‹ La question religieuseChapitre 10 sur 11 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le devoir permanent que nous impose notre ministère de vous annoncer la vérité s'accroît de nos jours, bien-aimés diocésains, en raison de vos besoins qui sont devenus plus pressants dans les temps malheureux où nous vivons. Il est urgent de vous parler pour éclairer vos intelligences que l'on cherche à obscurcir par de fallacieuses et séduisantes doctrines, et pour vous mettre en garde contre des maximes que l'on propage en toute liberté et qui sont souverainement dangereuses. Il est nécessaire de vous parler surtout pour dissiper la confusion que Ton s'efforce d'établir dans les idées, au point que l'on ne sait plus nettement ce qui doit être réprouvé comme mauvais et ce qui doit être accepté comme bon et juste. Car, nos très-chers diocésains, la guerre que l'on fait à Dieu et à sa sainte Église est d'autant plus formidable que, loin d'être toujours loyale, elle est conduite avec ruse et hypocrisie. Si les impies, qui vivent parmi nous, disaient toujours franchement le but qu'ils poursuivent, notre tâche deviendrait beaucoup plus facile, et, d'autre part, les fidèles, épouvantés par l'énormité même de leur entreprise, seraient détournés de prêter l'oreille aux séducteurs. Mais les choses ne se passent pas ainsi ; on se sert d'expressions qui trompent, de paroles à double sens, indécises; puis, sans les expliquer, on les livre en pâture à la curiosité publique, et l'on bâtit là-dessus comme autant de forteresses d'où l'on tire avec fureur contre l'Église, ses ministres et ses enseignements.

On pourrait citer plus d'un exemple éclatant de cet artifice ; mais pour ne relever qu'une °«ule expression dont les incrédules abusent tant, qui ne sait, nos bien-aimés, avec quelle sa-

tiété Ton répète partout le mot de civilisation, en faisant entendre qu'il existe entre elle et l'Église une contradiction intrinsèque et une irréconciliable inimitié? Ce mot, qui en soi est très-vague, et que l'on se garde bien de définir, est devenu le fléau qui frappe sur nos épaules, l'instrument à l'aide duquel on renverse les plus saintes institutions, le moyen qui ouvre la porte aux plus lamentables excès.

Si l'on tourne en dérision la parole de Dieu et de celui qui le représente sur la terre, c'est, dit-on, la civilisation qui l'exige. C'est la civilisation qui veut qu'on restreigne le nombre des églises et des ministres sacrés, et qu'on multiplie, au contraire, les lieux de péché. C'est la civilisation qui demande des tnéâtres sans retenue et sans pudeur. Au nom de la civilisation, on enlève tout frein à l'usure la plus éhontée, aux gains les plus illicites. C'est encore au nom de la civilisation qu'une presse immonde pervertit les esprits, et que l'art, se prostituant, souille les yeux d'horribles images, prépare la voie à la corruption des cœurs. A l'abri de cette parole mensongère qui s'élève comme un drapeau vénérable, le produit empoisonné circule librement, et, au milieu des rumeurs étourdissantes et du renversement des idées, il semble démontré que c'est notre faute si la civilisation ne fait pas des progrès plus rapides et si «lie n'atteint pas de plus sublimes destinées.

Telle est l'origine de ce qu'on veut appeler la lutte en faveur de la civilisation, mais que l'on devrait plutôt nommer l'oppression violente de l'Église.

Vous ne vous étonnerez donc pas, nos très-chers diocésains, si, à l'approche du carême, vous adressant, selon la coutume, notre lettre pastorale, nous nous sommes décidés à traiter longuement, et de préférence à tout autre sujet, cette question de la civilisation. Nous tenons à vous démontrer par des preuves évidentes que tout ce qu'il y a de bon aans ce mot et dans sa signification nous est venu dans le passé par les mains de l'Église, et que c'est seulement par les sollicitudes maternelles de l'Église qu'il nous sera conservé rt*ng l'avenir.

En commençant à traiter, cet important sujet, nous ne voulons pas qu'on puisse nous renvoyer le reproche que nous avons fait à nos adversaires, de nous servir de mots qui. n'étant pas bien expliqués, ne peuvent qu'engendrer la confusion. La vérité ne gagne rien à ce système; et vous, nos bien-aimés, qui avez souvent entendu la voix de votre pasteur, vous savez combien, par-dessus tout, nous avons eu toujours à cœur le triomphe de la vérité sur l'erreur. Nous allons donc, avant tout, nous efforcer de préciser le sens d'un mot si souvent répété, et nous ne croirons pas avoir mal employé notre temps si, en donnant une explication plus claire de ce mot, notre discours devient plus lumineux et plus ordonné.

C'est une vérité reconnue, — et la moindre réflexion suffît pour nous en convaincre, — que l'homme a été créé de Dieu pour vivre en société, et qu'il a été constitué de telle sorte que, sans la société, il ne pourrait se conserver d'aucune manière. Petit enfant, si on l'abandonnait à lui-même, il périrait plus rapidement que les fleurs dont la durée ne dépasse pas quelques heures. Devenu adolescent, manquant de jugement et d'expérience, il se tromperait souvent à son désavantage si personne n'était là pour le conduire, l'instruire, l'apprendre à régler honnêtement sa vie et l'habit 1er à rendre aux autres ses services comme les autres lui rende t les leurs. Parvenu à l'âge viril, qn'adviendrait-il de lui sans la tutelle prévoyante de la

société dont il fait partie ? Un célèbre économiste français (1) a

fait le tableau des bienfaits multiples que l'homme retire de la société, et c'est une merveille digne d'être admirée.

Considérez le dernier des hommes, le plus obscur des artisans : il a toujours de quoi se vêtir bien ou mal, il a de quoi chausser ses pieds. Or, combien de personnes, combien de peuples ont dû se donner du mouvement pour lui préparer ses habits ou ses souliers 1 Chaque jour il porte à sa bouche un morceau de pain : et voyez encore ici quel travail, que de bras il a fallu pour arriver à ce résultat, depuis le laboureur, qui creuse péniblement les sillons du champ pour y semer le grain, jusqu'au boulanger qui convertit la farine en pain ! Cet homme a des droits ; il trouve dans la société des avocats pour les défendre, des magistrats pour les consacrer par leurs jugements, des gendarmes pour les faire respecter. Est-il ignorant? il y a des écoles, des hommes qui pour lui composent des livres, d'autres qui les impriment. Pour la satisfaction de ses instincts religieux, de ses aspirations vers Dieu, il s'adresse à quelquesuns de ses frères qui, laissant toute autre occupation, s'adonnent à l'étude des choses saintes, renoncent aux plaisirs, au négoce, à la famille pour mieux répondre à ces besoins supérieurs.

Mais cela suffit pour vous démontrer clairement qu'il est indispensable de vivre en société pour satisfaire des besoins aussi impérieux que divers.

