut catholique de Paris une lettre dans laquelle il encourageait vivement les hautes études religieuses : « Dans l'enseignement supérieur public, disait Pie X, on a récemment fondé certaines chaires destinées à combattre la vérité catholique. Il est à souhaiter que, dans votre Institut, des enseignements analogues soient donnés par des maîtres capables de réfuter nos adversaires. Vous veillerez à ce que VInstitut, pourvu de tous les enseignements nécessaires, soit encore florissant par le nombre de ses élèves. Aussi, aurez-vous à cœur, parmi les jeunes clercs de votre diocèse qui donnent de bonnes espérances, d'en envoyer un plus grand nombre à VInstitut, pour qu'ils y étudient à fond la philosophie et les sciences sacrées. » Pie X joignait à cette lettre une somme destinée à créer deux chaires nouvelles : l'une pour l'étude des origines du christianisme et l'autre pour l'histoire des religions.

A la faveur de cette activité, il se produit, au sein de chaque confession et de chaque groupe philosophique, une sorte d'effervescence.

INTRODUCTION

Il y a certainement une crise intérieure du judaïsme, du protestantisme et du catholicisme. A la suite de la loi de séparation, on a vu éclater un conflit, qui a mis aux prises, dans le judaïsme, les partisans de la vieille orthodoxie et des anciens usag"es cultuels avec les fondateurs de l' Association israélite libérale. Les assemblées protestantes nous ont révélé de même, non plus seulement entre les diverses confessions, mais à l'intérieur de chaque confession, des divergences essentielles. M. le docteur Marcel Rifaux, par son livre sur les Conditions du retour au catholicisme (i), a donné une preuve de cet état de crise ; il a réuni un ensemble d'indications précieuses sur le travail profond qui se fait à cette heure dans les esprits et les consciences catholiques. Ce renouvellement a été si considérable qu'il a motivé des interventions rig-oureuses de la hiérarchie telles que le décret Lamentabili sane exitu, édicté par le Saint-Office contre les novateurs de l'exég-èse, et l'Encyclique Pascendi dominici gregis, que Pie X a publiée « contre les doctrines modernistes » (2).

Tandis que, dans le domaine de la spéculation, nous constatons ces efforts nouveaux et cette curiosité générale, nous voyons d'autre part la reli-

(i) Les Conditions du retour au catholicisme. fEnquête philoso b^iiqueet religieuse), par le Docteur Marcel Rifaux. Paris, Pion, 1907 . ^ (a) Cf. Le programme des modernistes. (Réplique à l'Encyclique '" Pape Pie X.). Paris, Librairie Nourry, 1908.

LA Ot:ESTI0N RELIGIEUSE

g-ionmêléeà de jç^randes luttes politiques et sociales. Dans toutes les nations européennes, et l'on pourrait presque dire dans toutes les nations civilisées, la question religieuse est passée au premier plan. Voici, par exemple, pour la France et pour la Suisse, la Séparation des Eglises et de l'Etat ; en Angleterre, les débats sur l'enseignement; en Allemagne, la querelle entre le gouvernement et le Centre Catholique ; en Italie et en Espagne, les manifestations anticléricales; en Russie, l'hostilité de l'orthodoxie autocratique contre le libéralisme; dans tout l'Orient, des conflits de race qui se traduisent le plus souvent par des conflits d'Eglise. Quelques-uns même ont voulu voir une lutte religieuse dans la victoire remportée par la civilisation japonaise sur une nation chrétienne.

La situation religieuse nous a donc paru attirer plus que jamais l'attention des esprits cultivés. Voilà pourquoi nous avons réuni les opinions d'un certain nombre de notables contemporains sur la question suivante :

ASSISTONS-NOUS A UNE DISSOLUTION OU A UNE ÉVOLU- TION DE l'idée et DU SENTIMENT RELIGIEUX?

Cette enquête nous a valu des réponses très intéressantes, dont nous remercions bien vivement nos correspondants. Conduite dans un esprit d'în-

INTRODUCTION

formation indépendante, elle aurait peut-être été plus exacte et plus complète si les opinions conservatrices s'y étaient trouvées davantage représentées.

