‹ La question romaine devant l'histoire 1848 a 1867Chapitre 10 sur 10 · DE L'ENTREE DES TROUPES FRANÇAISES A ROME A LA FIN DE L'OCCUPATION · texte numérisé non relu

DE L'ENTREE DES TROUPES FRANÇAISES A ROME A LA FIN DE L'OCCUPATION

2 JUILLET 18/i9 — 10 DÉCEMBRE 1866

Promulgation au Capitole de la constitution de la Repu- i8i9.

^ ' Promulgation

Principes fondamentaux : de u constiiuiion

L La souveraineté existe de droit éternel dans le peuple. Le peuple de l'État romain est constitué en République démocratique.

IL Le Gouvernement démocratique a pour règle l'égalité, la liberté, la fraternité. Il ne reconnaît pas les titres de noblesse, ni les privilèges de naissance ou de caste.

m. La République, par ses lois et par ses institutions, améliore les conditions morales et matérielles de tous les citoyens.

IV. La République regarde tous les peuples comme des frères, respecte chaque nationalité et défend celle de l'Italie.

V. Les municipalités ont toutes des droits égaux : leur indépendance n'est limitée que par les lois d'utilité générale de l'État.

VI. La distribution la plus équitable possible des intérêts locaux en harmonie avec l'intérêt politique de l'État est la règle de la division territoriale de la République.

VIL L'exercice des droits civils et politiques ne dépend pas de la croyance religieuse.

VIII. Le chef de l'Église catholique recevra de la République toutes les garanties nécessaires à l'exercice indépendant du pouvoir spirituel. —

« La confiscation et la peine de mort sont abolies ; la presse est libre, ainsi que le droit d'association ; la dette publique est garantie ; le peuple fait des lois par l'intermédiaire de ses représentants, élus directement par le suffrage universel; l'autorilé executive est confiée à une magistrature consulaire ; un tribunal est chargé de veiller à l'observation des lois fondamentales de la république ; la religion catholique est déclarée religion de l'État. — Jules Amigues, VÉtat Romain. »

3*-^uét ^'^ L'armée envoyée par la République française sur

prociam«i*on votrc territoire, a pour mission de rétablir l'ordre réclamé

d'Oudinot. par le vœu des populations. Une minorité factieuse ou égarée nous a contraints de donner l'assaut à vos remparts. Nous sommes maîtres de la place; nous accomplirons notre mission. Au milieu des témoignages de sympathie qui nous ont accueillis là surtout oh les sentiments du vrai peuple romain n'étaient pas contestables, quelques clameurs hostiles se sont fait entendre et nous ont forcés à une répression immédiate.

« Que les gens de bien et les vrais amis de la liberté reprennent confiance; que les ennemis de l'ordre et de la société sachent que, si des manifestations oppressives provoquées par une faction étrangère se renouvelaient, elles seraient rigoureusement punies. Pour donner à la

sécurité publique des garanties positives, j'arrête les dispositions suivantes : — Provisoirement, tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains de l'autorité militaire; elle fera immédiatement appel au concours de l'autorité municipale. — L'Assemblée, le gouvernement, dont le règne violent et oppressif a commencé par l'ingratitude et a fini par un appel impie à la guerre contre une nation amie des populations romaines, cessent d'exister. — Les clubs et les associations politiques sont fermés. — Toute publication par la voie de la presse, toute affiche non autorisée par l'autorité militaire, sont interdites .

« Le commandant en chef, Oudinot de Reggio. »

« Habitants de Rome , le général commandant en chef *8*^. de l'armée française m'a nommé gouverneur de votre Proebmliion ville. J'adopte, à partir d'aujourd'hui, les dispositions de nosioia». ci-après : 1° Tout rassemblement sur la voie publique est interdit; il sera dispersé par la force; 2" la retraite sera sonnée à neuf heures du soir ; la circulation de la ville cessera à neuf heures et demie; à cette heure, les lieux de réunion seront fermés; 3" les cercles politiques qui, nonobstant la proclamation du général en chef, ne seraient pas encore fermés, le seront par la force, et les plus rigoureuses procédures seront intentées contre les propriétaires des localités; 4° toute violence, toute insulte à nos soldats ou aux personnes conversant amicalement avec eux, tout obstacle apporté à l'approvisionnement de nos troupes, seront immédiatement punis d'une manière exemplaire; 5" pourront seuls circuler librement pendant la nuit les médecins et les fonctionnaires pubhcs; toutefois, ils devront être porteurs d'un laissez-passer délivré par les autorités militaires, et ils se feront accompagner, de poste en poste, jusqu'au lieu de leur destination.

« Habitants de Rome, vous voulez l'ordre, je saurai

4 juillet.

Expulsion

de l'Assemblée.

6 juillet.

VOUS le garantir. Ceux qui persisteraient encore à vous opprimer trouveraient en moi une sévérité inflexible. — Le général gouverneur de Rome -• Rostolan. »

Deux bataillons d'infanterie expulsent les membres de l'Assemblée du Gapitole.

« A dater du 10 courant à six heures du matin, tout

individu qui sera trouvé porteur ou détenteur d'armes

quelconques à feu, d'armes blanches, s'il a un poignard

. ou une canne à épée, sera sur-le-champ traduit devant les

tribunaux militaires...

« Le gouverneur de Rome, Rostolan. »

Édit du général Oudinot rétablissant le pouvoir temporel.

Destitution de tous les fonctionnaires. Les commissaires des finances, invités à rester en fonctions, refusent et rendent leurs comptes à des officiers qui certifient par écrit « que non -seulement caisses et comptes sont en bon état, mais que les finances ont été dirigées avec une probité et une habileté merveilleuses, eu égard aux temps et en comparaison des habitudes de l'administration ecclésiastique. »

séri» de mesures Dissoluiion dc la garde nationale et désarmement gé-

réactionnaires. ^^^^^^ dO ROmC.

Le général Oudinot veut faire homologuer par le conseil municipal le rétablissement des armes du Pape, il donne en masse sa démission. U est remplacé par une commission municipale composée exclusivement de cléricaux. — Rétablissement, en dehors de la police française, de l'ancienne police pontificale. — Expulsion de tous les étrangers, y compris les Italiens, de tous ceux qui ont servi la république, de tous ceux qui sont suspects d'en garder le

14 juillet.

Les commissaires

des Goances

rendent

liurs comptes.

souvenir, des mamianistes eux-mêmes. — Rétablissement de tous les anciens tribunaux laïques, mixtes ou ecclésiastiques, y compris le Saint-Office.

Une commission gouvernementale est uommée par le *^''^- Pape. Elle se compose des cardinaux Délia Genga, Vanni- Le Trium>irai celli, Altieri (les triumvirs rouges); tous les pouvoirs lui rouge., sont remis par le général Oudinot. — Annulation par le triumvirat rouge de toutes les lois et règlements postérieurs au 18 novembre 1848. — Institution d'un conseil de censure « pour connaître des qualités et de la conduite des employés civils de toutes les branches », et d'un conseil d'inquisition « sur tous délits commis dans le passé contre la religion et ses ministres, la majesté du souverain, la sûreté publique et privée. »

a Tout emblème de l'anarchie sera détruit; les magis- ^, ,..Vu' •

° Eilit do Mons>ei-

trats locaux seront chargés de .relever sans retard les ar- gneur d-AndiCa. mes et la bannière du légitime gouvernement pontifical. Il est défendu à qui que ce soit, sous peine d'arrestation immédiate, de porter aucun signe républicain , comme bonnet rouge, ruban, etc. La garde civique ordinaire et mobilisée, les corps francs et ceux des volontaires sont dissous. Ils devront en conséquence, dans les cinq jours, rendre leurs armes et munitions de guerre, sous peine d'être punis avec toute la rigueur des lois. Les casini resteront fermés. Quant aux cercles, ils seront prohibés, et toute association politique est dissoute. 11 est défendu de se réunir au nombre de cinq personnes surtout le soir; quiconque sera trouvé dans les rues sans motif juste et grave sera arrêté et condamné à cinq jours d'emprisonnement, et à un mois en cas de récidive.

« La liberté de la presse est et demeure suspendue. On devra soumettre à l'autorité ecclésiastique ou à la police, suivant les matières, tout ce que l'on voudra publier. En cas de contravention, outre la confiscation de l'im-

primé, l'éditeur et l'auteur seront passibles d'une amende de 25 écus pour la première fois, de 50 pour la seconde, et de 100 pour la troisième. Dans ce dernier cas, l'imprimerie sera fermée et l'imprimeur déclaré à jamais inhabile à exercer sa profession. Les livres et imprimés, soit étrangers, soit nationaux, ne pourront être mis en circulation sans la permission de l'autorité ecclésiastique ou de la police. Lesdits livres ou imprimés ne pourront être vendus dans les rues et places, mais seulement dans les boutiques et avec autorisation écrite. Toutes les contraventions seront punies de la confiscation et d'une amende qui sera de 10 écus au moins et de 20 au plus. Les mêmes dispositions seront applicables aux gravures et aux lithographies. — GiROLAMO d'Andréa, archevêque de Mytilène, commissaire pontifical extraordinaire. »

i8i9. Sur les interpellations de M. Arnaud de l'Ariége, qui

AsJmhUe°]é^hu. déclare que c'est précisément parce qu'il est catholique tivc. — Présidence qu'il cst hostile à une expédition qui compromet le cathode M. DupiD. ]icisme, MM. de Tocqueville, ministre des affaires étrangères, Jules Favre, de Falloux, prennent successivement la parole. C'est dans cette discussion, dont les éléments principaux se retrouvent, avec plus d'intérêt, dans celle des 18, 19 et 20 octobre, que M. Jules Favre, à qui M. de Falloux, ministre de l'instruction publique et des cultes, avait reproché d'oublier « que l'injure subit la loi même des corps physiques, et n'acquiert de gravité qu'en proportion de la liauteur d'où elle tombe », répondit que « Si par hasard , et contre sa volonté , il était tombé dans le tort que lui reprochait M. le ministre, M le ministre l'aurait guéri de l'envie de persévérer dans ce tort, en lui donnant la leçon que les Spartiates donnaient à leurs enfants pour les corriger d'un vice que toute l'histoire connaît. » — La discussion se termine par un discours de M. Edgar Quinet, où il établit que : 1° l'expédition romaine rend impossible la nationalité italienne, 2* qu'elle fait par

là les affaires de l'Autriche, 3° qu'elle est hostile à la liberté, car, suivant le mot de Napoléon, l'autorité temporelle jointe au pouvoir spirituel, « c'est le despotisme des sultans »; li° qu'elle est enfin contraire à l'intérêt de la société, car « c'est un mauvais moyen, pour raffermir une société ébranlée, que de l'étayer sur le cadavre d'une nationalité amie. » — En présence d'un ordre du jour qui demandait « de rendre au peuple romain le libre exercice de sa souveraineté » . l'Assemblée se prononce pour l'ordre du jour pur et simple.

Adoption par le Conseil d'État d'un rapport de M. Vi- is'ovien qui conclut que M. de Lesseps ne s'est pas conformé ^j ^leTessci s aux instructions qu'il avait reçues, et que les stipulations bia.i.é. de la convention signée avec le Triumvirat étaient contraires aux intérêts de la France et à sa dignité.

Le général espagnol de Cordova, dans des termes identiques à ceux des généraux autrichiens et français, ordonne un désarmement général dans la province de Terni, et déclare que les auteurs de toute manifestation seront traduits devant un conseil de guerre espagnol.

Aux Romains. — « Citoyens, vos frères de Lombardie, ProcbmaiioiT cette terre dont les fils ont donné, en 18/i8, le signal de l'insurrection et de la victoire, en s'abstenant des cigares autrichiens, vous crient : Italiens, rejetez les produits de la France/ Que ces paroles, citoyens romains, qui ont trouvé tant d'échos sur les autres parties du sol italien, retentissent à vos oreilles et pénètrent vos esprits d'une patriotique unanimité! Qu'elles soient un témoignage qu'entre les envahisseurs et les opprimés tout lien moral, matériel, économique, est désormais rompu, jusqu'au jour de la résurrection de la liberté commune.