La société, étant composée d'hommes essentiellement perfectibles, ne peut demeurer immobile ; elle progresse et se perfectionne. Un siècle hérite des inventions, des découvertes, des améliorations réalisées par le siècle précédent, et ainsi s'accroît merveilleusement la somme des bienfaits physiques, moraux, poli-

(\) Frédéric Bastiat.

tiques. Qui voudrait comparer les misérables cabanes des peuples primitifs, leur vaisselle grossière, leurs instruments imparfaits avec ce que nous possédons au dix-neuvième siècle? Y a-t-il quelque proportion entre le travail exécuté par des machines si ingénieusement construites et celui qui sortait difficilement des mains de l'homme ? Il n'est pas douteux qu'il y ait progrès sur les routes mal tracées, sur les ponts peu sûrs, sur les voyages si longs et si incommodes d'autrefois, dans le mouvement de nos chemins de fer, qui attachent en quelque sorte des ailes à nos épaules et qui semblent avoir rapetissé notre planète, tant les peuples sont rapprochés. Par l'adoucissement des mœurs publiques et l'urbanité des manières, notre époque n'est-elle pas supérieure aux siècles rudes et grossiers de la barbarie, et les relations réciproques ne sont-elles pas polies ? Sous l'influence du temps et de l'expérience, le système politique ne s'est-il pas amélioré à certains points de vue? On ne voit plus les vengeances particulières tolérées, l'épreuve du feu, le talion, etc. Les petits tyrans féodaux, les communes batailleuses, les bandes errantes et indisciplinées de soldats, n'ont-ils pas disparu ?

Il est donc incontestable que l'homme, dans la société, va toujours se perfectionnant au triple point de vue du bien-être matériel, des relations morales avec ses semblables et des institutions politiques. Or, les divers degrés de ce développement progressif auquel parviennent les hommes réunis en société, constituent la civilisation. Elle est naissante et rudimentaire quand les conditions de perfectionnement de l'homme, sous ces trois aspects, se produisent dans une étroite limite ; elle est adulte quand cette manifestation est plus large ; elle serait complète si toutes ces conditions arrivaient à leur entier développement.

Voilà la notion vraie de la civilisation. Pour qu'on ne nous accuse pas de porter des coups en aveugle et de combattre dans

le -vide, nous allons aborder la grande question qui, de nos jour*, tient le monde en suspens.

« Est-il vrai que la civilisation ne peut produire ses fruits dans une société qui vit de l'esprit de Jésus-Christ, et au milieu de laquelle l'Église catholique fait entendre sa voix de mère et de souveraine ? L'homme sera-t-il condamné à ne pas tirer de la société tous les avantages qu'il est en droit d'en attendre dans l'ordre physique, moral et politique, s'il n'est pas rebelle à l'Église et s'il ne la répudie pas ? » On devrait l'affirmer si l'on s'en tenait aux idées qui ont cours et aux faits qui se passent sous nos yeux. C'est ainsi qu'il faudrait parler si cette incompatibilité se trouvait réellement dans le christianisme et dans l'Église au nom de la civilisation, si l'on était persuadé qu'il faut renoncer à tout espoir d'amélioration jusqu'à ce qu'on ait fini avec l'Église.

Telle est, nos très-chers diocésains, la question que nous disons grande et capitale ; car, si elle était résolue au détriment de l'Église, il ne serait plus possible d'empêcher l'apostasie de ses enfants ; ceux-ci prendraient certainement en dédain une institution qui les forcerait à rester barbares et en dehors des voies de la civilisation.

Mais si, d'une part, la question est très-grave en soi et à cause de ses conséquences, elle est par ailleurs de celles qui tournent au triomphe de l'Église. Il n'est besoin pour cela que d'une réflexion calme et d'une étude impartiale des faits. Et c'est précisément à l'aide d'une réflexion calme et à la lumière sereine de l'histoire que nous allons la traiter, afin que, par la malice d'autrui, aucun de vous, ô nos bien-aimés diocésains, ne soit entraîné dans l'erreur ou porté à de vaines suspicions contre l'Église.

Cependant, un tel sujet, à cause de son ampleur, ne peut être renfermé dans les limites nécessairement restreintes d'une

lettre pastoral©. Il vaudra donc mieux partager le sujet, nous contentant, cette fois, d'envisager la civilisation en tant qu'elle réalise les conditions de perfectionnement de Fliomme en société, sous le rapport physique et matériel. Ce n'est pas sans dessein que nous commençons par traiter ce point de vue; car, outre qu'il est le premier à s'offrir aux développements, et dès lors le premier à attirer l'attention, il est aussi le plus important, non point par sa valeur intrinsèque, mais à cause des inclinations désordonnées de notre âge, lequel est surtout préoccupé des choses qui regardent le sens et le bien-être de la vie présente.

Est-il donc vrai, nos bien-aimés diocésains, que, dans l'Église et en suivant ses enseignements, l'homme ne puisse arriver, au point de vue du bien-être physique, à ce degré de civilisation qu'il pourrait atteindre s'il était débarrassé de tout lien et de toute dépendance vis-à-vis d'elle? Comme il nous est facile de répondre par les paroles bien connues d'un écrivain peu suspect de partialité pour l'Église! « Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'autre objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci (1). »

En effet, remarquez-le, nos très-chers diocésains, la première source de la prospérité, c'est le travail, d'où découlent les richesses publiques et privées, les perfectionnements de la matière et les découvertes ingénieuses. Or le travail, qu'on le considère sous sa forme la plus humble, qui est le travail manuel, ou sous la plus noble, qui est l'étude de la nature pour en connaître les forces et les appliquer aux usages de la vie, qui l'a jamais mieux encouragé que la religion de Jésus-Christ conservée pure et inaltérable dans l'Église?

Le travail fut toujours dédaigné, et il l'est encore là où le

(1) Montesquieu, Esprit des Lois, XXIV, m.

christianisme n'étend pas encore son bienfaisant empire. Aristote le proclamait indigne d'un homme libre (1); Platon le gratifiait de la même épithète (2). Les ouvriers, qui furent toujours de la part de l'Église l'objet de si tendres sollicitudes, n'étaient pas regardés par les Grecs comme des citoyens; on les reléguait presque au rang des esclaves (3). L'homme libre, en possession de tous ses droits, ne travaille pas ; il fait le dédaigneux même vis-à-vis des beaux-arts ; il doit se montrer tel dans les amphithéâtres, dans ses relations sociales, et, dans les assemblées, il se vantera de son éloquence et de son oisiveté. Les mœurs deà Romains différaient peu, sous ce rapport, de celles des Grecs. Cicéron, ce grave philosophe, cet orateur illustre, méprisait si fort le travail, qu'il tenait les artisans comme des barbares et des gens de rien (4). Térence, qui est un excellent témoin des idées qui avaient cours à Rome de son temps, fait entendre que pour être respecté et honoré, il fallait mener une vie oisive et ne pas être obligé de travailler pour vivre (b). Juvénal nous apprend quelle était l'occupation la plus chère aux Romains libres : « Ramper ou se montrer insolents vis-à-vis des riches pour en obtenir du pain et des amusements sanguinaires (6). » Tel fut, nos bien-aimés diocésains, le travail, chez les deux peuples les plus civilisés de l'antiquité, et, en dehors de ces deux peuples, il n'a jamais été plus honoré et il ne l'est pas maintenant encore. Comme les anciens Germains, dont parle Tacite, avaient horreur du travail, de même nous voyons se perpétuer la même antipathie parmi les peuples privés de la lumière de l'Évangile. Dans l'Inde, un brahmine, c'est-à-dire un homme appartenant à la caste la plus élevée, se croirait souillé s'il touchait seulement un paria. Les sauvages de l'Amérique du Nord s'abstiennent du travail, qu'ils rejettent sur les femmes, traitées par eux comme des esclaves. Et, si nous devons en croire une Revue célèbre (7), même au milieu de nous

(1) Politic, III, m; VIII, h.

