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LA MISSION DE l'ÉGLISE

En 1825, un homme dont les doctrines ont déjà exercé une influence considérable sur le mouvement des faits et des idées de notre siècle, Saint-Simon, s'adressant au chef de la chrétienté, définissait en ces termes la mission du Pape et de l'Église :

« Vos devanciers ont suffisamment perfectionné la y> théorie du christianisme; ils l'ont suffisamment pro- » pagée. C'est maintenant de l'application générale de » cette doctrine qu'il faut vous occuper. Le véritable » christianisme doit rendre les hommes heureux, non- » seulement dans le ciel, mais sur la terre...

» Il ne faut pas vous borner à prêcher aux fidèles de » toutes les classes que les pauvres sont les enfants chéris » de Dieu ; il faut que vous usiez franchement et énergi- » quement de tous les pouvoirs et de tous les moyens » acquis par l'Eglise militante, pour améliorer prompte-

» ment l'existence morale et physique de la classe la » plus nombreuse...

» Vous devez déclarer à tous les rois que le seul moyen » de rendre la royauté légitime consiste à la considérer » comme une institution dont l'objet est d'empêcher les » riches et les puissants d'opprimer les pauvres...

» Jusqu'à présent, le clergé n'a donné aux fidèles, pour » l'emploi de leur vie, qu'un but métaphysique : le paradis

» céleste Certainement tous les chrétiens aspirent à

» la vie éternelle, mais le seul moyen de l'obtenir con- » siste à travailler, dans cette vie, à l'accroissement du » bien-être de l'espèce humaine.

» Très-saint-père, l'humanité éprouve, dans ce moment, » une grande crise intellectuelle. Trois nouvelles capacités » se montrent. Les beaux-arts reparaissent; les sciences » viennent se superposer à toutes les autres branches de » nos connaissances, et les grandes combinaisons indus- » trielles tendent plas directement à l'amélioration du » sort de la classe pauvre qu'aucune des mesures prises » jusqu'à ce jour par le pouvoir temporel ainsi que par » le pouvoir spirituel.

» Ces trois capacités sont de l'ordre pacifique; il est, » par conséquent, de votre intérêt, de l'intérêt du clergé, » de se combiner avec elles. »

Nous n'avons pas résisté au désir de reproduire ces belles paroles, qu'on dirait écrites d'hier, tant elles conviennent à la situation présente.

Cette crise, à la fois morale et sociale, que Saint-Simon prévoyait et définissait il y a plus de cinquante ans, s'est développée avec Une irrésistible puissance. Un nouvel

ordre de choses a surgi, et les hommes d'État, les hommes de -foi et les hommes de science ont été mis en demeure, par la force des événements, de diriger la vaste évolution de notre siècle, en donnant une juste satisfaction à ses aspirations et à ses besoins.

Ce nouvel ordre de choses, quel est-il ?

C'est l'avènement, à peine entrevu autrefois, de ces grandes masses populaires, qui, en conquérant la liberté et l'égalité, ont imposé à la société moderne le devoir de résoudre les deux redoutables problèmes du paupérisme et du travail.

L'État laïque, appuyé sur la science et l'industrie, n'a pas reculé devant cette tâche difficile. L'Église est restée immobile. Le brusque mouvement d'émancipation du peuple l'a épouvantée autant que l'avait fait, au siècle de Luther, l'émancipation de la pensée. Résistant à l'impulsion merveilleuse qui pousse l'humanité tout entière vers l'avenir, elle a déclaré la guerre à la révolution sociale, comme elle l'avait déclarée à la réforme religieuse.

Gomment a-t-elle pu ne pas comprendre que la transformation profonde qui s'opérait dans le monde, loin d'être une œuvre impie, destructive du christianisme, était, au contraire, un fait providentiel, une application de l'idée chrétienne dans ce qu'elle a de plus pur et de plus sublime ?

De quoi s'agit-il, en effet?

Il s'agit d'atténuer partout les souffrances du pauvre ; il s'agit d'améliorer le sort des classes les plus nombreuses

et les plus malheureuses, de répandre l'instruction qtti moralise, de multiplier les institutions de bienfaisance et de prévoyance dans l'intérêt de tous ceux qui souffrent et de tous ceux qui travaillent. Il s'agit de restreindre de plus en plus la misère, d'élever partout le niveau du bien-être général, et de clore l'ère des révolutions en appliquant toutes les idées justes et en satisfaisant toutes les revendications légitimes.

Nous n'avons cessé de dire aux gouvernements que c'est vers cette question fondamentale qu'ils doivent diriger tous leurs efforts, au lieu de s'absorber dans les querelles stériles de l'esprit de parti.

Nous dirons également à l'Église que jamais œuvre religieuse plus digne d'elle, plus conforme à l'enseignement de son divin maître, ne s'est offerte à sa sollicitude. N'est-elle pas, par son principe même, la mère de tous les petits, la consolâtrice de tous les affligés, la protectrice de tous les opprimés ? Et, quand l'heure est venue de chercher le remède efficace aux maux trop évidents des classes inférieures, comment pourrait-elle refuser son concours à cette entreprise de haute civilisation et de véritable piété ?

Elle n'a qu'à se rappeler son histoire et sa tradition.

N'est-ce pas elle qui, en renversant le paganisme, a civilisé les barbares, délivré les esclaves, proclamé la loi sainte de la fraternité et l'indivisible unité du genre humain ?

N'est-ce pas elle qui, au moyen âge, a affranchi les paysans et protégé les serfs contre le despotisme féodal ?

Eh bien ! il y a aujourd'hui dans les sombres profondeurs de la société, dans les arides régions du travail, des foules innombrables auxquelles les temps nouveaux ont créé, avec des droits qui ne sauraient plus être méconnus, des besoins qu'il faut satisfaire. Assurer leur bien-être en fortifiant leur moralité, c'est désormais le premier devoir de ceux qui dirigent les nations et de ceux qui éclairent les consciences.

Après avoir détruit l'esclavage antique et le servage féodal, l'Église doit vouloir encore améliorer le sort de l'ouvrier moderne. Elle accomplira ainsi l'œuvre de rédemption universelle que son divin fondateur a définie par ces deux admirables maximes : « Laissez venir à moi tous les petits! » — « Aimez-vous les uns les autres! »

Or, les forces dont l'Église a besoin pour cette grande et glorieuse mission, la société moderne les lui donne : c'est la science, l'industrie et la liberté.

La liberté, qui a réalisé dans l'ordre social la doctrine chrétienne de l'unité du genre humain.

La science qui, par ses merveilleuses inventions, améliore sans cesse les conditions physiques et morales de la vie humaine et rapproche les peuples en les civilisant .

L'industrie qui, par les immenses développements dont elle est susceptible, peut fournir du travail et du pain à des millions de familles.

Où la religion pourrait-elle trouver de plus puissants auxiliaires, si elle veut se vouer sans réserve à l'apostolat splendide que les besoins des temps nouveaux lui assignent, et se faire, comme elle Fa fait jadis, le

champion des faibles , des malheureux et des déshérités?

Gomment donc, au lieu de seconder l'action de ces grandes forces sociales , l'Église a-t-elle pu les considérer comme des ennemies ?

Gomment, au lieu de les utiliser pour le triomphe des grands principes de justice divine et humaine dont elle est l'expression , a-t-elle mis toute son énergie à lutter contre elles ?

Gomment a-t-elle été entraînée à condamner la science et à combattre la liberté ?

Cette question est trop vaste pour être appréciée superficiellement. Nous la renvoyons aux chapitres suivants, où nous examinerons les causes qui ont produit ce lamentable antagonisme.

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