‹ La question religieuseChapitre 11 sur 11 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Unis à vous, nos très-chers fils, pendant de longues années, par les liens sacrés du ministère pastoral et par des rapports toujours affectueux, de part et d'autre, nous sentons tout le poids d'une séparation qui ne laisse pas d'être fort douloureuse, bien qu'imposée par de très-graves motifs. Vous pouvez facilement comprendre avec quelle joie, dans de telles dispositions, nous voyons approcher le saint temps du Carême, où le devoir de notre charge nous oblige à rompre le silence et à vous adresser notre parole de pasteur. Puisque, maintenant, il ne nous est pas donné de revenir en personne au milieu de vous, nous y retournons par écrit afin de nous entretenir ensemble et de nous consoler mutuellement par notre foi (1). Ce sont là les consolations que Dieu ménage aux évêques pour les dédommager de beaucoup de peines et d'amertumes. Qu'y a-t-il, en effet, de plus agréable pour nous que de converser avec le troupeau qui est notre couronne et qui fait nos délices (2) ; de parler avec lui de Dieu, de son Christ, de la sainte Église, de nos devoirs religieux, des immortelles espérances, et de lui répéter avec l'Apôtre : « Ainsi, tenez-vous fermes dans le Seigneur, ô bien-aimés! » C'est une excellente manière de sortir de ce choc d'idées, de ce tumulte ruineux des vains et coupables désirs, d'efforts arides et impuissants dont notre époque est déchirée et fatiguée. Mais ce répit ne nous est pas même accordé, forcé comme nous le sommes, par le temps corrompu et cor-

Ci) Mora., i, 12.

(2) Philip., iv, 1.

rupteur qui court, de ne pas nous contenter d'un échange pacifique et tout à fait intime de pieux sentiments.

En vous adressant la parole pour rappeler et raviver dans vos âmes les maximes de la foi et les devoirs qu'elle impose., nous ne pouvons perdre de vue que la foi elle-même est mise en question, et que des hommes, ennemis de Dieu et de son Église, font tous leurs efforts pour l'arracher de votre cœur ; de là le devoir pour nous de vous donner réveil, afin de ne pas encourir le reproche adressé dans l'Ecriture aux pasteurs, qui ne font pas bonne garde sur la bergerie, quand les loups approchent pour la ravager.

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Ce fut cette considération, très-chers fils, qui nous porta Fan dernier à vous parler de la civilisation, prétexte spécieux aux mains des ennemis de l'Église, pour vous prouver qu'il n'y avait pas lieu, dans le but de la faire progresser, de provoquer une levée d'armes contre nous, qui « ne pouvons pas être les amis et les partisans de la civilisation. » Et comme l'étendue du sujet ne nous aurait pas permis de le développer, mais seulement de l'effleurer, nous avons parlé, si vous vous souvenez, de la civilisation au point de vue du bien-être physique des hommes qui vivent en société, renvoyant à une autre occasion favorable d'étudier un autre côté de la civilisation, parmi les deux qui nous restent à considérer : un seul également, pour la même raison, de peur de rendre notre lettre pastorale trop longue. Or, de ces deux aspects, le premier qu'il conviendrait logiquement de considérer serait celui qui est, relatif au perfectionnement progressif de l'homme en tant qu'être intelligent : l'ordre naturel le demanderait ainsi. Mais, sans tenir compte de cet ordre, nous nous arrêterons seulement à considérer la civilisation en tant qu'elle est un perfectionnement introduit dans les relations de l'homme comme être moral. La raison qui nous détermine à procéder ainsi, c'est que l'évêque, en parlant à ses ouailles,

n'écrit pas des livres et des traités à étudier, mais s'en prend directement à Terreur qui étreint de plus près et menace de plus graves bouleversements.

Nous avons commencé à vous entretenir de la civilisation dans ses rapports avec le bien-être matériel, parce que c'est le point de vue qui touche le plus un âge ami des sens; aujourd'hui nous prenons pour sujet la civilisation en tant qu'elle est destinée à perfectionner les relations de l'homme moral; c'est là le côté le plus élevé, le plus important et d'une application quotidienne.

Qui pourrait nier, nos très-chers fils, que le résultat d'une

vraie civilisation doit être l'amélioration des mœurs, l'ennoblissement et la purification des âmes, l'aménité des caractères, la douceur et la générosité des relations privées, domestiques, politiques et civiles? Personne, assurément, a moins qu'il ne veuille nier en même temps que l'homme soit capable de perfection et porté à se perfectionner, et qu'il n'ait le courage de renier les progrès faits dans cette voie. Tout le monde, je crois, est d'accord su^'ce point; la divergence vient de cette idée que l'amélioration progressive est réputée incompalible avec le christianisme ou, ce qui revient au même, avec le magistère el l'induence de l'Église, et cela au point d'entreprendre une lutte pour faire disparaître cette influence comme un danger et un obstacle aux progrès qu'on désire. En quoi, nos très-chers fils, on ne peut s'empêcher de voir le lamentable résultat des haines qui aveuglent ceux qui en sont atteints, de sorte que, leurs yeux n'étant plus sensibles à la lumière, ils sont prêts à nier les faits les plus certains. Dieu de bonté! La sainte Église est donc combattue dans ses doctrines, dans son chef visible, dans sa hiérarchie, dano ses associations, dans ses institutions, parce que tout cela est devenu impuissant à favoriser le progrès moral, parce que même tout cela est nuisible et mortel au raffinement progressif des mœurs! Est-ce possible, très-chers

fils? N'est-ce pas par la prédication de l'Évangile, par l'œuvre constante de la hiérarchie catholique que fut fondée la civilisalion, qui a pris le nom de chrétienne? Et ce nom lui est resté >;i solidement attaché que tous les efforts de notre temps ne réussissent pas à l'en séparer : de telle sorte que parler de civilisation, c'est comprendre dans le mot l'épi ihète de chrétienne [l).

Dès lors, s'il est indubitable que l'Église a créé cette magnifique civilisation qui comptera bientôt dix-neuf siècles de gloire, qu'est-il donc survenu pour qu on la juge impuissante à poursuivre cette belle œuvre, et pour qu'on l'accuse d être contraire au développement des conditions indispensables à l'homme pour se perfectionner dans l'ordre moral? La tâche de l'Église serait-elle, par hasard, devenue plus difficile, et aurait-il surgi, en ce temps malheureux, des obstacles qu'elle ne veut ou ne peut surmonter? Ce n'est certainement pas nous qu'on accusera d'un excès de tendresse pour ce siècle sur lequel nous avons dû plus d'une fois porter un jugement sévère ; mais toutefois quelle dislance immense nous sépare des mœurs païennes! Nous ne voulons pas nous arrêter ici à refaire la description du monde païen, déjà laite un million de fois. Qu'il nous suffise d indiquer, par voie de négation, les différences les plus notables qui existent entre l'ancien état de choses et le nouveau.

