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Les victoires de l’Église, par le prêtre Margotti

dans un espace de neuf ans. Mais était-ce bien leur faire grâce que de les rappeler provisoirement, les uns pour un an, les autres pour six mois ? Un homme placé sous la surveillance de la police estil gracié pour tout de bon ? Un malheureux à qui l’on interdit l’exercice de son ancien métier, en lui laissant la liberté de mourir de faim dans sa patrie , ne doit-il pas souvent regretter l’exil ?

On m’a présenté un des 59 privilégiés de la clémence pontificale. C’est un avocat , il l’était du moins jusqu’au jour où il a obtenu sa grâce. Il me conta le rôle assez inoffensif qu’il avait joué en <848, les espérances qu’il avait fondées sur l’amnistie, le désespoir qui l’avait saisi lorsqu’il se vit exclu ; sa vie en exil, les ressources qu’il s’était créées en donnant des leçons d’italien comme l’illustre Manin , et tant d’autres. « J’aurais pu vivre heureux, me dit-il, mais un beau jour le mal du pays m’a serré le cœur, j’ai senti qu’il fallait revoir l’Italie ou mourir. Ma famille a fait des démarches, nous connaissons le protégé d’un cardinal. La police a dicté ses conditions, j’ai tout accepté en fermant les yeux. On m’aurait dit : « Coupez-vous le bras droit et vous « rentrerez; » je me serais coupé le bras droit. Le pape a signé ma grâce et publié mon nom dans les journaux afin que personne ne fût ignorant de ses bontés. Mais le barreau m’est interdit et je ne peux pas gagner ma vie en enseignant l’italien , dans un pays où tout le monde le sait. »

Comme il achevait ces mots , les cloches du voisinage sonnèrent Y Ave Maria. Il pâlit, prit son chapeau et s’échappa de la chambre en disant : « Malheureux ! j’ai oublié l’heure. Si la police arrive avant moi, je suis perdu I »

Ses amis me donnèrent le secret de sa terreur subite. Le pauvre homme est soumis au precetto^ c’est-à-dire à un certain règlement imposé par la police.

Il faut qu’il soit rentré tous les soirs au coucher du soleil, et qu’il reste enfermé jusqu’au jour ; la police peut forcer son domicile à toute heure de la nuit pour constater sa présence. Sous aucun prétexte il ne peut sortir de la ville, même en plein midi ; la moindre infraction au règlement l’expose à la prison ou à un nouvel exil.

L’État pontifical est peuplé de gens soumis au precettOf les uns sont des malfaiteurs qu’on surveille à domicile faute de place dans les prisons ; les autres sont des suspects. Le total de ces malheureux n’est point publié dans les statistiques , mais je sais de source officielle que l’on en compte 200 à Viterbe : c’est une ville de 14000 âmes.

L’insuffisance des prisons explique bien des choses, et notamment la liberté de parole qui règne dans tout le pays. Si le gouvernement se mettait en tête d’arrêter ceux qui le détestent tout haut, il n’aurait ni assez de gendarmes , ni assez de geôliers, ni sur tout un assez grand nombre de ces maisons de paix

RIGUEÜBS POLITIQUES. 171

dont « la protection et la salubrité prolongent la vie de leurs habitants »

On permet donc aux citoyens de parler à leur aise, [pourvu toutefois qu’ils ne gesticulent pas. Mais aucune parole ne se perd, dans un État surveillé par des prêtres. Le gouvernement a la liste exacte de ceux qui lui souhaitent du mal. Il se venge quand il peut, mais il ne court pas après la vengeance. Il guette les occasions ; patient, parce qu’il se croit éternel.

Si le téméraire qui a parlé occupe un modeste emploi, une commission épurative le casse aux gages sans faire de bruit, et le dépose délicatement sur le pavé.

S’il est indépendant par sa fortune, on attend qu’il ait besoin de quelque chose, par exemple d’un passeport. Un de mes bons amis de Rome sollicite depuis neuf ans la permission de voyager. 11 est riche, il est actif; son industrie est une de celles qui profitent le plus à l’État. Un voyage à l’étranger compléterait son instruction et avancerait ses affaires. Depuis neuf ans il demande audience au chef de la section des passeports, et personne ne lui a encore répondu.

