‹ La question Riel [microforme]Chapitre 3 sur 3 · RU D · texte numérisé non relu

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de sang-froid, déchaîne sur ses compatriotes des hordes de sau vages.

Qu'on ne vienne pas le justifier, en disant qu’il avait foi dans sa mission, que sa volonté n’était pas criminelle puisque sa conscience guidée par son esprit, ne lui reprochait pas les actes effroyables qu’il a commis et fait commettre. Mais depuis quand est donc venue cette doctrine étrange qu’on ne doit pas punir les fautes de l'intelligence ? Les fautes de l’intelligence sont plus criminelles encore que celle du cœur. Une passion mauvaise avait vicié l'intelligence de ce grand coupable, Devant Dieu et devant les hommes il était coupable d’avoir faussé, dans son esprit, les éternelles noticns du juste et de l’injuste, du vrai et du faux, de l’obéissance et de l’insubordination ; cette première culpabilité ôte toute excuse à ses actes criminels qui en ont découlé.

Non, il n'y avait qu'une excuse possible en sa faveur, c'était l’excuse de la folie. Il s'est chargé lui-même, dans ses derniers moments, et il s’en est fait gloire, de prouver au monde qu'il était parfaiement libre de sa volonté, conscient de ses actes et responsable de ses fautes.

Pour les hommes qui pensent et qui raisonnent, la conduite de Riel ne mérite aucune sympathie sérieuse. Aussi dit-on de toutes parts : ‘ Ce n’est pas pour lui que nous nous soulevons, nous n’avons pas ‘ de sympathies pour ce qu’il à fait, mais nous voulions que sa ‘ peine fut commuée parce que tous les Canadiens-français deman- ‘ daient qu'il ne subît pas la peine infamante de la mort sur ‘ l’échafaud.”?

J'avoue que j'ai été profondément touché du concert de pitié et de miséricorde qui s’est élevé en faveur de ce grand coupable, et qui est monté jusqu’au pied du trône. Mais dans cet élan de générosité de toute une population, on a perdu de vue le fait important que le crime a été commis, dans une région lointaine, plus exposée que la nôtre aux surprises, aux brigandages, aux soulèvements des Sauvages. On a oublié que l’unique sécurité de la vie des colons et de la propriété dans ces contrées nouvelles, réside dans l'exécution rigoureuse des lois. On a oublié que les sauvages meurtriers du lac à la Grenouille ne pouvaient être graciés, sans mettre toute la population blanche à la merci de ces tribus féroces qui croient encore à

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leur victoire, et d’un autre côté,qu’on ne pouvait les livrer aux mains du bourreau et accorder la vie sauve à celui qui leur a fait déterrer la hache de guerre. On a oublié les angoisses mortelles dans lesquelles toute une population a vécu de longs mois. On a oublié le deuil, la douleur, le désespoir des victimes de cette odieuse révolte. On a oublié que le sang des colons paisibles, des saints missionnaires, des soldats tombés sous les coups des révoltés criait vengeance et que la justice devait faire une réparation éclatante, si l’on ne voulait pas que la clameur déchirante partie des quatre coins de cette immense règion, ne se changeât en un cri de désespoir et de haine. On a oublié de se demander si, dans cette grave question de la rigueur ou de la miséricorde de la loi, ceux qui avaient souffert, ceux dont les pères, les fils, les frères avaient péri par la faute du rebelle et dont l'avenir pouvait encore être menacé, n'avaient pas autant le droit d’être entendus que ceux dont la facile pitié peut s'exercer sans souci d’une réparation pour le passé, sans le sentiment d’un danger pour l'avenir. On a oublié même que nous avons, au Manitoba et dans les Territoires, des compatriotes disseminés, épars au milieu d’une population qui leur est étrangère et que ces braves avant-coureurs de la conquête pacifique que nous rêvons, pourraient bien ressentir fatalement le contre-coup de l'agitation de notre province.

Pour l’ancien Canada, c’est une question de sentiment: pour les habitants du Nord-Ouest, c’est une question de sécurité, une affaire de vie ou de mort.

Ministre de Sa Majesté, j'ai dû penser à toutes ces choses, peser toutes ces raisons, envisager froidement la question sous toutes ses faces, et, ne pas perdre de vue le serment solennel que j'ai prêté de faire mon devoir, de défendre l’autorité, et de protéger nos administrés. Responsable à ma conscience et à Dieu de chacune de mes décisions, je n’ai pu trouver de justification ni d’excuse valable au crime du condamné. Ses avocats eux-mêmes ont déclaré que l'instruction de son procès s'était faite d’une manière imnrtiale, et, la question de la folie étant écartée, le gouvernement n’a pas cru, malgré la demande de grâce, devoir con-

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seiller à Sa Majesté, dans la personne de son représentant, d’empêcher que la loi n’eût son cours.

Nous n’avons cédé, en prenant cette décision, ni aux appels, ni à l’intimidation d’aucune secte ou faction, comme les ennemis du gouvernement se sont plu à le répéter. Nous n'avons consulté que l'intérêt suprême de la société, le plus grand bien du pays, la tranquillité nécessaire au développement si désirable des immenses régions de l'Ouest et, de plus, pour ma part, je puis le dire en toute sincérité, le plus grand bien d’une province et de compatriotes qui me sont chers.

L’'estime, l'affection, l’appui de nos concitoyens nous sont précieux, dans l'exécution des devoirs publics qui nous sont imposés, C'est notre désir, autant que notre intérêt, de les préserver intacts, et si, du poste élevé que nous occupons, avec la connaissance la plus étendue des besoins de la société, des écueils à éviter, des dangers à prévoir, nous avons cru devoir prendre une décision qui nous était aussi pénible qu’à vous, au point de vue de l’humanité, nous avions le droit de vous demander de nous continuer la confiance que vous avez, jusqu'ici, reposée en nous, et que nous ont méritée notre dévouement et notre conduite passée.

En nous exposant à encourir votre disgrâce, nous risquions notre avenir. On nous menaçait d’une chute certaine si nous consentions à l'exécution de la sentence du tribunal. Nous avons mis de côté l’attrait de la popularité et la crainte de votre ressentiment pour rester fidèles à notre devoir. N'est-ce pas là une présomption de notre droiture, de notre bonne foi?

On invoque l’affinité de race, le sentiment national pour nous taxer de faiblesse et de trahison. Faire autrement que nous avons fait eut été violer notre serment, sans profit pour le condamné, qui aurait été exécuté quand même tous les ministres français auraient donné leur démission, sans profit pour le pays, sans profit pour notre province, avec le risque effrayant de compromettre pour toujours nos intérêts les plus chers.

Ma conscience me dit que je n’ai failli, dans cette circons tance, ni à Dieu, ni au Souverain, ni à mes compatriotes. Le cou-

rage qui m'a porté à faire mon devoir, sans faiblesse, ne me fera pas défaut dans les tribulations dont on me menace. J'ai servi mon pays, comme député, depuis dix-huit ans, avec joie, avec orgueil. Je ne continuerai à le faire qu'à une condition : celle de garder ma liberté, et d'avoir seul le souci de mon honneur et de ma dignité.

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