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LA PAPAUTÉ AU SEIZIÈME SIÈCLE

Jusqu'au seizième siècle, la Papauté et l'Église ont été vraiment l'incarnation du mouvement social et l'âme de la civilisation. Elles ont accompli vaillamment l'œuvre de paix, de progrès moral et matériel, d'amour et de fraternité qui est la loi même de l'Évangile. Leur puissance a été aussi considérable que leur but était élevé. Le pape a joué alors dans le monde un rôle splendide : protégeant les faibles contre les puissants, défendant les peuples contre l'oppression des rois, convertissant et civilisant les barbares, combattant partout les abus et les excès de la force, traçant magistralement aux puissances, par exemple à l'Espagne et au Portugal, le cbamp de leur action civilisatrice, intervenant comme arbitre dans les querelles des empires, et imposant à tous la trêve de Dieu.

Mais la civilisation ne s'arrête jamais ; l'ascension de l'humanité est éternelle. Pour la diriger ou la suivre, il faut toujours faire de nouveaux pas en avant. Or, à la fin

du quinzième siècle, l'Église s'est arrêtée, tandis que tout marchait autour d'elle. Elle a fait plus; elle a voulu arrêter et même faire reculer le progrès social, et le conflit terrible auquel nous assistons encore aujourd'hui, a éclaté entre la science et la foi, entre Rome et le reste du monde.

Est-ce à la société, est-ce à la papauté qu'incombe la responsabilité de ce fatal antagonisme ?

Nous devons le constater, c'est à la papauté.

La société a suivi sa voie naturelle de développement et de progrès. L'Église, au contraire, s'est brusquement détournée de la sienne. Elle n'a rien compris à l'immense révolution qui s'accomplissait, à cette époque, dans l'ordre des faits et dans l'ordre des idées. L'Amérique venait d'être découverte ; l'imprimerie était inventée ; les arts, les lettres et les sciences prenaient partout un merveilleux essor; le commerce et l'industrie s'élançaient vers les vastes espaces que le nouveau monde ouvrait à leur activité ; la pensée humaine, sortant d'un long engourdissement, s'épanouissait dans toutes les directions ; une rénovation universelle marquait la fin du moyen âge et la naissance de l'âge moderne.

Quelle influence décisive aurait alors exercée la papauté si elle fût restée à la tête de cet irrésistible mouvement de transformation ! Mais , par une aberration déplorable, au lieu d'y voir un fait providentiel destiné à élever plus haut et à pousser plus loin l'humanité, elle n'y vit qu'une révolution destructive de l'ordre social antérieur. Au lieu de se faire le guide de l'esprit moderne, elle employa toutes ses forces à le combattre.

D'où vint cette lamentable erreur? Du changement radical qui s'était opéré, vers la fin du moyen âge, dans la constitution du pontificat romain.

La papauté n'était plus le pouvoir essentiellement spirituel et religieux des premiers siècles de l'Église : c'était une monarchie absolue, profondément imbue de l'esprit dominateur des royautés terrestres.

Le présent fatal que lui firent les princes carlovingiens, en constituant en sa faveur le patrimoine de saint Pierre, avait altéré déjà le principe et le but de son institution. Devenue puissance politique, elle subit de plus en plus les conditions d'existence des gouvernements temporels. L'Église de Rome devint la cour de Rome. Le vicaire de Jésus-Christ, qui n'avait que des fidèles, devint un souverain qui eut des sujets.

Après avoir régné si longtemps par l'esprit, il fut conduit à ne régner que par la force. Sa grande préoccupation ne fut plus de civiliser, mais de dominer.

Par une conséquence fatale de cette situation, l'Église romaine, cessant de défendre les peuples contre le despotisme des rois, s'unit aux rois pour asservir et opprimer les peuples. Léon X et Charles-Quint consommèrent l'alliance du trône et de l'autel, si habilement préparée par leurs devanciers, depuis Hildebrand; alliance funeste qui, les solidarisant dans une résistance acharnée contre la société nouvelle, devait les entraîner dans un commun désastre.

Les princes mirent au service de l'Église toutes les forces du pouvoir temporel ; les papes mirent au service de la royauté toutes les forces du pouvoir spirituel, et

tous ensemble déclarèrent une guerre implacable à l'esprit de progrès et de liberté.

C'est alors que, pour constituer l'armée de la réaction, s'organisa cette formidable Société des Jésuites qu'on a appelés les janissaires du Saint-Père, société que l'on a aussi comparée avec raison « à une épée dont la poignée est à Rome et dont la pointe est partout. »

C'est alors- qu'on donna au terrible tribunal de l'Inquisition, avec des pouvoirs illimités, la mission de purger la société cbrétienne de tous les hérétiques et de tous les suspects, en multipliant les supplices et en épouvantant les peuples par le spectacle des autodafés.