On a répondu à plusieurs autres, qui demandaient l’autorisation de voyager en Piémont : « Allez-y, mais ne revenez plus. » On ne les a pas exilés : à quoi bon

1. t Proemio délia statistica pubblicata, nel 1857, dall’Eminentissimo Cardinale Milesi. s

étaler des rigueurs inutiles? mais, en ecliange du passe-port qu’on leur délivrait, ils ont dû signer une déclaration d’exil volontaire. Les Grecs disaient : « Ne va pas à Corinthe qui veut. « Les Romains ont modifié le proverbe : « Ne va pas qui veut à Turin. »

Un autre de mes amis, le comte X..., poursuivait un procès depuis plusieurs années devant l’infaillible tribunal de la Sainte-Rote. Son affaire n’était pas mauvaise, car il l’avait perdue et gagnée alternativement sept ou huit fois devant les mêmes juges. Elle est devenue détestable le jour où le comte est devenu mon ami.

Lorsque les mécontents ne s’en tiennent pas aux paroles, et que leur manière de voir se traduit en actions, plaignez-les.

Un accusé politique, traduit devant la Sacrée- Consulte (car tout est saint et sacré, même la justice et l’injustice), se laisse défendre par un avocat qu’il n’a pas choisi, contre des témoins dont il ne sait pas le nom.

Il est rare que dans la capitale, sous les yeux de l’armée française, la rigueur des condamnations soit poussée à l’extrême. On se contente de supprimer les gens à la douce, en les enfermant pour leur vie dans une forteresse. Les prisons d’État sont de deux qualités : saines ou malsaines. Dans les établissements de la seconde catégorie, la réclusion perpétuelle ne dure pas trop longtemps.

La forteresse de Pagliano est une des plus saines.

Elle renfermait 250 détenus, tous politiques, lorsque j’y suis allé en promeneur. Les gens du pays me contèrent qu’en 1 856, ces malheureux avaient entrepris de s’évader. On en tüa cinq ou six à coups de fusil sur les toits, comme des moineaux. Les autres ne seraient passibles que de huit années de galères pour crime d’évasion, si on les jugeait d’après la loi commune. Mais on a exhumé une vieille ordonnance du cardinal Lante, qui permettra, s’il plaît à Dieu, d’en guillotiner quelques-uns.

Mais c’est surtout au delà des Apennins que la douceur du gouvernement se montre implacable. Les Français n’y sont pas; c’est l’armée autrichienne qui fait la police de la réaction pour le compte du pape. Là, sous le régime de la loi martiale, un accusé sans défense est jugé par les officiers et exécuté par les soldats. La mauvaise humeur de quelques messieurs en uniforme, frappe ou tue. Un jeune homme allume un feu de Bengale : vingt ans de galères. Une femme empêche un fumeur d’allumer son cigare : vingt coups de fouet. En sept ans, Ancône a vu 60 exécutions capitales, et Bologne 180. Le sang coule, et le pape s’en lave les mains : ce n’est pas lui qui a signé la condamnation. Les Autrichiens lui apportent de ^ temps en temps un homme fusillé, comme un gardechasse apporte au propriétaire un renard tué dans ses bois.

Dira-t-on que le gouvernement des prêtres n’est pas responsable des crimes commis pour son service?

Nous avons connu, nous aussi, le fléau de l’occupation étrangère. Des soldats qui ne parlaient pas notre langue ont campé durant plusieurs années dans nos départements. Le roi qu’on nous avait imposé n’étaif ni un grand homme, ni un homme énergique, ni même un excellent homme; et il avait laissé quelque chose de sa dignité dans les fourgons de l’ennemi. Mais il est certain qu’en 1817, Louis XVIII aurait mieux aimé descendre du trône, que de laisser aux Russes et aux Prussiens le droit de fusiller légalement ses sujets.

M. de Rayneval assure que « le saint-père n’a jamais manqué d’adoucir la rigueur des sentences. » Je me demande quel adoucissement il a pu mettre à ces fusillades autrichiennes. A-t-il recommandé que les balles fussent enveloppées de coton?

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