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UNE ENQUÊTE RECENTE SUR LA CRISE DE LA RELIGION

La vogue est aux enquêtes. Autrefois, quand on voulait exposer les diverses faces d'une question, on recourait au procédé socratique du dialogue, en créant tout d'une pièce des personnages qui représentaient chacun un point de vue différent. Aujourd'hui que nous avons pris l'habitude des méthodes objectives, on préfère mettre directement en scène, pour peu qu'ils s'y prêtent, les partisans de chaque opinion, en laissant au lecteur le soin de faire la synthèse.

Une revue bien connue, le Mercure de France, a récemment organisé une enquête internationale de ce genre sur la crise actuelle de la religion.

Classés par nationalité, les correspondants du Mercure comprennent, d'après mon relevé; Sg Français, i[\ Italiens, g Hollandais, 8 Russes, 8 Anglais, 7 Suisses, G Allemands, 5 Beiges, 4 Espagnols, 2 Autrichiens, 2 Hongrois, 2 Roumains, 2 Danois, i Suédois, i Norvégien, i Portugais, 1 Américain du Nord et i Américain 'du Sud. Au point de vue des professions, nous trouvons 54 hommes de lettres, publicistes et journalistes, 5i universitaires, académiciens et professeurs, 12 hommes politiques, dont 5 anciens ministres, II prêtres, pasteurs ou rabbins et 8 artistes (peintres ou musiciens).

Ces chiffres attestent le caractère limité qui s'attache à toute enquête poursuivie dans de semblables conditions. Lors même que le choix des déposants est fait avec autant de discernement que d'impartialité, ce qui est ici le cas, il ne peut jamais atteindre qu'une faible partie des individus les mieux à même de formuler sur la question des conclusions autorisées et originales. D'autre part, tous les coups de sonde ne portent pas et ce ne sont pas toujours les plus compétents qui sont les plus empressés à répondre. Ainsi l'on ne retrouve pas, au bas des réponses publiées par le Mercare, un grand nombre des signatures qu'on se serait attendu à y rencontrer.

On y voit tout au plus trois ou quatre noms qui figurent soit dans les comptes rendus du Parlement des religions tenu à Chicago en 1898 ; soit dans les annales des Congrès internationaux qui se réunissent périodiquement, depuis quelques années, pour étudier la question religieuse en dehors de toute préoccupation confessionnelle ; soit même dans la table de ses vingt-cinq premières années, récemment publiée par la Revue de Vhistoire des religions. De plus, on y rencontre bien un certain nombre de théologiens et quelques professeurs de philosophie, mais seulement deux des titulaires (à Rome et à Bruxelles) qui occupent les chaires d'histoire générale des religions introduites de nos jours dans les principales universités de l'ancien et du nouveau continent (i). D'autre part,

(i) M. L. Jordan, dans son beau volume Comparative Religion, lis genesis and growth (Edimbourg, igoB), énumère une trentaine de centres universitaires où l'histoire comparée des Religions est aujourd'hui enseignée sous des titres divers.

alors que Tltalie fournit quatorze dépositions et la Hollande .ouF, les Etats-Unis n'en apportent qu'une seule, — celle do M. Me Gee, directeur du Musée de Saint-Louis. — L'Angleterre est un peu mieux partau;'ée; mais la plupart de ses représentants, quelle que puisse être leur valeur littéraire, ne peuvent guère passer poiïr les interprètes les plus autorisés de sa culture religieuse.

Dans ces conditions, les réponses ne peuvent avoir qu'une portée individuelle ; cependant, même alors, elles offrent une importance considérable, non seulement à raison de l'autorité personnelle de ceux qui les ont formulées, mais encore comme exprimant dans leur ensemble une moyenne d'opinions même une tendance propre à certains milieux, surtout en ce qu'elles proviennent d'esprits plus indépendants et pluS avancés. A cet égard, on peut dire que la consultation du Mercure a le mérite de continuer et de compléter les conclusions formulées à des points de vue divers dans les publications ou dans les réunions spécialement consacrées aux problèmes religieux de notre temps.