Au fond, la plupart des conservateurs qui n'ont pas répondu à noire enquête l'ont fait parce que cette enquête même leur paraissait indiscrète, inopportune, condamnable. Celte opinion a été exprimée très clairement dans un article consacré par r Univers aux réponses que nous avons publiées. On pourra regretter certains silences qui nous ont forcé à laisser quelques lacunes dans cette revue des opinions.

Les hommes politiques, et particulièrement les hommes politiques français, ne figurent pas non plus en très grand nombre parmi nos correspondants. Nous avions cependant consulté la plupart des parlementaires qui sont intervenus avec éclat dans les débats relatifs à la question religieuse. Quelques-uns de ces députés et sénateurs sont directeurs de journaux ou journalistes: ils ont coutume d'écrire des articles à propos de la situation religieuse. Et cependant ils se dérobent quand on les invite à exposer philosophiquement leur opinion sur ce sujet. Ouelle est la raison de ce fâcheux mutisme? Habitués aux aphorismes sommaires et aux controverses superficielles de la tribune et de la presse politique, ils n'ont pas osé prendre position dans le débat intellec(,uel que nous avions ouvert. Ils ont eu peur sans doute, s'ils apportaient à l'exposé de leur opinion trop de nuances et trop

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de prudente réserve de s'attirer les soupçons d'un personnel électoral un peu simpliste; et, d'autre part, en soumettant aux lecteurs du Mercure de France des théories philosophiques élaborées pour le public des clubs, ils auraient craint de manquer d'élégance et de dignité. Nous respectons d'aussi légitimes appréhensions.

Ceux qui désireraient compléter les renseignements fournis par notre livre se rapporteront avec profit à l'enquête menée, en 1904, dans la Nuova Parola, par M. Arnaldo Gervesato, à celle de la Revue sur l'Idée de Dieu, et à celle M. le docteur Marcel Rifaux sur les Conditions du retour au catholicisme. Peu après la publication de notre enquête dans le Mercure de France, la Rivista di Roma en entreprenait une semblable. En France, MM. Janne et l'abbé Thellier de Poncheville faisaient paraître dans la Croix une série d'opinions catholiques sur la réorganisation du culte en France et les conséquences de la loi de séparation ; M. Julien de Narfon amené dans le Figaro une enquête sur le rôle social et politique du clergé, enfin le Sillon a ouvert, à propos des œuvres confessionnelles, une controverse dans laquelle on trouvera également d'utiles indications.

Nous n'essaierons gas l'impossible synthèse des réponses que nous avons reçues. Nous préférons laisser simplement la parole à nos correspondants.

INTRODUCTION

Un ami du Mercure de France proposait plaisamment d'instituer une nouvelle consultation parmi les lecteurs de celle revue, pour savoir quelle était la réponse de notre enquêlequi avait le mieux exprimé la pensée de chacun d'eux. Il serait en effet curieux de dépouiller ces bulletins de vote. Pour mon compte, si j'avais à marquer mon opinion par un vole, je ne voudrais mécontenter aucun de mes correspondants, et je préférerais donner mon avis en me référant, par exemple, à cette citation prise en dehors de notre recueil d'opinions : « Tant que le mystère pèsera sur la pensée humaine, écrivait Pasteur, des temples seront élevés au culte de l'Infini. Qu'il s'appelle Brahma, Allah, Jupiter ou Jésus, sur les dalles des temples nous verrons des hommes agenouillés et prosternés. M C'est bien du reste l'impression générale qui se dégage de notre enquête. Aujourd'hui comme autrefois, toute âme qui pense demeure pleine d'angoisse en présence du mystère; elle cherche à connaître l'infini et à communiquer avec lui par la religion. Nous avons voulu aider, pour une pari très modeste, cette recherche inquièteetcedésirde Dieu. Nous ne sommesniétonnés ni mécontents de ne pas avoir une solution toute prête à fournir à nos lecteurs, car nous pensons, avec saint Augustin, qu'il faut a chercher comme ceux qui doivent trouver», mais « trouver comme ceux qui doivent chercher encore... *).

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