UNE CONSULTATION
Le Mercure de France a ouvert une vaste « enquête internationale » sur la Question religieuse. M. Frédéric Gharpin, qui en a pris l'initiative, s'est adressé à un grand nombre de personnalités marquantes de tous les pays, hommes d'Etat, philosophes, professeurs, écrivains, poètes, artistes et même théologiens. Il leur a posé cette question : « Assistons-nous ;i une dissolution ou à une évolution de Vidée religieuse et du sentiment religieux? » Leurs réponses, qu'il a commencé à publier, rempliraient déjà un bon demi-volume. Il n'y a nulle raison pour que les pages ne continuent pas à s'accumuler ; car sur de 'telles matières — et c'est la supériorité d'une telle enquête sur beaucoup d'autres — il n'y a pas d'incompétent. L'idée religieuse et le sentiment religieux appartiennent atout le monde : les plus ignorants en peuvent raisonner aussi bien que les plus instruits. On sait que les apôtres n'avaient jamais fait d'études spéciales ; il en fut de
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même, dans la suile, de beaucoup de saints, de réformateurs ou de fondateurs de sectes. « L'esprit souffle où il veut... »
A vrai dire, quelques-uns des augures consultés ont très bien compris que, si chacun pouvait résoudre à sa manière la question de M, Charpin, il faudrait, pour y répondre avec autorité, une somme de connaissances et de renseignements que la science actuelle ne serait peut-être pas en état de fournir : « Un volume ne serait pas de trop pour traiter la question dont vous me faites l'honneur de m'entretenir », a dit M. Mézières. Et il avait raison. Songez, en effet, qu'il s'agit de mesurer un sentiment, c'est-à-dire ce qu'il y a au monde de plus difficile à saisir, à définir, à étiqueter ; que ce sentiment n'est pas l'apanage de l'élite lettrée, qui l'analyse et le dissèque, mais plutôt celui des humbles et des simples, qui l'éprouvent sans l'expliquer ; que donc il en faudrait examiner l'état dans une foule d'âmes obscures, malhabiles à s'exprimer, — et par quelles dissections, par quelles enquêtes, par quelles statistiques ?... Songez, d'autre part, qu'il ne suffirait pas d'étudier ce sentiment dans le temps présent où déjà il paraîtrait prodigieusement multiple et divers, ni dans les pays qui nous sont les plus familiers, mais qu'il en faudrait poursuivre l'his toire comparative à travers plusieurs civilisations, ou même, si l'on voulait approcher d'une certitude, à travers toutes les civilisations. De telles difficultés n'ont pas empêché les correspondants de M. Charpin de remuer le problème avec aisance : et cela est fort heureux, puisque leurs réponses, dont plusieurs sont remarquables, constitueront un document des plus intéressants, sinon sur la question religieuse, du moins sur l'état d'esprit de nos plus notoires contemporains dans ce qu'on peut appeler la « crise religieuse » actuelle.
Ce qui frappe le plus dans ces réponses, signées de noms très divers et inégaux, c'est qu'il est impossible d'en tirer une conclusion quelconque sur la question posée. Les uns estiment qu'il n'y a ni évolution ni dissolution ; d'autres jugent qu'il y a dissolution et évolution ; d'autres encore qu'il y a évolution sans dissolution, ou dissolution plutôt qu'évolution. Quelques-uns avancent à l'appui de leur thèse des arguments spécieux, d'aspect vaguement rigoureux et scientifique ; d'autres planent dans l'infini et déplacent des colonnes d'azur ; il en est qui sont catégoriques ; il en est qui gardent une pru-
dente réserve ; mais quand oq a lu les cinquante-sept réponses publiées jusqu'ici, l'on se trouve dans l'impossibilité d'un extraire une moelle un peu homogène. Sans être prophète, on peut dire qu'il en sera de même une fois l'enquête achevée, M. Charpin eùt-il réussi à obtenir des centaines de réponses, et le Mercure de France fùt-ii décidé à leur consacrer des lentaines de pajjes.