D'ailleurs, ce n'est pas là une question de majorité. Le suffrage universel a sa raison d'être sur le terrain politique ncore convient-il d'y prendre des garanties pour assurer le liroit des minorités. Mais il n'a que faire dans le domaine intellectuel et moral où toutes les opinions doivent être pesées plutôt que comptées

Pour quiconque a suivi depuis un demi-siècle le mouvement des esprits dans les questions religieuses, une première impression se dégage de l'enquête que je viens de résumer : c'est qu'il y a quelque chose de changé dans la direction du courant. Je ne parle pas de la réaction qui rejette les hautes classes, par peur du socialisme, dans les bras des confessions les plus conservatrices; je fais allusion à l'attitude des lettrés, des savants, des sociologues, parfois même des hommes politiques, qui parlent aujourd'hui de l'idée et du sentiment religieux, comme certainement ils ne l'auraient pas fait, il y a trente ou quarante ans. A l'hostilité et surtout au dédain de la génération précédente pour tout ce qui relevait de la religion, ont succédé non seulement un mélange de tolérance, de curiosité et de respect pour les manifestations sincères et spontanées de l'instinct religieux, mais encore une

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tendance à rechercher et même à favoriser ce que cet instinct peut produire de juste et de fécond.

La conviction se propage de plus en plus que les religions ne sont pas des créations artificielles et arbitraires ; qu'elles ont leur source dans les profondeurs de la nature humaine ; qu'elles possèdent des caractères communs ; qu'elles sont susceptibles de progrès; que leur élément essentiel et leur domaine pratique, c'est la diffusion de l'altruisme reliée à leur conception du divin ; enfin qu'il leur reste, sous ce rapport, un rôle important à jouer dans l'évolution sociale. Ce courant d'opinion apparaîtrait avec plus de netteté encore, si l'enquête n'avait laissé à l'écart une partie notable des milieux où prédomine le protestantisme, notamment les États-Unis, où le livre récent de M. Henry Bargy sur la Religion dans la société aux Etats-Unis, montre à quel point et avec quelle rapidité les églises peuvent se transformer en instruments de réformes humanitaires, laissant à l'arrière-plan leurs divergences théologiques.

A quelles causes attribuer ce revirement ?

D'abord la science, en acquérant plus d'expérience, a acquis plus de modestie. Maîtresse incontestée de son vrai domaine, qui est la totalité des phénomènes observables, elle a reconnu son impuissance à nous fournir l'explication des mystères auxquels nous nous heurtons, quand nous prétendons franchir les limites du contingent et du transitoire. Ses généralisateurs les plus hardis admettent que leur théorie de l'univers repose sur un acte de foi: l'affirmation indémontrable que rien ne se crée ni ne se perd, et voici que ce principe fondamental se trouve lui-même attaqué avec une vigueur croissante par une révolte de physiciens qui, à la suite de M. Gustave Le Bon, proclament la dissipation de l'énergie dans l'éther. La vieille conception réaliste de la matière est partout abandonnée ; même la thèse de l'atome indestructible est peut-être en péril d'aller rejoindre celle qui, naguère encore, représentait la pensée comme une sécrétion du cerveau. Devant de pareilles leçons, quel savant n'hésiterait désormais à dogmatiser?

En second lieu, la philosophie — ainsi qu'il lui est arrivé déjà plus d'une fois — après avoir fait table rase des constructions surannées qui encombraient sa route, a repris, sur des données nouvelles, les problèmes qui, depuis l'origine de la civilisation,