C'est alors que, pour subvenir aux énormes dépenses de son organisation matérielle, au luxe des cardinaux et des prélats transformés en princes de l'Église, aux exigences de la guerre entreprise contre l'esprit moderne, on spécula sur la superstition, sur l'ignorance et sur le fanatisme des masses. Les ressources qu'on ne pouvait obtenir de la piété, on les demanda à un système de vénalité sans exemple. Pour faire de l'argent, on vendit tout, le monde présent et le monde à venir, les bénéfices, les privilèges, les dispenses, les exemptions, les charges ecclésiastiques, les stalles des collèges, les places au purgatoire et les places au paradis ; mais surtout les indulgences, c'est-à-dire la rémission des péchés, et les absolutions, c'est-à-dire l'amnistie des crimes.

Au milieu de cette corruption et de cette décadence apparut Luther.

La papauté ne comprit pas plus l'insurrection religieuse, dont le fougueux moine de Wittenberg fut le chef

redoutable, qu'elle n'avait compris la transformation sociale du siècle précédent. Elle ne vit pas que Luther était la protestation de la conscience et de la raison, et que sa force personnelle se décuplait de toutes les forces d'opinion dont il était l'expression vivante. En prenant Fini l ia tive d'une grande et salutaire réforme, elle aurait pu conjurer le péril ; elle aima mieux combattre, en déchaînant sur l'Europe le fléau des guerres de religion.

Qu'a-t-elle gagné à cette lutte? Le protestantisme a triomphé et l'Eglise a été vaincue. Plus de deux cent millions d'âmes, sur lesquelles elle exerçait autrefois son empire, lui ont échappé. L'Angleterre, l'Allemagne, la Suède, les Pays-Bas ont fait avec le catholicisme un divorce irréconciliable. L'État laïque, conséquence logique des doctrines de Luther, s' affranchissant de la tutelle théocratique, s'est partout constitué, même dans les pays les plus catholiques, et l'on a vu s'affaiblir de plus en plus l'antique prestige de la papauté sur les peuples et sur les rois.

Depuis lors, la société politique et civile a invariablement marché en dehors de la société religieuse.

La science a poursuivi son œuvre, renversant par ses admirables découvertes le dogmatisme mystique des époques d'ignorance.

La philosophie s'est débarrassée des liens étroits de la théologie et a creusé, avec une entière liberté., les problèmes delà métaphysique et de la morale.

La démocratie s'est développée par l'émancipation du peuple, ayant conscience de sa force, n'attendant plus que de lui-même le triomphe de ses aspirations, et lais-

sant dans un isolement stérile, l'Église qui, après l'avoir protégé jadis, s'alliait maintenant contre lui à l'aristocratie féodale.

Et ce mouvement colossal de faits et d'idées, qui remplit l'histoire du monde depuis trois cents ans, a enfin abouti au coup de foudre de 89, complément de l'œuvre de Luther, et aux terribles épreuves de 93, où le catholicisme a failli périr dans un désastre irréparable.

Que prouve ce rapide tableau de la grandeur de la papauté pendant la moyen âge et de sa décadence dans l'âge moderne?

Il prouve que, lorsque le pontificat romain a répondu aux voeux et aux besoins de la société, lorsqu'il s'est mis résolument à la tête de la civilisation, il a eu une force et un éclat aussi profitables au bien-être et à la moralité des peuples qu'à l'influence et à l'autorité de la religion. Tandis que, lorsqu'il a voulu lutter contre la loi providentielle du progrès éternel, il s'est amoindri, affaibli, discrédité, et a perdu toute action sur les destinées du genre humain.

A la fin du dix-huitième siècle, comme à la fin du quinzième, un nouvel ordre de choses a surgi, qui a profondément modifié les conditions d'existence, les institutions et les principes des sociétés modernes. Eh bien ! devant cette transformation, malgré l'expérience et les leçons du passé, l'Église paraît vouloir commettre la même erreur et la même faute que dans la période que nous venons de parcourir. Elle résiste à la révolution politique et sociale, exactement par les mêmes moyens qu'elle a

employés pour résister à la révolution religieuse, au risque de se briser aux mêmes écueils.

Suivons-la dans cette dernière lutte, où elle joue son existence et peut-être les destinées du monde moderne, et voyons comment elle pourrait détourner l'orage qui nous menace tous avec elle.

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