UNE ENQUÊTE SUR LA RELIGION
Le Mercure de France vient de terminer la grande enquête internationale qu'il poursuivait depuis six numéros. Cent quarante et une notabilités de tous cultes, de tous génies, ont répondu à la question posée : Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux ? Il est utile de donner un aperçu de ce vaste mouvement d'opinions.
Le dernier arrivé à l'enquête, M. Vincent d'Indy, formule une réflexion qui ferme curieusement le défilé, mais qui pourrait l'ouvrir aussi bien : « Si je n'ai pas envoyé plus tôt ma réponse à votre enquête, c'est que je n'avais pas très bien saisi la position même de la question, car le sentiment religieux étant un des principes fondamentaux de l'humanité, autant vaudrait demander si nous assistons à une dissolution des idées d'amour ou de haine. J'ai donc attendu de connaître par vos colonnes l'opinion de personnalités plixs autorisées que celle d'un compositeur de musique. Après les avoir lues — dois-je l'avouer? — je n'ai plus compris du tout... »
Peut-être, en effet, le Mercure aurait-il mieux fait de poser ■' question en termes plus nets: « Croyez-vous que la reli-
OQ disparaîtra, ou se transformera, ou continuera telle quelle? » Et les réponses auraient pu subtiliser là-dessus, mais elles n'y auraient pas été, du moins, invitées par la question elle-même avec ses termes abstraits : dissolution, évolution, idée, sentiment. Beaucoup de répondants ont, en effet, manqué de clarté, les uns pronostiquant une évolution qui aboutira à une dissolution, les autres diagnostiquant une dissolution qui n'est qu'une évolution, d'autres enfin voyant à la fois les deux mouvements et, parmi ceux-ci, comment par exemple,
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supposer que M. Alfred Fouillée et le R. P. Bernard Allô entendent la même chose ?
Une réflexion s'impose toutefois. Le nombre de ceux qui pensent que l'idée religieuse ou le sentiment religieux disparaîtra est très faible, une demi-douzaine environ, ce qui est peu sur cent quarante et un. Je sais bien que la statistique en matière d'enquêtes est vaine ; toutefois cette proportion signifie quelque chose. J'ajoute que ces champions de l'irréligion, on s'y attend, sont surtout des politiciens. Ainsi M. Plekhanoff,chef du parti socialiste démocrate russe : « Le progrès de l'humanité apporte avec lui l'arrêt de mort de l'idée et du sentiment religieux. « M. Domela Nieuwenhuis, chef du parti libertaire néerlandais : « L'art et la science se répondant de plus en plus, nous vivons dans une époque où l'idée religieuse devient de plus en plus superflue : elle est en pleine décadence, en complète dissolution. » M. Naquet, ancien député : « Le phénomène historique en cours d'évolution nous conduit à une dissolution de la religion et à la dissolution de la vieille société qui se tiennent. » M. Yves Guyot, ancien ministre : « La dissolution de l'idée religieuse est en raison du progrès de la méthode objective. » En fait de personnages plus désintéressés, je trouve un homme de lettres hollandais, Marcel Emants, un sociologue italien, Cosentini, un philosophe russe, Eugène de Roberty, et un savant français, Félix Le Dantec, lesquels s'expriment tous d'ailleurs d'une façon moins banale et moins tranchante. M. Le Dantec croit qu'à prévoir une religion neuve et vivace, ce serait « la Science qui tient la corde ». Vous êtes orfèvre, monsieur Josse. Ecoutez plutôt le maître de musique, ici M. Saint-Saëns : « La Science ne sera jamais une religion. Voyez à quel ridicule arrive un grand savant comme Haeckel quand il veut décrire un temple moniste. Il y met des herbiers et des aquariums. Il n'arrive qu'à ouvrir un cabinet d'histoire naturelle! »
Voilà donc un premier résultat de la consultation du Mercure. Tous ou presque tous les répondants avouent que le sentiment religieux est inextinguible. Un Roumain, M. Xénopol, exprime même cette idée avec une certaine éloquence : « Les religions positives pourront disparaître, mais l'homme sera éternellement troublé quand il contemplera la voûte éloilée.
quand il entendra le grondement de la mer ou le bruissement des forêts, ou bien quand il contemplera la pâleur éternelle que la mort étend sur le visage de ses semblables. » Quelques philosophes revendiquent bien pour la philosophie celte sorte d'émoi religieux, mais, par cela même, ils reconnaissent, tout en la niant, la pérennité de la religion ; il y a tout un mysticisme latent et peut-être toute une théologie dans cette Irréligion de l'avenir, de Guyau, dont se réclament quelques répondants, parmi lesquels, bien entendu, M. Alfred Fouillée.
