‹ La question Romaine augmentée d'une préface nouvelleChapitre 27 sur 29 · M. Mirés · texte numérisé non relu

M. Mirés

Digilized by Coogle

a déjà enterré douze millions sur la route d’Ostie pour élever un bâtiment très-gris et très-laid. On en dépensera tout autant pour l'achever, et le commerce national ne s’en portera pas mieux

Douze millions ! La banque romaine n’en a que dix pour tout capital. Et quand les négociants vont présenter leurs billets à l’escompte, on n’a pas d’argent à leur donner. 11 faut qu’ils s’adressent aux hommes de l’usure et du monopole, et le gouverneur de la banque en est un.

La capitale est en possession d’une Bourse ; je l’ai découverte par hasard, en feuilletant l’Almanach romain. Cet établissement public ouvre une fois par semaine : jugez par là de l’activité des transactions!

Si le commerce et l’industrie sont de peu de ressource pour les sujets du pape, ils trouvent des compensations dans l’agriculture, et c’est heureux. La fertilité du sol et le travail obstiné du cultivateur empêcheront toujours que la nation ne meure de faim. Lorsqu’elle paye dans l’année un tribut de 25 millions à l’industrie étrangère, l’excédant de ses récoltes fait rentrer chez elle une vingtaine de millions. Le chanvre et le blé, l’huile et la laine, le vin, la soie et le bétail sont le plus clair de son bien.

Que fait le gouvernement ? Ses devoirs sont bien simples et pourraient se résumer en trois mots : protéger, ménager, encourager.

Le chapitre des encouragements ne grève pas le budget. Quelques propriétaires et fermiers qui ont

leur domicile à Rome, demandent la permission de fonder une société d’agriculture : le pouvoir s’y oppose. Pour arriver à leurs fins, ils se glissent furtivement dans une société d’horticulture qui était autorisée. Ils s’organisent, se cotisent, exposent aux yeux des Romains une belle collection de bestiaux, et distribuent quelques médailles d’or et d’argent, offertes par le prince Cesarini. N’est-il pas curieux qu’une exposition de bétail, pour être tolérée, se dissimule derrière les renoncules et les camélias? Non-seulement les souverains laïques favorisent ouvertement l’agriculture, mais ils l’encouragent à grands frais, et ne croient pas jeter l’argent par la fenêtre. Ils savent que donner 5000 francs à l’inventeur d’une bonne charrue, c’est placer un petit capital à gros intérêt. Leur royaume n’en sera que plus prospère, et leurs enfants plus riches. Mais le pape n’a pas d’enfants. Il aime mieux semer dans les églises, pour récolter en paradis.

Ne pourrait-il au moins ménager ces malheureux paysans qui lui donnent à vivre?

Un statisticien d’un talent et d’une loyauté incontestables ‘ a prouvé que dans la commune de Bologne les propriétés rurales payaient 160 fr. d’impôt par 1 00 fr. de rente imposable. Le fisc ne se contente pas d’absorber tout le revenu; il mord chaque année

■ 1 . La dette publique des États romains, par le marquis J. N. Pepoli. Turin, 1858.

un petit morceau du capital. Que vous semble de cette modération ?

En 1855, la vigne était malade partout. Les gouvernements laïques soulageaient à qui mieux mieux les malheureux propriétaires. Le cardinal Antonelli profita de l’occasion pour frapper la vigne d’un impôt de 1 862 500 fr. Et, comme le raisin n’était pas là pour payer, l’impôt fut réparti sur les communes. Quel était le pire fléau de l’oïdium, ou du cardinal Antonelli ? Ce n’était pas l’oïdium, car il a disparu, et le cardinal est resté.

Tous les blés récoltés dansTa^ro ^omano payent un droit fixe de 2 écus 2 dixièmes par ruhhio. Le rubbio vaut en moyenne 8 ou 10 écus. C’est donc au moins 22 pour 100 que le gouvernement prélève sur la récolte. Est-ce un impôt modéré? C’est plus du double de la dîme ! Voilà comme on ménage les producteurs du blé.

Tous les produits agricoles payent un droit à l’exportation. Je connais des gouvernements qui donnent une prime aux exportateurs : c’est ce qui s’appelle encourager l’activité nationale. J’en connais d’autres, et c’est le plus grand nombre, qui laissent sortir en liberté l’excédant des récoltes. Ce n’est plus encourager; c’est ménager les travailleurs. Le pape prélève en moyenne 22 pour 1000 sur la valeur totale des marchandises exportées, et 160 pour 1000 sur la valeur des importations. Le gouvernement piémontais se contente de 1 3 pour 1 000 à la sortie, et de

LES INTÉKÊTS MATÉRIELS. 269

58 à l’entrée : j’aimerais mieux cultiver la terre du Piémont.