(2) De Rep., II.

(3) Politic, II, i.

(4) Quœst. Tusc, V, 36.

Hun.. II, 3.

(6) Satires, X. 81.

(7) Bévue des Deux Mondes, t. LXI, p. 70.

qui sommes pourtant arrivés à un si haut degré de civilisation, le travail n'est guère honoré qu'en paroles, et tandis qu'on s'incline devant le riche, on ne fait guère bon visage à celui dont les mains se durcissent au contact de ses instruments de travail.

Cet état de choses cessa lorsque, dans le vaste corps de la société, se fit sentir le souffle de la religion chrétienne. De prime abord, le travail fut pour elle comme une dignité surhumaine; car Jésus-Christ, vrai fils de Dieu, voulut être soumis à un pauvre artisan de la Galilée, et lui-même, dans l'atelier de Nazareth, ne rougit pas d'appliquer au travail sa main bénie. C'est au travail que les apôtres, envoyés par Jésus-Christ, demandèrent leur subsistance, afin de n'être pas à charge à leurs frères et de pouvoir même assister les indigents (1).

Plus tard, les pères de l'Église semblent ne pas trouver d'expressions qui répondent à leur vif désir de le glorifier et de le faire estimer au plus haut prix. Saint Ambroise (2), saint Augustin (3), exaltent son utilité. Saint Jean Chrysostôme fait ressortir que le travail, outre qu'il nous est imposé comme une expiation, sert encore d'exercice pour fortifier notre nature morale. Enfin, le travail permet à l'homme non-seulement de se suffire à lui-même, mais encore de secourir les autres.

Toutes les belles et vraies pensées sur le travail sont chrétiennes, toutes sont sorties du sein de l'Église : celle-ci, par sa manière d'agir, a puissamment influé pour que ces éloges prissent corps dans les faits et les institutions.

La vie monacale, spécialement consacrée au travail et à l'agriculture, est venue ensuite prendre sa place dans la société et apporter un glorieux et puissant concours au bien-être commun. Séparés par treize siècles de l'origine de cette grande institution, fiers de notre industrie et de nos progrès, nous avons oublié les temps où elle surgit, les efforts qu'elle a faits et tout ce dont la civilisation lui est redevable. Que de louanges ne méritent pas ces pauvres moines qui donnèrent une si puissante impulsion à ce qui rend la vie heureuse et commode 1 Nous

(1) Actes des Apôtres, xx, 34.

(2) De vida beata, I, 6.

(3) De oper. manichœor. 3.

vivons à une époque où le travail est en honneur, où celui qui a de grands capitaux cherche dans le travail le moyen de les accroître, où celui qui n'en possède pas y recourt également pour tâcher d'arriver à la richesse qu'il désire ; mais ces hommes vénérables, qui se réunissaient sous la discipline de l'Église, vivaient dans des temps barbares et troublés où nul ne prenait plaisir à travailler, où celui qui possédait un bras robuste pensait ne pouvoir en faire un meilleur usage que de le mettre au service de quelque aventurier rapace, pour se livrer au pillacre et au meurtre. Et cependant, dans des conditions aussi désavantageuses, ils se répandirent dans l'Europe devenue comme un désert, et en changèrent l'aspect en la couvrant d'une florissante culture.

Transportons-nous par la pensée en ces tempc-là, et considérons, nos très-chers diocésains, quel utile exemple donnaient ces hommes qui, contents d'un pauvre vêtement et d'une nourriture à peine suffisante pour écarter la mort, suspendaient la prière pour aller dans la campagne fendre avec la charrue le sol endurci et y jeter le grain qui, au temps de la moisson, devait fournir le pain aux pauvres, aux pèlerins, à des pays entiers. Ils s'appliquaient en outre, avec d'incroyables efforts, à ouvrir des routes, à jeter des ponts pour faciliter les communications d'un pays à un autre et rendre le commerce plus facile et plus sûr. Quels avantages la société n'a-t-elle pas retirés de l'expérience de ces hommes qui, multipliant leurs laborieux essais avec une patience que rien ne lassait, et mettant en commun leurs forces et leurs lumières, étaient parvenus à dessécher les marais, à endiguer les fleuves, à recueillir les eaux éparses pour les faire servir à l'irrigation des campagnes, et cela d'une manière si ingénieuse que, d'après le témoignage d'un historien célèbre (1), nos contemporains eux-mêmes, malgré les progrès des sciences naturelles, auraient encore quelque chose à apprendre de ces vieux habitants du cloître 1

Ce ne sont pas seulement les arts primitifs et plus strictement nécessaires à 1 agriculture qui doivent leur vie et leur progrès au travail des moines inspirés et dirigés par l'Église ; les arts mécaniques et les beaux-arts n'eurent pas d'asile plus

(1) Cantu, Histoire des Italiens.

sûr ni de champ plus favorable à leur développement que les églises, les demeures épiscopales et les monastères, où les premiers se dégrossirent, où les seconds jetèrent les premières étincelles qui devinrent plus tard une splendeur merveilleusement éclatante.

Si donc le travail est une source de richesse, et si la richesse publique est un signe de civilisation et de perfectionnement humain, au point de vue du bien-être extérieur et physique, on ne peut mettre en doute que l'Église a des droits, historiquement incontestables, à la reconnaissance publique, et qu'une lutte entreprise contre elle, au nom et dans l'intérêt de la civilisation, serait à la fois déraisonnable et injuste.

Cette folie, cette injustice manifestes éclatent encore davantage si Ton consulte notre histoire civile, cette histoire que les ennemis de l'Église, pleins comme ils le sont de préjugés et de haines de parti, ou ne lisent pas ou oublient trop vite après l'avoir lue.

Quoi donc ! nos bien-aimés diocésains, on veut abandonner l'Église parce qu'elle est, dit-on, incapable de favoriser la civilisation et les heureux progrès que l'on souhaite ! Et, si l'on ne brûle pas les documents historiques qui intéressent notre patrie, il faut avouer que jamais la société, en Italie, ne s'éleva plus haut dans son essor vers la civilisation que lorsqu'elle était animée du souffle chrétien et tout enveloppée d'une atmosphère catholique. Malgré toute notre vanité et notre jactance, je ne sais vraiment pas si des hommes sensés auraient le courage de soutenir que, en fait de politique et de grandeur industrielle, nous modernes, nous sommes en voie de surpasser nos pères catholiques dont les paroles et les faits attestaient les croyances.

Vônise, Gênes, Pise, Lucques, Florence et bien d'autres villes

ou provinces italiennes, tant qu'elles se montrèrent respectueuses pour l'autorité de la sainte Église, pleines de cette foi qui se traduisait dans les magnifiques basiliques et les innombrables institutions de la piété chrétienne, eurent une puissance qui, eu égard aux temps et aux moyens imparfaits dont on disposait à cette époque, surpasse celle des nations modernes les plus florissantes. L'Ionie, la mer Noire, l'Afrique, l'Asie étaient le théâtre des relations commerciales et des expéditions guerrières de nos ancêtres ; ils y faisaient d'importantes et de fécondes conquêtes ; et tandis que, au dehors, leur drapeau flottait craint et honoré, chez eux, ils ne restaient pas inactifs ; ils cultivaient les arts, et le négoce accroissait, par tous les moyens honnêtes, la richesse publique et la richesse privée. Les industries de la laine, de la soie, de l'orfèvrerie, des verres peints, de la papeterie fournissaient a Florence, à Pise, à Bologne, à Milan, à Venise, à Naples, du travail à des myriades d'ouvriers, et faisaient affluer sur nos marchés l'or et le concours des étrangers.