« Repoussez donc inexorablement les produits manufacturés, les vins, les livres, en un mot tout ce qiii vient

(le Ml"?./

de France ! Rompez tout rapport commercial avec ce pays, et lorsque ses fils vous offriront les objets de leur trafic, montrez-leur, vous, la sépulture des martyrs républicains, et dites à ces hommes cupides : « Il y a du sang sur les ballots, et puis ils viennent d'une terre d'oiî sont venus en même temps et les canons qui ont tué nos frères et les bourreaux de notre République.

« Corrompue par l'égoïsme et la cupidité matérielle, la France n'est plus qu'un comptoir. Oui, Romains, quand on eut appris à Paris que la bannière française avait, sur des monceaux de cadavres des nôtres, remplacé, au nom du Pape-Roi, la bannière de Dieu et du peuple, les fonds français ont haussé! Frappez donc ces avides calculateurs dans leurs intérêts. Montrez-leur que tôt ou tard un crime appelle sur son auteur misère et infamie. Dieu précipitera les destinées de ceux qui ont foulé aux pieds les droits de l'humanité. — Pour le Triumvirat :

« Mazzini. »

i^*^- Oudinot est remplacé par le général Rostolan. Edgar

18 août. , -11 , r., .<T^

Leiiredup.èsident Ncy, aidc de Camp du président, est envoyé a Rome pour à E.ig. Ney. portcr cet ordre. La lettre suivante lui est adressée par le président, et reçoit une grande publicité :

« Mon cher Ney, la République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler, en la préservant contre ses propres excès, et pour lui donner une base solide, en remettant sur le trône pontifical le Prince qui, le premier, s'était placé hardiment à la tète de toutes les réformes utiles.

« J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du Saint-Père, comme notre propre action, restent stériles, en présence de passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites, de ma part, au général Rostolan, qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du

drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention.

« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape : amnistie générale, sécularisation de l'administration, Code Napoléon, et gouvernement libéral.

« J'ai été personnellement blessé, en lisant la proclamation des trois cardinaux, de voir qu'il n'était pas même fait mention du nom de la France, ni des souffrances de nos soldats.

« Toute insulte faite à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur, et je vous prie de bien faire savoir que si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices.

« Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté : il ne sera pas dit qu'en 18/i9 une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats.

a Dites au général de remercier, en mon nom, l'armée de sa noble conduite. J'ai appris avec peine que, physiquement même, elle n'était pas traitée comme elle devait l'être ; rien ne doit être négligé pour établir convenablement nos troupes.

« Recevez, mon cher Ney, l'assurance de ma sincère amitié. — Louis-Napoléon Bonaparte. »

Chute de Venise. L'ordre est partout rétabli en Italie. 02^*001

Chute de Venise.

c( Art. 1*'. Tous les propriétaires, administrateurs et di- 3 septembre. recteurs de toute imprimerie typographique ou lithogra- ^''" «ur rimi.ru phique de Rome, Comarca et de l'État en général sont tenus d'adresser dans le terme péremptoire de cinq jours, à la direction générale de la police de Rome et de Comarca, ou de leurs provinces respectives, une note contenant leurs noms et prénoms, le lieu de leur naissance

et l'autorisation d'exercer leur profession, en déclarant dans quel endroit sont établies leurs imprimeries, et en ajoutant la liste des ouvriers qu'ils occupent avec leurs noms, leurs qualités, leur âge, le lieu de leur naissance et leur domicile.

« Art. 2. Tout possesseur d'outils typographiques devra en donner la note détaillée avec l'indication de l'endroit où ils se trouvent.

« Art. 3. Tous les typographes et propriétaires d'imprimerie devront remettre à la police un échantillon de tous les caractères qui leur appartiennent, en écrivant de leur propre main, en présence de l'officier de police, leur dénomination, les nom, prénoms et demeure du fondeur, et en signant les modèles.

« Art. II. Toutes les fois que les susdits imprimeurs achèteront ou renouvelleront des caractères, ils devront en donner la note, ainsi qu'il est dit à l'article 3, au moment même de l'acquisition.

« Art. 5. Tous les ouvriers appartenant aux profesfessions susindiquées qui sont actuellement sans ouvrage seront obligés de se présenter dans le terme susénoncé à la direction de la police de leurs localités respectives, afin d'y décliner leur nom, leur âge, leur patrie et leur domicile.

« Art. 6. Les contrevenants aux dispositions de l'article 1" seront frappés d'une amende de 50 écus.

« Art. 7. Ceux qui se mettront en contravention avec les articles 1 , 3 et i encourront la perte de leurs outils et de leurs caractères et seront condamnés à 25 écus d'amende.

« Et quant aux ouvriers dont parle l'article 5, ils seront condamnés de cinq à dix jours de prison. — Le ministre de l'intérieur et préfet de police, D. Savelu. »

1-2 se|.ie„.i.re. ^^ ^ Dcine Ics vaillautcs armées des puissances catho-

Arrelo yapa], ^ . i -,• ^ i i .

Molu pro.riû. liques VOUS avaient-elles délivrés de la tyrannie qui vous

opprimait de mille façons, que non-seulement Nous élevâmes des hymnes de remerciements au Seigneur, mais Nous nous empressâmes en même temps d'envoyer à Rome une commission de gouvernement, composée de trois prélats recommandables, afin qu'elle pourvût à toutes les mesures qu'exigeaient immédiatement l'ordre, la sécurité et la tranquillité publiques.

« Avec la même sollicitude. Nous nous occupâmes d'établir les bases d'institutions qui, tout en assurant à Nos sujets bien-aimés les franchises convenables, assurassent aussi Notre indépendance, que Nous sommes dans l'obligation de maintenir entière en face du monde. En conséquence, pour la consolation des bons, qui ont si bien mérité Notre bienveillance et Notre sollicitude spéciales, pour le désappointement des méchants et des aveugles, qui se prévalurent de Nos concessions pour renverser l'ordre social, et aussi pour prouver à tous que Nous n'avons rien tant à cœur que votre véritable et solide prospérité, Nous avons arrêté, de Notre propre mouvement, de Notre entière connaissance, et dans la plénitude de Notre autorité, les dispositions suivantes :

« Art. 1". — Il est institué à Rome un Conseil d'État qui donnera son avis sur les projets de lois avant qu'ils soient soumis à la sanction souveraine. 11 examinera toutes les questions graves de toutes les branches de l'administration publique, sur lesquelles son avis sera réclamé par Nous et Nos ministres.

« Art. 2. — Il est institué une Consulte d'État pour les finances. Elle sera consultée sur le budget de l'Étal; elle examinera les dépenses et rendra à leur sujet les jugements de contrôle.

« Les membres de la Consulte seront choisis par Nous sur des listes qui nous seront présentées par les Conseils provinciaux.

a Art. 3. — L'institution des Conseils provinciaux est

confirmée. Les conseillers seront choisis par Nous sur des listes présentées par les Conseils communaux...

« Art. h. — La représentation et l'administration municipales recevront les plus larges franchises qui soient compatibles avec les intérêts locaux des communes.

« L'élection des conseillers aura pour base un nombre étendu d'électeurs, en ayant principalement égard à la propriété.

<t Les éligibles, outre les qualités intrinsèques nécessaires, devront payer un cens qui sera fixé par la loi.

ic Les Chefs des administrations municipales seront choisis par Nous, et les Anciens par les Chefs de provinces sur des listes de trois noms, présentées par les Conseils communaux...

« Art. 5. — Les réformes et les améliorations s'étentendront aussi à l'ordre judiciaire et à la législation civile, criminelle et administrative. Une commission sera désignée pour préparer à cet égard le travail nécessaire.

Œ Art. 6. — Enfin, toujours porté à l'indulgence et au pardon par l'inclination de Notre cœur paternel. Nous voulons, celte fois encore, faire acte de clémence envers les hommes égarés qui ont été entraînés à la trahison et à la révolte par les séductions, l'irrésolution, et peut-être aussi par l'inertie d'autrui. D'autre part, ayant présent à la pensée ce que réclament de Nous la justice, fondement des royaumes, les droits d'autrui méconnus ou violés, le devoir qui Nous incombe de vous protéger contre le renouvellement des maux que vous avez soufferts, et l'obligation de vous soustraire à l'influence pernicieuse des corrupteurs de toute morale, et des ennemis de cette Religion catholique qui, source inépuisable de tout bien et de toute prospérité sociale, faisait votre gloire et vous signalait comme la famille d'élection que Dieu favorisait de ses dons particuliers ; Nous avons ordonné qu'on publiât en Notre nom une amnistie pour tous ceux qui ne se

trouveront point exclus de ce bienfait par les restrictions qui seront prononcées.

« Telles sont les dispositions qu'en présence de Dieu, Nous, Pie IX, avons cru devoir publier pour votre bien. »

Proclamation du Triumvirat rouge annonçant que Sa Sainteté pardonne à tous auteurs de délits politiques, « à l'exception des membres du Triumvirat et du gouvernement de la Républiqne; des chefs de corps militaires ; de tous ceux qui, ayant joui des bénéfices de l'amnistie autrefois accordée par Sa Sainteté, avaient manqué à leur parole d'honneur et participé aux bouleversements récemment survenus dans les États du Saint-Siège, de tous ceux qui, en outre de délits politiques, s'étaient rendus coupables des délits ordinaires prévus par les lois pénales en vigueur. »

Capitulation de Comorn, dernier boulevard de l'indépendance hongroise. La Sainte-Alliance partout victorieuse en Europe.

c( Depuis quelques jours, plusieurs individus parcourent, en chantant, les rues de la capitale, et la foule se rassemble autour d'eux et les accompagne. Quoique ces réunions n'aient pas jusqu'à présent troublé l'ordre public, elles sont cependant contraires aux ordonnances de police, et peuvent servir de prétexte à de coupables manifestations. Le préfet de police ordonne ce qui suit : Art. P"". Toutes les réunions qui s'arrêtent sur les places publiques ou qui parcourent les rues en chantant ou non, sont défendues. — Art. 2. Il est aussi défendu de chanter dans les cafés et autres lieux publics où cela n'est pas autorisé. — Art. 3. Les agents de police et la force publique sont chargés, sous leur responsabilité, de l'exécution de cette ordonnance. Les commandants militaires se prêteront à leurs demandes, si la force devient

18 scplembre.

Amnistie.

2 octobre.

Capitiilulion de

Comorn.

8 oclohre.

Les réunions interdites.

nécessaire pour dissiper ces réunions. — Art. 4. Toute contravention sera punie conformément aux lois relatives aux attroupements. — Le préfet de police^ Le Rouxeau. »

1849. Ouverture des débats du procès de Versailles, devant

Proies'^ ^^ Haute-Cour de Justice, de vemiiies. M. Bércnger, président, M. Baroche, procureur général, aidé de MM. de Royer, Suin et de Vallée.

Soixante-sept accusés d'attentat contre la République, parmi lesquels trente représentants (Ledru-Rollin, Considérant, Boichot, Rattier, Commissaire, Martin-Bernard, Landolphe, Rolland, Cantagrel, Suchet, Pilhes, Gambon, Félix Pyat). Neuf officiers d'artillerie de la garde nationale, (Guinard), des journalistes (Thoré, Delescluze, RibeyroUes, Paya, Langlois), d'anciens représentants (Baune, Etienne Arago). Le plus grand nombre ont pu sortir de France, entre autres Ledru-Rollin. Sont présents : Guinard, Suchet, Gambon, etc.

Les conclusions d'incompétence soutenues par MM. Madier de Montjau et Michel de Bourges sont repoussées.

18 octobre, Après uu Fapport de M. Thiers, lu à la séance du twe' -'prélicilncê ^ ^ octobrc, sur le projet de loi pour un crédit affecté au (le oupin. corps expéditionnaire d'Italie, la discussion commence.

M. DE TOCQUEviLi.E , ministre des affaires étrangères. « Je ne veux pas, vous pouvez le croire, rentrer dans l'histoire rétrospective des débats qui ont eu lieu avant cette époque ; je me bornerai seulement à cette remarque : si je recherche quel a été le désir de tous ceux, je dis tous, de tous ceux qui ont voté l'expédiiion de Rome, je crois pouvoir être fondé à affirmer que tous désiraient la restauration de Pie IX. (A gauche. Non ! non ! — M. Bertho- LON. M. de Lamoricière a protesté contre cela. — M. La- TRADE. Et M. Jules Favre, le rapporteur!)

