FREDERIC CHARPIN
Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de ridée religieuse et du sentiment religieux^
M. Th. Ribot
de l'Académie des Sciences morales el politiques, Directeur de la Revue philosophique.
II est certain que les préoccupations relig^ieuses, faibles il y a un demi-siècle, ont envahi la génération actuelle et s'affirment par la formation de sociétés multiples, par la propag-ande et les polémiques, par des livres et articles de plus en plus nombreux. Toutefois, la situation me paraît assez complexe.
Il y a d'abord ceux qui, indifférents ou hostiles à toute forme religieuse, espèrent qu'une organisation nouvelle de la société suffira au bonheur de l'humanité et la dispensera de tout besoin d'un au-delà et de consolations extra-terrestres. Quoique leur nombre semble grandir, je ne crois pas qu'il en résulte pour l'avenir une dissolution du sentiment religieux. J'appuie ma conjecture sur l'expérience. Depuis que l'homme a une histoire, je constate
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qu'aucun des besoins et désirs qu'il a manifestés dès l'oriçine n'a disparu, et les relig^ions ont tenu un si grand rôle dans le monde qu'il faut bien admettre qu'elles sont profondément enracinées dans la nature humaine. La culture scientifique dont on s'est prévalu pour les remplacer répond à des nécessités très différentes.
Je ne parle pas de ceux pour qui la relig-ion n'est qu'une habitude inculquée dès l'enfance, une routine irraisonnée; ni de ceux pour qui elle n'est qu'un moyen de défense sociale et qui la soutiennent sans y croire.
Reste le groupe assez nombreux de ceux qui sentent et pensent avec désintéressement. Or, il m'est impossible de ne pas noter le vague extrême de leur religiosité. Chez beaucoup, c'est une manière de dilettantisme : aucun credo ayant quelque consistance. En lisant leurs livres, et surtout leurs revues, je les trouve tour à tour catholiques, protestants, gnostiques, bouddhistes, brahmanistes, même épris de religions orientales éteintes (l'islamisme fait défaut, peut-être à cause de son monothéisme sec et de sa nudité rituelle). Leur fond est le mysticisme, état d'âme à peu près identique dans tous les temps et dans tous les pays. Il y a plus : cette religion peut se transformer en esthétique et peut s'exprimer sous une forme littéraire, musicale, plastique, mais toujours vague et diffluente. Elle peut même préférer un travestissement d'apparence scientifique, et nous avons l'occultisme et ses variétés qui a revu de nos jours une floraison imprévue.
En somme, toutes ces manifestations, et d'au-
1res que j'omets, dérivent d'une même source, portent la même empreinte. Je n'y vois rien d'extraordinaire : c'est un moment; il s'en est rencontré de semblables dans l'histoire. Les diverses générations ont leur marque propre: l'une aime l'aventure, une autre est positive, l'une est précise et a besoin de voir clair, l'autre se plaît dans l'imprécision: à mon avis, cette dernière marque prévaut actuellement. Je le répète, ce n'est qu'un moment; mais par son action dissolvante sur les formules trop rig-ides, cette religiosité rêveuse doit aider à l'évolution du sentiment religieux. Je crois donc à une transformation.
M. Kuyper
Ancien Président du Conseil des Ministres des Pays-Bas.
La religion, étant un lien entre Dieu et l'homme, suppose une double action, Tune de Dieu sur l'homme, l'autre de l'homme vers Dieu.
L'efficacité de l'action de Dieu sur l'homme dépend en grande partie de la réceptivité de sa mentalité, et cette réceptivité, à son tour, dépend tant de sa disposition personnelle que de l'état d'esprit de son ambiance.
Cet état d'esprit pour le moment est en général défavorable au développement de la réceptivité religieuse. L'histoire nous enseigne que souvent la baisse et la hausse se sont entresuivies sur le terrain religieux. De là nulle cause pour croire à une dissolution, soit de l'idée religieuse, soit du sen-
LA ni'liSTtUN nEl.IGIECSE
liment relig^ieux. A présent, après la lumière, nous tâtons dans l'obscurité, mais aussi sur ce point vaut l'adage post tenebras lux.