De là vient ce luxe si énergiquement blâmé par Alighieri, par Villani, par Vachi, par presque tous nos chroniqueurs, fruit de la richesse produite par ces commerces ; de là encore le progrès et la splendeur des beaux-arts qui charment d'ordinaire les loisirs d'une vie commode. Les noms immortels de Giotto, d'Arnolfo, de Brunellescho, jusqu'à ceux de Pérugin, de Raphaël, du Titien, de Vignola, de Palladio et d'un grand nombre d'autres forment un beau cadre au tableau qui représente le merveilleux développement de la civilisation dans une société qui n'était point obligée de briser les liens qui l'unissaient à l'Église, et de devenir incrédule pour marcher librement dans les voies du progrès et goûter le bien-être et les charmes de la vie.

Mais l'Église n'a pas seulement l'indéniable mérite d'avoir ennobli et sanctifié le travail ; elle n'a pas seulement la gloire

d'avoir fait faire à la société, conduite et inspirée par elle, des pas rapides dans la voie de la civilisation ; elle a un honneur encore plus grand, une gloire encore plus pure : c'est de contenir l'activité humaine dans une sage limite et d'empêcher qu'elle ne transforme en une source de barbarie et d'oppression ce travail qui, pratiqué avec discrétion, est le moyen de se procurer des avantages désirables et une honnête prospérité.

Les écoles modernes d'économie politique, infectées d'incrédulité, ont considéré le travail comme la fin suprême de l'homme; l'homme lui-même ne leur apparaît que comme une machine plus ou moins appréciable, selon qu'elle est plus ou moins productive. De là le peu de cas que l'on fait de l'homme moral ; de là cet abus indigne de la pauvreté et de la faiblesse de la part de ceux qui veulent les exploiter à leur avantage. Que de représentations solennelles et que de plaintes ne se font pas entendre, même dans les pays qui passent pour tenir le haut bout de la civilisation, au sujet du nombre excessif d'heures de travail imposées à celui qui doit gagner du pain à la sueur de son front I

Et ces pauvres enfants qu'on amène dans les ateliers où ils s'étiolent dans de précoces fatigues, ne contristent-ils pas l'observateur chrétien? N'arrachent-ils pas des paroles de feu à toute âme généreuse, et n'obligent-ils pas les gouvernements et les assemblées à préparer des lois pour mettre obstacle à ce trafic inhumain? Si la charité catholique, infatigable à secourir le prochain, ne leur venait pas en aide avec ses salles d'asile, avec ses crèches, que de pauvres petits resteraient abandonnés à eux-mêmes, aujourd'hui que la fureur du travail arrache nonseulement l'homme, mais encore la mère au foyer domestique. Ah ! nos bien-aimés diocésains, quand nous sommes témoins de ces choses, ou que nous les entendons raconter par des bouches qui ne sauraient être suspectes, il nous est impossible de contenir le flot d'indignation qui déborde dans notre âme contre ceux qui songent à remettre entre les mains de ces barbares le sort de la civilisation qu'ils disent protéger.

Mais voici qui est pis encore : ce travail immodéré, qui énerve et consume les corps, ^ruine encore les âmes dans lesquelles s'effacent peu à peu l'image et la ressemblance divines. A force de tenir les hommes enchaînés à la matière, plongés, absorbés

en elle, la vie de l'esprit s'endort dans ces infortunées victimes du travail redevenu païen. Tout ce qui élève l'homme, tout ce qui le fait être ce que Dieu veut, le roi de la création, le fils adoptif du Seigneur, l'héritier du royaume des cieux, s'obscurcit devant leurs yeux, tombe dans l'oubli et laisse sans frein tout ce qu'il y a de passions brutales et d'instincts grossiers dans l'homme.

En présence de ces infortunes engendrées par l'avarice et l'orgueil de gens sans entrailles, on se demande si ces fauteurs de civilisation, séparés de l'Église et sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous font pas reculer de plusieurs siècles, en nous ramenant à ces jours lamentables où l'esclavage enchaînait une si grande partie de l'humanité, et où le poëte Juvénal s'écriait avec tristesse que le genre humain ne vivait que pour l'amusement d'un petit nombre. Or, cette trop grande ardeur qui entraîne notre âge, qui donc mieux la corrige que l'Église catholique? Si, d'un côté, cette tendre mère convie tous les hommes au travail, elle emploie, de l'autre, les moyens les plus propres à en prévenir l'abus. En effet, sans nous arrêter à cette considération que pour elle les mots d'humanité et d'amour fraternel ne sont pas vides de sens, qui donc ignore l'efficacité merveilleuse du repos du dimanche et des solennités chrétiennes pour adoucir l'amertume et interrompre la douloureuse continuité du travail, lorsqu'elles viennent de temps en temps répandre une joie religieuse dans la grande famille des croyants?

De même qu'es un long voyage à travers le désert, sous les rayons brûlants du soleil, le voyageur rencontre avec un plaisir incomparable des oasis où. de grands arbres lui prêtent leur ombrage désiré et des tapis de verdure où il peut se reposer, de même ces jours bien-aimés lui apparaissent par int jrvalles pour restaurer le corps et inonder l'âme de suaves consolations. Alors le pauvre ouvrier secoue la poussière du champ et de l'atelier ; vêtu de ses habits de fête, il se sent plus heureux de vivre ; il se rappelle que Dieu ne l'a pas créé pour rester éternellement attelé au char de la matière, mais pour en être le maître. C'est pour lui c;ue le soleil envoie ses rayons vivifiants, pour lui que les collines exhalent les parfums enivrants, pour lui que les prairies étalent leurs tapis de fleurs où il va se divertir avec sa femme et ses chers entants, pour lui

que le bien de Dieu couvre sa modeste table avec plus de richesse que de coutume.

Entré dans l'église, où l'appelle la voix de la religion, il y trouve des délices que nulle autre part il ne lui est permis de goûter: les harmonies des cantiques sacrés charment ses oreilles; ses yeux se reposent agréablement sur les marbres précieux, sur les riches dorures, sur les gracieux ornements, sur la pureté des lignes architecturales ; mais par-dessus tout son cœur s'émeut et se purifie sous l'influence de la parole du ministre de Dieu, qui lui rappelle sa rédemption, ses devoirs, ses espérances immortelles. C'est encore dans ces jours que les saintes joies de la famille ne sont plus seulement dans le domaine du désir, mais deviennent une réalité. A côté de sa femme, entouré de ses enfants, il exerce la plus noble et la plus douce des souverainetés; il connaît les sujets qui sont une si grande part de son cœur, il est connu d'eux, il se rend un compte exact de leurs besoins, et l'amour du travail, de l'économie, se développe en lui à la pensée de les satisfaire. Aussi il sort de ce repos de fête véritablement restauré, sous le rapport physique et moral, et ce délassement que l'on veut appeler une oisiveté blâmable est, au contraire, une trêve féconde ; quand il Ta goûté, il reprend son travail avec plus d'ardeur et sans cette répugnance qu'inspire le travail considéré comme une punition, comme un supplice.