« Messieurs, je ferai remarquer à ceux qui m'interrompent avant que j'aie pu finir ma phrase el déterminer

De Tocqueville.

ma pensée, je leur ferai remarquer que je ne parle pas de ceux qui ont voté contre l'expédition de Rome, je parle de ceux qui ont voté pour cette expédition... (Xouvelle interruption à gauclie) et je dis qu'à l'origine, sinon la totalité, la presque totalité, si vous voulez, de ceux qui ont voté l'expédition de Rome, pouvait différer entre eux quant aux conditions à mettre au rétablissement de Pie IX, mais que tous désiraient ce rétablissement.

« Voilà ce que je dis. D'un autre côté, j'affirme que de toute part on admettait que cette restauration devait être tout à la fois libérale et clémente. Cela a été dit par le Gouvernement, par les différents orateurs, et cela n'a été contredit par personne.

« Eh bien, messieurs, ce point de départ a été celui que pour ma part j'ai donné, celui que le Gouvernement tout entier a donné à toutes ces négociations , à tous ses actes.

o A peine Rome prise, nous avons favorisé de tout notre pouvoir — nous ne l'avons pas forcé — nous avons favorisé de tout notre pouvoir le rétablissement de Pie IX. Nous l'avons fait d'autant plus volontiers que, dans la conviction que nous avions alors, conviction qui s'est encore accrue depuis, la restauration de Pie IX , avec des conditions différentes, sans doute, suivant les personnes, mais la restauration de Pie l\ était dans le vœu de l'immense majorité des habitants des É'ats romains. (Rumeurs et dénégations à gauche — Approbation à droite.)

<t Pie IX rétabli, quel a été, vis-à-vis de lui, notre attitude? Les uns nous ont reproché d'avoir cherché à vouloir contraindre la volonté du Pape ; les autres nous ont fait un reproche contraire. Je puis dire ici, de la manière la plus énergique et la plus positive, que jamais il n'est entré dans la pensée du Gouvernement français d'abuser de la force qui était dans ses mains pour contraindre la volonté du Saint-Siège iTrès-bien ! très-bien !)

« Cela n'est point entré dans notre pensée, messieurs.

par deux raisons : la première, c'est qa'à côté du prince se trouvait le pontife, que ce pontife est le chef de la religion catholique, et que le Gouvernement qui représente une nation essentiellement catholique ne devait pas vouloir user de violence contre un prince qui est en même temps le pontife de cette religion. (Très-bien !)

« Notre seconde raison, si nous avons besoin d'en donner pour de pareils actes, notre seconde raison, c'est que le pouvoir pontifical est une de ces puissances inimatérielles, incompressibles, intangibles, si j'ose m'exprimer ainsi... (Rumeurs à gauche. — Vive approbation, à droite et au centre) contre lesquelles les plus grandes puissances matérielles de la terre, dans tous les temps, se sont usées et s'useront. Le seul moyen qu'ait un gouvernement catholique, je ne dirai point de contraindre le pouvoir pontifical, à Dieu ne plaise que j'emploie ce mot, mais d'exercer sur lui une légitime influence et une action véritable, c'est de lui demander des choses justes, sensées, équitables, conformes à l'intérêt des peuples catholiques, conformes à l'intérêt des populations qu'il dirige, conformes à la raison, au bon sens, au bon droit, de les lui demander respectueusement, mais hautement et publiquement, à la face du monde. (Très-bien!) — Voilà ce que nous avons fait, voilà ce que nous faisons encore aujourd'hui.

« Quelles ont été nos demandes? Je dirai d'abord, et sans ambages, que nous n'avons pas insisté pour obtenir du pape les institutions qui pouvaient constituer immédiatement la grande liberté politique. Ce que nous avons" demandé, ce sont les institutions qui pouvaient, dès à présent, donner aux États romains le bien-être et la liberté civile, et qui, en même temps, pussent les préparer, à la liberté elle-même.

« Maintenant, messieurs, pour vous faire sortir de ces généralités et pour entrer dans les détails, qu'ai-je de mieux à faire que de vous lire les dépêches mêmes qui

constatent ce que je viens d'avoir l'honneur de vous raconter?

« La dépêche, ou plutôt la note que je vais lire à l'Assemblée, émane de MM. de Corcelles et de Rayneval. Elle est adressée le 19 août au cardinal Antonelli. Elle se termine ainsi : « Le gouvernement de la République adresse au saint-père les demandes suivantes, dans lesquelles il se croit le droit et le devoir de persister... Vous voyez que les demandes étaient très-antérieures. 1» Que plusieurs des principes généraux contenus dans le premier article du statut du 17 mars 1868 soient formellement reconnus, notamment ceux qui garantissent la liberté individuelle, qui consacrent la dette publique et assurent l'inviolabilité de la propriété privée. Ce sont là des principes conservateurs de toutes les sociétéscivilisées, quelles que soientlesformespolitiques qu'elles adoptent ; 2° Qu'une organisation nouvelle des tribunaux donne de véritables garanties judiciaires aux citoyens; 3° Que des lois civiles analogues à celles qui règlent la condition des personnes et la propriété dans la haute Italie et dans le royaume de Naples, lois tirées de notre Code civil, soient promulguées; [i° Que des assemblées communales et provinciales élues soient créées ; 5* Que l'administration publique soit sécularisée ; 6° Sa Sainteté a l'intention de rétablir la consulte qu'elle avait chargée, en 18^7, de donner des avis en matière législative et financière. Le Gouvernement de la république préférerait que les membres de cette .assemblée fussent élus par les corps locaux, et non choisis sur une liste formée par ces corps ; mais il considère comme utile et important qu'on accorde à cette assemblée le vote délibératif en matière d'impôt. 11 serait, d'ailleurs, très-facile de combiner une forme nouvelle ou empruntée à certaines législations étrangères, qui placerait la souveraineté spirituelle tout à fait en dehors des atteintes dont quelques personnes sont portées à la croire menacée par ces concessions. »

« Messieurs, vous venez de voir quelles ont été les demandes adressées par le Gouvernement français au saintsiége. Nous les avons faites dès le premier jour, et nous avons persisté jusqu'à la fin. J'avais besoin de vous les faire connaître avant de faire allusion à un document qui, bien qu'il ne constitue pas une pièce diplomatique, a cependant causé une grande impression, impression bien naturelle et bien légitime, lorsqu'on songe à son importance et à son auteur ; je veux parler de la lettre qu'à écrite M. le président de la République à un de ses aides de camp. (Mouvement d'attention.)

« J'ai peu de mots à dire. On nous a demandé, et en dehors de cette Assemblée et dans le sein de la commission qu'elle avait nommée, si la politique exprimée par la lettre du président de la République était la nôtre, si c'était la politique que nous avions mise en avant et que nous avions soutenue et dont nous prenions la responsabilité. Nous avons répondu alors, et je suis bien aise de trouver occasion de répondre publiquement ici, nous avons répondu que cette politique était exactement celle de nos dépêches (Mouvement d'approbation sur plusieurs bancs) ; l'Assemblée vient d'en juger.

« Qu'est-ce que contient, en effet, la note émanée de MM. de Gorcelles et de Reyneval qui ne soit en substance dans la lettre de M. le président de la République? Quelles sont les demandes formulées dans la lettre que nous n'eussions déjà adressées, ainsi que vous venez de l'entendre ? La lettre de M. le président de la République peut donc être considérée comme un résumé sommaire, rapide, familier si vous voulez, de notre politique ; mais, comme un résumé fidèle de cette politique, elle la traduit dans un élan généreux et fier. Nous ne l'avons jamais désavouée, et nous ne la désavouerons jamais.

« Maintenant, Messieurs, que vous connaissez les actes principaux de notre diplomatie, un mot du motu proprio qui en termine la série. (Écoutez! écoutez!) Je ne ca-

cherai point, il serait difficile de le faire après les pièces dont je viens de donner lecture, je ne cacherai point que le motu proprio n'a pas complètement réalisé nos espérances. Cependant il est bon de remarquer, ce qu'onignore ici, que ce motu proprio, qui, comme je le disais tout à l'heure, n'a pas réalisé immédiatement et complètement tous les vœux de notre diplomatie, que ce motu proprio a excité les craintes les plus vives et les répugnances les plus profondes dans le parti de l'ancien régime, à Rome. Ce parti y a vu ou a feint d'y voir le saint-père se remettant de nouveau sur cette pente libérale qui, suivant lui, l'a conduit aux abîmes. V'oilà ce que, d'une part, il faut considérer; de l'autre, il est juste de dire que dans le motu proprio du pape se trouvent la plupart des réformes les plus essentielles que nous avons demandées, et que presque toutes celles qui ne s'y trouvent point en développements s'y trouvent en germes et en promesses. {A gauche : Allons donc! ) Ce qui m'étonne, messieurs, c'est la dénégation qui accueille mes paroles. Je demande, pour un moment seulement, à l'Assemblée, la permission d'entrer dans la discussion ; je ne voulais pas y entrer, mais vos dénégations m'y forcent.

« Qu'avons-nous demandé? Nous avons demandé des réformes civiles, des réformes judiciaires ; le motu proprio les promet. (Rires ironiques.) Vous pouvez, messieurs, douter de la parole du saint-père ; mais vous ne pouvez pas nier qu'il les promet. (Nouvelle interruption à gauche.)

Je conlinue donc et je dis : Nous avions demandé des réformes dans les lois civiles et criminelles ; elles sont promises. Nous avions demandé des libertés communnles et provinciales ; elles sont, non pas promises, mais données, et de la manière la plus large. (Exclamations à gauche.) Nous avons demandé une consulte, elle est donnée. Je puis répéter donc, avec vérité, que plusieurs des demandes de la France ont été complètement et immédiatement accordées par le motu proprio, et que la plupart

des autres ont été annoncées et promises. (Murmures à gauche.)

« Et c'est dans ce sentiment tout à la fois de regret et d'approbation que, sitôt que le motu proprio lui a été connu, le Gouvernement a envoyé à son ministre à Rome la dépêche suivante : « Monsieur, le Gouvernement a pris connaissance du manifeste de Sa Sainteté, en date du 12 courant. Il doit vous faire connaître son opinion sur cette pièce et vous communiquer la résolution qu'elle lui a suggérée.

« Les institutions queprometle manifeste nous ont paru incomplètes. Vous me mandez que vous avez fait d'avance vos réserves à cet égard, et je vous approuve. Toutefois, nous avons reconnu que ces institutions réalisaient en très-grande partie les vœux émis par la France, et apporteraient des innovations très-notables et très-heureuses dans l'administration des Etats de l'Eglise, si, suivant le devoir de Fie IX, elles étaient convenablement réalisées.

« Votre principale mission, monsieur, est de tâcher, autant que vous pourrez, de hâter par vos avis désintéressés et pressants le prompt et efficace ^développement des principes d'institutions libérales déposés dans le manifeste... »

« Messieurs, je n'ai plus que peu de chose à dire. Je viens de parler des institutions, il me reste a dire quelques mots des personnes. En ce qui regarde les personnes, nous avons cru devoir tenir un langage plus vif et plus pressant qu'à l'égard des institutions elles-mêmes. Aussitôt après notre entrée dans Rome, nous avons compris que nous avions tout à la fois un devoir et un droit. Notre devoir était d'achever de vaincre, ou plutôt de dompter la faction démagogique que nous avions déjà vaincue; de donner au pays que nous occupions une paix réelle et profonde : nous nous y sommes appliqués sur-le-champ. Cela résulte d'une courte dépêche que je demande la permission de lire ; elle est écrite avant la prise de Rome, le

26 juin : «Je vous le répète, une fois à Rome, il faut qu'on occupe d'abord et administre militairement cette ville ; qu'on désarme tout le monde, qu'on expulse ou arrête tous les étrangers dangereux, qu'ensuite on installe une municipalité romaine, et qu'on cherche à réunir et à constituer un parti libéral modéré. » (Rires et exclamations ironiques à gauche.) Ce qui avait été prescrit, Dieu merci ! a été fait ; on a, en effet, expulsé les étrangers qui troublaient l'ordre, arrêté ceux qui résistaient et rendu ainsi une paix réelle et vraie à la ville et aux états que nous occupions.

