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UNE ENQUÊTE SUR LA RELIGION

Assistons-noas à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux? — Telle est la question qu'une revue parisienne, le Mercure de France,\>vtnant texte des préoccupations et agitations reli^i^ieuses qui se manifestent un peu partout à l'heure actuelle, a posée à un certain nombre de personnalités de tous les pays. Les réponses sont' venues, et le Mercure vient d'en publier une première série assez significative pour permettre déjà une appréciation de ce qu'on pense, dans les milieux où l'on pense.

Comme dans toutes les discussions d'ordre général, on ne s'est pas entendu sur les mots, les uns enfermant beaucoup plus, les autres beaucoup moins dans ce terme de religion- Les libres- penseurs y mettent généralement trop, les croyants pas assez. Cependant, en prenant la précaution de définir préalablement ce qu'il faut entendre par religion, on arrivera à parcourir sans trop de confusion cette enquête et à en classer instructivement les réponses.

Aucune d'elles n'offre de définition très satisfaisante de la religion, mais on y trouve plusieurs bons éléments, grâce auxquels nous adopterions volontiers celle-ci : « La religion est l'ensemble des hypothèses créées par un homme, un peuple, une race ou une époque pour expliquer ce qui dépasse le domaine des constatations positives, hypothèses qui, engendrant la croyance, peuvent se cristalliser en doctrines et donner lieu à des pratiques cultuelles et à des morales. » — Cette définition est, on le voit, assez large pour enfermer, outre les religions proprement dites, tous les systèmes de métaphysique, tous les rationalismes, tous les principes moraux, tout ce qui, en un mot, détermine la croyance.

Il est curieux de constater quelle forte proportion de savants et de libres -penseurs, de matérialistes et d'athées considèrent la religion comme une chose éternelle. Voici, en effet, comment se répartissent les 33 réponses aujourd'hui publiées....

La proportion de ceux qui ne croient pas à la dissolution de la relig-ion est considérable. Outre les deux groupes des croyants et des demi-croyants, elle comprend en effet un groupe de libres-penseurs double en nombre de celui qui croit à la dissolution.

On nous permettra quelques observations suggérées par cette lecture.

Tout d'abord, ce qui peut paraître étrange, c'est que l'on mette si souvent en parallèle la science et la religion. La science n'explique pas tout : donc, la religion. Autrement dit : Vous ignorez ce qui se passe après la mort, donc il faut l'inventer. Certes la science ne satisfait pas, mais la religion encore moins, puisque chacun se rend plus ou moins compte qu'elle est l'œuvre de l'imagination et qu'elle ne repose sur rien de positif. Si encore, il n'y avait qu'une religion, mais il y en a des centaines. Laquelle opposer à la science? Et pourquoi vouloir absolument inventer ce qu'on ne connaît pas?

« Tout croyant, dit M. de Unamuno, conserve un doute : Et s'il n'y avait rien? ;Tout incrédule conserve un doute : Et s'il y avait quelque chose? » — Oui, mais l'incrédule est au moins bien sûr d'une chose, c'est que, s'il y a quelque chose, ce ne sera certainement rien de ce qu'ont imaginé les religions. Ce ne sera ni le paradis de Mahomet, ni le nirwana bouddhiste, ni le repos dans le sein de Dieu des Juifs, ni le salut par le Christ des protestants. Toutes ces imaginations sont si enfantines qu'un homme non intoxiqué par l'hérédité ne peut s'y arrêter une minute, lorsqu'il cherche à se représenter ce qu'il pourrait y avoir après la mort.

La balance en tout cas ne serait pas entre la science et la religion, car la science ne dit pas qu'il y a ou qu'il n'y a pas quelque chose, elle ne dit rien ; la balance ne pourrait se faire qu'entre le matérialisme qui nie et la religion qui affirme. Et encore la religion ne se borne pas à affirmer comme le matérialisme se borne à nier ; la religion spécifie ; et comme chaque religion spécifie quelque chose de différent, il en résulte que si l'on accorde au matérialisme la moitié des chances, la solution présentée par chaque religion n'aura pas l'autre moitié, mais le centième, ou le millième de celte moitié, autant qu'il y a de religions. On voit que la partie n'est même pas égale entre le matérialisme et la religion. Pour

APPENDICE 33g

qu'elle le fût, il faudrait qu'un homme admette à la fois toutes les religions,ce qui est impossibIe,car si c'était, cet homme retomberait dans le doute et par conséquent ne serait plus religieux.

La religion est-elle un fait biologique? En d'autres termes, est-elle une des conditions de la vie humaine, à l'égal de l'instinct social, de l'instinct de lutte, de l'instinct scientifique, de l'instinct artistique ? Il n'est pas possible de répondre encore à celte question. Quatrefages définit l'homme un animal religieux. Il est certain que si les autres animaux, autant qu'on peut le savoir, n'ont pas de religion (à moins que le chien n'ait celle de l'homme), on n'a pas jusqu'à présent réussi à découvrir, à part quelques misérables tribus de primitifs — et encore n'en est-on pas sûr — de groupements humains exempts de superstition.

