Monsignor Nicoîaï
278 LA QUESTION ROSIAINE.
au contraire, ne profite qu’à trois personnes : le propriétaire, l’éleveur et le berger.
Songez enfin qu’en remplaçant la pâture par la culture, on remplacerait la fièvre par la santé ; et c’est un profit qui vaut tous les autres.
Mais les gens d'église, qui possèdent ou administrent les biens de mainmorte, ne souscriront jamais à une révolution si salutaire : elle ne leur profite pas assez directement. Tant qu’ils seront les maîtres, ils préféreront à l’avenir du peuple la douceur de leurs habitudes et la fixité de leurs revenus.
Un pape qui mériterait des statues, Pie VI, conçut le projet héroïque de leur forcer la main. Il décida que 23000 rubbia seraient cultivés tous les ans dans fiomano, et que toutes les terres subiraient tour à tour le travail de l’homme. Pie VII fit mieux encore : il voulut que Rome, cause de tout le mal, fût la première à fournir le remède. Il traça autour de la capitale une zone d’un mille, et enjoignit aux propriétaires de la cultiver sans réplique. Une deuxième zone, puis une troisième, devaient succéder à la première, et la culture, gagnant de proche en proche, aurait en quelques années chassé la mal’qria et peuplé la solitude. La lisière des champs devait être plantée, pour que la respiration des arbres contribuât avec la culture à l’assainissement de l’air. Excellentes mesures, quoique légèrement empreintes de violence : le despotisme intelligent réparait les fautes du despotisme maladroit. Mais que peut la volonté de deux hommes
contre la résistance passive d’une caste? Les lois de Pie VI et de Pie VII ne furent jamais en vigueur. La culture qui s’était étendue à plus de 16 000 rubbia sous le règne de Pie VI, se réduit à 5000 ou 6000, année moyenne, sous l’inspection paternelle de Pie IX. Non-seulement on oublie de planter des arbres, mais on permet aux troupeaux de brouter les jeunes pousses; on tolère les spéculateurs qui vont incendier une forêt pour faire de la potasse !
Les propriétés des princes semblent un peu plus cultivées que celles de l’Église, mais elles sont entraînées dans le même mouvement ou plutôt enchaînées dans la même stagnation. La loi qui conserve éternellement un domaine immense aux mains de la même famille, l’usage qui condamne les nobles romains à dévorer leurs revenus pour la montre, tout s’oppose à la division et à l’amélioration des terres.
Et tandis que les plus belles plaines de l’Italie croupissent, une population forte, infatigable, héroïque, cultive à coups de pioche le flanc aride des montagnes et s’exténue à féconder les cailloux.
Je vous ai montré ces petits propriétaires montagnards qui remplissent des villes de 1 0 000 âmes sur le versant de la Méditerranée. Vous savez avec quel acharnement ils combattent la stérilité de leur modeste domaine, sans aucun espoir d’être jamais riches. Ces pauvres gens, qui passent leur vie à gagner leur vie, se croiraient transportés en paradis si quelqu’un leur donnait par bail emphytéotique un hectare ou deux
dans la campagne de Rome. Leur travail aurait une
raison, leur existence un but, leur famille un avenir.
Craint-on qu’ils ne refusent de cultiver un pays malsain ? Mais c’est eux qui le cultivent, toutes les fois qu’un propriétaire le permet. C’est eux qui , chaque printemps, descendent de leurs montagnes pour briser les mottes à coups de pioche et terminer le travail de la charrue. C’est encore eux qui viennent moissonner sous les ardeurs funestes de juin. Ils s’abattent sur un champ d’épis; ils fauchent depuis le lever du soleil jusqu’à la chute du jour, sans autre aliment que du pain et du fromage. Ils dorment en plein champ, couchés dans les exhalaisons flottantes de la nuit, et plus d’un ne se relève pas. Les survivants, aprèsonze jours d’une moisson plus dangereuse qu’une bataille, remportent au village la somme de 20 francs.
S’ils pouvaient contracter un bail emphytéotique, ou simplement prendre la terre à l’année, comme les colons de Bologne et les métayers de nos pays, ils gagneraient bien davantage , et leurs dangers ne seraient pas plus grands. On les établirait, pour commencer, entre Rome et Montepoli, entre Rome et Civita Castellana, dans la vallée de Ceprano, sur les collines qui s’étendent autour des Castelli de Rome. Ils y respireraient un air aussi inoffensif que dans leurs montagnes, où la fièvre ne les épargne pas toujours. Bientôt le système colonial, marchant à petits pas et gagnant de proche en proche, réaliserait 1e rêve de Pie Vil et chasserait devant lui la misère et l’épidémie.
Je n’ose pas espérer qu’un tel miracle soit jamais l’œuvre d’un pape. La résistance est trop forte et le pouvoir trop mou. Mais si le ciel, qui a donné aux Romains dix siècles de gouvernement clérical, leur ac- ' cordait par compensation dix bonnes années d’administration laïque, on verrait peut-être les biens de l'Église distribués en des mains plus actives et plus habiles. On verrait le droit d’aînesse supprimé, les substitutions abolies, les grandes propriétés divisées, les possesseurs réduits par la force des choses à cultiver leur bien. Une bonne loi sur les exportations, fidèlement observée , permettrait aux spéculateurs de cultiver hardiment le blé. Un réseau de bonnes roules, et une grande ligne de chemins de fer transporteraient les produits de l’agriculture d’un bout à l’autre du pays. Une marine nationale les ferait circuler jusqu’au bout du monde. Les travaux publics, les institutions de crédit, la gendarmerie.... Mais à quoi bon m’egarer dans ces détails? 11 suffit de dire que les sujets du pape seront aussi riches et aussi heureux que pas un peuple de l’Europe dès qu’ils ne seront plüs gouvernés par un pape.