Voix à gauche : Et l'assemblée constituante romaine, vous avez expulsé ses membres !

« En même temps que nous faisions ces choses, qu'en faisant ces choses nous croyions remplir un devoir, nous savions que nous avions un droit, et ce droit, comme je le disais tout à l'heure, c'était de ne point permettre, sous nos yeux, presque par nos mains, des actes de violence contre les personnes.

Œ Et cependant je dois le dire : plusieurs de ces hommes que nous préservions ainsi étaient très-peu dignes de notre intérêt. Beaucoup d'entre eux étaient de ceux qui, après avoir perdu la liberté chez eux, ne nous avaient pas permis de la relever. (Rires ironiques à gauche.) Plusieurs d'entre eux avaient combattu de la manière la plus violente, et souvent la moins loyale, contre nous. Beaucoup d'entre eux nous avaient, après leur défaite, poursuivis de leurs injures, de leurs calomnies et de leurs outrages. Leurs amis, répandus dans toute l'Europe, encore aujourd'hui, attaquent tous les jours la nation et son armée. (Vive interruption à gauche.) Et pourquoi avons-nous voulu les couvrir et les sauver? Par une raison que tout le monde comprendra; parce que la France ne pouvait livrer ceux qu'elle avait vaincus, même lorsqu'ils étaient indignes de son pardon. Non-seulement nous avons demandé que les actes dont nous avons parlé n'eussent pas

lieu ; mais comme Sa Sainteté n'était point à Rome, et que ses intentions pouvaient être méconnues, nous avons agi de manière qu'ils ne pussent avoir lieu, et c'est dans ce sens qu'il faut comprendre cette dépèche écrite le 19 août dernier au général commandant notre armée : « Tant que nous serons à Rome , nous ne pouvons laisser exercer , à l'ombre même de notre drapeau, des violences politiques. Il est des faits que nous avons le droit d'empêcher et que nous sommes décidés à empêcher; les violences contre les personnes sont de ce nombre, et, à aucun prix, nous ne devons souffrir qu'elles s'exercent. » (Très-bien! trèsbien !)

« Quand, ensuite, sont intervenues les restrictions apportées par la commission des cardinaux à l'amnistie donnée par le Saint-Père, nous avons cru devoir immédiatement faire entendre les observations que voici : Le gouvernement n'a pas vu, sans une pénible surprise, la notification relative à l'amnistie que la commission des cardinaux a cru devoir publier le 18 courant. Nous aurions compris et approuvé que la commission refusât d'appliquer l'amnistie que promettait le Saint- Père, à quelques hommes particulièrement dangereux pour la tranquillité publique; mais nous comptions que ces personnes seraient en petit nombre, et qu'on les désignerait nominativement à l'avance, afin de rassurer immédiatement toutes les autres sur le sort qui leur était réservé. Nous étions loin de nous attendre à ce qu'on laissât ( n dehors de cet acte de mansuétude et de prudence des catégories si nombreuses et si mal limitées. Faites remarquer à Sa Sainteté avec le respect filial que nous lui devons, mais aussi avec la fermeté qui est dans notre devoir et dans notre droit, que la France ne saurait s'associer, ni directement, ni indirectement aux actes de rigueur que de si nombreuses exceptions font prévoir ; elle considère qu'ils vont direcment contre l'un des principaux buts que les puissances catholiques s'étaient proposés : savoir, la conciliation des

partis et la pacification réelle du pays. (Très-bien!) « Telles sont, messieurs, les demandes que nous avons portées respectueusement aux pieds du Saint-Père. J'espère qu'elles seront entendues ; je l'espère, parce que j'ai foi dans la parole et dans le caractère de Pie IX; je l'espère, parce qu'en se rendant à nos prières, il ne fera que persévérer dans ce grand dessein, dont parlait M. de Corcelles, de réconcilier la liberté avec la foi, et que continuer ce grand rôle qu'il a si glorieusement commencé (Rires ironiques à gauche.), ce grand rôle qui lui a valu tant de suffrages et des encouragements si illustres, lorsqu'à ses premiers pas l'Europe tout entière applaudissait à ses efforts, et que des voix éloquentes lui criaient de toutes parts, de cette tribune même : Courage, Saint-Père! courage! (Exclamations à gauche.)

« Je crois donc que nos demandes seront entendues. Déjà plusieurs portions des restrictions mises à l'amnistie ont été enlevées, ou modifiées d'une manière singulièrement favorable à ceux qui y étaient compris. En tous cas, et ce qu'on peut dire quant à présent, c'est que cette révolution romaine, qui a commencé par la violence et par l'assassinat... (Violentes réclamations à l'extrême gauche. A droite. Oui! oui!) Qui s'est continuée par la violence et la folie, que cette révolution, jusqu'à présent, n'a coûté pour cause poHtique à aucim homme, ni sa liberté, ni ses biens, ni sa vie. Voilà ce qui est vrai, et lorsque je songe, sans vouloir faire allusion à aucun fait particulier, aux événements plus ou moins tragiques que les restaurations d'anciens pouvoirs ont amenés dans ces derniers temps en Italie et dans le reste de l'Europe, quand je songe à cela, je suis fondé à proclamer ici que ceux que nous avons vaincus doivent bénir le ciel, que ce soit le bras de la France qui les a atteints et non pas un autre... (Vive approbation à droite et au centre.)

« J'ai dit, messieurs, tout ce que je voulais dire. J'ai exposé, au milieu d'interruptions, au moins inutiles, et

de la DrAni«.

toujours inconvenantes, quels avaient été la pensée et les actes de la diplomatie française; la France et l'Assemblée jugeront. » (A gauche : Ouil oui! » Jl droite: « Trèsbien ! très-bien! »

Maiiii-.ii M. MATHIEU (dc la Drôme). « Je suis de ceux qui ont vu

avec une profonde douleur l'expédition de Rome; je suis de ceux qui ont le bien faible mérite de prévoir, dès le premier jour, que l'honneur de la France n'avait rien à gagner dans celte funeste entreprise, et pourtant, vous l'avouerai-je, le rapport de l'honorable M. Thiers et le discours de M. le ministre des affaires étrangères ont dépassé tous mes pressentiments, toutes mes appréhensions. Jamais, non, jamais je n'aurais pu supposer, après les promesses solennelles faites à cette tribune, après les assurances si formelles données au peuple romain, après les proclamations des généraux français adressées à l'Italie, jamais je n'aurais pu supposer qu'on viendrait un jour, devant cette Assemblée, exposer une politique semblable à celle dont l'honorable M. Thiers et, après lui, l'honorable M. de Tocqueville se sont faits les organes. (Approbation à gauche.)

« Tous les ressentiments qu'on nourrissait, depuis février, contre l'esprit révolutionnaire, qui, après tout, n'est que l'esprit de progrès, ont fait explosion dans le rapport de M. Thiers et dans le discours de M. de Tocqueville. Quant à votre commission, agrandissant elle-même la tâche, cependant assez considérable, que vous lui aviez confiée, elle a cru devoir se faire juge de tous les peuples d'Italie, de tous ces peuples qui ont eu le tort bien pardonnable de croire un moment que l'heure de la liberté et de l'indépendance avait sonné pour eux. Votre commission n'a su trouver pour tous ces peuples et pour leurs généreux efforts que des paroles de blâme. Il est vrai, la démocratie a été vaincue (je ne le dissimule pas), elle a été vaincue non-seulement en Italie, mais encore dans toute l'Europe, grâce à la défection, grâce à l'apostasie à

peu près générale de l'ancien parti libéral. Oui, les peuples ont succombé dans cette grande lutte dont la révolution de Février avait donné le signal. Aujourd'hui, la Lombardie tremble sous le bâton des sbires de l'Autriche ; il en est de même de Venise. Les plus nobles soldats de la Hongrie, de cette héroïque nation, sont livrés au bourreau, et, en présence de ces faits, votre commission et le ministre ne trouvent des paroles de blâme que pour les peuples! Oh! croyez-moi, citoyens, les peuples se relèveront, cela est écrit au ciel. (Vive approbation à gauche.) Les peuples (permettez-moi cette comparaison) ressemblent à ces forêts qui donnent des rejetons d'autant plus forts, d'autant plus vigoureux, que la hache les a coupés plus près de terre. Malheur à ceux qui ont mis les peuples en coupe réglée pour les empêcher de grandir! Le sang répandu retombera sur la tête de ceux qui l'ont fait couler. (Nouvelle approbation à gauche.)

« L'intérêt de la catholicité exigeait impérieusement, disent MM. Thiers et de Tocqueville, le rétablissement de l'autorité temporelle du pape.

« Il fallait le dire plus tôt, il ne fallait tromper ni la France ni le peuple romain.

« L'intérêt de la cathohcité! ne poùrrais-je pas opposer à votre assertion le témoignage des premiers siècles de l'Église? Mais je ne veux pas toucher k cette considération; d'autres orateurs la développeront sans doute. Pour moi, citoyens, il est une observation qui me frappe chaque jour et à chaque heure depuis la proclamation de la République. Il est des hommes, et ceci ne peut s'appliquer ni aux membres de la commission, ni aux membres du cabinet, il est des hommes qui, pendant vingt ans, trente ans de leur vie, n'ont cessé d'attaquer le catholicisme, de combattre la religion, de tourner en dérision son culte et ses cérémonies, de diffamer ses ministres, et qui, aujourd'hui, sont pleins de respect et de vénération pour tout ce qu'ils bafouaient autrefois. [A gauche. Très-bienl très-

bien!). Pourquoi ces changements? d'oii sont venues toutes ces conversions ? Je le dirai, car il faut que le pays le sache.

« Il est une catégorie de citoyens, hommes de 1 a finance, de la banque et de la bourse, qui ont cru voir dans la République une menace, un danger peut-être pour le coffrefort, objet unique de leurs préoccupations. (Rumeurs à droite. — Marques d'approbation à gauche.) Après avoir semé l'irréligion parmi le peuple, ils voudraient aujourd'hui placer sous la protection de l'autorité spirituelle, sous la protection de l'autorité de l'Église, leurs richesses bien ou mal acquises. (Légères rumeurs.) Adorateurs fervents du veau d'or, ils voudraient faire des ministres de l'Église les prêtres et les gardiens de leur idole. Le clergé acceptera-t-il cette mission? S'il l'accepte, il se perd, et il perd le catholicisme avec lui...

a Je veux examiner à mon tour, très-brièvement, la question romaine ; je me placerai sur le terrain des faits, le terrain de la vérité, le terrain des engagements pris avec le peuple romain. C'est la seule face de cette grande question que je me propose d'envisager.

« Aujourd'hui, je l'espère du moins, citoyens représentants, vous voudrez bien reconnaître à la minorité le droit de dire son opinion sur la question romaine. Que de fois la minorité vous avait prévenus ! Que de fois elle vous avait dit qu'il vous serait plus difficile de sortir de Rome que d'y entrer ! Que de fois elle vous avait dit que Vous alliez chercher en Italie ou une guerre européenne ou la honte! Dieu veuille que nos prévisions ne se réalisent pas I Oh! il était plus prévoyant que vous, le grand orateur que votre malheureuse expédition de Rome a jeté sur la terre de l'exil ! [A gauche. Très-bien ! très-bien ! Oh ! combien il serait vengé, mon noble ami, s'il pouvait se réjouir de la situation déplorable que vous avez faite à notre pays ! (Nouvelle approbation à gauche. — Murmures à droite.)

« Aujourd'hui les difficultés existent ; il faut les résoudre. Comment y parviendrons-nous? A mes yeux, le moyen est bien simple : ce que vous avez promis au peuple romain, il faut le tenir ; il faut le tenir sous peine de déshonneur ; il faut le tenir sous peine de vous entendre accuser de déloyauté; il faut le tenir sous peine de lire un jour, dans l'histoire de votre pays, une de ces pages qui flétrissent une nation.