Une autre remarque intéressante, c'est le caractère intellectualiste des religions positives aux yeux de presque tous les répondants. Les uns attaquent leurs doctrines comme en contradiction avec la science, les autres les défendent comme conciliables avec cette science, mais très peu semblent saisir la diversité des deux domaines, le physique et le métaphysique, et voir que, dans une religion quelconque, la doctrine est moins importante, en somme, que le sentiment. Frisson d'adoration, émoi pieux, affection charitable, voilà l'essence des rapports de l'homme et de la divinité beaucoup plus que les trois éléments (dogme, rite, prédication), auxquels M. Yves Guyot veut réduire toute religion.
C'est par cette prédominance du point de vue intellectualiste, plus visible peut-être chez les confessionnels que chez les indépendants, que je crois pouvoir expliquer le curieux sentiment général des catholiques à l'égard de leurs frères séparés. Pour eux, le protestantisme n'existe plus, il est définitivement annihilé, transformé en philosophie ou en morale, exclu du cercle religieux : « Les philosophes et les exégètes qui, jadis, coquetaienl volontiers avec le protestantisme, dit M. Henri Bremond, vont maintenant dans un sens décidément contraire; tous s'accordent à traiter le protestantisme non pas avec animosité, comme un adversaire redoutable, mais avec une sorte d'indiflérence, comme une force épuisée. » C'est qu'en effet, au point de vue dogmatique, le protestantisme s'est liquéfié, alors que le catholicisme a gardé toute sa solidité, mais la question justement serait de savoir si le dogme est tout pour une religion ; il ne semble pas que les protestants, tout en se reconnaissant de moins en moins doctrinaires, soient disposés à se rendre de moins en moins religieux. M. Charles Gide : a On ne peut constater (dans le
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monde protestant français) aucune dissolution de l'idée ni du sentiment religieux, mais au contraire une indiscutable revivification. Tandis qu'il y a un peu plus d'un demi-siècle, le rationalisme, comme on l'appelait, était professé par presque tous les pasteurs et l'indifférence par presque tous les laïques, aujourd'hui la plupart des pasteurs sont éoangéliques, y compris ceux de la gauche libérale, ce qui veut dire que ceux-là même qui ne croient pas au surnaturel s'affirment comme fidèles disciples du Christ. Le nombre des églises, des pasteurs, des journaux religieux, des sociétés d'activité chrétienne, des stations missionnaires a décuplé. » Et il s'agit ici du protestantisme français qui a toujours été sec, froid et raisonneur. S'il était question de l'anglo-saxon ou du germanique, des indices plus caractéristiques encore seraient à noter. Non, le protestantisme n'est pas mort...
Une preuve indiscutable de cet intellectualisme malgré tout universel, car les non-catholiques sont loin d'en être exempts, et les incroyants en sont, eux, tout pénétrés, c'est le silence que gardent presque tous les répondants au sujet du Christ. Il semble que dans une enquête sur l'évolution ou la dissolution de la religion, tout devrait tourner autour du nom sacré ; or, c'est à peine s'il est prononcé quinze ou vingt fois, et qu'est-ce que cela sur cent quarante et une réponses? Encore, le plus souvent, ne sont-ce que de brèves mentions.
Pourtant M. de Wolzogen, directeur des Bayreuther Blœtfer, en parle dignement (je ne sais si c'est un catholique ou un protestant)... Les autres répondants qui nomment le Christ le font de façon presque embarrassée. Pour M. Istrati, roumain, « Jésus-Christ, de même que les grands penseurs d'Extrême-Orient qui l'ont précédé [sic), restera toujours un grand exemple de piété et d'amour, de patience et d'affection, aussi bien pour les riches que pour les pauves, de vertus pour tous ». MM. Ernest Naville, Philippe Godet, Charles Wagner, Wildeboer en parlent aussi, mais d'une façon bien froide et bien tendancieuse. M. Merejkowsky, au contraire, s'émeut à l'idée de la réconciliation prochaine du monde avec l'Homme Dieu. « Ceux qui luttent avec Christ sont plus proches de Christ que les chrétiens actuels ; sans voir Son visage, sans connaître Son nom, il le serrent dans la lutte, le touchent et s'unissent à lui.» C'est encore avec respect que s'inclinent de-
vant sa fig-ure un autre Russe, BerdaïefF, un Italien, Baldassare Labanca, mais sans croire à sa divinité. Tous ces messieurs, dont je viens de citer les noms, sont des incroj'anls ou des indépendants. Les catholiques, eux, semblent éviter, assurément par respect, mais c'est regrettable, de prononcer le nom de Jésus-Christ, les prêtres surtout ; je ne trouve une allusion un peu claire au Rédempteur que chez des laïques, Vincent d'Indy, Marcel Rifaux, R. Saleilles, Bourgault-Ducoudray, Romanones.
En somme, l'impression d'ensemble qui se dégage de cette vaste consultation est bonne ; tous les répondants ont fait preuve de sincérité, de sérieux, de bon vouloir ; personne ne s'est montré gouailleur ou haineux ; si la question n'a pas été très bien posée, l'enquête a été largement et impartialement poursuivie.