Nous n'avons plus cette plaie sociale de l'esclavage qui condamnait plus des deux tiers des hommes à une vie de soutirances et d'outrages indicibles; elle a été guérie avec une admirable et constante sollicitude par l'Église.

Nous n'avons plus les jeux sanguinaires où des certaines de malheureux s'égorgeaient, où on les faisait lutter avec des bêtes sauvages pour distraire quelques oisifs et rendre plus ardente leur soif de sang; page honteuse qu'a fermée à jamais le sang d'un martyr chrétien.

Nous n'avons pas l'horreur féroce du pauvre, que la religion a revêtu de la lumière de Jésus-Christ.

Nous n'avons plus le droit cruel de la guerre qui anéantissait, par des massacres calculés, des nations entières; et si, à travers la luxure et l'obscénité nous cheminons lentement vers la cor-

(1) Donoso Cortès a dit : « L'histoire de la civilisation est l'histoire du christianisme : écrire l'une, c'est écrire l'autre. »

ruption de ces siècles dépravés, nous donnons cependant au vice le nom qui lui appartient, et nous ne peuplons pas l'Olympe de dieux complaisants, qui consacrent le mal par leurs exemples et le recouvrent de leur manteau.

Nous n'avons plus les faciles divorces, la tyrannie du mari, l'avilissement légal de l'épouse.

Nous ne pouvons même considérer comme possibles ces monstrueuses figures des Césars, dont le bon plaisir devenait loi; l'Église a effacé tout cela et Ta fait dispararaître. Et si aujourd'hui nous déplorons amèrement l'apostasie des gouvernements qui représentent le pouvoir social, nous ne saurions méconnaître que derrière ce inonde officiel, dépravé, sans Dieu, il existe un autre inonde réel où l'on trouve un grand nombre de cœurs généreux, de nobles caractères, d'âmes pures et nobles.

Il résulte de là que l'Église doit rencontrer, de nos jours, moins d'obstacles qu'autrefois; car il est moins difficile de perfectionner ce qui existe déjà que de le créer de toutes pièces. Pourquoi donc la juger maintenant déchue du droit d'informer de son esprit l'œuvre de la civilisation, et prétendre qu'elle n'est plus apte à guider les âmes dans les voies du progrès moral et dans les diverses relations? L'Église aurait-elle, par hasard, perdu une partie de ses forces et cette abondance de jeunesse et de vie qui déborda dans l'ordre civil et y apporta les bienfaits dont parle l'histoire, et que nous contemplons de nos propres yeux ?

Ne vous étonnez pas, nos très-cher fils, que je m'arrête un peu à examiner cette question.

Les sources de ces continuels progrès — nous ne parlons pas en ce moment de la grâce intérieure — sont au nombre de deux : la doctrine pratique, contenue dans les livres saints, et confiée à l'Église pour la conserver et l'interpréter ; et ensuite M exemplaire divin, et par cela même merveilleusement doué d'attraction, qui est en Jésus-Christ, demeurant dans l'Église, annoncé par elle, manifesté dans toute la variété de ses formes. Or, doctrine et exemplaire, l'Église ne les a ni reniés ni perdus. Loin de ne pouvoir plus produire leurs effets dans les divers ordres de la civilisation, l'une et l'autre sont au contraire à sa disposition pour l'aider à rendre de nouveaux services aux amis des vrais et salutaires progrès.

Et ici, très-chers fils, se déroule devant nous un tableau trop vaste pour le retracer dans une lettre ; nous ne ferons qu'esquisser les grands traits suffisants pour nous faire toucher du doigt la folie de ceux qui prétendent que l'Église n'est plus en état de venir en aide et de servir de conductrice aux hommes de ce temps.

Aucun des aspects sous lesquels on peut considérer l'homme, soit isolé, soit comme membre des diverses sociétés, n'a été négligé, et, pour chacun d'eux, les enseignements de l'Église renferment les précieux germes d'une incessante amélioration morale.

L'apôtre saint Jean (1) remarque que tout le mal, toute l'influence ruineuse du monde se réduit à la concupiscence des jouissances bestiales, à la cupidité et à l'orgueil impatient de tout frein. Ceux qui combattent le christianisme et veulent établir la civilisation en dehors de lui ne peuvent nier ces inclinations fatales, l'expérience intime que chacun a de soimême étant le plus éclatant commentaire de la révélation divine.

Or, pour remettre l'ordre dans l'homme, quels moyens prend l'Église en suivant la morale enseignée par Jésus-Christ? Ouvrez au hasard les livres saints, ou ce sublime abrégé des livres saints qui est notre catéchisme, et vous y trouvez des enseignements qui donneraient à la société même le bonheur temporel, si les hommes y conformaient leur vie. A celui qui se laisse aller aux entraînements des sens, il est rappelé qu'on doit s'interdire le regard même et la pensée mauvaise (2). Mettez le précepte en pratique, et aussitôt vous verrez disparaître, avec les mœurs obscènes, les corps faibles, amollis, demeures d'âmes

(1) Épît. I, ch. ii, 16.

(2) Matth., v, 17.

dépravées, sans ailes pour s'élever, et vous aurez, à la place, des générations florissantes, ferme rempart de la cité; v)us aurez des hommes chastes qui, n'étant plus arrêtés par les illusions de la chair, célèbrent leurs noces joyeuses avec la vérité, se réfugient en elle et, revêtus de ses splendeurs, répandent une vive lumière parmi leurs frères.

A l'homme que tourmente la soif de l'or, il est dit pareillement que l'avarice est un esclavage, qu'on ne peut servir Dieu et l'argent. Ainsi est combattue cette passion effrénée des biens de ce monde qui fait perdre le discernement et prépare le crime (1). Or, faites que ces paroles trouvent dans le cœur un terrain bien préparé, et la société n'aura plus dans ses rangs de ces impitoyables égoïstes qui font d'eux-mêmes le centre de toute chose ; elle sera délivrée des rapines, des fraudes, des vols, des banqueroutes frauduleuses, des ruines lamentables.

A l'orgueilleux, enfin, il est prescrit de dépouiller la suffisance et l'enflure, et de se faire ingénu et simple comme un enfant, ponr entrer dans le royaume des cieux : c'est à la condition de s'humilier qu'on peut devenir vraiment grand dans ce royaume (2). Paroles d'or qui suffiraient, si elles étaient écoutées, à faire disparaître cet esprit de contradiction qui ne vient à bout de rien, les querelles, l'attachement excessif à des idées souvent ridicules et insensées qui amènent les amers désenchantements et les lamentables catastrophes. Les ennemis de l'Église pourraient-ils trouver des remèdes mieux appropriés aux inclinations mauvaises qui sont en nous et qui retardent toujours, comme un étemel obstacle, les progrès de la civilisation ?