Et ici, nos bien-aimés diocésains; que de choses il nous resterait à dire sur cette désolante coutume qui va s'introduisant partout et même en Italie, de profaner ces jours qui sont véritablement les jours du Seigneur, mais qui peuvent, ainsi que nous l'avons fait observer, s'appeler aussi les jours de l'homme! Gomme on se sent attristé lorsque, scandale déplorable, on voit les jours du dimanche, les jours de fêtes solennelles, les boutiques ouvertes, les artisans adonnés à leurs travaux ordinaires, les machines continuant à fonctionner, le commerce non interrompu, au lieu de songer aux affaires autrement importantes de l'âme, au lieu de s'appliquer à l'étude des vérités qui doivent nous conduire dans la voie droite, durant le temps, et assurer notre repos éternel :

Non, bien-aimés diocésains, ce travail, que l'on fait au détriment de la gloire de Dieu et des devoirs les plus sacrés, ne sera jamais celui qui accroîtra la richesse publique et privée.

Tout au contraire; un fameux incrédule du siècie passé Ta dit : Le peuple n'a pas seulement besoin du temps pour gagner son pain ; il en a besoin aussi pour le manger avec plaisir, sans quoi il ne le gagnera pas longtemps. Un jour de fête ravive les forces épuisées de l'homme, qui reprend ensuite son travail avec plus de joie et d'ardeur.

L'esquisse que nous venons de tracer d'une manière bien rapide assurément, en comparaison de ce que nous avons été obligé de passer sous silence, vous fera comprendre, nos bienaimés diocésains, combien est injuste et sans fondement la guerre que les incrédules ont déclarée à la sainte Église, au nom de la civilisation, en tant que celle-ci est la réalisation des conditions par lesquelles l'homme se perfectionne sous le rapport physique et matériel. Au contraire, il est clair que la civilisation n'existe pas lorsque les peuples, soustraits à la discipline maternelle de l'Église, se laissent emporter par les passions qui altèrent et corrompent toujours ce qui, en soi, serait bon et salutaire.

Mais pour le faire mieux comprendre, il nous semble bon de creuser davantage ce sujet — qui, à cause des idées reçues et des préjugés répandus, a, comme nous l'avons déjà dit, une importance capitale, — et de mieux asseoir dans vos esprits la conviction que la civilisation non-seulement n'a rien à craindre de l'Église, mais encore doit tout espérer d'elle et de son concours.

Ce serait une folie de nier un fait qui frappe nos regards, à savoir que la science, à force d'études continues, d'habiles expériences, s'est emparée de beaucoup de forces dans la nature qui n'étaient pas connues de l'homme ou échappaient à sa domination ; ces forces employées avec beaucoup d'art, à l'aide de machines ingénieuses, ont rendu la production plus rapide, les objets produits moins coûteux, et, par conséquent, la satisfac-

tion des besoins plus facile, et moins rude la vie de celui qui ne peut dépenser beaucoup.

Rien de mieux que ces découvertes; mais les incrédules ont voulu se servir de ces pacifiques et heureuses conquêtes de la science sur la nature pour attaquer et frapper l'Église, comme si elles avaient été réalisées contre son gré et contrairement à ses désirs. Le prétexte inventé pour donner du crédit à cette odieuse calomnie est que l'Église se préoccupe exclusivement de la sanctification des âmes et insinue dans les cœurs un mystique éloignement des choses d'ici-bas : d'où la conclusion que, si un peu de bien est déjà résulté et doit résulter de ces progrès, on le doit à la révolte de ce qu'on est convenu d'appeler Y esprit moderne contre l'influence de l'Église.

Peut-on imaginer une accusation plus sotte et moins fondée? Certes, l'Église ne cesse pas et ne peut cesser de répéter, hautement et à tous, les maximes de son céleste Époux : « que l'âme et son salut éternel sont l'affaire la plus importante dont nous ayons à nous occuper ; qu'il ne nous servirait de rien de gagner l'univers, si nous venions à perdre notre âme ; qu'une seule nuit suffira pour nous enlever les richesses amassées à grand'peine (1). »

C'est un inestimable bonheur que de tels enseignements se fassent entendre parmi les hommes ; mais ce n'est pas à dire pour cela que l'Église soit ennemie de l'étude de la nature, de la recherche des forces de la nature et de leur application à la production de ce qui sert aux usages de la vie. Bien plus, on reconnaît, quand on réfléchit, que l'Église, étant portée par la nature des choses à favoriser ces études et ces découvertes, ne peut être leur ennemie.

Examinez, en effet, et jugez vous-mêmes. L'Église peut-elle désirer quelque chose plus ardemment que la gloire de Dieu et une connaissance plus parfaite de l'artisan suprême que Ton acquiert par l'étude de ses œuvres? Si l'univers est un livre à chaque page duquel sont écrits le nom et la sagesse de Dieu, il est certain que celui-là en sortira plus rempli d'amour pour Dieu, plus épris de lire, qui aura lu plus avant et plus clairement dans ce livre. S'il suffit d'avoir deux yeux au front pour

(1) Luc, xii, 20.

reconnaître que le firmament raconte la gloire du Créateur, s'il suffit d'avoir des oreilles pour entendre la parole de louange qu« le jour répète au jour et les secrets de la science divine que la nuit transmet à la nuit (1), avec combien plus d'éclat se manifesteront la puissance, la sagesse de la Divinité aux regards de celui qui scrutera les cieux et les profondeurs de la terre, qui observera les astres lumineux et l'atome, les plantes et l'arbrisseau, qui réunira dans sa main les preuves constatant que la pensée suprême a tout ordonné avec poids et mesure (2) ?

El l'on voudrait que l'Église fût systématiquement hostile ou simplement froide et indifférente pour des études et des recherches qui aboutissent à un résultat si précieux, qu'elle s'obstinât à tenir le livre fermé, afin que nul ne pût y lire plus avant ! Il faudrait ne pas connaître les flammes de zèle qui dévorent le cœur de cette Épouse de Jésus, pour ajouter foi à de pareilles extravagances.

Mais à côté du zèle pour la gloire de Dieu, s'allume dans l'Église un autre amour non moins ardent : c'est l'amour pour l'homme, le vif désir qu'il soit rétabli dans tous les droits que lui donna son Créateur. Or, l'homme a reçu de Dieu, pour son héritage dans le temps, cette terre où il vit et dont il a été établi le seigneur. La parole qui retentit au matin de la création : « Soumettez-vous la terre et dominez-la (3) », n'a jamais été retirée. S'il avait persévéré dans l'état de grâce et d'innocence, l'homme aurait exercé son empire sans effort, la soumission des créatures aurait été spontanée, tandis qu'auiourd'hui la domination est pénible et les créatures ne subissent le joug que contraintes par la violence.

(1) Ps. xvhi, 2-3.

(2) Sap., xi, 21.

(3) tfak, I, 28.

Toutefois le domaine subsiste encore, et l'Église, qui est une mère, ne peut rien avoir de plus à cœur que de le voir s'exercer, que de voir l'homme se montrer ce qu'il est en réalité, le seigneur de la créai ion. Or, ce droit s'exerce lorsque le roi des créatures, déchirant les voiles qui recouvrent ses possessions, ne s'arrête point à ce qui tombe sous ses yeux et à ce qu'il touche de ses mains, mais pénètre dans le cœur même de la nature, recueille les trésors de fécondité que recèlent les forces <[ui s'y trouvent, et les utilise à son profit et au profit d'autrui.