I Le bétail est soumis à des taxes vexatoires qui s’élèvent Jusqu’à 20 et 30 pour 1 00 de sa valeur. Il paye au pâturage , il paye jusqu’à 28 francs par tête en allant au marché ; il paye à l’exportation. Cependant l’élève du bétail est une des ressources les plus précieuses du pays , et de celles qu’il faudrait ménager.

Les chevaux qui grandissent dans la campagne de Rome payent 5 pour 100 de leur valeur, chaque fois qu’ils sont vendus. S’ils changent de maître vingt fois en leur vie , le gouvernement encaisse autant d’argent que l’éleveur. Quand je dis le gouvernement , je me trompe. La taxe des chevaux n’est pas comptée au budget , c’est une prébende ecclésiastique. Le cardinal de la Daterie l’encaisse pêle-mêle avec le revenu des évêchés.

U Le bon pasteur doit tondre ses brebis et non les écorcher. » C’est un empereur romain qui l’a dit ; ce n’est pas un pape.

Maintenant, je n’ose plus demander au saint-père quelques mesures protectrices qui auraient pour effet certain de doubler le revenu de sa couronne et le nombre de ses sujets. >

Je vous ai dit que la statistique de 1857 ne croyait pas exagérer la richesse territoriale des Romains en l’estimant à 2 milliards 610 millions. Le produit brut de ce capital ne s’élève pas à plus de 267 847 086 fr., eu 10 pour 100. C’est peu. Songez qu’en Pologne et

dans quelques autres pays de grande culture , la terre donne jusqu’à 12 pour 100 de revenu net , qui représentent au moins 20 pour 100 de produit brut. La terre romaine produirait autant , si le gouvernement s’y prêtait.

Le pays se divise en terres cultivées et en terres incultes. Les terres cultivées, c’est-à-dire plantées d’arbres utiles, fécondées par l’engrais, soumises régulièrement au travail de l’homme et ensemencées tous les ans , sont situées pour la plupart dans les provinces Je l'Adriatique , loin des yeux du pape. Dans celte moitié de l’État romain, la plus digne d’intérêt et la moins connue , vingt ans d’occupation française ont laissé des traditions excellentes. L’horrible droit d’aînesse y est aboli , sinon dans la loi , du moins dans les mœurs ; l’égalité des enfants d’un même père entraîne la division de la propriété , si favorable aux progrès de la culture. On y trouve quelques grands propriétaires, comme partout ; mais, au lieu d’abandonner leurs biens à la rapacité d’un intendant, ils les divisent eux-mêmes et les confient par menues portions au travail de métayers choisis. Ils fournissent la terre , les bâtiments , le bétail , et l’impôt foncier. Le métayer ou colon fournit les bras de sa famille , paye les contributions accessoires , et partage la récolte avec le maître du sol. Ce système est excellent, et les provinces adriatiques ne sembleraient pas à plaindre si elles étaient débarrassées des brigands , protégées contre les inondations du Pô et du

Reno, et soulagées des taxes monstrueuses qui les écrasent.

Les impôts sont moins lourds de l’autre côté des Apennins. Il y a même autour de Rome des propriétés qui n’en payent guère. La consulte d’État, en 1 854, évaluait les terres privilégiées à la somme de 90 millions. Mais c’est d’autre chose qu’il s’agit : nous abordons les terrains incultes.

Sur le versant de la Méditerranée , au nord , au sud , à l’est et à l’ouest de Rome , et dans tous les sens où peut s’étendre la bénédiction du pape, le pays plat, qui forme une étendue immense , est à la fois désert, inculte et malsain.

Les experts ont fait de beaux raisonnements sur l’état misérable de ce beau pays.

L’un dit : « Il est inculte parce qu’il est désert : comment le cultiver sans hommes? Il est désert parce qu’il est malsain : comment les hommes viendraientils l’habiter, quand il y va de leur vie? Âssainissez-le d’abord, il se peuplera de lui-même, et les habitants se hâteront de le cultiver ; car il n’y a pas de sol plus fertile au monde. »

Un autre répond : « Vous n’y êtes pas. Vous prenez l’effet pour la cause et la cause pour l’effet. Le paya est malsain parce qu’il est inculte. Les détritus végétaux, accumulés les uns sur les autres durant des siècles, fermentent en été sous les rayons du soleil. Le vent passe, enlève une provision de miasmes subtils, insaisissables à l’odorat et pourtant meurtriers. Si

toutes ces plaines étaient labourées deux ou trois fois, si l’on faisait pénétrer l’air et la lumière jusque dans les profondeurs du sol, la fièvre qui couve sous les grandes herbes s’évaporerait bientôt et ne reviendrait plus. Amenez les charrues, et le premier fruit que vous récolterez sera la santé. »