Ah ! bien-aimés fils, permettez-nous de poursuivre encore un peu cette étude ; puis nous en arr rverons , beaucoup

(1) Matth., vi, 2r4 et suiv.

(2) Matth., xviii, 3 et 4.

trop tôt, hélas ! à vous raconter les gloires des civilisations modernes et de leurs sages découvertes.

Ap^ès avoir préparé l'individu et avoir chassé Qe son cœur les mauvaises passions, sources de tous les désordres, l'Église, sans s'écarter d'une ligne des enseignements du Sauveur, s'attache à régler les relations mutuelles.

Ici, il faut avant tout considérer le fondement très-solide qu'elle pose pour maintenir ces relations durabbs et efficaces au profit certain de la vraie civilisation. Ce fondement, c'est la charité, qui est inconnue, même de nom, en dehors du christianisme, ou qui est connue dans un sens tout différent de celui que nous lui donnons.

Aucune société, à vrai dire, ne peut subsister et n'a subsisté effectivement sans l'amour qui unit ses divers membres et les fait marcher de concert dans leur voie. Mais tout autre est l'amour qui animait les gentils et qui anime ceux qui se sont soustraits aux influences de l'Église, tout autre l'amour que le christianisme inspire et que la grâce de Jésus-Christ répand dans les cœurs. L'amour le plus noble qui puisse se développer en dehors du christianisme ne se sépare jamais de l'intérêt qui recherche beaucoup plus son intérêt que celui d'autrui ; du reste, il est toujours restreint dans sa sphère ; sauf des cas fort rares, il a horreur du sacrifice. On aimait ses amis en raison de leurs qualités intrinsèques, de leurs talents, de leur sagesse, de leur savoir ou de leurs qualités extérieures, de leur richesse, de leur bonne humeur ou de leurs charmes ; mais il y avait un abîme entre les diverses classes de la société, qui interdisait tout commerce d'affection, et généralement, on nourrissait contre qui n'appartenait pas à la cité ou à la tribu, une haine secrète et le désir barbare de le réduire en servitude.

Vous savez, mes très-chers fils, comment la morale chrétienne a changé cette théorie des rapports mutuels. L'amour s'est retrempé dans une fournaise plus ardente ; les hommes, allant au-devant les uns des autres, n'ont plus apporté avec eux-mêmes des sentiments de cruauté et commencèrent à s'aimer mutuellement, selon le modèle que Dieu leur a donné (1). Or, Dieu, tel qu'il s'est révélé à nous, s'ocupe avec amour de

(1) Jean, xhi, 34.

toutes les créatures indistinctement, môme de celles qui n'ont pas la raison, depuis les plus nobles jusqu'aux plus petites : i) les conserve et les régit par de très-sages lois. Quant aux créatures raisonnables, il les aime si tendrement qu'il n'a pu s'empêcher de donner, pour la rédemption de toutes, son Fils bien-aimé (1). Il n'aime pas seulement ceux qui le reconnaissent, l'adorent et lui rendent l'hommage de l'obéissance, mais encore ceux qui s'obstinent dans la révolte contre lui et mettent ses droits sous leurs pieds (2). Et de cet amour que Dieu nourrit dans son sein, il n'attend rien pour lui-même, étant le maître absolu, le Créateur de toutes choses (3). Bien plus, non content d'être aussi généreux dans son amour, il y ajoute d'immenses sacrifices pour nous racheter au prix de la souffrance et du sang versé, pour nous purifier du péché, pour faire de nous un peuple agréable à ses yeux et actif pour le bien (4).

Tel est, nos très-chers fils, d'après la morale prêchée par l'Épouse de Jésus-Christ, la base qui est donnée aux relations des hommes. Je laisse à votre esprit le soin de juger si les mœurs publiques n'ont pas retiré de cette base de merveilleux avantages, des améliorations toujours nouvelles et de plus en plus admirables, si elles n'en recueillent pas des fruits très-doux, issus chaque jour, avec une suavité incomparable, de cette tige divine. Ce que le monde a gagné et gagne encore à cette école d'ineffable amour, nous le savons : c'est le respect de l'homme, même pauvre, même de petite et misérable condition ; c'est le facile et sincère pardon après les plus sanglants outrages, ce sont les vengeances réprimées ou rendues impossibles sans qu'elles soient sévèrement jugées par notre propre conscience et par celle d'autrui ; c'est l'équité amenée à mitiger les rigueurs du droit ; ce sont les fatigues et les privations supportées joyeusement afin de pourvoir à ce que la condition du pauvre, de l'honnête travailleur, de l'orphelin, du vieillard, soit adoucie ; voilà des faits palpables qui sautent aux yeux de tous, et la moindre réflexion suffit à en découvrir l'origine, qui

(1) Jean, ni, 1G.

(2) Luc. vi, 27-29.

(3) Psaumes, xv, 2.

(4) TU. ,u, 14.

n'est autre évidemment que la morale de Jésus-Christ ensei- ' gnée par l'Église.

Or, nos très-chers fils, aucun de ces avantages n'a jamais pu être obtenu parles tentatives des hommes qui rêvent de substituer une civilisation non chiétienne à celle qui atteignit une incomparable hauteur, grâce à Faction et aux secours de l'Église. Faites, bien-aimés fils, la distinction qu'il faut entre les paroles et les écrits — lesquels ne coûtent rien ou peu de chose — et la pratique qui, en pareil cas, est tout, et vous vous convaincrez que la civilisation, loin de progresser, recule et perd, piteusement et rapidement, ce qu'elle avait gagné peu à peu par notre influence.

Ah 1 mes bien-aimés, est-ce donc un indice de l'adoucissement des mœurs que la haine et l'envie qui se répandent de plus en plus et envahissent l'âme de quiconque est petit et pauvre, contre celui qui est riche ? Sont-ce des preuves de sentiments fraternels ou affectueux que ces frémissements de tigre, ces menaces d'incendie et de meurtre qui frappent nos oreilles? Est-ce un agréable et consolant spectacle que ces duels qui se succèdent avec une fréquence déplorable, duels où, pour de futiles et souvent d'injustes ou de honteux motifs, les mains s'arment d'un fer criminel, et où l'on confie la réparation de torts vrais ou supposés, non pas au ministère vénérable de la justice publique, mais au sang-froid, à l'adresse, à l'agilité des membres, au hasard? Ne commençons-nous pas à redevenir barbares, même en nous armant avec fureur pour la civilisation?

