‹ La question religieuseChapitre 9 sur 21 · EDOUARD ROD · texte numérisé non relu

EDOUARD ROD

Journal des Débats, lo mai 1907.

M. Maurice Talmeyr

Le Gaulois

LA FOI ET l'intelligence

Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de ridée religieuse et du sentiment religieux ?

A cette question, que répond M. Ribot, directeur de la Revue Philosophique ? a II est certain, déclare M. Ribot, que les préoccupations religieuses, faibles il y a un demi-siècle, ont envahi la génération actuelle... » Et que répond, à son tour, M. Alfred Fouillée, après des déclarations où le librepenseur s'affirme aussi complètement qu'il s'est jamais affirmé chez quelqu'un ? « Ce qui est certain, écrit M. Fouillée, c'est que la science positive ne suffira jamais à l'humanité, qui a d'autres besoins vitaux que les besoins matériels. L'homme ne se contentera jamais de ce qu'il voit et de ce qu'il touche. » Et que pense aussi M. Maurice Vernes, directeur à l'Ecole pratique des Hautes-Etudes, autre libre-penseur aussi complet que qualifié ? Il répond : « Il ne peut pas être question présentement d'une dissolution de l'idée du sentiment religieux ; d'évolution, pas le moindre symptôme ! Le rationalisme, qui triomphe en matière d'études historiques et scientifiques, n'est, au fond, qu'une méthode de travail, destinée à renouveler successivement les divers domaines de la recherche. Y voir la catapulte qui va du jour au lendemain culbuter la religion, c'est se faire une grande illusion, ou se payer de mots. » Et M. Vernes va jusqu'à contester l'importance de la démolition religieuse opérée au dix-huitième siècle. Celte formidable tourmente de plus d'un demi-siècle a, selon lui,<( tout au plus effleuré l'épiderme de l'aristocratie intellectuelle ». « Elle n'a pas atteint Chateaubriand », et la « façon de sentir et de penser de Victor Hugo » est purement « celle du catéchisme ».

Presque toutes les réponses des correspondants librespenseurs du Mercure — celles des correspondants catholiques, s'entendent d'elles-mêmes — enregistrent ainsi, en somme, la faillite de l'irréligion, et, chose curieuse, ne semblent pas, d'après leur ton, l'enregistrer avec douleur, ni même avec un regret bien sensible. A les considérer attentivement dans leur ensemble, à bien en résumer la substance, elles constatent l'indestructibilité du besoin religieux et elles le constatent impartialement, avec tranquillité, comme elles constateraient un étiage. Dès lors, voilà donc plus de cent cinquante ans que le rationalisme, c'est-à-dire la raison et l'intelligence humaines sécularisées, tendent, plus ou moins ouvertement, à détruire ce qu'elles devaient arriver à déclarer elles-mêmes indestructible, à certaines minutes de recueillement ! Est-ce que le

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grand fléau moderne et contemporain, au seul point de vue de l'unique et simple bon sens, n'apparaît pas ainsi comme étant précisément dans la sécularisation même de la raison, ou tout au moins dans sa sécularisation comme elle existe, autrement dit dans le divorce et la séparation de la Foi et de l'Intelligence ?

C'est au dix-huilième siècle,avec les Philosophes, que s'est promulguée cette séparation-là, et l'effet, en un siècle et demi, en a été désastreux.

Avant le Moyen-Age, plus tard, et jusqu'au dix-septième siècle, vous ne voyez certainement pas, en y regardant de près, que les hommes d'intelligence, les savants, les philosophes, les poètes, les artistes, les écrivains soient tous nécessairement en même temps des hommes de foi, mais vous ne les voyez qu'exceptionnellement rompre avec la Foi, et se jeter hors de son cadre. Il en est résulté, malgré tous les abus, tous les crimes, tous les vices, tous les malheurs, toutes les duretés, toutes les difficultés de ces temps, une période humaine admirable, et admirable comme sciences, comme arts, comme pensée, admirable surtout par celte longue continuité d'un progrès lent, et peut-être quelquefois contrarié, mais vrai, solide, et toujours utile, parce qu'il était discipliné, et qu'il n'allait jamais contre l'idéal religieux. Qu'allaitil résulter, au contraire, au moins et surtout chez nous, où elle devait l'être avec le plus d'éclat et de fureur, de la guerre déclarée à la Foi par un grand nombre de ceux qu'on pourrait appeler les professionnels de l'esprit? Un désordre inouï, une dislocation violente et rapide, une effroyable et sanglante catastrophe sociale, et, à l'heure actuelle, une désorganisation, une subversion, qui en arrive à ressembler à une gageure!

Quelqu'un de sérieux, en effet, peut-il penser que les mer- : veilleuses découvertes scientifiques du dernier siècle, et les poètes, et les écrivains, et les penseurs, et les hommes de génie qui l'ont illustré dans tous les genres, ou ne se seraient pas vus, ou n'auraient pas produit tout ce qu'ils devaient avoir d'utile ou de grand à produire, si les Encyclopédistes n'avaient pas affiché la prétention de supprimer Dieu, et si

leurs héritiers n'étaient pas parvenus à le supprimer officiellement des papiers, des monnaies et de la morale de l'Etat '? Non, même sans la Révolution, l'intervention de l'anticléricalisme, les romans d'Eug-ène Sue, et même avec le Trône et l'Autel, nous aurions eu, en tout, ce que nous avons eu, soit en fait de merveilles, soit en fait de grands hommes. Merveilles et grands hommes, seulement, auraient continué, comme pendant plusieurs siècles auparavant, à n'être que des éléments d'utilité ou de g-loire, au lieu d'être en même temps souvent devenus des éléments de trouble, de désordre et de destruction générale.

Lorsque les forces humaines se donnent effectivement pour but, sous la forme de la violence révolutionnaire ou celle de l'hypocrisie mondaine ou professorale, de détruire les forces divines, ou, si vous le préférez, lorsque ce qui est limité, destructible et mortel se propose d'anéantir ce qui est illimité, immortel et indestructible, le plus extraordinaire détraquement ne peut pas manquer de se déchaîner. Et vous avez alors, dans la société, le hideux et fangeux spectacle moral peint par M.Léon Daudet dans la première moitié de la Lutte. Spectacle presque invraisemblable, tant le monde même de l'intelligence y est ravalé au niveau d'un être monstrueux, mâle ou femelle, et ne songeant plus qu'à être une sorte de brute chique, et cependant spectacle vrai, rigoureusement exact, et comme photographié! Vous assistez aussi, dans le monde intellectuel, à cet aveu confondant, tranquillement apporté par les plus honnêtes gens, et par les esprits les plus distingués, les plus savants d'une époque, à savoir qu'en effet la Foi et la Religion sont les choses éternelles, mais que néanmoins ils ont écrit, toute leur vie, et vont encore continuer à écrire, les livres les plus subtils, les plus substantiellement nourris et les plus finement pensés, pour abolir et enterrer ces choses précisément destinées à ne jamais pouvoir être abolies, ni enterrées!

Les Heurs putrides qui fleurissent sur nos désolations d'aujourd'hui poussent, en réalité, de graines semées il y a cinquante et soixante ans. Semons maintenant d'autres graines,

et d'autres fleurs, un jour, en pousseront aussi, mais ne seront ni de la folie, ni de la boue, ni du poison, ni du sang!

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