Parmi toutes ces réponses, je crois qu'on n'en trouverait aucune qui fût absolument antireligieuse, du moins dans un sens d'hostilité déclarée au sentiment religieux. .M. Félix Le Dantec, qui est à ce point de vue l'un des plus « avancés », l'observe avec sérénité à travers ses études spéciales. Il estime qu'il serait aussi difficile de le détruire promptement que de faire disparaître de la race « l'appendice de notre cœcum, ridicule souvenir de la seconde poche alimentaire de nos ancêtres herbivores». Il ajoute : «Une vieille chose héréditaire ne s'en va pas tout d'un coup. L'appendice en est une, le sentiment religieux en est une autre. «Mais il conclut : <c Si l'on redevenait végétarien aujourd'hui, ce ne serait pas l'appendice qui grossirait, mais peut-être l'estomac, à moins qu'une poche nouvelle se formât ailleurs, sur le tube digestif. De même il serait illusoire de vouloir réveiller le sentiment religieux au profit d'une religion en décadence ; c'est une religion neuve e/y/yacequi profiterait de la restauration. Aujourd'hui, la Science tient la corde. Où nous mènera-t-elle ? « Et l'on voit bien que cette hypothèse d'une religion neuve et vivace ne lui paraît pas inadmissible. D'autre part, M. Maxime Gorki avoue : « L'athéisme, en tant que négation de la croyance à l'existence d'un Dieu personnel, m'apparaît comme souhaitable, parce qu'il délivre l'humanité d'une erreur dangereuse. » Mais cette affirmation ne le préserve pas d'une certaine religiosité, qui remplacera dans l'avenir la religion positive, et, en se développant, rendra « l'homme parfait ».
Les anti-cléricaux sont plus nombreux, et, comme on pense, plus dogmatiques que les anti-religieux. Tel M.Louis Gumplowicz, professeur à l'Université deGraz, qui salue avec véhémence la loi de séparation : « C'est une des nombreuses étapes vers la liberté. La France qui de fait, en Europe, marche à la tête de la civilisation, atteint aujourd'hui cette étape et elle s'est vivement débarrassée de toutes les églises. Ainsi
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elle vient de prouver son rôle de guide dans la voie de Im libération politique des hommes. » Voilà qui réjouira M. Combes! L'anti-clèricalisme possède entre autres avantages celui d'èlre une doctrine simple, qui affirme ou nie sans hésitation ni nuances, avec autant d'autorité qu'un Concile.
On lira avec intérêt les lettres d'hommes de bonne volonté qui, fortement attachés à l'idée religieuse, souhaitent de la voir s'épurer avec les institutions des églises qui la maintiennent. Peut-être trouvera-t-on que leur pensée est parfois comme enveloppée de nuages. Ainsi celle de M. de Romanones, ancien ministre espagnol, qui annonce qu' « une évolution des institutions ecclésiastiques correspondra à l'évolution du sentiment humain. Et la conscience religieuse, sublimée, ennoblie par les épurations auxquelles l'a soumise la pensée moderne, sortira plus robuste et plus forte de cette crise, pour guider l'humanité vers de nouveaux destins. » M. l'abbé Romolo Murri, avec autant d'optimisme, voit se dessiner, « dans l'apparente dissolution » du mouvement présent, « un vigoureux mouvement de reconstitution » et voit dans la démocratie « un fait de caractère religieux » : ce qui, je le confesse, ne me paraît pas d'une très grande clarté. Plus profond à la fois et plus précis, M. Fogazzaro, qui croit à l'évolution continue du sentiment religieux, conclut sa très belle lettre en ces termes : « Nous n'allons pas vers la conception religieuse visée par des hommes de science, une conception où le surnaturel ne gênerait plus la morale. Nous allons vers une conception religieuse où le dogme tiendra une très grande place, mais où les relations entre l'intelligence humaine et le dogme seront des relations de foi vivante dépassant les formules, plongeant dans le mystère, y puisant l'amour, la force, la vie à traduire en action. » On remarquera que tous les hommes de ce groupe regardent vers l'avenir, et croient y reconnaître avec certitude le triomphe de leur doctrine. Ce sont eux qui ont le plus de foi et le plus d'espérance, et ces deux belles vertus suffisent à nous inspirer pour eux beaucoup dé respect et de sympathie. Mais on ne peut s'empêcher de craindre qu'il n'y ait beaucoup d'illusion dans leur optimisme et l'on serait tenté de croire que c'est pour leur répondre que M. E.-M. de Vogué écrit un peu durement : « Les épisodes actuels, troubles de conscience, luttes politico-religieuses,