Mais détournons les yeux de ces signes de barbarie renaissante, et reportons-les avec délice, — plaise au ciel que ce soit pour le plus grand bien de vos âmes ! — sur l'influence salutaire de la morale chrétienne pour sanctifier et faire prospérer les diverses sociétés humaines.

La première et la plus importante est la société conjugale, d'où vient d'abord la famille et d'où résulte ensuite la société civile. Il est hors de doute, fils bien-aimés, qu'en dehors de la lumière bienfaisante répandue par Jésus-Christ et son Église sur l'union conjugale, ses destinées furent toujours sombres, malheureuses, tandis que dans l'Église elles furent toujours heureuses et prospères. Dans l'Évangile, le mariage a été ramené à ses premiers principes ; il a été réformé sur le type de

l'union dont la main de Dieu même serra les liens dans l'Éden; il a été agrandi et élevé à la dignité de sacrement; il a été présenté comme la vivante image des noces célébrées par Jésus- Christ avec son Église. A près de longues ignominies, le mariage apparaît couronné d'un diadème (1). Or, il était impossible que le mariage ainsi transformé ne devînt pas la source d'insignes avantages pour la civilisation elle-même, attendu qu'ainsi élevé il devait tendre nécessairement à reproduire en lui les avantages qui resplendissent dans les noces mystiques du Fils de Dieu avec son Église.

Bien qu'il soit facile de reconnaître ces avantages au premier coup d'œil, nous ne saurions, nos bien-aimés fils, nous empêcher de vous les énumérer, tant ils sont séduisants et doux à considérer !

Jésus-Christ ne s'est pas donné à la gentilité par un élan d'amour inconsidéré, mais avec l'intention de la relever de terre où elle gisait, d'améliorer sa condition, de la rendre heureuse du bonheur qui résulte de la pratique de la vertu. De même les époux ne doivent pas se laisser entraîner par les attraits fugitifs des sens ni par l'éclat trompeur de l'or; mais, en s'unissant à une créature, ils doivent regarder plus haut et chercher dans la vertu la stabilité et le charme de la vie commune.

La gentilité, à son tour, appelée aux embrassements de l'Époux, s'est donnée à lui sans réserve ; elle a laissé de côté, pour s'attacher à lui, les vieilles affections, les folies domestiques. Pareillement, l'épouse chrétienne ne doit laisser aucune place aux affections étrangères; elle doit entrer résolument dans cette société, y apportant et y mettant en commun le trésor de ses grâces et de ses forces. Ne comprenez-vous pas comment, en cherchant à imiter cet exemple, les fleurs d'une tendre fidélité viennent couvrir le lit nuptial et en éloignent les coupables discordes et les trahisons qui souillent la pureté du sang et allument d'implacables colères?

Dans le cours des siècles, l'Église a été souvent sollicitée par des débauchés et des séducteurs astucieux à trahir la foi jurée à son céleste Époux, à se souiller d'hérésies ou à se séparer de

(1) Matth., xix; Éphes., y? 32.

lui par des schismes. Mais tandis que cette œuvre de la séduction allait son train, le Christ lui parlait avec une douceur ineffable, lui rappelait la sainteté des serments, l'abondance des bienfaits accordés, lui dévoilait la malice des enchanteurs, et l'Église, touchée de ses soins, chassa les séducteurs, se tint solidement attachée au bras sûr de son Époux, suivant sa voix et ajoutant des parures partout nouvelles et plus magnifiques à son front virginal.

Quel bonheur, nos très-chers fils, pour la civilisation, si les époux imitaient cette sollicitude à s'entr'aider dans le péril et à s'encourager dans le bien! Nous déplorons à bon droit que le mariage soit déshonoré par des vices qui ensuite s'étendent en passant de la famille à la cité : mais le contraire n'arriverait-il pas, et n'aurions-nous pas la joie d'une rénovation morale si s'établissait la belle émulation, dont on nous propose l'exemple entre Jésus-Christ et l'Église?

Jésus-Christ, enfin, donna sa main à l'Église, pour que du flanc maternel sortissent les belles et chastes générations qui retraceraient les traits ravissants de leur père, reproduiraient son image dans leurs actes et dans leurs paroles, et le feraient habiter dans leur cœur par la foi (1). Et l'Église à son tour prit entre ses bras, comme un dépôt sacré, les fils nés de cette union, et non-seulement elle les purifia, les nourrit, les surveilla, mais, dès l'aube de leur vie, elle ne cessa de les instruire par la doctrine, de les affermir dans le bien par ses exhortations, de les ramener par le reproche, afin qu'ils ne vinssent point à oublier la noblesse de leur naissance et qu'ils rendissent à leur père la gloire qui lui est due.

0 vous tous qui tremblez sur le sort de la civilisation et branlez la tête avec inquiétude , en contemplant le torrent débordé qui roule des eaux toujours plus fangeuses et plus grossissantes, ne comprenez-vous pas que, si ce type du mariage était réalisé, comme le désire et le recommande l'Église, vos terreurs n'auraient plus de raison d'être, et vos frayeurs légitimes se dissiperaient à la lumière des plus joyeuses espérances? Donnez-nous des époux soucieux, d'une part, à imiter l'esprit

(1) $pk&., m, 17.

de Jésus-Christ, et, de l'autre, à pratiquer la conduite maternelle de l'Église, et la cause de la civilisation sera sauvée.

Les enfants, qui sortiront des foyers domestiques pour peupler la terre, porteront profondément gravées dans leur cœur les maximes de justice qui sont les pivots de la vie civile ; ils seront préparés par une sage éducation à garder la discipline, à respecter l'autorité et à observer les justes lois. Entre les mains de ces parents, se formeront les robustes et fermes caractères qui ne se laissent ni ébranler, ni emporter par le vent des doctrines diverses et étrangères (1). Dans l'enceinte de ces maisons sanctifiées par la foi, les fils auront le bonheur de recueillir l'exemple des parents et de porter dans la société l'humanité des sentiments, la loyauté des relations, la fidélité à la parole donnée. Une rénovation morale se fera sans bruit et avec une merveilleuse efficacité.