Un troisième répond aux deux premiers : « Vous avez raison l’un et l’autre. Le pays est malsain parce qu’il est inculte, et inculte parce qu’il est malsain. C’est un cercle vicieux dont nous ne sortirons jamais. C’est pourquoi laissons aller les choses, et quand la saison des fièvres sera venue, allons prendre le frais dans la montagne, sous les beaux arbres de Frascati. » Si le dernier orateur n’était pas un prélat, j’en serais bien étonné. Mais prenez garde, monseigneur! Frascati, qui était renommé autrefois pour son air pur, ne mérite plus sa réputation ; j’en pourrais dire autant de Tivoli. Les quartiers les plus sains de Rome, tels que le Pincio par exemple, sont devenus malsains depuis quelques années. La fièvre gagne. On remarque en même temps que la culture diminue ; on remarque aussi que les propriétés de mainmorte, c’està-dire placées dans la main des prêtres, s’enrichissent de 1 500000 fr. à 2000 000 par an. Est-ce que la mainmorte serait la main qui fait mourir?

J’ai soumis cette question délicate à un homme très-intelligent, très -honorable et très-riche qui exploite quelques milliers d’hectares dans une propriété de l’Église. Il est marchand de campagne^

LES INTÉUÉTS MATÉRIELS.

comme on dit à Rome. Voici à peu près ce qu’il m’a répondu :

« Les six dixièmes de l’Agro Romano sont propriétés de mainmorte; trois dixièmes appartiennent aux princes, et le reste à divers particuliers.

« Mon propriétaire est une communauté religieuse qui me loue son terrain tout nu par uu bail de trois ans. Le bétail et tout le matériel agricole m’appartiennent ; c’est un capital énorme et sujet à toutes sortes d’accidents; mais pour gagner peu dans notre cher pays il faut risquer beaucoup.

« Si le sol était à moi, Je sèmerais du grain à peu près partout, car ma ferme est presque toute en bonnes terres; mais une clause du bail m’interdit expressément de labourer les terrains fertiles, de peur qu’ilsne s’épuisent enproduisant du blé. 11 est certain qu’ils se fatigueraient à la longue, puisque nous ne faisons point usage de l’engrais ; mais les terres médiocres que le propriétaire sacrifie à la charrue se fatigueront bien plus vite et deviendront détestables. Les moines en ont pris leur parti d’avance ; ce qui leur importe surtout, c’est que les bonnes terres, destinées à produire de l’herbe et à noubrir le bétail, ne perdent rien de leur vertu.

« Donc je fais peu de blé, puisque les bons religieux me défendent d’en faire beaucoup. Je laboure tantôt une pièce, tantôt une autre. Sur ma ferme, comme dans toute l’étendue de l’Agro Romano , la culture n’est qu’un accident passager , et tant

qu’il en sera de même , le pays ne deviendra pas sain.

« J’élève du bétail; c’est une spéculation souvent excellente, souvent désastreuse, et vous allez voir comment. Sur toute l’étendue de ma ferme, il n’y a pas un abri pour les animaux. J’ai demandé aux moines s’ils ne consentiraient pas à construire des étables, moyennant une augmentation proportionnelle de mon fermage. L’homme d’affaires du couvent m’a répondu en haussant les épaules : « A quoi pensez-vous? nous ne sommes qu’usufruitiers. Pour faire les améliorations que vous demandez, nous prendrions sur nos revenus , et au profit de qui? de ceux qui viendront après nous. Pas si bêles ! Nous jouissons du présent; l’avenir nous importe peu, puisque nous n’avons pas d’enfants. » Rien de plus juste. Le bonhomme ajouta qu’il me permettait de bâtir à mes frais tout ce qui pourrait m’être agréable, pourvu qu’à l’expiration du bail les constructions demeurassent au couvent. Je répondis que j’étais homme à construire, si l’on voulait signer un bail de longueur raisonnable. Mais je me souvins fort à propos que la loi canonique ne reconnaissait pas les baux de plus de trois ans , et qu’on pourrait me chercher noise le jour où mes bâtiments seraient terminés. L’affaire en resta donc là. Or, le bétail a beau être sain et vigoureux, comme il l’est dans notre pays, l’intempérie des saisons ne laisse pas de lui faire du mal. Cent vaches à l’abri donneraient autant