Comme il apparaît beau et majestueux, ô nos bien-aimés diocésains, l'homme quand il commande à la foudre et la fait tomber impuissante à ses pieds; quand il appelle l'étincelle électrique et l'envoie, messagère de ses volontés, au fond des abîmes de l'Océan, au delà des montagnes abruptes, à travers les plaines interminables! Comme il se montre glorieux alors qu'il ordonne à la vapeur d'attacher des ailes à ses épaules et de le conduire, avec la rapidité de l'éclair, par mer et parterre! Comme il est puissant lorsque, par son génie, il enveloppe cette force elle-même, la rend captive et la conduit, à travers les sentiers qu'il lui a tracés, pour donner le mouvement et comme l'intelligence à la matière brute, laquelle se substitue ainsi à l'homme et lui épargne les plus dures fatigues 1 Dites-moi, nos très-chers diocésains, n'y a-t-il pas en lui comme une étincelle de son Créateur, quand il évoque la lumière et la fait jaillir au milieu des rues de nos cités pour éclairer les ténèbres de la nuit et remplir de ses splendeurs les vastes salles et les palais?

Et l'Église, cette mère qui suit avec tendresse les progrès de ses fils, est si loin de vouloir y mettre obstacle, qu'elle se réjouit et tressaille d'allégresse en les voyant.

Quelle raison pourrait-il y avoir, d'ailleurs, pour que l'Église jalousât les progrès merveilleux réalisés par les études et les découvertes de notre époque? Y a-t-il là quelque chose qui, de

près ou de loin, puisse nuire jamais aux intérêts de Dieu et de la foi dont elle est la gardienne et l'infaillible maîtresse?

Bacon de Verulam, qui s'illustra dans la culture des sciences physiques, a écrit qu'un peu ae science éloigne de Dieu, mais que beaucoup de science y ramène. Cette parole d'or est toujours également vraie, et si l'Église s'épouvante des ruines que peuvent amonceler ces hommes vains qui s'imaginent avoir tout compris parce qu'ils ont une légère teinture de tout, elle se couiie volontiers en ceux qui appliquent leur génie à étudier sérieusement et profondément leur nature, narce qu'elle sait qu'ils trouveront Dieu au fond de leurs recherches. Dieu qui se laisse voir dans «es œuvres avec les irrécusables attributs de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté.

Si quelque savant célèbre s'éloigne de Dieu en étudiant la nature, c'est un signe que >e cœur de cet égaré était d jà atteint du poison de l'incrédulité, entre chez lui par la porte des passions coupables. Il n'est pas devenu athée parce qu'il a cultivé la science, mais il l'est devenu malgré la science, qui doit aboutir à de plus nobles résultats. En effet, la plupart, de ceux qui, dans les sciences naturelles, ont acquis une renommée grande et durable se sont fait de leurs études, de leurs ingénieuses découvertes, un échelon pour monter à Dieu et le glorifier.

Le grand astronome Copernic était profondément religieux. Kepler, autre père de l'astronomie moderne, remerciait bieudes joies qu'il lui avait fait éprouver dans les extases où le ravissait la contemplation des œuvres de ses mains (1). Galilée, à qui la philosophie expérimentale doit une si vigoureuse impulsion, à force d'études en arrive à cette conclusion que l'Ecriture sainte et la nature procèdent également de Dieu : celle-ci dictée par le Saint-Esprit, celle-là comme fidèle exécutrice de ses lois (2). Linné s'enthousiasme tellement par létude delà nature, que les paroles sortent de sa bouche sous la forme d un hymne : « Dieu éternel, s'écrie-t-il, Dieu immense, omniscient, tout-puissant, vous m'avez en quelque sorte apparu dans les œuvres de la création, et j'en suis demeuré saisi d'admiration. Dans toutes les œuvres de votre main, même les plus infimes et les plus petites,

(1) Myster. Cosmogr.

(2) Gauuce, Opère, t. XXIX.

quelle puissance, quelle sagesse et quelle inénarrable perfection I L'utilité, qui en découle pour nous, témoigne de votre bonté qui les a faites; leur beauté et leur harmonie prouvent votre sagesse; leur conservation et leur inépuisable fécondité proclament votre puissance (1). » Fontenelle, en qui semblait s'être incarnée Y Encyclopédie de son temps au milieu de la France du dixhuitième siècle, déjà empoisonnée par le souffle de l'incrédulité, ne pouvait s'empêcher de dire : « L'importance de l'étude de la physique ne vient pas tant de ce qu'elle satisfait notrt curiosité, que de l'idée moins imparfaite qu'elle nous donne de l'auteur de l'univers, et avive dans notre esprit les sentiments d'admiration qui lui sont dus. » Alexandre Volta, l'immortel inventeur de la pile, était sincèrement catnolique, et, en des temps peu favorables à la foi, il se glorifiait d'être catholique, sau^ rougir de l'Évangile. Faraday, l'illustre chimiste, voyait dans la science dont il était l'infatigable pionnier, un véhicule pour s'élever jusqu'à Dieu, et les incrédules lui étaient insupportables. Cn pourrait citer un grand nombre d'autres savants, tous unanime0 dans les sentiments religieux : mais ce serait une entreprise inunle et qui nous mènerait trop loin.

Voilà ce que produit dans les âmes droites la science vraie et solide d'où l'on tire ensuite tant et de si utiles applications aux arts et à l'industrie, et voilà pourquoi aucun de ceux qui réfléchissent ne se laisse impr3ssionner par des accusations si légèrement formulées et n« voudra pas croire que l'Eglise tienne en suspicion l'étude de la nature, méprise ou hait les heureux résultats qui en découlent pour le tien-être public. <'e bien-être assurément ne constitue pas la partie de la civilisa* ion la plus importante en soi , mais il en est un côté dont il faut tenir compte.

Vous le voyez, nos bien-aimés diocésains, il n'y a aucun motif d'entreprendre une guerre contre la sainte Église pour favoriser les intérêts de la civilisation : celle-ci, au contraire, serait heureuse et sans cesse en progrès si Ton ne cherchait pas à l'arracher des mains de sa tendre et bonne mère, pour la livrer à des malfaiteurs qui la gouvernent d'une manière si coupable que tout cœur honnête en est ému et indigné.

(1) Syst. nat.

Jusqu'ici , en prenant la défense de TÉglise contre d'aussi injustes accusations, nous ne sommes pas encore allés au fond du sujet; il nous reste à parler d'un mérite incontestablement plus éclatant qu'aucun autre et que la mauvaise foi la plus insigne ne pourrait contester. Il ne suffit pas, en effet, mes bien-aimés diocésains, de favoriser, d'ennoblir et de sanctifier le travail, d'étendre toujours l'empire de l'homme sur les forces de la nature et de la contraindre à le servir; il faut, en outre, ne pas perdre de vue qu'il y a un grand nombre de nos frères qui, par le malheur de la naissance ou des événements, ne peuvent gagner leur vie par le travail, quel qu'il soit; et dès lors quel spectacle douloureux ne serait-ce pas si tous ces malheureux devaient être exclus de ce mouvement qu'on appelle la civilisation, en tant que celle-ci réalise les conditions de perfectionnement de l'homme sous le rapport physique dans la société de ses semblables ! On aura beau faire des efforts d'imagination pour rêver un monde d'où soient bannies les misères de la vie, un monde qui sourirait à tous comme un festin perpétuel : la réalité nous apportera toujours ses amers désenchantements, et, au milieu des conviés, se lèvera comme un spectre p"our répandre une lueur sinistre, le malheur!