Et pensez, nos très-chers fils, que beaucoup de gens ont voulu et voudraient encore que cette société conjugale se transformât misérablement en un simple contrat civil, et vocifèrent contre le Syllabus, parce qu'il condamne les insensés qui déclarent qu'on ne peut supporter, à aucun prix, la doctrine d'après laquelle Jésus-Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement (2) ! Ces hommes sont coupables, non-seulement de renier la foi, mais d'outrager la civilisation. N'est-ce pas, en effet, attenter à la civilisation que d'ouvrir la porte au divorce, qui est l'inévitable conséquence du mariage ainsi profané? N'est-ce pas empoisonner la civilisation que de livrer le mariage, dépouillé de sa splendeur et de sa religieuse majesté, aux mains d'obscènes scélérats qui, mettant en avant l'instabilité de la nature et la liberté, viennent nous parler, avec impudence et cynisme, d'accouplements temporaires, et, pour mettre de côté tout euphémisme, d'associations libertines les plus viles; de telle sorte que les pauvres petits enfants, ou risqueraient, privés des rayons de l'œil maternel, de se dessécher comme des fleurs, avant le temps, ou grandiraient, sans direction certaine, sans liens solides d'affection qui les rattachent à la maison et par la maison à la patrie? Est-ce pour nous faire jouir d'une civilisa-

(1) Hébr., xiu, 9.

(2) Syllabus, prop. LXV.

lion de cette sorte que les ennemis de l'Église ont entrepris cette fameuse lutte?

Mais poursuivons, ô nos très-chers fils, le long chemin qui nous reste encore à faire ; et puisque vous avez vu clairement comment, par la société conjugale, l'Église pourvoit sagement aux nécessités de la civilisation, préparez-vous à jouir d'un spectacle plus magnifique, en contemplant les avantages que recueille la civilisation des doctrines par lesquelles l'Église règle les relations humaines, dans cette association plus large qui est la société civile. Dans celle-ci, il y a à considérer d'un côté les sujets, qui sont la matière à ordonner, et de l'autre, le pouvoir, qui est comme le principe qui ordonne les sujets et les conduit à leur fin. Or, sur ce double objet, l'Église, interprétant fidèlement les livres saints, enseigne ce qui, mis en pratique, imprimerait à la civilisation une très-vive impression et la rendrait véritablement féconde.

Le pouvoir , dit-elle, vient de Dieu (1). Mais, si le pouvoir vient de Dieu, il doit refléter en lui la majesté divine, pour paraître vénérable, et sa bonté, afin de devenir acceptable à celui qui est sujet. Par conséquent, quiconque prend en main les rênes du pouvoir, que ce soit un individu ou une personne morale, qu'il tienne ses fonctions de l'élection ou de la naissance, dans une démocratie ou une monarchie, ne doit pas y chercher la pâture de son ambition et le vain plaisir de s'élever au-dessus des autres, mais, au contraire, le moyen de servir ses frères à l'exemple du Fils de Dieu qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. Courtes sentences, nos très-chers fils, mais qui renferment néanmoins la plus satisfaisante et la meilleure transformation du pouvoir qu'on puisse désirer.

Les rois des nations (2) avaient étrangement abusé du pouvoir;

ri) Rom., xiii, 1 et seg.

(2) Luc, xxii, 25.

leurs convoitises n'avaient point de bornes, et ils le.; rassasiaient en dévorant la substance et le fruit des sueurs d'autrui; leurs volontés faisaient loi, et malheur à qui eût pensé à s'y soustraire ! Non contents de cela, ils se faisaient donner des tiires fastueux qui, mis en regard des faits, devenaient de solennelles et cruelles ironies.

Bien différent est le pouvoir qui ressort des enseignements chrétiens : il est modeste, laborieux, attentif à procurer le bien, retenu par la pensée des. châtiments qui, au jugement inévitable, sont réservés à celui qui gouverne mal (1). Il est impossible de ne point le comprendre, nos très-chers fils, on sent le cœur se dilater devant cette image si noble de l'autorité, et l'obéissance qu'elle réclame, et qui est indispensable à l'ordre et à la marche de la société, perd toute amertume et devient facile et douce.

Aux enseignements qui regardent le pouvoir, correspondent ceux qui s'appliquent aux personnes qui lui sont soumises. Si la puissance tire de Dieu sa raison d'être, sa majesté, sa sollicitude à procurer le bien, on ne peut jamais regarder comme permise la rébellion contre elle, qui serait la rébellion contre Dieu. L'obéissance du sujet doit être franche, loyale, et provenir du sentiment intime, et non de la crainte servile des châtiments ; ce doit être une obéissance qui se prouve par des faits et qui fasse accepter les sacrifices réclamés par celui qui tient en main le pouvoir, pour l'accomplissement de son ministère.

Il vous sera arrivé plus d'une fois, très-chers fils, d'entendre violemment accuser l'Eglise de se faire l'ennemie de la liberté des hommes et la très-humble servante de celui qui siège sur le trône. Or, vous pouvez apprécier la justice de telles plaintes. Sans doute l'Église n'approuve pas les fauteurs de désordre, les ennemis systématiques de l'autorité; mais l'obéissance qu'elle inculque trouve une très-juste compensation dans la transformation du pouvoir qui, devenu chrétien et délivré des vieilles et mauvaises inclinations de l'ambition et de la tyrannie, prend le caractère et les habitudes d'un ministère paternel et trouve -ses limites dans la justice du commandement. S'il franchit ces

*1) Sug , vi, 0-7.

limites en envahissant le domaine de la conscience, il en trouve dans l'homme qui lui répond avec les apôtres : Il faut avant tout obéir à Dieu.

Ahl nos très-chers fils, les sujets faibles et qui tremblent lâchement de frayeur ne sont pas élevés dans les bras de l'Église; mais ils naissent en dehors d'elle, au sein des sociétés qui ne reconnaissent d'autre droit que la force brutale. Déjà de son temps, Tertullien (1) remarquait que les premiers chrétiens payaient les impôts aussi fidèlement qu'ils observaient le précepte de ne pas voler. Mais ces hommes vertueux ignoraient l'art honteux de se plier aux volontés injustes des Césars; devant ceux qui faisaient pâlir les rois, leur visage ne pâlissait pas, et pendant que les autres s'agenouillaient, ils savaient se tenir debout et, pour les droits inviolables de la conscience, donner leur vie.

Il est douloureux, fils bien-aimés, d'entendre répéter souvent certaines accusations, tandis que la liberté honnête est comme une fleur qui pousse d'elle-même, spontanément, dans une société où circule l'esprit de l'Église catholique. En effet, quand la main de celui qui gouverne s'appesantit sur les sujets, quand les libertés publiques courent un péril extrême, et que la libre action des hommes est entravée; lorsque l'impiété victorieuse brise les liens sacrés de la religion, que la conscience se pervertit, dominée par les passions, et que les méfaits se multiplient, alors le pouvoir, devenu soupçonneux et ne trouvant pas de garantie dans la vertu des administrés, cherche sa défense dans les armes, dans les gardes, dans la police aux yeux d'Argus. Nous pourrions ici vous inviter à toucher du doigt la vérité de tout ce que nous affirmons, en comparant la condition présente du monde et un passé qui n'est pas tellement éloigné que la plupart d'entre vous ne puissent facilement se le rappeler; mais nous aimons mieux améliorer les conditions morales de la société et les relations civiles, en brisant avec l'Eglise.