« Or, qu'avez-vous promis aux populations romaines? qu'ont promis en votre nom les ministres du haut de cette tribune? qu'a promis le général Oudinot, parlant à la tête de l'armée dont le commandement lui avait été confié ? Miniâtres, généraux, tous, tous ont promis que le peuple romain resterait libre, parfaitement libre dans le choix de son gouvernement! Consultez donc le peuple romain! (Assentiment sur les bancs de la gauche.) Ce que vous avez promis, voulez-vous le tenir, oui ou non ? voilà ma question. Si vous ne le voulez pas, je ne peux que prolester ici en mon nom et au nom de mes amis politiques, contre ce manque de foi ; je ne peux que laisser la responsabilité de ce manque de foi à ceux qui, devant le pays, osent se parer du titre d'honnêtes gens. [A gauche. Très-bien!)

« Mais, au moins, tiendrez-vous à l'exécution des promesses si timides, si modérées, si insuffisantes contenues dans la lettre du 18 août?

a M. le ministre des affaires étrangères nous a dit que le cabinet ne désavouait pas cette lettre. En vérité, je l'avouerai, M. le ministre a eu de la peine à faire pénétrer la conviction dans mon esprit. Oh ! j'en suis convaincu, on la regrette amèrement, cette lettre ; mais l'Europe tout entière la connaît, le Moniteur Va recueillie dans ses colonnes, et le Moniteur ne rend jamais sa proie ; il a bien raison dans le temps où nous vivons, car trop de gens lui demanderaient des restitutions. (Rires d'approbation des deux côtés de l'Assemblée.)

« Mais enfin, M. le ministre des affaires étrangères a paru donner à la lettre du 18 août, au moins une approbation implicite. Cette approbation m'a paru ressembler beaucoup à celle que je lisais, il y a deux jours, dans quelques journaux réactionnaires. Oui, disaient-ils, nous acceptons la lettre du 18 août. Mais enfin qu'exprimait cette lettre ? Elle exprimait des vœux, elle exprimait des espérances ; on a demandé beaucoup pour obtenir le plus possible. Mais on fin de compte, le Pape est toujours libre d'accorder ce qu'il veut ; nous ne pouvons que supplier le Pape ; c'est ce que dit M. Thiers. Ah ! quand il s'agit du peuple romain, on a le droit de supplier... à coups de canon; mais le Pape! il est parfaitement libre; de sorte que s'il avait plu à Pie IX de rétablir à Rome le régime de Grégoire XVI, la France n'aurait pas eu le plus petit mot à dire, et M. Thiers vous aurait encore prouvé que le cabinet, en agissant ainsi, ne violait pas la constitution; il vous aurait dit : C'est vrai, l'armée française a rétabli le despotisme à Rome ; mais sans nous, l'Autriche aurait pu imposer à Rome un despotisme plus dur encore ; donc, en réalité, nous avons servi la cause de la liberté. (Rires approbatifs à gauche.)

« Oh ! assurément, cette lettre ne nous satisfait pas. J'en ai dit les raisons; ce que vous deviez donner ou plutôt laisser aux Romains, c'est la Uberté, et le droit de faire ce qu'ils veulent. Mais puisque vous avez porté la main sur ce droit, le moins que vous puissiez faire, c'est de vous conformer à la lettre du président,

« Et quels sont les reproches qui ont été dirigés contre cette lettre? J'ai vu, comme vous, les objections qui ont traîné pendant deux mois dans les journaux absolutistes i ils trouvent que cette lettre pèche par sa forme ; ils trouvent qu'elle est inconstitutionnelle, en ce qu'elle n'était pas revêtue du contre-seing d'un ministre.

« Oh 1 ce n'est pas nous, messieurs, qui serons suspects de partialité en défendant le président de la Repu-

blique ; ce n'est pas nous qui lui avons tour à tour prodigué l'outrage et la louange. (Très-bien !) Ce n'est pas nous qui avons dit à une certaine époque que l'élection de M. Bonaparte serait une honte pour la France. — [A droite. Qui a dit cela I^A gauche. M. Thiers ! M. Thiers!) — M. MATHIEU (de LA drome). J'ai cntendu attribuer ces paroles -à l'honorable M. Thiers. S'il les dément, il n'en sera plus question. — m. thiers. Je les démens! — M. Bixio. Je l'ai entendu. (Sensation marquée. — A gauche. Bravo! bravo!) — m. mathieu (de la drome). Citoyens, entre l'honorable M. Bixio qui déclare avoir entendu, et l'honorable M. Thiers qui déclare n'avoir pas parlé, doit rester le débat. (Rires approbatifs à gauche.)

« Pour moi, je continue, et je dis : Ce n'est pas nous qui ensuite avons embouché les trompettes de la renommée en faveur de la candidature de M. Bonaparte ; et cependant nous sommes prêts à défendre cette lettre. Deux mois s'étaient écoulés en négociations parfaitement stériles ; il était temps de parler haut ; si M. le président de la Répubhque l'a compris, je ne puis que l'en féliciter. (Mouvement.)

« Mais, dit-on, la lettre est inconstitutionnelle, parce qu'elle n'est pas revêtue du contre-seing ministériel; le président est sorti de la Constitution. Vous vous en êtes aperçu un peu fard. Il fallait dire cela quand vous avez vu nos soldats marcher sur Rome. Vous avez trouvé bon que le pouvoir exécutif fît, de sa propre autorité, la guerre à Rome, trouvez bon qu'il règle aussi, de sa propre autorité, les conditions de la paix. Vous avez accepté les prémisses , acceptez les conséquences : vous êtes liés. (Approbation à gauche.)

« On est sorti de la Constitution! eh bien, que ne faites-vous comme nous, que ne formulez-vous une demande en accusation? Je sais parfaitement que vous êtes trop honnêtes et trop modérés pour en venir là. (Nouveaux rires.)

« Ou une accusation ou une démission ! il n'y a pas de milieu. Vous êtes trop sages, trop prévoyants pour pousser à l'une ou l'autre de ces extrémités ; vous accepterez donc, dans son entier, la lettre de M. Louis Bonaparte. « Ce ne sera qu'une faible partie de ce que vous devriez faire pour le peuple romain, car, je l'ai prouvé, vous lui devez sa liberté.

« Mais, dira-t-on , et c'est la dernière objection à laquelle je veux répondre , si l'Autriche appuie le Pape, si la Russie et la Prusse se déclarent pour l'Autriche, que ferez-vous? Voulez -vous la guerre? A cette question, je réponds par une autre question. Et vous, que voulezvous? Voulez- vous l'opprobre? voulez- vous le mépris des nations? voulez-vous le mépris de la postérité et de l'histoire? Voulez-vous imposer à notre jeune République une de ces lâchetés qui ont flétri, déshonoré et si promptement déconsidéré le règne de Louis -Philippe? Croyezvous que ce peuple, dont vous êtes les mandataires, en choisissant un Bonaparte pour le représenter en face de l'étranger, ait obéi à un sentiment de peur? N'avez-vous pas compris que l'élection du 10 décembre était une éclatante protestation contre cette misérable politique de la paix à tout prix? Et notre armée, et cette armée sur laquelle vous comptez, sur laquelle vous avez besoin de compter, ne l'auriez-vous donc conduite au pied du Capitole, ne lui auriez-vous fait voir la gloire de si près, n'auriez-vous enflammé son imagination au contact de si grands souvenirs que pour la condamner à la dernière des humiliations? (Applaudissements à gauche.)

« J'ai fini. Trois enseignements doivent sortir de ce que j'ai dit : le premier, c'est que les coalitions sont toujours funestes au pays, funestes à son honneur ou à sa sûreté; le second, c'est qu'il importe à tous les partis, sans exception, de veiller soigneusement à ce que le pouvoir présidentiel ne s'écarte pas des limites tracées par la Constitution; le troisième, c'est qu'un gouvernement ne

viole jamais impunément son propre principe. Était-ce à la République française, je vous le demande, à aller renverser la République romaine? Il y a une justice au ciel, même contre les voltairiens qui se font papistes par calcul, par égoïsme. » (Vives marques d'approbation et bravos à gauche. — L'orateur, en descendant de la tribune, reçoit les félicitations de ses amis.)

M. v. HUGO (1) commence par établir quelles ont été les vidor iMgo. intentions de la Constituante, comment l'expédition a dévié de son but et arrive à la situation actuelle :

« Cette situation, la voici : Le 2 juillet, l'armée française est entrée dans Rome; le Pape a été restauré purement et simplement; il faut bien que je le dise. Le gouvernement clérical que, pour ma part, je distingue profondément du gouvernement pontifical, a resaisi Rome; un triumvirat en a remplacé un autre. Les actes de ce triumvirat, les actes de cette commission des trois cardinaux, je ne crois pas devoir les détailler ici; il me serait difficile de les énumérer sans les caractériser, et je ne veux pas irriter cette discussion. 11 me suffira de dire que l'autorité cléricale, acharnée aux réactions, animée du plus funeste, du plus aveugle et du plus ingrat esprit, dès ses premiers pas, a blessé les cœurs généreux et les hommes sages, et alarmé profondément les amis intelligents du Pape et de la Papauté. Parmi nous, le sentiment national s'est ému; on s'est demandé si c'était pour cela que nous étions allés h Rome; si la France jouait là un rôle digne d'elle, et les regards irrités de l'opinion se sont tournés vers notre Gouvernement.

« C'est dans ce moment-là qu'une lettre a paru, une lettre écrite par M. le président de la République à l'un de ses officiers d'ordonnance, envoyé par lui à Rome en mission...

(1) On sait que jusqu'alors, en toute circonstance, et notamment daiisli question romaine, M. V. Hugo avait voté avoc la tlroite.

tt Quelques jours après cette lettre, le gouvernement clérical, ce gouvernement que nous avons rappelé, restauré, relevé, que nous protégeons et que nous gardons à l'heure qu'il est, qui nous doit d'être en ce moment, le gouvernement clérical publiait sa réponse. Cette réponse, c'est le molu proprio avec l'amnistie pour postscriptum.

« Messieurs, le motu proprio a deux faces : le côté politique, qui règle les questions de liberté, et ce que j'appellerai le côté charitable, le côté chrétien, qui règle la question de clémence. En fait, de liberté politique, le Saint-Siège n'accorde rien ; en fait de clémence, il accorde moins encore. (Rires approbatifs à gauche.) 11 octroie une proscription en masse. (Très-bien!) Seulement il a la bonté de donner à cette proscription le nom d'amnistie. (Nouvelle approbation à gauche.) Voilà la réponse faite par le gouvernement clérical à la lettre du président de la République. Permettez-moi de vous rappeler, messieurs, qu'un des plus grands évêques de la catholicité dit, dans un livre fameux, que le Pape a ses deux mains toujours ouvertes et que de l'une découle incessamment sur le monde la liberté, et de l'autre la miséricorde. Vous le voyez, le Pape a fermé ses deux mains! (Vive approbation à gauche.) Je viens, messieurs, de vous exposer la situation, elle est toute dans ces deux faits : La lettre du président et le motu proprio, c'est-à-dire la demande de la France et la réponse du Saint-Siège.

« C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Il est impossible d'échapper au dilemme posé par la force des choses ; il faut absolument que vous donniez tort à quelqu'un. Si vous sanctionnez la lettre , vous réprouvez le motu proprio ; si vous acceptez le motu proprio, vous désavouez )a lettre. Vous avez d'un côté le président de la République réclamant la liberté du peuple romain, au nom delà grande nation qui, depuis trois siècles, verse à flots sur le monde civilisé la lumière et la pensée ; vous

avez de l'autre côté le cardinal Antonelli, refusant au nom du gouvernement clérical. Choisissez! Selon le choix que vous ferez, je n'hésite pas à le dire, car c'est mon intime sentiment, selon le choix que vous ferez, l'opinion du pays se séparera de vous ou vous suivra. (Approbation à gauche.)

« Quant à moi, malgré de mauvais présages, j'en conviens, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quel que soit le rapport de la Commission, quelle que soit l'attitude du cabinet, quoi que semblent penser du motu proprio plusieurs membres influents de la majorité, il est bon d'avoir présent à l'esprit que le motu proprio a paru peu libéral au cabinet autrichien lui-même, et il faut craindre de se montrer plus satisfait que M. le prince de Schwartzenberg. (Nouvelle approbation.)