LES INTÉRÊTS MATÉRIEIÆ. 275

de lait pendant l’hiver que cinq cents vaches en plein champ, et elles coûteraient moitié moins à nourrir. Figurez-vous que pour donner à manger à nos troupeaux, nous leur portons chaque jour une demi-meule de foin qu’on répand sur le sol. Les bêtes en gaspillent beaucoup ; s’il pleut, tout est gâté. Calculez la diminution du laitage, les frais du transport, la matière perdue ; ajoutez le dégât que les animaux produisent tous les jours en piétinant une terre détrempée, vous comprendrez combien un fermier est à plaindre, lorsqu’il a des propriétaires indifférents à l’avenir et vivant au jour le jour.

a II est une autre amélioration que je voulais entreprendre à mes frais, mais le couvent n’y a pas consenti. Je demandais la permission de barrer un petit cours d’eau, d’ouvrir quelques rigoles et de doubler la quantité et la qualité des fourrages en les arrosant. Vous ne devineriez jamais ce que les moines m’ont répondu. Ils ont dit que la fertilité causée par l’irrigation serait une sorte de violence faite à la nature, et que, dans un délai plus ou moins long, le sol pourrait s’en trouver appauvri. Que pouvais-je répondre à des raisons pareilles? Ces bonnes gens ne savent rien, que défendre leur revenu. Je ne leur reproche ni leur ignorance ni leur mauvais vouloir ; je regrette seulement que la terre soit en leurs mains. L’industrie du pâturage, dans les conditions où l’on nous force de l’exercer, est sujette à de terribles mécomptes. 11 suffit d'une année de sécheresse pour rui-

LA QUKSTIOX ROMAINE.

nerles éleveurs. Dans la campagne de 1854 à 1855, nous avons perdu de 20 à 40 pour 100 sur la totalité du bétail ; en 1856 57, la perte a été de 17 à 25 pour 100; et n’oubliez pas qu’avant de mourir au pâturage, chaque bête a commencé par payer l’impôt. » Un défenseur du système pontifical offrit de me prouver, chiffres en main, que tout était pour le mieux , même dans les propriétés ecclésiastiques. (( Nous avons nos raisons, me dit-il, pour préférer Je pâturage au labourage. Voici une terre de 100 rubbia*. Si le propriétaire se mettait en tête de la cultiver lui-même et d'y semer du blé, le labour, les travaux à la pioche, la récolte, le battage et l’emmagasinage réclameraient l’emploi de 13550 journées d’ouvrier. Le prix des salaires et des semences, la nourriture des chevaux et des bœufs, l’intérêt du capital représenté par les bestiaux, les frais de surveillance, l’entretien des outils, etc., etc., forment un total de 8000 écus; 80 écus par rubbio. La terre rend sept grains pour un. On lui a confié 1 00 mesures* de semence, elle en donnera 700. Le prix moyen de la mesure de blé est de 10 écus. Donc la récolte en magasin vaut 7000 écus après en avoir coûté 8000. Donc c’est jeter 1000 écus ou 5350 francs par la fenêtre, que de vouloir cultiver

1. Le rubbio, mesure de terrain =1 hectare 84 ares. 100 rubbia= 184 hectares.

2. (.0 rubbio, mesure de capacité, est la quantité de grains nécessaire [mur ensemencer un rubbio de terrain. Il équivaut à 217 kilo- ^raniuu'b tlu bié.

100 rubbia de terrain. Ne vaut-il pas mieux les louer à un éleveur, qui payera de 40 à 46 fr. de fermage par rubbio? IVun côté, 5350 fr. de perte nette! De l’autre, 4000 ou 4600 fr. de revenu net! »

Ce raisonnement, fondé sur les calculs d’un prélat fort habile ne prouve rien parce qu’il prouve trop. Si la culture du blé était si ruineuse, on ne s’expliquerait pas l’entêtement des fermiers. Je ne crois pas qu’ils s’obstinent à vouloir cultiver la terre pour le plaisir de faire pièce au gouvernement.

Il est très-vrai que la culture d’un rubbio revient à 80 écus; mais il est faux que la terre ne donne que sept grains pour un. Elle en rend treize, au dire des fermiers, qui n’ont pas l’habitude d’exagérer leurs bénéfices. Treize mesures de blé valent treize fois 1 0 écus, ou 1 30 écus. Retranchez-en 80, il en reste 50. Multipliez par 1 00, vous aurez 5000 écus ou 26750 fr. qui sont le revenu net de 100 rubbia cultivés en blé. La même étendue de terrain livrée au pâturage donnait 4000 ou 4600 fr. de revenu net !

Considérez, en outre, que ce n’est pas le revenu net, mais le revenu brut qui fait la richesse d’un pays. La culture de 100 rubbia, avant de mettre 5000 écus dans la poche du fermier, en a jeté 8000 dans la circulation. Huit mille écus, ou 42 800 fr. se sont dispersés dans les poches de 1 000 ou 1 500 pauvres diables qui en avaient bon besoin. Le pâturage,

Page 1