Benjamin Franklin, au terme d'une vie passée au milieu des affaires publiques, riche d'une longue expérience, écrivait de Philadelphie : « Une nation ne peut être vraiment libre si elle

(1) Apologét*

n'est pas vertueuse, et plus les peuples deviennent corrompus et dépravés, plus ils ont besoin de maître (1). »

Un autre écrivain, dont le nom est aimé et révéré des fauteurs de la lutte pour la civilisation, laissait, à son tour, échapper ces paroles : « On ne veut pas détruire la religion, parce qu'un peuple sans religion tombe très-promptement sous le régime de l'absolutisme militaire. » Il avait bien raison de parler ainsi, lui qui voyait derrière les menées licencieuses et les comédies impies et sanglantes de la République française un gouvernement qui soumettait à la discipline du sabre les hommes qui s'élaient révoltés contre Dieu, et voulait tout façonner à son gré : lettres, arts, universités, et même la conscience, si son audace n'avait point été vaincue par la constance du sacerdoce chrétien.

Arrêtons-nous un peu maintenant, fils bien-aimés, et, comme de la cime où nous sommes parvenus, tournons-nous en arrière pour contempler le chemin que nous avons parcouru. Envoyant la guerre obstinée que l'on poursuit contre l'Église, au nom de la civilisation, nous avons voulu rechercher si, par hasard, l'Église, à la suite de quelque perte qu'elle aurait éprouvée, serait devenue impuissante à contribuer au perfectionnement moral de l'homme et au développement de la civilisation, sous ce point de vue, de telle sorte qu'elle ne produisît plus les effets étonnants qu'elle a produits par le passé. Et voici qu'après avoir interrogé l'homme individuel, l'homme dans ses relations avec ses semblables dans la société domestique et civile, il nous a suffi d'un examen tel qu'on peut le faire dans les limites naturellement étroites d'une instruction pastorale, pour nous convaincre que les doctrines professées par l'Église contiennent des germes très-précieux de civilisation, et que, mises en pratique, elles conduiraient infailliblement à la plus grande perfection morale qui se puisse espérer sur la terre.

(1) Lettre aux abbés Thalut et Arnaud.

Mais les doctrines saintes, comme sont les doctrines que l'Église présente à ses enfants, ne produiraient leur effet qu'à demi, si elles restaient uniquement dans le domaine de la théorie. Pour atteindre un résultat complet, il faut que les doctrines prennent corps dans un exemplaire vivant, sur lequel les hommes fixent les yeux pour se convaincre que ces doctrines ne sont pas du tout des idées à admirer simplement avec complaisance, comme on regarde un beau tableau ou un superbe panorama, mais bien des vérités pratiques à mettre résolument en action. C'est ce que comprenaient les païens eux-mêmes, qui pensaient que les belles maximes, les sages leçons resteraient lettre morte, sans efficacité pour changer le monde ou l'améliorer, tant qu'elles n'auraient pas pris une forme et une personnalité dans un exemplaire vivant.

Platon, qui avait découvert tant et de si hautes vérités, soit par la pénétration de son génie, soit par ses actives recherches des anciennes traditions, persuadé que la parole écrite ou parlée n'aboutirait à rien de stable et de concluant, souhaitait avec ardeur que la vérité souveraine s'incarnât et se montrât visiblement aux yeux de tous (1). Cieéron, qui n'était pas seulement un grand orateur, mais un très-grand philosophe et le digne représentant de la sagesse latine parmi les gentils, était amené par la même raison à exprimer les mêmes vœux (2). Sénèque, qui écrivit souvent — quoi que l'on puisse dire de sa vie privée — des paroles dignes d'un chrétien, et qui eut probablement une teinture de christianisme, écrivait à Lucilius une lettre sur la nécessité d'avoir sous la main un grand et noble exemplaire qui servît de modèle à la direction de la vie ; et, parce qu'il n'y avait pas de modèles semblables, il ne pouvait

(1) De la Mépub., IX.

(2) De Fin., I 24.

rien lui conseiller de mieux que de se proposer les moin3 mauvais, comme, par exemple, celui de Gaton(l).

Or, cette nécessité d'un modèle vivant et parfait que les plus belles intelligences de l'antiquité avaient entrevue, est satisfaite pour le croyant. Cet exemplaire, qu'ils avaient appelé et désiré vainement, l'Église nous le présente, en mettant sous nos yeux la vie de Jésus-Christ, Notre-Seigneur, Verbe du Père, image substantielle de la bonté infinie, fait homme pour nous. Qu'il est beau, mes bien-aimés fils, ce magnihque exemplaire que l'Église nous donne et qu'elle a défendu contre les outrages des gnostiques, des ariens et de tous les hérétiques jusqu'aux protestants, jusqu'aux incrédules modernes, qui se sont elï'orcés par tous les moyens de le découronner de la divine lumière qui brille sur son front majestueux 1 Jésus est Homme-Dieu, et par conséquent il est la vertu, la perfection sans bornes, absolue. Voilà plus de dix-neuf siècles que les individus, les peuples et les sociétés s'efforcent de le reproduire en eux-mêmes, et Ton a toujours à apprendre de lui, toujours à se perfectionner, comme si l'on eût commencé hier seulement à l'imiter.

Outre qu'il est un exemplaire divin et souverainement parfait, Jésus est encore le modèle le plus complet, car il se présente comme Maître dans toutes les conditions de la vie.

La majorité des hommes se compose de pauvres, d'ouvriers qui doivent, à la sueur de leur front, gagner leur pain et arrivent à peine par leur travail à se procurer le morceau nécessaire à eux et à leur famille. Or, pour ceux-là précisément. Jésus naît pauvre comme ceux-ci, et il vit pauvrement dans la boutique de son père, appliqué au modeste labeur de l'artisan.

0 mes chers coopérateurs, vous qui êtes tous les jours témoins de tant d'angoisses et de privations que le monde ignore, ou sur lesquelles il ferme les yeux pour ne point troubler ses joies prolanes ; vous qui partagez souvent avec les pauvres votre maigre subsistance et qui êtes tourmentés du désir de faire plus et mieux pour eux, mettez sous leurs yeux, chaque fois que vous le pourrez, l'exemple de ce divin Sauveur, dont la vue est notre plus grande consolation. Laissez dire ves détracteurs qui veulent aider à la civilisation par d'autres moyens; quant à

'4) Épié., IV, 9a

vous, çn appliquant aux âmes le baume salutaire de la religion, vous rendrez, en même temps, un éminent service à la cause de la civilisation. Vous calmerez ces frémissements indignés et sauvages qui pourraient un jour, jour qui n'est peut-être pas éloigné, dégénérer en actes de la plus atroce barbarie; vous relèverez des âmes que la pauvreté aurait humiliées à leur propres yeux et aux yeux des autres, et qui retrouveront dans les enseignements du Christ le sentiment d'elles-mêmes, reconnaîtront la dignité royale qu'il leur a conquise, et s'efforceront de la conserver par l'honnêteté et par la pratique de toutes les vertus.