« Vous, messieurs, qui êtes ici pour résumer et traduire en lois et en actes le haut bon sens de la nation, vous ne voudrez pas que l'expédition de Rome fût, pour le gouvernement actuel, ce que l'expédition d'Espagne a été pour la restauration {A gauche. Très-bien ! très-bien !), c'est-à-dire le grief permanent et profond de la nation. Vous vous souviendrez que, de toutes les humiliations, celles que la France supporte le plus malaisément, ce sont celles qui lui arrivent à travers la gloire de notre armée. Dans tous les cas, je supplie la majorité d'y réfléchir, c'est une occasion décisive pour elle et pour le pays; elle assumera, par son vote, une haute responsabilité politique.

« Messieurs, j'entre plus avant dans la question. C'est l'avis du plus grand nombre des membres de cette Assemblée, et c'est le mien également : réconcilier Rome avec la papauté ; faire rentrer la papauté dans Rome, j'ajoute : avec l'adhésion popufaire. C'est là désormais, dans l'état oh les faits accomplis ont amené la question, c'est là, désormais, l'œuvre du gouvernement, œuvre difficile, j'en conviens, à cause des irritations et des malentendus, mais

possible, mais utile à la paix du monde. Mais, pour cela, il faut que la papauté nous aide et s'aide elle-même; il faut qu'elle comprenne son peuple et son siècle. Mon Dieu! voilà trop longtemps que les papes s'isolent de la marche de l'esprit humain et de tous les progrès du continent. (Réclamations sur plusieurs bancs de la droite. — Approbation à gauche.)

« Vous murmurez... [A droite. Oui! oui!) Vous m'in* terrompez .. {A droite. Oui! oui!)Mais à l'heure qu'il est... Vous me faites dire ce que je voulais taire, ce que je ne voulais pas dire; mais, à l'heure qu'il est... {Voix à droite. Ne le dites pas! — A gauche. Parlez! parlez!) A l'heure qu'il est, dans cette Rome qui a si longtemps guidé les peuples dans une voie lumineuse, savez-vous oti en est la civilisation? Pas de législation, ou, pour mieux dire, pour toute législation, je ne sais quel chaos de lois féodales et monacales, qui produit comme un résultat fatal et nécessaire (tous les historiens contemporains sont d'accord) la barbarie des juges criminels et la vénalité des juges civils... (Interruption à droite. — A gauche. Très-bien ! très-bien !) Par vos interruptions vous m'y avez forcé ; je vais dire ce que je taisais. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'exception toujours en permanence. Devant ces tribunaux aucune garantie, d'aucun genre, pour qui que ce soit. Les débats sont secrets, la défense orale est interdite. Des juges ecclésiastiques jugent les causes laïques et les personnes laïques. Que vous dirai-je? La confiscation loi de l'État, le droit d'asile en vigueur, une confusion inouïe de tous les pouvoirs et dé tous les principes, le clergé mêlé à tout, même à la police !

« Je continue. Les gens de finances, les comptables des deniers publics ne rendent pas de comptes au trésor, cest là leur règle, mais à Dieu seul. (On rit.)

« Deux censures pèsent sur la pensée, la censure politique et la censure cléricale ; l'une garrotte l'opinion ,

l'autre bâillonne la conscience. {A gauche. Très-bien!) « Que vous dirai-je encore? On vient de rétablir Tinquisition. (Rumeurs à droite.) Ah! je sais ce que vous allez me dire ; vous allez me dire que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais c'est un nom horrible et je m'en défie; car, à l'ombre d'un mauvais nom, il ne peut y avoir que de mauvaises choses ! (Marques d'approbation à gauche.) Voilà la situation de Rome.

« Est-ce que ce n'est pas là vraiment un état de choses monstrueux? Messieurs, si vous voulez que cette réconciliation si désirable de Rome avec la papauté se fasse (Rumeurs), il faut d'abord que cet état de choses monstrueux finisse. Entendcz-le bien; il faut que le pontificat, je le répète, comprenne son siècle, comprenne son peuple; il faut que l'esprit vivant de l'Évangile pénètre et brise la lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Il faut que la papauté arbore noblement ce double drapeau si cher à l'Italie Sécularisation et Nationalité. Il faut que la papauté, mon Dieu, je ne dis pas prépare dès à présent, mais au moins se comporte de façon à ne pas repousser d'elle à jamais les hautes destinées qui l'attendent le jour, le jour inévitable de l'affranchissement et de Funité de l'Italie! H faut enfin qu'elle se défie de son pire ennemi, et son pire ennemi, ce n'est pas l'esprit révolutionnaire, c'est l'esprit clérrcal. L'esprit révolutionnaire ne peut que la violenter, l'esprit clérical peut la tuer. (Mouvement à droite.)

« Voilà dans quel sens, selon moi, il importe que notre gouvernement influe sur les déterminations du gouvernement romain. Après ce qu'elle a fait pour le saintsiége, la France a quelque droit d'inspirer ses idées. Certes, on aurait à moins le droit de les imposer ! Ici, je le saiSj je rencontre une objection. On médit : Imposer les idées de la France ! mais vous voulez donc contraindre le Pape ! Est-ce que c'est possible de contraindre le Pape ? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le Pape ?

« Messieurs, s'il s'agissait de contraindre le pape, en effet, s'il s'agissait de l'enfermer au château Saint-Ange ou de l'amener à Fontainebleau, l'objection serait sérieuse et la difficulté considérable. Oui, je le déclare sans nulle hésitation, la contrainte est malaisée vis-à-vis d'un tel adversaire ; la force matérielle échoue et avorte en présence et au contact delà puissance spirituelle. Les bataillons ne peuvent rien contre les dogmes. Je dis ceci pour un côté de l'Assemblée, et j'ajoute, pour l'autre côté, qu'ils ne peuvent rien non plus contre les idées. Il y a deux chimères également impossibles : c'est l'oppression d'un pape et la compression d'un peuple. (Mouvement.) Je ne veux pas certes que nous tentions la première de ces chimères ; mais est-ce qu'il n'y a pas moyen d'empêcher le pape de tenter la seconde? Quoi! le pape livre Rome au bras séculier! lui qui dispose de l'amour et de la foi, il use contre son peuple de la forc^ brutale, comme un malheureux prince temporel! Lui, l'homme de la lumière, il veut replonger son peuple dans la nuit, et nous ne pouvons l'avertir! et nous ne pouvons lui montrer l'abîme où. il se perd ! On le pousse dans une voie fatale, on le conseille aveuglément pour le mal ; ne pouvonsnous le conseiller énergiquement pour le bien?

(f II y a des occasions où un grand gouvernement doit parler haut, et celle-ci en est une. Sérieusement, est-ce là contraindre le pape? Est-ce là le violenter? Mais vousmêmes, vous qui nous faites l'objection, vous n'êtes contents qu'à demi, le rapport de la commission en fait foi; et il vous reste bien des choses à demander au saintpère. Les plus satisfaits d'entre vous veulent une autre amnistie.

« Cette amnistie, s'il la refuse, comment vous y prendrez-vous? L'ex.igerez-vous , l'imposerez-vous , oui ou non ? ( A droite avec énergie : Non ! non ! ) Alors, vous laisserez dresser des gibets dans Rome, à l'ombre du drapeau tricolore ! (Vives réclamations à droite. — Applau-

dissements à gauclie.) Eh bien, je le dis à votre honneur, je n'accepte pas la parole imprudente échappée à plusieurs d'entre vous. Oui, vous exigerez l'amnistie, ou si vous ne l'exigez pas, nous l'exigerons, nous, et nous contraindrons le pape, nous en convenons. (Rumeurs à droite. — Approbations nombreuses à gauche.)

« Permettez-moi, messieurs, de terminer par une dernière considération qui vous touchera, je l'espère, car elle est puisée uniquement, étroitement, dans l'intérêt français.

« Indépendamment du soin de notre honneur, indépendamment du bien que nous voulons faire, selon le parti oi!i nous inclinons, soit au peuple romain, soit à la papauté, nous avons un intérêt à Rome, un intérêt sérieux, pressant, que le rapport de la commission constate et sur lequel nous sommes tous d'accord; cet intérêt, le voici: c'est de sortir de Rome le plus tôt possible. Nous avons un intérêt immense à ce que Rome ne devienne pas pour la France une espèce d'Algérie, avec tous les inconvénients de l'Algérie, sans compensation d'être une conquête et un empire à nous. ^Mouvements divers.) Une espèce d'Algérie, dis-je, où nous enverrions nos soldats et nos millions; nos soldats, que nos frontières peuvent réclamer ; nos millions, dont nos misères ont besoin (Très-bien! très-bien!), et où nous serions obligés de bivaquer, jusqu'à quand? Dieu le sait!... toujours en éveil, toujours en alerte, et à demi paralysés au milieu des complications européennes. Notre intérêt, je le repète, aussitôt que l'Autriche aura quitté Bologne, c'est d'évacuer Rome le plus tôt possible.

« Eh bien, pour pouvoir évacuer Rome, quelle est la première condition? C'est d'être sûr de ne pas y laisser une révolution derrière nous. Que faut-il faire pour être sûr de ne pas laisser derrière nous la révolution romaine? La terminer pendant que nous y sommes. Or comment termine-t-on une révolution? En l'acceptant dans ce qu'elle

a de vrai, en la satisfaisant dans ce qu'elle a de juste. M. le président de la République l'a pensé, et c'est dans ce sens qu'il a pesé sur le gouvernement romain. De là sa lettre. Le gouvernement clérical pense le contraire, il veut terminer lui aussi la révolution, mais par un autre moyen, par la compression. Il a donné le motu proprio. Qu'est-il arrivé, messieurs? Le motu proprio et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont soulevé l'indignation du peuple romain. A l'heure qu'il est, une agitation profonde trouble Rome, et demain, si nous quittons Rome, aussitôt la porte refermée derrière le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui arriverait? Une révolution nouvelle éclaterait ; M. le ministre des affaires étrangères ne me démentira pas, une révolution nouvelle éclaterait, plus terrible que la première, et il faudrait tout recommencer. (Sensation. — Très-bien! très-bien!)

a Voilà la situation que le gouvernement clérical s'est faite et vous a faite. Vraiment! est-ce que nous n'avons pas le droit d'intervenir, et d'intervenir énergiquement, encore un coup, dans une situation qui est la nôtre, après tout? Vous voyez que le moyen employé par le gouvernement clérical pour terminer la révolution est mauvais. Prenez-en un meilleur, prenez le seul bon , celui que l'opinion publique et le sentiment national vous conseillent ; c'est à vous de voir si vous êtes d'humeur, et si vous vous sentez de force à avoir indéfiniment hors de chez vous un état de siège sur les bras. C'est à vous de voir s'il vous convient que la France soit au Capitole , et qu'elle y reçoive la consigne du parti prêtre! (4 fi'awche. Très-bien ! )

« Quant à moi, je ne le veux pas, je ne veux pas de cette humiliation pour nos soldats, de cette ruine pour nos finances, de cet abaissement pour notre politique. {A gauche : Très-bien ! très-bien!)

c Messieurs, deux systèmes sont en présence : le système des transactions libérales, qui peut terminer la ré-

volution et qui vous permet de quitter Rome ; et le système de compression qui éternise la révolution et qui vous condamne à y rester; choisissez : lequel préférezvous?

« Un dernier mot. Songez-y, messieurs, l'expédition de Rome, irréprochable à son point de départ, dans la pensée de l'Assemblée constituante, peut devenir grave et blâmable par le résultat. Vous n'avez qu'une manière de prouver que la constitution n'est pas violée, c'est de maintenir, c'est de sauvegarder la liberté du peuple romain. (Marques d'approbation à gauche.) Et, sur ce mot de liberté, point d'équivoque : nous devons laisser dans Rome, en nous retirant, non pas telles ou telles chétives franchises municipales , c'est-à-dire ce que presque toutes les villes d'Italie avaient au moyen âge. Voilà un beau progrès, vraiment! Mais la liberté vraie, la liberté sérieuse, la liberté propre au dix-neuvième siècle, la seule qui puisse être dignement garantie par ceux qui s'appellent le peuple français à ceux qui s'appellent le peuple romain, cette liberté qui grandit les peuples debout et qui relève les peuples tombés, c'est-à-dire la liberté politique. [A gauche. Très-bien !)

