ANTONELLI. U
étrangère retombent sur sa tète, puisqu’il est seul responsable de tout.
‘ A‘t-il au moins servi utilement le parti de la réaction ? J’en doute. Quelles factions a-t-il supprimées à l’intérieur? C’est sous son règne que les sociétés secrètes ont pullulé dans Rome. Quelles réclamations a-t-il fait taire au dehors? L’Europe se plaint unanimement, et tous les jours elle élève la voix un ton plus haut. Il n’a réconcilié au saint-père ni un parti, ni une puissance. En dix ans de dictature, il n’a gagné ni l’estime d’un étranger, ni la confiance d’un Romain ; il a gagné du temps et rien de plus. Sa prétendue capacité n’est que malice. Il a la finesse du paysan, la ruse du peau-rouge; il n’a pas cette hauteur de vues qui fonde solidement l’oppression des peuples. Personne mieux que lui ne sait traîner une affaire en longueur, amuser le tapis, fatiguer les diplomates ; mais ce n’est point par des jeux de cette sorte qu’on affermit une tyrannie branlante. Il a toutes les roueries de la mauvaise politique, je ne sais pas s’il en a le talent.
Il n’en a pas besoin pour arriver à son but. Car enfin que veut-il ? Dans quel espoir est-il descendu des montagnes de Sonnino? Croyez-vous en bonne foi qu’il songeât à devenir le bienfaiteur de la nation ? ou le sauveur de la papauté? ou le don Quichotte de l’Église ? Pas si sot ! Il s’intéressait premièrement à sa personne, deuxièmement à sa famille.
Sa famille va bien. Ses quatre frères, Philippe,
Louis, Grégoire et Ange (passez-moi le mot) ont porté les chôches lorsqu’ils étaient jeunes ; ils portent aujourd’hui tous ensemble et parallèlement la couronne de comte. L’un est gouverneur de la Banque, excellente affaire. On lui a donné le mont-de-piété, depuis la condamnation du pauvre Campana. Un autre est conservateur de Rome, sous un sénateur choisi pour sa nullité, c’est-à-dire adjoint d’une commune où le maire ne compte pas. Un autre^ exerce publiquement le métier d’accapareur, avec de grandes facilités pour interdire ou autoriser l’exportation, selon que ses magasins sont pleins ou vides. Le plus jeune est le commis-voyageur, le diplomate, le messager de la famille, angelm domini. Le comte Dandini, simple cousin, règne à la police. Ce petit monde manie, déplace, augmente une fortune invisible , insaisissable et incalculable. On ne les plaint pas à Sonnino.
Quant au secrétaire d’État, les hommes et les femmes qui le connaissent dans l’intimité assurent unanimement que sa vie est douce. N’était l’ennui de tenir tête aux diplomates et de donner audience tous les matins, il serait le plus heureux des montagnards. Ses goûts sont simples : une robe de soie rouge, un pouvoir illimité, une fortune énorme, une réputation européenne et tous les plaisirs à l’usage de l’homme ; ce peu lui suffit. Ajoutez une admirable collection de minéraux parfaitement classée, qu’il conserve, entretient et enrichit tous les jours avec la passion d’un amateur et la tendresse d’un père.
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Je vous ai dit qu’il avait toujours échappé au sacrement de l’ordre. Il est cardinal-diacre. Les bonnes âmes qui veulent absolument que tout soit bien à Rome, font sonner bien haut l’avantage qu’il a de n’être pas prêtre. Si on l’accuse d’être trop riche : d’accord, répondent ces chrétiens indulgents , mais souvenezvous qu’il n’est pas prêtre ! Si l’on trouve qu’il a lu Machiavel avec profit, il n’est pas prêtre ! Si le public cite un peu souvent ses bonnes fortunes, il n’est pas prêtre! Je ne savais pas que les diacres eussent le privilège de tout faire impunément. A ce prix, que ne nous permettra- t-on point, à nous qui ne sommes pas même tonsurés ?
Ce mortel heureux a une faiblesse, mais elle est bien naturelle : il craint la mort. Une grande et belle personne qu’il a honorée de ses tendresses éminentissimes m’a dit en termes précis : « Lorsque j’arrivais au rendez-vous, il se jetait sur moi comme un fou et tâtait passionnément mes poches. Lorsqu’il s’était assuré que je ne portais point d’arme cachée, il se souvenait que nous étions amis. »
Un seul homme a osé menacer une vie si précieuse à elle-même ; c’était un misérable idiot. Poussé par les sociétés secrètes, il se posta dans l’escalier du Vatican et attendit le cardinal au passage. Le moment venu, il tira de sa poche, avec de grandes diflicultés, une fourchette. Le cardinal aperçut l’arme et lit un bond en arrière que les chamois des Alpes auraient admiré. Le pauvre assassin était déjà saisi ,
garrotté et livré aux jugea. Les tribunaux romains, qui pardonnent trop souvent aux coupables, furent sans pitié pour cet innocent : on lui coupa la tête. Le cardinal, plein de clémence, s’était jeté officiellement aux pieds du pape, pour implorer une grâce qu’il était sûr de ne point obtenir. Il paye une pension à la veuve : n’est-ce pas le fait d’un homme d’esprit?
Cependant, depuis qu’il s’estvu en présence d’une fourchette, il ne sort jamais sans les plus grandes précautions. Ses chevaux sont dressés à galoper furieusement par les rues : c’est au peuple à se garer.
La peur de la mort, la passion de l’argent, le sentiment de la famille, le mépris des hommes, l’indifférence au bonheur des peuples et divers traits de ressemblance accidentelle ont fait comparer Antonelli àMazarin. Ils sont nés dans les mêmes montagnes, ou peu s’en faut. L’un s’est introduit furtivement dans le cœur d’une femme et l’autre dans l’esprit d’un vieillard. L’un et l’autre ont gouverné sans scrupule et mérité la haine de leurs contemporains. Ils ont parlé le français aussi comiquement l’un que l’autre, mais sans ignorer aucune des finesses de la langue.
Cependant il y aurait de l’injustice à les placer sur la même ligne. L’égoïste Mazarin a dicté à l’Europe les traités de Westphalie et la paix des Pyrénées ; il a fondé par la diplomatie la grandeur de Louis XIV et fait les affaires de la monarchie française, sans toute'
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fois négliger les siennes. Ântonelli a fait fortune au détriment de la nation, du pape et de l’Église. On peut comparer Mazarin à un tailleur excellent, mais fripon, qui habille bien ses pratiques après avoir prélevé quelques aunes de drap pour lui-même. Antonelli ressemble à ces juifs du moyen âge qui démolissaient le Colisée pour prendre le fer des scellements.