Mais si Jésus-Christ est d'une part le très-parfait exemplaire des pauvres, d'autre part, il ne laisse pas d'être un modèle également parfait pour les grands et pour les rois de la terre. Jésus-Christ est roi, et sa royauté, il la manifeste par l'empire absolu qu'il exerce sur la nature entière et sur les âmes de ses créatures raisonnables. La nature se soumet au moindre de ses signes, elle change, elle suspend le cours des lois invariables qui la gouvernent : les vents se taisent, les ondes se calment, les substances se multiplient ; ces âmes, même les plus dures et les plus corrompues, sont subjuguées par sa parole, par le charme tout-puissant qui rayonne de ses yeux et de son visage.

Mais cette puissance royale qu'il possède pleinement, il s'en sert pour sauver les hommes, pour satisfaire leurs besoins, pour les guérir des nombreuses infirmités qui les affligent, pour les tirer, pour les affranchir du joug de Satan, pour les délivrer de la tyrannie plus dure et plus dangereuse des cupidités coupables qui les entraînent et des vices qui les souillent. Ah ! nos bienaimés fils, qui nous donnera de voir tous ceux qui sont grands parmi leurs frères, tous ceux qui tiennent en main le sceptre et les rênes du pouvoir s'approcher de Jésus pour reproduire en eux son image et refaire leur vie sur la sienne! Nous pourrons alors voir refleurir dans la société, non pas seulement les grands saints, mais les rois illustres par leurs entreprises politiques, tels que Henri de Bavière, Étienne de Hongrie et Louis de France.

Jésus est père, ncn point dans le sens de la génération charnelle, mais dans le sens immensément plus élevé de la génération qui fait naîre à la vie de l'esprit. Or, y a-t-il œuvre pîifs grande et plus sublime que de transformer des gens gros-

siers en hommes renouvelés par l'esprit? Avec quelle ineffable sollicitude Jésus ne s'applique-t-il pas à élever et à changer en hommes doués d'un esprit nouveau ces disciples grossiers qu'il appelle autour de lui et qu'il prédestine à l'apostolat ! Gomme il condescend à leurs défauts, comme il sait soutenir leur faiblesse et les raffermir quand ils se montrent vacillants dans la foi ! Et lorsqu'il est sur le point de se séparer d'eux, matériellement, et de retourner là d'où il est venu, avec quelle tendresse de paroles ne les recommande-t-il pas à son Père céleste qui est aussi le leur !

0 parents, si une étincelle de ce feu qui éclate dans le discours de Jésus, rapporté par l'évangéliste saint Jean (1), s'allumait dans votre sein, combien y gagneraient vos fils, et par eux, combien la société civiie y gagnerait aussi en progrès moral!

Jésus ne dépendait de personne, parce qu'il était Dieu : et pourtant il voulut se soumettre à sa vraie mère selon la chair et à son père adoptif, pour enseigner aux enfants cette affectueuse soumission envers les auteurs de leurs jours, qui tiennent de Dieu et le nom de leur père et les droits de la paternité. Et si les jeunes gens rege^rdaient cet exemplaire et l'imitaient avec soin, n'y aurait-il pas là un remède efficace à l'une des plus sanglantes plaies qui affligent notre époque, savoir l'impatience de tout frein et de toute loi? Ces enfants dociles, selon l'exemple de Jésus-Christ, à l'autorité paternelle, ne quitteraient-ils pas le foyer avec l'habitude de la règle, enclins à obéir aux ordres de ceux qui ont le pouvoir et qui représentent Dieu dans la direction des affaires?

Nous trouvons, très-chers fils, un plaisir particulier à raisonner sur les beautés de ce modèle souverain, et voloatiers, nous nous étendrions longuement à indiquer les trésors cachés en lui, et la correspondance qui existe incontestablement entre ces trésors et les progrès de la civilisation, si la longueur de cet écrit ne nous avertissait d'être sobre de paro]es.

Du reste, vous pouvez, nos très-chers fils, élargir facilement vous-mêmes la démonstration, en considérant en Jésus-Christ : l'ami, la force des faibles, le ferme défenseur de la vérité, malgré les inimitiés qu'elle provoque, l'homme des grands et géné-

(1.) Jean, xvh.

reux sacrifices. Et en poursuivant ce thème, Jésus-Christ apparaît ainsi véritablement comme une source de vie, pour quiconque s'approche de lui, et met en pratique les belles et salutaires doctrines qu'il a prêchées.

Cette réflexion a amené le grand Athanase, l'illustre et vaillant défenseur de la divinité du Verbe, à écrire : « Jésus-Christ, qui est éternellement immuable, est venu parmi nous afin que les hommes trouvassent dans la justice immuable du Verbe un modèle de vie et un principe stable de justice (1). » Saint- Augustin exprime la même pensée en d'autres termes lorsqu'il proclame que la règle suprême des mœurs est dans toute la vie du Christ sur la terre parmi les hommes dont il a pris la nature. 4

Il n'est pas étonnant que les Pères de l'Église aient parlé ainsi, lorsque l'on entend répéter leurs jugements presque textuellement par ces insensés qui ont surgi parmi nous pour nier la divinité du Sauveur II suffira de citer entre beaucoup d'autres le plus hardi d'entre eux, fameux surtout par son audace, lequel, contraint par la lumière qui environne Jésus-Christ, était amené à saluer en lui « celui qui eut une détermination personnelle très-fixe, comme aucune autre créature n'en eut jamais, et qui dirige aujourd'hui encore les destinées de l'humanité (2) ! » Plus loin, il entonne, pour ainsi dire, un hymne en son honneur, en lui disant : « Tu assisteras du sein de la paix divine aux conséquences incalculables que tes actes entraînent avec eux.. Pendant des milliers d'années, le monde viendra chercher en toi, l'exemplaire de sa vie. Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé après ta mort que durant ton passage sur la terre, tu deviendras la pierre angulaire de l'humanité, au point qu'arracher ton nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements (3). »

(1) Contre les Ariens, Ul, 23.

(2) Ern. Renan, Vie de Jésus, p. 46.