« Et qu'on ne vienne pas nous dire et nous répéter, en se bornant à des affirmations, et sans donner de preuves, que ce n'est pas possible, car alors je répondrai : Ce qui n'est pas possible, ce n'est pas cela! ce qui n'est pas possible, c'est que nous n'ayons pas même secoué sur Rome ces idées généreuses et libérales que la France porte partout avec elle dans les plis de son drapeau. Ce qui n'est pas possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang versé ni un droit, ni un pardon. (Approbation à gauche) I c'est que la France soit allée à Rome, et qu'aux gibets près, ce soit comme si l'Autriche y avait passé. (Nouvelle approba- • lion à gauche.) Ce qui n'est pas possible, c'est d'accepter le motu proprio , c'est d'accepter l'amnistie des trois cardinaux; c'est de subir cette indignité, cette ingratitude,

cet affront; c'est de laisser souffleter la France par la main qui devait la bénir! Ce qui n'est pas possible, entendez-vous bien , c'est que cette France ait engagé une des choses les plus grandes et les plus sacrées qu'il y ait dans ce monde , son drapeau ; c'est qu'elle ait engagé, ce qui n'est pas moins grand ni moins sacré, sa responsabilité morale devant les nations ; c'est qu'elle ait prodigué son argent, l'argent du peuple qui souffre. C'est qu'elle ait versé, je le répète, le glorieux sang de ses soldats, c'est . qu'elle ait fait tout cela pour rien... Je me trompe, pour de la honte! Voilà ce qui n'est pas possible! » (Nouveaux bravos à gauche.) — L'orateur, en descendant de la tribune, est accueilli par des applaudissements prolongés de la gauche; un grand nombre de membres vont le féliciter.

De Montalembcrl. M. DE MONTALEMBERT. « MeSSiCUrS, le disCOUrS qUC VOUS

venez d'entendre a déjà reçu le châtiment qu'il méritait dans les applaudissements qui l'ont accueilli. (A droite. Très-bien ! très-bien ! — Un membre à gauche. Vous êtes un insolent! — Voix nombreuses à gauche. A l'ordre! à l'ordre! Agitation bruyante.) Puisque le mot de châtiment vous blesse, messieurs, je le retire et j'y substitue celui de récompense. (Rires et appiobation à droite. — Murmures à gauche.)

« Je dis donc que l'orateur a déjà recueilli pour récompense les applaudissements de l'extrême opposition, mais que la majorité dont il a fait partie jusqu'aujourd'hui, que les électeurs modérés de Paris, qui, comme moi, l'ont nommé... (Interruption) qui l'ont nommé pour représenter le grand parti et les grands intérêts de l'ordre, ces électeurs-là auront le droit de se demander si c'est pour recueillir de tels applaudissements qu'ils l'ont envoyé à cette tribune. (Exclamations à gauche.)

« L'avenir lui garde, à l'honorable préopinant., vous me permettrez de lui dire cela... l'avenir lui garde un autre châtiment... » (Nouvelles exclamations à gauche. — Longue interruption.)

M. GBEVY. « L'orateur a injurié une partie de l'Assemblée. (Agitation.) Monsieur le président, vous ne devez pas tolérer cela ! »

M. DE MONTALEMBERT. « Voici ce que je voulais dire de l'avenir que j'annonçais à l'honorable préopinant. Je lui disais qu'un jour, peut-élre, il irait lui-même à Rome, dans cette ville incomparable; il irait y chercher le repos, le calme, la paix, la dignité dans la retraite, tous ces biens qu'a assurés à cette ville éternelle depuis tant de siècles ce même gouvernement clérical qu'il a insulté tout à l'heure à cette tribune. 11 ira peut-être chercher un jour ces bienfaits, il les trouvera, et alors il bénira le ciel d'avoir inspiré aux nations chrétiennes la pensée de maintenir en Europe un seul lieu, un seul asile pour ces biens si précieux, à l'abri de ces orages, de ces calomnies, de ces mécomptes, de ces violences de la vie politique où son inexpérience semble aujourd'hui placer le bonheur suprême des peuples et des individus. Eh bien, là il se repentira d'avoir fait le discours qu'il vient de prononcer, et ce repentir sera son châtiment, je ne lui en souhaite pas d'autre. (Rumeurs à gauche.)

« 11 se repentira alors d'avoir lancé l'injure, et ne me permettrez-vous pas de le dire? la calomnie contre le chef vénéré de l'Eglise, contre l'oracle vivant de nos cœurs, de nos consciences et de nos âmes. Oui, la calomnie ! car c'est calomnier la France que de lui prêter les instincts et les pensées dont il s'est fait l'organe à cette tribune. Et c'est surtout calomnier le Pape que de le supposer capable , d'entretenir un moment la pensée des supplices, des proscriptions, des rigueurs, des violences qu'il lui reproche. (Approbation à droite. — Rumeurs à gauche.)

« Oi!i sont donc ces gibets, ces bourreaux, ces supplices qu'il a essayé de nous montrer? Où ont-ils jamais existé dans la pensée de Pie IX, ou même sous ses prédécesseurs? (Exclamation à gauche.)

« Non, pas même sous ses prédécesseurs. Depuis trois

siècles. (Une voix à gauche. « L'histoire est là. ») Oui, l'histoire est là, et l'histoire dit que depuis trois siècles il n'y a pas eu à Rome un seul pape cruel, dur ou tyrannique. Voilà ce que dit l'histoire.

« Vous le savez bien, le Pape pardonne toujours; il est obligé de pardonner. Vous l'avez dit, vous le comprenez, il pardonne toujours, et c'est pourquoi il est obligé, dans cette amnistie que vous avez injurieusement qualifiée de proscription, non pas de dévouer tels ou tels individus, qu'il en a exceptés, aux supplices, aux bourreaux, aux prisons même, mais simplement de les tenir éloignés du domaine que vous venez de reconquérir pour lui, afin qu'ils ne recommencent pas à lui rendre son gouvernement impossible. Et il le fait par cela seul qu'il ne peut pas les punir comme d'autres puissances le font, comme on le fait même en France. Il est obligé d'avoir recours au système préventif, parce que le système répressif lui est plus difficile et plus impossible qu'à qui que ce soit. (Approbation à droite.)

« Voilà ce que le Pape a fait, voilà la récompense qu'il a reçue, et vous osez lui reprocher encore de n'avoir pas donné l'amnistie, quand c'est là la récompense qu'il a reçue pour la première amnistie qu'il a donnée. [Adroite. Très-bien ! très-bien !)

« Messieurs, Bossuet a parlé de ce je ne sais quoi d'à chevé que le malheur ajoute à la vertu. Eh bien, Pie IX a connu ce je ne sais quoi d'achevé; il a connu le malheur, mais il a connu, en outre, ce qu'il y a de plus poignant, de plus cruel dans le malheur, l'ingratitude. Et cependant je ne l'en plains pas, je l'en honore, j'oserais presque dire, je le lui envie. Ne fait pas des ingrats qui veut; pour faire des ingrats, il faut vouloir faire du bien à ses semblables, il faut avoir tenté de grandes choses pour l'humanité. Il n'est donc pas donné à tout le monde de faire des ingrats. Heureux ceux qui font des ingrats, mais malheur à ceux qui le sont, et malheur à ceux qui se

font les organes et les orateurs de l'ingratitude. (Vive approbation à droite.) Vous parlez d'amnistie et vous oubliez que Pie IX l'a déjà donnée. Quel a donc été le premier acte de son pontificat? L'amnistie la plus complète, la plus étendue, la plus universelle. Le lendemain du jour où il a ceint la tiare, il a donné cette amnistie, et il l'a donnée à qui? A des hommes qui sont tous ou presque tous, devenus parjures.

« Eh bien, à cette ingratitude, quia trouvé ici, à cette tribune même, un piédestal si déplorable, qu'il me soit permis d'opposer ici le tribut solennel de mon admiration, de ma reconnaissance et de mon amour. [A droite. Trèsbien 1 très-bien I) Un membre à gauche, a. Il se croit en carême. »

« Maintenant, si vous voulez me le permettre, je rentrerai dans l'examen de la question même. Elle embrasse trois faces, que la plupart des orateurs précédents ont mêlées comme à dessein. La souveraineté temporelle du pape, la conduite de l'expédition de Rome, et la nature des institutions ou des libertés qu'il s'agit de garantir aujourd'hui à l'État romain. Je compte laisser complètement de côté les deux premières questions que je viens d'indiquer. Je les crois tranchées par des votes de l'Assemblée. Dans le présent je ne connais plus qu'une question vraiment essentielle, celle du degré de liberté que la France doit et peut réclamer, après avoir rétabli le pape dans Rome et sur son trône temporel. Je veux la débattre, la préciser, l'approfondir autant que possible.

a Le plus grand nombre des orateurs qui se sont fait entendre ici ont déclaré qu'on ne pouvait pas réclamer pour les États romains ce que M. le ministre des affaires étrangères a appelé la grande liberté politique. Je tâcherai d'examiner avec vous si, ce principe étant admis, on peut et on doit demander autre chose que ce qui est contenu dans le motu proprio du 12 septembre. Ce moiu proprio, remarquez-le bien, n'est qu'un programme, c'est

un acte qui renferme les principes et les bases du gouvernement futur des États romains. Mais veut-on plus ? veut-on des institutions, des libertés politiques dont aucune mention n'est faite dans le motu proprio? S'il en est ainsi, je crois qu'on se trompe et qu'on court risque de se briser sur un écueil, parce que ces libertés sont incompatibles avec la nature même.

« Je voudrais d'abord bien établir pourquoi et en quoi certaines libertés sont incompatibles avec la souveraineté temporelle du pape. Ce n'est pas la liberté en soi qui est incompatible avec cette souveraineté. Pendant le moyen âge, des libertés très-considérables, locales, individuelles et générales, ont coexisté dans les États romains, avec la souveraineté temporelle des papes, comme elles coexistaient dans d'autres pays, avec la souveraineté des rois.

« Mais qu'est-il arrivé dans ces derniers temps? C'est que la démocratie moderne a établi une synonymie à peu près complète entre la liberté et la souveraineté du peuple. Les démocrates de notre temps entendent par la souveraineté du peuple, non pas le droit qu'a un peuple de créer son gouvernement et de fonder ses institutions, mais le droit do changer comme il l'entend, de tout renverser, de tout remettre en question, tous les jours, sans prétexte, sans cause, sans provocation même, uniquement au gré de sa volonté. Voilà ce qui est absolument incompatible avec la notion catholique de l'autorité; et voilà cependant ce qu'on entend aujourd'hui par la souveraineté du peuple ; voilà ce que les Romains, notamment, ont entendu par la souveraineté du peuple. (Vives réclamations à gauche.)

« S'ils avaient voulu se contenter de la liberté modérée, ils auraient aujourd'hui et les deux chambres et la garde civique, et la liberté de la presse, et toutes les libertés qu'avait données Pie IX. Ils n'en ont pas voulu; ils ont préféré aux concessions de Pie IX les excitations de je ne sais quels démagogues titrés ou non titrés; ils ont pré-

féré la révolution à la liberté, et maintenant ils portent la peine du choix qu'ils ont fait; ils perdent la liberté politique pour avoir voulu la confondre avec l'exercice arbitraire, inique de la souveraineté du peuple. (Très-bien!) Nous ne demandons qu'une seule chose qui se trouve dans l'annexe d'une des dépêches que le Gouvernement a lues à la tribune hier. Cette chose, c'est le suffrage délibératif en matière d'impôts accordé à la consulte qui est créée par le motu proprio.

« Eh bien, messieurs, je conçois parfaitement que le gouvernement ait demandé cette condition , mais j'approuve très-fort qu'il n'en ait pas fait l'objet d'un ultimatum, et voici pourquoi : c'est que cette chose, si petite en apparence, est grosse comme le monde. Elle renferme en soi tous les principes de la souveraineté parlementaire. Donner le suffrage délibératif en matière d'impôt à une assemblée, c'est constituer en sa faveur le partage de la souveraineté; ce n'est pas autrement que le parlement d'Angleterre et de France sont devenus souverains.

