‹ La question Romaine augmentée d'une préface nouvelleChapitre 26 sur 29 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

« Moi, disait un gros Napolitain, je me soucie de la politique comme d’une pelure d’orange. Je veux croire que nous avons un mauvais gouvernement, puisque tout le monde le dit, et surtout parce que le Roi n’ose pas se montrer. Mais mon grand-père a gagné vingt mille ducats dans une fabrique; mon père a doublé son capital dans une boutique; j’ai acheté une terre qui me rapporte six pour cent, entre les mains d’un fermier. Je fais quatre repas tous les jours, je me porte bien, je pèse deux cents livres, et le soir, à souper, quand j’ai bu mon troisième verre de vin de Capri, il faut, bon gré mal gré, que je crie Vive le Roi ! »

Un pourceau qui traversait la rue, inclina la tête en signe d’approbation.

L’école du pourceau n’est pas nombreuse en Italie, quoi que les voyageurs superficiels aient pu vous conter sur ce chapitre. La nation la mieux douée de l’Europe se persuadera difficilement que le but de la vie est de faire quatre repas tous les jours.

Mais je suppose un instant que tous les sujets du pape renoncent volontairement à toutes les libertés religieuses, politiques, municipales et même civiles, pour jouir sans arrière-pensée d’un bonheur épais ; qu’ils se contentent des biens matériels à la portée de la brute, comme la santé et la nourriture : trouvent-ils chez eux de quoi se satisfaire? Ont-ils, en cela du moins, à se louer du gouvernement ? Sont-ils aussi bien traités que des animaux en cage ? Le peuple est-il en bon point? Non.

Dans tous les pays de l’univers , les sources de la richesse publique sont au nombre de trois : l’Agriculture, l’Industrie et le Commerce. Tous les gouvernements qui font leur devoir et qui comprennent leur intérêt, favorisent, à qui mieux mieux, par des mesures générales, la ferme, la boutique et l’atelier. Partout où la nation et ses chefs sont solidaires, on voit le commerce et l’industrie se serrer autour du gouvernement et accroître jusqu’à l’excès la population des capitales; l’agriculture elle-même fait ses plus beaux miracles dans la zone la plus directement soumise à l’influence du pouvoir. Rome est la ville la moins industrielle et la moins commerçante de tout l’État, et sa banlieue ressemble à un désert. Il faut

aller bien loin pour trouver quelque essai d’industrie, quelque tentative de commerce.

A qui la faute? L’industrie a surtout besoin de liberté. Or, toutes les industries un peu importantes constituent des privilèges que le gouvernement romain donne à ses amis. Non-seulement les tabacs et les sels, mais le sucre, le verre, la bougie de stéarine se fabriquent par privilège. Privilège par-ci, privilège par-là. Une compagnie se fonde pour les assurances; elle est privilégiée. Les paniers des marchands de cerises sont fabriqués exclusivement par un vannier privilégié : l’inspecteur de la place Navone saisirait une corbeille réfractaire qui n’aurait pas payé son tribut au privilège. Les épiciers de Tivoli, les bouchers de Frascati, tous les détaillants qui exercent dans la banlieue de Rome, sont des privilégiés ; vous voyez que le privilège luit pour tout le monde et que le commerce en a sa part.

Le commerce ne va pas sans capitaux, sans institutions de crédit, sans communications faciles, et surtout sans sécurité. Je vous ai dit si les routes étaient sûres ; je ne vous ai pas encore montré comme elles sont mauvaises et insuffisantes. Voici des faits. Au mois de juin 1858 j’ai parcouru les provinces de la Méditerranée, prenant des notes à chaque pas. J ai constaté que dans telle commune la livre de pain coûtait2sous et demi, lorsqu’on la donnait à quatre lieues plus loin pour 2 sous. Le transport des marchandises sur une route de quatre lieues valait donc un demi-

SOU par livre. Le mauvais vin se vendait 1 4 sous le litre à Sonnino; à dix lieues de là, dans la commune de Pagliano, le vin passable était à 5 sous. On payait donc 9 sous le transport d’un kilogramme à dix lieues. Partout où les gouvernements tracent des routes, l’équilibre s’établit tout seul dans le prix des denrées.

On objectera que j’ai poussé mes explorations dans des pays perdus. Rapprochons-nous de la capitale ; nous verrons bien pis. Les communes les plus voisines de Rome n’ont pas de chemins carrossables pour communiquer entre elles. Que penserait-on de l’administration française, si nous ne pouvions aller de Versailles à Saint-Germain sans passer par Paris? C’est pourtant ce qu’on voit depuis des siècles autour de la capitale du pape. Voulez-vous un exemple encore plus imposant? La seconde ville de l’État pontifical , Bologne , est en communication fréquente et rapide avec tout l’univers , excepté avec Rome. Elle envoie à l’étranger sept courriers par semaine; elle n’en envoie que cinq à Rome. Les lettres de Paris y arrivent quelques heures avant celles de Rome; les lettres de Vienne ont un jour et une nuit d’avance sur celles de Rome. Le royaume du pape n’est pas bien grand ; mais je trouve qu’il l’est trop, quand je vois les distances triplées par l’incurie du gouvernement et l’insuffisance des travaux publics. Parlerons-nous des chemins de fer? Il y en a 20 kilomètres ouverts à la circulation , sur une ligne de 619 kilomètres. Bientôt peut-être, grâce au talent de

I,ES INTÉRÊTS MATÉRIEI.S.

nos ingénieurs et à l’activité d’un grand financier de Paris les locomotives pourront circuler entre Rome et Civita Vecchia, dans un magnifique désert. Mais les provinces adriatiques, qui sont les mieux peuplées, les plus actives et les plus intéressantes du royaume, n’entendront pas le sifflet des machines avant longtemps. La nation demande des chemins de fer à cor et à cri; les propriétaires laïques, au lieu d’élever fantastiquement le prix de leurs terrains, vont au-devant de l’expropriation; les couvents seuls font des barricades, comme si le diable demandait à passer chez eux. La construction d’une gare dans Rome a soulevé des difficultés comiques. Nos malheureux ingénieurs ne savaient par où conduire leur tracé; partout les moines ! On entamait les lazaristes; le saint-père intervenait en personne : « Monsieur l’ingénieur, grâce pour mes bons lazaristes! Ils sont gens de prière et de méditation , et vos locomotives font tant de bruit! » On retombait sur les voisins; nouvelle affaire. On appuyait à gauche; on rencontrait un petit couvent de femmes fondé par la princesse de Bauffremont. Mais je n’ai pas le loisir de vous conter des épopées. Sachez seulement que les chemins de fer viendront tard, et qu’en attendant le commerce manque déroutés et de chemins vicinaux. Le budget des travaux publics s’emploie à la réparation des églises et à la construction de basiliques. On

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