Les maladies qui anéantissent les forces , les imperfections physiques, l'impuissance d'apprendre, les guerres, les désastres commerciaux, voilà autant de sources d'infortunes! Qu'il est grand le nombre de leurs victimes ! Que de personnes jetées sur le pavé des rues! Quelle multitude d'orphelins ! Que d'infortunes qui appellent des secours à grands cris ! Vis-à-vis de tous ces êtres le paganisme avait pris son parti avec une singulière désinvolture ; au petit nombre d'hommes libres, remuants et querelleurs, il donnait du pain et des amusements féroces ; les enfants qui étaient trop nombreux pour les besoins ou pour les désirs de la Camille, ou qui ne promettaient pas des bras robustes

à l'État, on les étouffait aussitôt ou on les mettait à mort de toute autre manière; les vieillards, les infirmes, les impotents étaient jetés dans quelque île ou dans quelque vallée pour y périr de privations. Pourquoi les partisans de la civilisation païenne ne se rappellent-ils pas ces faits et ne les rappellent-ils pas aux autres?

Sous ce rapport, le christianisme et l'Église catholique dans laquelle seule le christianisme se conserve dans toute sa pureté, n'ont pas seulement donné une impulsion nouvelle à la civilisation, mais lui ont fait atteindre une telle hauteur, que ni la langue ni la plume ne peuvent la suivre. Les préceptes de charité donnés par notre doux Rédempteur furent accueillis avec un saint transport, et ses exemples furent imités avec une incomparable fidélité. Dès les premiers jours, les riches furent plus chaleureusement exhortés à donner le superflu, et ceux qui vivaient du travail de leurs mains, on les engagea à travailler davantage pour avoir de quoi recueillir les infirmes et obtenir les bénédictions réservées à ceux qui aiment mieux faire l'aumône que la recevoir (1).

Ce serait une longue et inutile entreprise de refaire une histoire qui a été déjà faite mille fois, pour démontrer combien, dès les premiers siècles, l'Eglise prit soin d'adoucir le sort de tous les malheureux : d'autre part, cette histoire a été écrite de nos jours, et tout le monde la connaît (2). Un illustre apologiste moderne n'hésite pas à affirmer que celui qui se proposerait d'écrire i'histoire de la charité en viendrait, comme à son insu, à écrire l'histoire de l'Église (3).

Elle ne se borna pas à ouvrir des asiles, des hôpitaux, des refuges ; elle fit encore incomparablement plus : elle fit pénétrer dans l'âme de ses fils la vertu divine du sacrifice ; à cette fin très-noble tendent ses exhortations, les magnificences de son culte et surtout la messe qu'elle nous invite à entendre, la table sainte à laquelle nous sommes conviés. Jusqu'au jour où l'on parla des miettes qu'on laisse tomber de la table du riche pour assouvir la faim de quelque Lazare, couvert de plaies, on

(1) Actes des Apôtres, xx, 35.

(2) V. F. de Champagny, la Charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Église.

(3) F. Hettingerè, Apol.del Carest, vol. II, lib. XXII,

eût pu peut-être arriver à cette largesse soit par bonté naturelle d'âme, soit par l'adoucissement des mœurs ou môme de la législation civile ; mais nul n'aurait jamais pu exécuter ce qu'on voit accompli sous la direction de la sainte Église catholique, c'est-à-dire le sacrifice de soi-même, de sa liberté, du plaisir, des richesses, de la santé, souvent même de sa vie pour subvenir aux nécessités de tous les malheureux. Voilà ce qu'inspire le christianisme, voilà ce qui ne se voit que da.is l'Église catholique.

Il n'y a pas un coin de terre, un pays si petit qu'il soit »ù l'on ne voie des personnes qui renoncent à leurs aises, aux commodités de la vie, à tout ce qui séduit, pour se consacrer joyeusement au pénible ministère de veiller auprès des malades, de recueillir les orphelins et les abandonnés, de visiter sous leur humble toit les indigents et jusque dans leurs cachots ténébreux les scélérats que la société s'est vue contrainte de rejeter de son sein. Même de nos jours, où la foi est éteinte dans les cœurs, où les vérités chrétiennes sont obscurcies aux yeux d'un si grand nombre par de continuelles et vives contradictions, où il ne semble plus y avoir d'affaire plus digne et plus importante que de s'enrichir et de dépenser en plaisirs de sybarites des richesses amassées par n'importe quel moyen, où, en un mot, tout conspire à détruire l'esprit de sacrifice, vous n'avez, nos bien-aimés diocésains, qu'à jeter un regard autour de vous pour vous convaincre que l'œuvre de la charité fleurit, que la grâce ne tarit pas, que le souffle vivifiant de Dieu court d'un point à l'autre de l'Église pour susciter la puissance du sacrifice et mettre une prodigieuse activité au service de tous les genres d'infortunes.

Ah ! nos très-chers diocésains, lorsqu'après avoir considéré avec une indicible complaisance cette splendide preuve de la divinité de l'Église et de son influence bienfaisante, nous enten-

dons parler de luttes engagées contre elle au nom de la civilisation, il nous est impossible, nous l'avouons, de nous défendre d'une profonde tristesse; et nous ne parvenons pas à éloigner de nous les sinistres pressentiments des fléaux que ne peut tarder d'attirer sur nous cet impie et forcené mépris des bienfaits reçus.

Lutter contre l'Église, ô nos bien-aimés diocésains! mais pourquoi? dans quel but cette lutte? Pour jeter les hommes dans un travail dévorant, considéré comme fin suprême, adopté co^me moyen de s'élever au-dessus des têtes humiliées de leurs semblables et sur leurs corps foulés aux pieds? Lutter contre l'Église! mais pourquoi encore? Pour confier les peuples aux mains d'une philanthropie incertaine et nécessairement débile, en les arrachant du sein de la religion qui inspire et vivifie les prodiges de la charité divine? Lutter contre l'Église l mais pourquoi cette lutte ? Pour effacer la glorieuse histoire de la civilisation chrétienne et restaurer une civilisation qui n'eut d'éclat et de splendeur que pour mieux découvrir les larges plaies que l'homme avait au cœur.

Mais l'Église catholique, par la bouche de son chef, a déclaré qu'il ne peut y avoir de réconciliation avec la civilisation de notre temps (1). Voilà l'accusation dirigée contre nous par le camp ennemi et le motif qui justifie la lutte commencée.

Mais quelle est donc, nos bien-aimés diocésains, cette civilisation moderne que l'Église condamne et avec laquelle son auguste chef, l'infaillible Maître des croyants, dit qu'il ne peut avoir rien de commun ? Certes, ce n'est pas la civilisation par laquelle l'homme se perfectionne au triple point de vue que nous avons indiqué ; non, ce n'est pas celle-là, mais une «vili*

(1) Syll., prop. LXXX.

sation qui veut se substituer au christianisme et nous ravir avec lui tout le bien dont nous a enrichis son action.