Mais ce n'est pas aux origines qu'il faut chercher . C'est au contraire dans les pays et aux époques de haute civilisation. A la belle époque grecque et à la grande époque romaine, beaucoup d'individus avaient rejeté toute espèce d'idée religieuse.Depuis deux cents ans, un grand nombre d'hommes, sinon de femmes,vivent sans aucune religion, surtout en Allemagne et en France, et ne se prêtent que par condescendance sociale ou par urbanité mondaine à quelques rares cérémonies. Mais il est vrai que l'on n'a pas encore vu de société humaine ayant rejeté toute religion, celle-ci ne restant plus le fait que d'un petit nombre d'arriérés, comme, de nos jours, la croyance aux mèges ou aux lanceurs de sorts dans les campagnes. Cela veut-il dire que cela ne se verra pas?

Tout autre est la question de savoir si, comme l'appendice chez l'ancêtre herbivore, la religion aura été utile à l'humanité.

II ne s'agit évidemment pas de contester le rôle formidable joué par la religion dans l'histoire des peuples. Il est certain que si la cause profonde des grands mouvements humains est généralement économique, la cause efficiente en est passionnelle, l'humanité ayant toujours besoin de prétextes, parce qu'elle ne sait pas démêler les vraies causes ou plutôt que celles-ci,demeurant subconscientes, engendrent la haine qui seule fait agir.Or,la religion fut pendant quelques milliers d'années un excellent moyen de déchaîner les passions. Mais si la reli-

gion n'avait pas existé, si les différences de croyances n'avaient pas été là pour soulever et mobiliser les masses, les grands mouvements historiques n'auraient-ils pas eu lieu, ou d'autres tout aussi importants à leur place? Qui pourrait le prétendre? La passion se serait développée sur d'autres prétextes. L'humanité n'en manque jamais, comme cela se voit de nos jours où, la religion n'étant plus efficace, le sentiment national l'a avantageusement remplacée.

La religion aurait-elle été plus indispensable à d'autres points de vue ? Elle est le premier phénomène produit par la notion de l'inconnu, notion spéciale à l'homme et qui paraît constituer un des fondements de sa puissance. Or, d'autres phénomènes sont nés de cette notion : la curiosité, l'instinct de recherches, le désir de raventure,resprit scientifique. Ceuxci sont liés intimement à la civilisation dont ils forment probablement la principale cause. Si donc la religion a été nécessaire à l'éveil de la curiosité et de l'esprit scientifique, si elle en a été le premier stade obligatoire, sa cause est gagnée et la religion aura été dune utilité de premier ordre pour la vie de l'humanité et la mise en œuvre de notre planète.

Mais en est-il ainsi ? Autrement dit, toute science, toute découverte a-t-elle été forcément précédée d'une période légendaire? L'astronomie est née de l'astrologie, celle-ci, qui avait déjà un caractère de recherche scientifique, née de la religion des astres. Cela veut-il dire que, sans l'astrologie et sans le culte primitif du soleil, l'astronomie ne serait jamais née et que nous ne nous serions jamais préoccupés de connaître la situation de notre terre avec le reste de l'univers? — Autre exemple. Avant de découvrir l'Amérique, on n'était pas sans s'être demandé ce qu'il pouvait bien y avoir de l'autre côté de l'Océan, Au lieu de rester tranquillement dans le doute jusqu'au moment où on pourrait aller voir, on imagina et on forgea des mythes religieux. Sans ces légendes l'Amérique n'aurait-cUe pas été découverte ?

H y a des découvertes qui n'ont été précédées d'aucune période légendaire : l'imprimerie, la poudre, la vapeur, l'électricité et en général toutes les découvertes modernes,qui appartiennent à des domaines trop compliqués pour avoir attiré l'attention des anciens et excité leur imagination. Ceci montre que l'esprit de recherches n'est pas un succédané de l'esprit

religieux, mais existe en lui-même, en tant que fait humain.

On peut même dire que la religion a été nuisible à l'esprit de recherches. En créant des mythes en réponse aux énigmes, on a en même temps créé la crainte. La crainte a arrêté l'essor des découvertes. Qui sait si l'Amérique n'eût pas été découverte plus tôt, si l'on n'avait pas dû s'élancer au-devant non de l'inconnu pur et simple, mais des périls imaginaires que les mythes avaient dressés devant l'audace des navigateurs ?

On arriverait donc facilement à conclure qu'au fond la religion n'a servi à rien, qu'elle aurait pu aussi bien ne pas exister, qu'elle n'a été à l'origine d'aucun des instincts féconds, des facultés heureuses de l'homme et qu'au contraire elle a plutôt desservi l'humanité dans le développement de sa puissance et son long travail de prise de possession de la planète.

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