Et maintenant, pour résumer en quelques mots ce que nous venons de développer dans cette lettre, si l'Église a une doctrine qui, observée et passée en règle de vie, doit infailliblement conduire ses enfants à un merveilleux perfectionnement moral, et leur procurer la mansuétude, la pureté des mœurs, la cordialité et la courtoisie des relations ; si elle possède ce qu'avaient vainement désiré les sages du paganisme, un exemplaire suprême, parfait, absolu de toute vertu et de généreux sentiments ; si elle n'a jamais permis que sa doctrine fut altérée ou que l'exemplaire divin fût déshonoré par les négations blasphématoires et les attaques aveugles des ennemis ; si, enfin, celte doctrine qu'elle prêche et cet exemplaire qu'elle propose à notre imitation ont suffi dans le passé pour produire des effets admirables, manifestement au-dessus du pouvoir de l'humanité, il est clair qu'il ne peut y avoir aucune bonne raison de bouleverser le monde, pour soustraire la civilisation aux influences bienfaisantes de l'Eglise et la confier à des mains qui la guideront dans les voies impies et la feront aboutir à des massacres épouvantables.

Mais, nos bien-aimés fils, quels sont les fruits que les mœurs publiques ont recuellis, les avantages que les rapports mutuels •nt retirés de cette lutte néfaste, sous le très-spécieux prétexte de conduire la civilisation à de nouvelles et plus hautes destinées ? Nous ne pouvons qu'indiquer les grandes ruines qui fument sous nos yeux ; mais cette indication suffit pour nous les

faire apprécier comme il convient. La morale, enlevée aux mains de l'Église et soustraite par trahison à ses bases religieuses, est demeurée en l'air ; elle a cessé d'être la règle autorisée des actions ; elle est devenue le vil instrument et le jouet de tous les appétits. On a inventé une morale pour chaque siècle, pour chaque climat ; on l'a livrée aux mains de chaque particulier pour la transformer au gré de ses caprices. « L'homme, a osé écrire un impie contemporain, sanctifie tout ce qu'il voit, et il embellit des fleurs de l'imagination tout ce qu'il aime(l). » De là, rien de plus aisé que de se laisser aller, comme les partisans de ces théories en donnent l'exemple, à faire l'apologie du mal, à diviniser les jouissances des sens, à insulter les lois de la pudeur, sous le prétexte de rechercher la beauté, qui fuit comme l'ombre, et qui, en tout cas, est destinée à élever notre âme vers Dieu, comme un échelon qui conduit à lui, source suprême de toute beauté et de toute amabilité.

Tels sont les fruits que l'on recueille de l'immense rébellion déchaînée à travers le monde. Et ces fruits, comme vous le pensez bien, nos très-chers fils, ne nous promettent pas les progrès désirables de la civilisation, mais ils nous donnent les frissons que doit faire éprouver l'approche de la pire espèce de barbarie, celle qui naît d'une civilisation corrompue. Ces funestes effets devraient avertir les imprudents de ne plus suivre des maîtres pervers et de se tenir unis par des liens étroits et indissolubles à la sainte Église. Mais, malheureusement, nous voyons qu'il n'en va pas ainsi, et que la fortune sourit aux séducteurs.

Quand nous nous appliquons, comme nous le devons dans l'intérêt de vos âmes, à chercher la raison de ce fait, il nous semble la trouver en partie dans les efforts et l'astuce satanique que l'on déploie pour pervertir les âmes, en partie dans l'éclat qui environne le sujet qu'ils prétendent favoriser. La civilisation est un mot qui sonne bien aux oreilles; et plusieurs, s'arrêtant au nom, ne recherchent pas de quelle civilisation il s'agit, ni à quel terme elle aboutit, d'où il arrive qu'ils prennent pour de l'or vrai ce qui n'est que du clinquant sans valeur.

C'est à vous, mes vénérables coopérateurs, qu'il appartient

(î) Renan, Revue des Deux Mondes, octobre 1862.

d'ouvrir les yeux de vos fils spirituels et de leur prouver que la civilisation honnête, légitime , loin d'être compromise ou repoussée par le Pape, par les évêques, par 'tous ceux qui sont fidèles à l'Église, trouve au contraire en eux les plus vaillants et I03 plus actifs instruments de progrès. Puisque nos adversaires, faute de meilleurs arguments, se servent de mensonges, vous devez les suivre pas à pas et aux faussetés, aux hypocrisies grossières, opposer la lumière des raisons et la preuve incontestable des faits.

Le Seigneur bénira vos efforts, et les âmes une fois affranchies des préjugés, il vous sera plus facile de les disposer à recevoir la semence de la parole et la rosée de la grâce qui lui fait produire les plus doux fruits de vie. Les tentatives de séduction se multiplient de toute part, et c'est dans la même proportion que doivent croître nos efforts, pour sauver d'une ruine certaine les âmes rachetées du sang de Jésus-Christ.

Nous en étions à ces dernières lignes, nos très-chers fils, quand notre cœur se déchira sous le coup d'une immense douleur, parce qu'il nous faut vous rappeler la perte cruelle qui vient de plonger dans le deuil le monde catholique, et qui accroît encore les difficultés au milieu desquelles se trouve l'Église. Ah ! quand nous commencions à écrire cette lettre, nous étions bien loin de soupçonner que le glorieux Pontife, le Père bien aimé, nous serait inopinément enlevé. Nous espérions, au contraire, lui voir recouvrer la santé, solliciter pour vous sa bénédiction apostolique, et vous demander en échange, pour ce Chef bien-aimé, vos filiales supplications. Dieu, dans ses desseins, en a disposé autrement ; il a voulu hâter pour lui la récompense à laquelle lui donnaient droit les longs et précieux services qu'il a rendus à notre commune Mère Église, ses actes immortels, ses souffrances mêmes qu'il a supportées avec tant de constance, de dignité et de fermeté apostolique.

Oh! nos dignes coopérateurs, n'oubliez pas de recommander dans le saint sacrifice cette âme où Dieu avait gravé une si grande image de lui-même : parlez à vos fils de ses mérites, et dites-leur combien le grand Pontife Pie IX a su faire non-seulement pour l'Église et pour les âmes, mais encore pour étendre le règne de la civilisation chrétienne. Priez ensuite, mes trèschers frères et mes très-chers fils, priez Dieu qu'il daigne

accorder promptement un nouveau chef à son Église et le revêtir de sa force lorsqu'il sera élu, afin qu'il puisse, à travers les tempêtes rugissantes, conduire au port désiré la barque mystérieuse.

Ayez aussi un souvenir dans vos prières pour nous qui vous envoyons du fond du cœur notre bénédiction pastorale.

Rome, hors de la porte Flaminienne, 10 février 1878.

f G. cardinal-évêque Peggi.

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