ont tourmenté l'esprit humain et dans lesquels les religions ont de tout temps puisé leurs solutions traditionnelles. Un fait curieux qui ressort des réponses fournies au Mercure par quelques-uns des collaborateurs les plus dégagés de toute attache confessionnelle, c'est la réhabilitation de la métaphysique. L'influence de Comte et même de Littré semble faire place, un peu partout, à celle d'Herbert Spencer et de Guyau. Il y a une trentaine d'années, on ne pouvait prononcer le mot de métaphysique dans un débat entre libres-penseurs, sans provoquer un sourire ironique et déclinatoire. Voici que des écrivains, tels que MM. Novicow, Lucien Descaves, Emile Vandervelde, Edmond Picard, Scipio Sighele, Louis Gumplowicz, Pompeyo Gêner, Virgile Rossel, G. Rensi, Léopold Lugones, Van der Bergh, etc., recrutés un peu au hasard dans les régions les plus avancées de la philosophie et de la sociologie,se joignent à Spencer,Guyau et Fouillée pour proclamer la persistance probable et légitime des hypothèses métaphysiques, — avec cette double réserve nettement formulée, la première par le fondateur de l'évolulionisme, la seconde par l'auteur de l'Irréligion de l'avenir: — que nos représentalions transcendantes peuvent seulement nous donner un symbole de la réalité et que nos conceptions métaphysiques doivent rester des hypothèses individuelles. — Mais rien ne pourra empêcher ceux qui professent des idées communes sur ces hypothèses, de s'associer pour les répandre, et nous revenons au maintien de l'association religieuse.

En troisième lieu, la sociologie tend à démontrer que si la raison est souveraine pour formuler le code de nos droits et de nos devoirs, elle est insuffisante pour le faire respecter, quand on se trouve aux prises avec les intérêts et les passions. C'est donc au sentiment qu'il faut faire appel pour assurer le dernier mot à la morale. Or, quel sentiment plus puissant à cet égard que le sentiment religieux, dégagé, si possible, de ses préoccupations dogmatiques et ramené au désir de concourir à l'oeuvre du pouvoir transcendant « qui travaille pour la droiture » ?

Enfin, l'histoire des religions, en faisant connaître celles-ci telles qu'elles sont, a non seulement placé le problème religieux au-dessus des conflits irritants du cléricalisme et de l'anticléricalisme, mais elle a encore propagé la distinction

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eatre religion et religions, qui se révèle dans la majeure partie des réponses à l'enquête du Mercure; avec ce corollaire inévitable que, si les cultes doivent modifier leur dogmatique pour se mettre d'accord avec les progrès intellectuels, cependant la religion n'a rien à redouter de la science, non plus que la science de la religion. — Nous devons également à cette branche nouvelle des sciences historiques la démonstration que toutes les religions sans exception rentrent dans les cadres de l'évolution humaine et que, si elles subissent .forcément l'influence de leur milieu, elles peuvent à leur tour réagir sur ce milieu pour activer, aussi bien que pour entraver, le progrès social. Ainsi les grands savants qui, au siècle dernier, ont fondé l'hiérographie, les Max MuUer, les Ernest Renan, les Albert Réviile, les Cornélius Tiele, n'ont pas seulement servi la cause de l'histoire, mais encore celle de la tolérance et de la paix religieuse entre les hommes de bonne volonté.

Ce sont tous ces facteurs réunis qui ont amené un revirement dans lequel on aurait tort de chercher soit une abjuration du libre examen, soit un caprice de l'opinion. On fera peut-être observer que ce changement de front est confiné dans une élite intellectuelle et qu'il a pour contre-partie, ainsi que le constatait M. l'abbé Bremond, le progrès de l'irréligion parmi les classes non instruites ou à demi instruites. Ce phénomène n'a rien qui doive nous surprendre et encore moins nous dérouter.

Les modifications qui se succèdent dans la culture intellectuelle et morale des sociétés commencent généralement par en haut et ne se propagent de couche en couche qu'avec une certaine lenteur. On peut les comparer aux ondes concentriques produites dans une eau paisible par des objets qu'on y jetterait tour à tour: les premières ont à peine atteint, en s'élargissant, les bords du bassin, que déjà s'affirment au centre celles qui sorft destinées à les remplacer. L'irréligion grandissante de la foule est le prolongement d'une philosophie qui avait conquis l'avant-garde intellectuelle à une époque où les masses acceptaient encore sans raisonner la foi des générations précédentes. N'est-il pas admissible que cet interrègne prendra fin, le jour où les classes inférieures se trouveront atteintes à leur tour par le nouvel idéal qui s'élabore, dans les régions supérieures de la pensée contemporaine, en vue d'enrôler au

service du progrès social un sentiment religieux réconcilié avec les découvertes de la science et les exigences de l'hisloireV

M. Henri Mazel

Demain.

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