etc., ne sont que la répétitioa de milliers d'épisodes antérieurs, tous pareils, qui attestèrent à chaijiie époque le tourment d'une humanité déchirée entre son invincible besoin de croire et la révolte de son orgueil, de ses passions, des « illusions qui emplissent nos reins », comme disait énerçiquemenl l'excellent maître de psycho-physiologie qu'était le psalmiste. »
A côté d'eux, les simples croyants, qui se contentent des religions établies avec leur part de faiblesse et d'abus, donnent l'impression, — si loin qu on soit d'eux, — d'une certitude apaisée, d'une tranquillité d'esprit bienfaisante. Eux seuls semblent « sur le roc» ; et si les assises où ils se tiennent ne sont aussi qu'une illusion, du moins sont-elles une illusion complète, qui réalise tout ce qu'on attend d'elle. Ceux-ci savent ce qu'ils croient, ce qu'ils veulent, ce qu'ils attendent du siècle et de l'au-delà. DomJ. -M. Besse, bénédictin de l'abbaye deLig-ugé, n'est point troublé par la dureté des temps : il reste convaincu que l'Eglise triomphera de toutes les attaques et que, « quand les erreurs condamnées par elles auront produit dans le monde leurs conséquences inévitables, elle apparaîtra au-dessus des ruines », M. Oscar Browning, de l'Université de Cambridge, croît « à l'existence de Dieu et au gouvernement divin du monde », et « pense aussi que, pour être efficace, la religion doit être organisée en une Eglise, et qu'une Eglise ne peut exister sans dogme ». M. Coppée s'en tient au « Credo». M. Hans von Wolzogen croit qu'aucune renaissance reli" gieuse ne peut rien produire « de plus divin que cette réalisation de l'idée religieuse : Jésus-Christ toujours plus intimement compris». M. G. Wildeboer, professeur de théologie à l'Université de Grœningue, estime qu'il nous faut simplement revenir « à la pureté de l'Evangile de Jésus-Christ, à la religion d'expiation et de rédemption du Nouveau Testament ». Et M. Ph. Godet, s'il est convaincu que nous assistons à la dissolution « de certaines formes de la religion, par exemple, des religions A^ autorité extérieure », l'est avec une égale force de la persistance de la religion, « fait humain indestructible ». — Qu'on oppose cette réponse à celle de M. Francis Jammes: « Nous assistons à la dissolution de tout ce qui n'est pas le catholicisme » ; — et l'on concevra que, si des croyants protestants annoncent la dissolution du catholicisme,
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et des croyants catholiques celle du protestantisme, les uns et les autres se rencontrent pour proclamer, en même temps que la pérennité de l'idée et du sentiment relifçieux, la solidité des croyances fondamentales du christianisme.
Comme on le voit, l'enquête de M. F. Charpin nous apporte quelques données utiles sur la manière dont un certain nombre de contemporains comprennent la question religieuse : elle ne nous apprend rien, — elle ne pourrait rien nous apprendre sur les futures destinées de la religion. Après comme avant, chacun de nous se prononcera dans le sens où le poussent ses aspirations intimes, et croira lire dans le livre de l'avenir la réalisation de ses désirs ou les preuves de sa foi. Illusion! Le livre de l'avenir est un livre fermé: ni la connaissance du passé, ni l'étude du présent ne peuvent nous aider à l'ouvrir. Un esprit très sagace prévoit les événements matériels à quelques années en avant, — avec beaucoup de chances de se tromper ; nul ne saurait dessiner, en prophète, la courbe des grands mouvements de l'humanité. « Celui qui pourrait dire si nous assistons à une évolution ou à une dissolution du sentiment religieux, a répondu M. G. Ferrero avec son bon sens habituel, serait un aussi grand homme que celui qui, sous Vespasien, aurait prévu qu'un jour l'Europe serait devenue chrétienne et que le chef de l'Eglise aurait occupé à Rome la place de l'empereur. « Cette parole de sagesse nous paraît résumer la question : nos descendants sauront bien des choses que nous ignorons ; mais pas plus que les nôtres, leurs regards ne dépasseront l'horizon borné de leur temps...