Ceci a trait à la relig-iosité de la multitude, et ne s'applique pas au cas où l'action de Dieu sur l'homme prend le caractère d'une force spirituelle extraordinaire. Dans cette supposition, l'acte de Dieu surmonte le manque de réceptivité dans l'individu et pénètre le cœur jusqu'au fond. Delà, dans notre temps, comme en tout siècle, des croyants fervents et convaincus.
Tant pour la relig-iosité générale que pour cette action divine intense, l'évolution ne fait jamais défaut. Le progrès se poursuit sans cesse. La lutte même fortifie, corrobore et approfondit. Après ce temps de défaillance suivra une période de réceptivité religieuse renouvelée, qui surpassera en intensité la réceptivité religieuse du passé.
M. Thureau-Dangin
de l'Académie française.
Excusez-moi de ne pas vous répondre. Je me suis fait une loi de me dérober aux interviews et aux interrogatoires. D'ailleurs votre enquête même est. une réponse. Si nous assistions à une dissolution de l'idée religieuse, on ne verrait pas les esprits occupés à ce point de religion. Les choses mortes ne font pas tant parler d'elles.
LA QUESTION RELIGIEUSE jg
M. G. Sergi
Professeur d'anthropologie à l'Universilé de Rome.
A mon avis, ï'élat actuel de lutte et les manifestations anticléricales qui se produisent avec plus ou moins d'acuité dans les nations catholiques ne • cuvent être considérées comme une tendance ers la dissolution de l'idée religieuse et du sentiment relig-ieux, ni comme une marche vers l'évolution religieuse.
Ce phénomène pourrait plutôt s'expliquer comme une phase et un épisode dumomenthistorique dans lequel nous sommes, c'est-à-dire du mouvement vers l'émancipation universelle de toute autorité oppressive.
Tout le mouvement ouvrier pour l'émancipation de classe, la rébellion contre toute autorité politique, la diminution — qui va presque jusqu'à l'annulation — du pouvoir monarchique démontrent clairement la réalité de ce grand moment historique.
L'autorité ecclésiastique reste encore ferme et inébranlable avec toute la hiérarchie médiévale, qui L'se lourdement sur la conscience humaine, en voulant se conserveir comme théocratie en dehors des lois communes, et qui, comme un polype monstrueux, envahit la vie dans toutes ses manifestations actives : politique, économie sociale, enseignement.
La révolte est donc' naturelle contre une telle
LA OUESTION REMGIEU8E
Oppression an moment où les peuples se mettent à lutter pour se lil)érer des oppressions politiques et sociales.
Sans qu'on puisse en tirer une idée nette de dissolution et sans y voir non plus un fait d'évolution religieuse, la relig-ion est emportée dans ce mouvement g^énéral.
Une dissolution religieuse, prise au sens que les peuples s'émanciperaient de toute religion, est impossible: ils sont et ils seront toujours peu nombreux ceux qui s'élèvent à une telle hauteur. Une évolution religieuse n'est pas davantage concevable; nous ne sommes plus au temps de Luther et de Calvin : une réforme religieuse voulue et établie n'est aujourd'hui acceptée par personne.
Pourtant il pourra résulter de cet état de choses une liberté de culte et, par suite, une multiplication de sectes religieuses, avec le relâchement de la hiérarchie, pour laquelle le Vatican combat désespérément parce qu'il combat pour son autorité et pour son existence.
if M. Alfred Fouillée
Membre de l'Académie des Sciences morales et politiques.
« Dissolution ou évolution ? » — Les deux à la fois. Philosophes et sociologues se méfient des solutions simples, qui enchantent les politiciens. Ne voir qu'une chose là où il y en a dix, quelle force cela donne pour agir, et surtout pour parler!