ANTONELLI
Il est né dans un repaire. Sonnino, son village, était plus célèbre dans l’histoire du crime que toute l’Arcadie dans les annales de la vertu. Ce nid de vautours se cachait dans les montagnes du Midi, vers la frontière du royaume de Naples. Des chemins impraticables à la gendarmerie serpentaient à travers les mâquis et les halliers. Quelques forêts entrelacées de lianes , quelques ravins profonds , quelques grottes ténébreuses, formaient un paysage à souhait pour la commodité du crime. Les maisons de Sonnino , vieilles , mal bâties , jetées les unes sur les autres et presque inhabitables à l’homme , n’étaient que les dépôts du pillage et les magasins de la rapine. La population , alerte et vigoureuse, cultivait,
depuis plusieurs siècles , le vol à main armée et gagnait sa vie à coups de fusil. Les enfants nouveau nés respiraient le mépris des lois avec l’air de la montagne , et suçaient , avec le lait de leurs mères , la convoitise du bien d’autrui. Ils chaussaient de bonne heure les mocassins de cuir brut , ces cbôches {cioccie) avec lesquelles on court légèrement sur les roches les plus escarpées. Lorsqu’on leur avait enseigné l’art de poursuivre et d’échapper, de prendre et de n’être point pris, la valeur des monnaies, l’arithmétique des partages et les principes du droit des gens tel qu’il se pratique chez les Apaches ou les Comanches , leur éducation était faite. Ils apprenaient tout seuls à jouir du bien conquis et à satisfaire leurs passions dans la victoire. En l’an de grâce 1 806 , cette race appétente et brutale , impie et superstitieuse, ignorante et rusée , gratifia l’Italie d’un petit montagnard appelé Jacques Antonelli.
Les éperviers ne couvent pas de colombes ; c’est un axiome d’histoire naturelle qui n’a plus besoin de démonstration. Si le jeune Antonelli avait apporté en naissant les vertus naïves d’un berger d’Arcadie, son village l'eût renié. Mais l’influence de certains événements modifia sinon sa nature , au moins sa conduite. Son enfance et sa jeunesse furent soumises à deux influences contradictoires. Si le brigandage lui avait donné ses premières leçons, la gendarmerie loi en donna d’autres. Il n’avait pas plus de quatre ans lorsque certains bruits d’une haute moralité ébran-
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lèrent violemment ses oreilles : c'était l’armée française qui fusillait les brigands dans la banlieue de Sonnino. Après le retour de Pie VII , il vit couper la tète à plusieurs voisins de sa famille, qui l'avaieni fait sauter sur leurs genoux. Ce fut bien pis sous Léon XII. Le chevalet et le nerf de bœuf étaient en permanence sur la place du village. L’autorité rasait tous les quinze jours la maisou d’un bandit, après avoir emmené sa famille aux galères et payé une prime à son dénonciateur. La porte Saint-Pierre , qui touche à la maison Antonelli , s’embellissait d’une guirlande de têtes coupées, et ces reliques éloquentes grimaçaient assez dogmatiquement dans leurs cages de fer. Avouez que si le spectacle est l’école de la vie, c’est surtout un spectacle comme celui-là. Le jeune Giacomo put réfléchir sur les inconvénients du brigandage avant même d’en avoir goûté les plaisirs. Autour de lui , quelques hommes de progrès cherchaient déjà des industries moins périlleuses que le vol. Son père, qui avait, dit-on, l’étoffe d’un Gasperone ou d’un Passalore, ne s’exposait pas sur les grands chemins. Après avoir gardé les bœufs , il se faisait intendant, puis receveur municipal, et gagnait plus d’argent avec moins de danger.
Lejeune homme hésita quelque temps sur le choix d’un état. Sa vocation était celle de tous les habitants de Sonnino : vivre dans l’abondance, ne manquer d’aucune sorte de plaisirs, être chez soi partout, ne dépendre de personne, dominer les gens, leur faire
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leçon pour ces montagnards ! Un des leurs se pro menait en carrosse jusque devant les casernes, et les soldats lui présentaient les armes au lieu de lui tirer des coups de fusil !
Il s’empara du nouveau pape comme de l’ancien, et l’on vit que la meilleure manière de prendre les gens n’était pas de les arrêter sur les grandes routes. Pie IX, qui n’avait point de secrets pour lui, lui confia son désir de corriger les abus, sans dissimuler sa crainte de trop réussir. Il servit le saint-père jusque dans ses irrésolutions. Comme président de la consulte d’État, il proposait les réformes, et comme ministre il les ajournait. Personne ne fut plus actif à préparer la Constitution de 1 848 ni même à la violer. Il envoya Durando combattre les Autrichiens, et le désavoua dès qu’il se fut battu.
Il se retira du ministère lorsqu’il y vit quelques dangers à courir, mais il aida le pape dans la secrète opposition qu’il faisait à ses ministres. Le meurtre de Rossi lui inspira des réflexions sérieuses. Lorsqu’on a pris la peine de naître à Sonnino, ce n’est pas pour se laisser assassiner; au contraire. Il mit en sûreté le pape et lui-même, et vint jouer à Gaëte le rôle de secrétaire d’État in parlibus.
De cet exil date sa toute-puissance sur l’esprit du saint-père, sa réhabilitation dans l’estime des Autrichiens et toute l’unité de sa conduite. Plus de contradictions dans sa vie politique. Ceux qui l’accusaient d’hésiter entre le bien de la nation et son intérêt per-
sonnel sont réduits au silence. Il veut restaurer le pouvoir absolu des papes pour en disposer à son aise. Il empêche tout rapprochement entre Pie IX et ses sujets; il appelle les canons de la catholicité à la conquête de Rome. Il malmène les Français qui se font tuer pour lui ; il ferme l’oreille aux avis libéraux de Napoléon III ; il prolonge à dessein l’exil de son maître ; il rédige les promesses du motu proprio en songeant au moyen de les éluder. Il rentre enfin, et, pendant dix ans, il règne sur un vieillard timide et sur un peuple enchaîné, opposant une résistance passive à tous les conseils de la diplomatie et à toutes les volontés de l’Europe; cramponné au pouvoir, insouciant de l’avenir, abusant de l’heure présente et augmentant tous les jours sa fortune à la mode de Sonnino.
En 1859, il a cinquante-trois ans. Il s’est conservé jeune. Son corps est svelte et robuste et sa santé montagnarde. La largeur de son front, l’éclat de ses yeux, son nez en bec d’aigle et tout le haut de sa figure inspire un certain étonnement. Il y a comme un éclair d’intelligence sur cette face brune et tant soit peu moresque. Mais sa mâchoire lourde, ses dents longues, ses lèvres épaisses expriment les appétits les plus grossiers. On devine un ministre greffé sur un sauvage. Lorsqu’il assiste le pape dans les cérémonies de la semaine sainte, il est magnifique de dédain et d’impertinence. Il se retourne de temps en temps vers la tribune diplomatique, et il regarde sans rire ces pauvres ambassadeurs qu’il berne du matin