Si ceux qui se servent du Syllobus pour le dresser comme un épouvantail en face du monde avaient réfléchi qu'il ne suffit pas d'être habile, mais qu'il convient surtout d'être honnête, ils ne se seraient pas contentés d'oflrir à la haine du monde une proposition détachée d'un long discours, mais ils auraient cherché à en fixer le sens d'après l'ensemble des documents où on Fa prise, et qui étaient indiqués avec soin. En procédant ainsi, ils se seraient aisément convaincus que ce n'est pas la civilisation véritable, issue comme une fleur et un fruit de la racine du christianisme, qui a été condamnée par le Saint- Père, mais bien cette chose bâtarde qui n'a conservé de la civilisation que le nom et qui est l'ennemi implacable de la civilisation légitime.

Elles ne sont pas moins calomnieuses les affirmations de ceux qui prétendent que l'Eglise éprouve de l'aversion pour les arts et les sciences ou pour l'étude de la nature et de ses forces. S'il ne suffisait pas, pour les détromper et dissiper leurs doutes, des raisons que nous avons exposées et de ce fait que les intelligences les plus^Vives et les savants les plus illustres ont été presque toujours des chrétiens très-fervents et des fils trèsdévoués de l'Église, les récentes déclarations de l'Église achèveront de confondre tous les mensonges.

Les Pères du Concile du Vatican ont dit à ce sujet des paroles que nos adversaires feraient bien de lire et de méditer. Après avoir montré qu'entre la raison et la foi il ne peut y avoir d'opposition et comment l'une vient merveilleusement au secours de l'autre, ils ajoutent : « C'est pourquoi, loin de nuire à la culture des arts et de la science humaine, elle leur vient, au contraire, en aide et favorise leurs progrès. En effet, elle n'ignore ni ne méprise les avantages que les hommes en retirent durant leur

vie ; elle confessa, au contraire, que venues du Seigneur, Dieu des sciences, celles-ci, quand elles sont étudiées comme il convient, peuvent, avec le secours de sa grâce, ramener à Dieu (1). »

Les prétextes que Ton met en avant n'ont donc aucune base, aucune valeur, et sont plutôt l'expression de la haine contre l'Église et du désir de la couvrir de boue.

Mais si la science en soi, loin d'être anathématisée, est encouragée par l'Église, il en est une qui est à bon droit réprouvée. C'est la science qui tire son origine de la philosophie, disant avec un orgueil satanique : « La raison humaine est, sans tenir aucun compte de Dieu, l'unique juge de la vérité et de l'erreur, l'unique arbitre du bien et du mal ; elle est à elle-même sa loi, et par ses forces naturelles elle suffit à procurer le bonheur des hommes et des nations (2). » C'est la science qui se plonge dans la nature et la proclame éternelle, qui s'élève jusqu'au ciel et descend dans les entrailles de la terre pour rechercher en vain un argument solide contre la cosmogonie mosaïque ; c'est la science qui rabaisse l'homme au niveau de la brute et ébranle follement les bases de la conscience, de la famille et delà société. Au contraire, bien loin de se plaindre, le savant doit lever les mains vers Dieu et le remercier d'avoir établi sur la terre ce magistère infaillible qui appelle sur lui toute bénédiction dans le présent et dans l'avenir, qui lui conserve cette bénédiction, en la sauvant des mains criminelles qui voudraient nous en priver.

Ah! qu'aucun de vous, nos très-chers diocésains, ne se laisse séduire par ceux qui viennent vous flatter au moyen de paroles menteuses pour faire de vous des prosélytes et les entraîner à

(1) Conc. Vatic, cap. vi, De fid. et rat.

(2) SylL, prop. llï,

leur perte. Si, comme il convient à des esprits élevés et généreux, vous aimez les progrès honnêtes et le développement de la civilisation, soyez convaincus que vous ne pourrez plus sûrement contribuer au perfectionnement de la civilisation qu'en restant fidèles d'esprit et de cœur aux pratiques de l'Église catholique.

Vous avez en partie touché du doigt cette vérité, et il nous serait agréable de projeter la lumière sur les points qui concernent l'amélioration de l'homme sous le rapport moral et politique, si, au lieu de vous écrire une lettre pastorale, nous nous étions proposé de faire un long traité, et si nous n'avions le projet, pourvu que Dieu nous prête vie, de revenir une autre fois sur ce sujet.

Du reste, les faits sont là pour nous montrer à tous où nous a conduits cette lutte insensée engagée contre l'Église au nom du progrès. Depuis l'humble artisan jusqu'à ceux qui par la position ou la naissance occupent le premier rang dans la société, il n'est personne qui puisse affirmer qu'il a retiré des premiers essais de cette lutte autre chose que des amertumes et des désenchantements.

Si l'on regarde plus avant, cherchant à pressentir quels seront les résultats de ces tentatives impies, quiconque a du jugement et du cœur se sent envahir par un frisson d'épouvante. D'une part, les foules, auxquelles on a enlevé l'espérance d'un autre avenir et le soulagement apporté à l'infortune par la foi, les foules qui ne peuvent trouver une compensation dans les jouissances de la terre, trop pauvre pour leurs convoitises et riche à l'excès de misères et de contrastes; de l'autre, un petit nombre d'hommes à qui sourit la fortune, qui n'ont plus même une étincelle de charité dans le cœur, attentifs seulement à thésauriser et à jouir. D'un côté, les frémissements du désespoir qui vont se changer en actes de sauvagerie; de l'autre, les joies obscènes, les danses et les festins qui excitent l'indignation du pauvre abandonné et provoquent les châtiments du ciel.

Voilà ce que nous avons gagné, voilà ce que nous promet cette guerre déclarée à l'Église au nom de la civilisation, et qui tend à nous replonger dans les ténèbres de la barbarie.

Aujourd'hui donc, s'il est encore temps de mettre un terme aux malheurs présents, et de conjurer les périls à venir, le salut

ne peut se trouver que dans votre fidélité au* lois de Dieu et

de l'Église, courageusement observées, et dans les exemples d'une vie chrétienne.

Et quel temps plus opportun que celui où nous allons entrer pour commencer l'œuvre essentiellement réparatrice? Ceux qui prétendent représenter le siècle veulent d'une civilisation en dehors de Dieu et contre lui ; ils ne l'auront point. Pour vous, nos bien-aimés diocésains, vous devez dire et prouver par les faits que le moyen de conserver le bien légué par nos pères et de l'augmenter, c'est de recourir à Dieu et d'écouter sa voix dans son Église. C'est grâce à Dieu et sous la direction de son Église que les peuples deviendront véritablement et glorieusement civilisés. Si parfois vous vous sentez découragés à la vue de cet immense soulèvement d'hommes, de gouvernements et de sciences contre Dieu et son Christ, souvenez-vous que pour vous défendre vous avez une arme invincible et toute-puissante : la prière. Servez-vous de cette arme en public et en particulier. Que vos cris de supplication s'élèvent vers Dieu, appui très-fidèle et bouclier de quiconque met sa confiance en lui. Priez-le pour notre cité, pour vous, pour la famille ; priez-le aussi pour l'Église

En attendant, nous vous donnons notre bénédiction pastorale ; nous souhaitons que la grâce divine descende largement sur vous tous avec toutes sortes de dons et de consolations célestes.

Pérouse, de notre évêché, le 6 février 1877.,

f G., cardinal Pecci, évêqu© de Pérouse.

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