« Il en serait de même à Rome, il en serait de même si la consulte ou assemblée quelconque était investie du suffrage déhbéralif en matière de finances. (Bruit en sens divers.) Mais voyez, messieurs, ce qui arriverait. Toutes les fois que dans cette Assemblée se manifesterait un esprit hostile à la direction donnée par le souverain Poniiie, mêmes aux affaires de lÉglise, savez-vous ce qui arriverait? On lui refuserait les subsides, ou on le menacerait de ce refus; on menacerait du refus de budget un pape qui ne voudrait pas suivre telle ou telle voie dans le gouvernement général de l'ÉgUse, exclure, par exemple, telle ou telle congrégation. Vous verriez venir à la tribune de l'Assemblée romaine tel orateur qui, s'inspiranl des idées exprimées il n'y a pas longtemps à celle-ci par l'honorable M. Pierre Leroux, viendrait prouver l'incompatibilité de telle ou telle congrégation religieuse, de la compagnie des jésuites, par exemple, avec le progrès moderne,

en accompagnant son argumentation du baculus et du cadaver, et de tout le cortège habituel... (On rit.) et joindre à sa proposition la menace du refus du budget.

« Eh bien, voilà l'état que nous ne pouvons pas admettre pour Rome, et qu'aucun esprit vraiment politique ne saurait infliger, je ne dis pas seulement au Souverain Pontife, mais au monde catholique ; car alors, en allant rétablir le pape dans sa souveraineté, vous auriez manqué complètement votre but. Cette souveraineté, vous l'auriez divisée, partagée, anéantie, et, tôt ou tard, vous l'auriez condamnée à subir le sort du patriarche de Conslantinople, c'est-à-dire à perdre son indépendance, son fiutorité et sa dignité, dans je ne sais quel dédale de factions et de partis politiques dont sa souveraineté réelle et effective peut seule le préserver. C'est ce qui est arrivé au patriarche de Byzance. (Approbation à droite.)

« Maintenant, qu'avez-vous été rétablir à Rome? Ce n'est pas un souverain , comme, par exemple, le grandduc de Toscane, car vous n'avez pas été rétablir le grandduc de Toscane quand il a été détrôné! Ce n'est pas non plus, comme l'a dit l'honorable général Cavaignac, ce n'est pas un homme infiniment respectable. Certes, le pape est à la fois un souverain et un homme infiniment respectable ; mais je dis que ce n'est ni le souverain ni l'homme infiniment respectable que vous avez été rétablir ; c'est le Pape, le Pontife, le Chef spirituel des consciences catholiques que nous avons été rétablir. Eh bien, maintenant quel est voire intérêt, après la grande œuvre que vous avez entreprise et accomplie? C'est de rétablir et maintenir le pape dans la plénitude de son autorité morale sur les consciences catholiques, que vous avez voulu servir et affranchir du plus grand des dangers...

« On a parlé hier de l'apostasie du grand parti libéral.

« Eh bien, messieurs, que s'est-il passé en effet dans le monde depuis quelques années? Croyez- vous qu'en effet les hommes de sens, de cœur, de conscience y aiment, y

adorent la liberté, ou croient en elle, croient <'i la marche ascendante du genre humain, au progrès indéfini de la civilisation et des institutions, comme ils le faisaient il y a deux ou trois ans? (Mouvement en sens divers.) Croyezvous qu'en France, en Europe, partout, les consciences, les cœurs, les intelligences les plus hardies n'aient pas été ébranlés? Croyez-vous qu'une lumière sanglante ne s'est pas levée dans bien des intelligences et bien des consciences? (Nouvelle approbation à droite.) Partout d'impurs et incorrigibles démagogues ont souillé la cause de la liberté. Partout, au Capitole comme à la barrière Fontainebleau, dans les faubourgs de Francfort comme sur le pont de Pesth, partout le poignard démocratique a été indignement uni au drapeau de la liberté. (Vives réclamations à gauche.) Ce sont les forfaits^ les assassinats, les crimes commis partout au nom de la liberté , qui ont glacé et désolé les cœurs les plus dévoués à sa cause. Savez-vous ce qui éteint dans les cœurs la flamme rayonnante et féconde de la liberté? Ce n'est pas la main des tyrans. Voyez la Pologne! Depuis trois quarts de siècle, est-ce que cette flamme de la liberté n'y brûle pas inextinguible sous une triple oppression? Savez-vous ce qui l'éteint? Ce sont eux, eux, ces démagogues dont je parlais tout à l'heure, ces anarchistes (Vive et longue approbation à droite. — Réclamations à gauche), ces hommes qui déclarent partout une guerre impie et implacable à la nature humaine, aux conditions fondamentales de la société, aux bases éternelles de la vérité, du droit et de la justice sociale : voilà les hommes qui éteignent l'amour de la liberté. (Nouvelle approbation.)

« Voyez, je vous en conjure , ce qui se passait en Europe il y a trois ans. La liberté étendait partout graduellement son empire ; les rois venaient tous, tour à tour en regimbant, je le veux bien... (On rit) mais ils venaient, tour à tour, déposer, en quelque sorte, leur couronne aux pieds de la liberté, lui demandant un sacre nouveau, une

investiture nouvelle; le pape lui-même, le pape Pie, le symbole vivant de l'autorité, avait cru pouvoir demander à la liberté, à la démocratie, au progrès^ à l'esprit moderne, un rayon de plus pour sa tiare. Eh bien , que s'est-il passé? Vous avez arrêté tout cela, vous avez tout bouleversé, tout détruit; vous avez arrêté et détourné tout ce courant admirable, qui nous inspirait, à nous vieux libéraux, comme vous dites, tant de confiance et d'admiration. Ce courant s'est perdu. Vous avez détrôné quelques rois, c'est vrai; mais vous avez déirôné plus sûrement la liberté. (Applaudissements à droite.)

« Les rois sont remontés sur leurs trônes, la liberté n'est pas remontée sur le sien. Elle n'est pas remontée sur le trône qu'elle avait dans nos cœurs. Oh! je sais bien que vous écrivez son nom partout, dans toutes les lois sur tous les murs, sur toutes les corniches (L'orateur montre la voûte de la salle. — Longue approbation à droite.); mais dans les cœurs son nom s'esleffacé. Oui, la belle, lafière, la sainte, la pure et noble liberté que nous avons tant aimée, tant chérie, tant servie (Violents murmures à gauche.), oui, servie, avant vous, plus que vous, mieux que vous (Nouvelles rumeurs.) ; cette liberté-là , elle n'est pas morte, j espère, mais elle est éteinte, évanouie, écrasée, étouffée (Nouvelles rumeurs à gauche) entre ce que l'un de vous a osé appeler la souveraineté du but, c'est-à dire la souveraineté du mal, et, de l'autre, le retour forcé vers l'exagération de l'autorité, dont vous avez fait un besoin pour la nature humaine, pour la société et pour le cœur humain, effrayé de vos excès. (Marques d'approbation et longs applaudissements sur les bancs de la major ité-t

« Eh bien, ce même mouvement que je signalais, que vous signalez, que vous reconnaissez vous-mêmes dans le monde politique, ce mouvement s'est produit dans l'Eglise et dans ce monde catholique dont vous discutez aujourd'hui les destinées. Oui, quand Pie IX est monté sur

son trône, et quand, voyant devant lui la liberté, la démocratie moderne, il a marché droit à elle et lui a dit : Vous êtes ma fille et je suis votre père... (Rires ironiques à gauche.) Ce jour-là... il s'est manifesté immédiatement deux opinions dans l'Eglise catholique. Les uns, c'était la minorité, les gens prudents, un peu peureux, un peu diplomates, les gens expérimentés, âgés, les sages disaient volontiers : Mais le pape entreprend là peut-être quelque chose de bien risqué , de bien dangereux, qui tournera mal pour lui. Les autres, et c'était la grande majorité, et j'en étais, moi, messieurs ; moi, mes amis, ce qu'on appelait alors le parti catholique, nous avons salué avec passion, avec enthousiasme, ce mouvement du Pape. Eh bien, nous sommesobligés de le dire, nous avons leçu un effroyable démenti; l'épreuve a tourné, non pas contre nous, non pas contre Pie IX, mais contre la liberté ! (Bravos nombreux à droite.) C'est pour cela que je voudrais tenir ici devant moi tous ces démagogues, tous ces perturbateurs dont je parlais tout à l'heure, et je voudrais leur dire une bonne fois la vérité, et la voici. (Vive approbation à droite. Rumeurs à gauche.)

« Si je pouvais m'adresser à tous ensemble, je leur dirais : Savez-vous quel est devant le monde, le plus grand de tous vos crimes? Ce n'est pas seulement le sang innocent que vous avez versé, quoiqu'il crie vengeance au ciel contre vous ; ce n'est pas seulement d'avoir semé à pleines mains la ruine dans l'Europe entière, quoique ce soit le plus formidable argument contre vos doctrines. Non ! c'est d'avoir désenchanté le monde de la liberté ; c'est d'avoir ainsi désorienté le monde ! ( Acclamations à droite.) C'est d'avoir ou compromis, ou ébranlé, ou anéanti danstousles cœurs honnêtes cette noble croyance ; c'est d'avoir refoulé vers sa source le torrent des destinées humaines. (Applaudissements prolongés sur les bancs de la majorité.)

« J'aime à croire que Pie IX n'accepte pas la déplorable

alternative que je signalais tout à l'heure, j'afme à croire, et même je suis convaincu qu'il reconnaît qu'il y a un milieu à garder entre cette souveraineté du mal que la fausse liberté réclame, et le retour exagéré et absolu vers le despotisme. Mais au moins, vous tous, amis sincères et fidèles delà liberté dont je vous peignais tout à l'heure les douleurs et les catastrophes, aidez-le dans sa tâche, ne le découragez pas, ne l'embarrassez pas, ne compliquez pas sa situation déjà si difficile et si douloureuse ; prêtez-lui le concours de vos sympathies et de vos respects, et aidez-le à trouver dans la sainteté de sa conscience et dans la pureté de ses intentions, ce milieu que nous désirons, nous tous qui croyons encore, malgré tout, à la liberté. (Vifs applaudissements à droite.)

« Maintenant, je ne puis pas cependant descendre de la tribune sans examiner une hypothèse menaçante. Je suppose que je me trompe, que M. Thiers se trompe, que la commission se trompe, que le pape se trompe, que tout le monde se trompe, excepté ces messieurs de l'opposition et une certaine portion que je ne sais comment appeler, de la plaine ou de l'ancien parti modéré. Nous avons tort; je suppose que nous avons tous tort de trouver que le pape accorde assez par son motu proprio ; il faut donc exiger plus : il faut, comme l'a dit M. Victor Hugo, le contraindre à faire plus. Voyons donc comment vous vous y prendrez. Mais laissez-moi vous le demander : croyezvous que les hommes qui ont été conduits à porter la main sur le saint-siége, sur les souverains pontifes eux-mêmes, soient entrés avec cette pensée dans leurs luttes contre le saint-siége? Croyez-vous qu'ils se sont dit tout d'abord : Je ferai le pape prisonnier ou je lui forcerai la main par tous les moyens que peut fournir la violence ou la contrainte? Je suis convaincu qu'il n'en est rien; mais ils y ont été conduits comme vous y seriez conduits vous-mêmes si vous entriez dans cette voie, par le dépit, par l'impatience, par la menace maladroitement faite, qui

manque son effet, et à laquelle un détestable amour-propre force de rester fidèle : voilà comme on aboutit à la contrainte et à la violence. (Sensation.)

« Personne ici, sans doute, ni d'un côté ni de l'autre, ne veut, de propos délibéré, employer contre le saint-père une violence quelconque. Et puis,ce n'est pas seulement le discrédit ou la déconsidération qui tôt ou tard s'attachent à ceux qui luttent contre le saint-siége, mais c'est encore la défaite! Oui, c'est l'insuccès qui est certain ; certain, notez-le bien ! Et pourquoi l'insuccès est-il certain ? Ah ! notez bien ceci : parce qu'il y a entre le saint-siége et vous, ou tout autre qui voudrait combattre contre lui, il y a inégalité de forces. Et sachez bien que celte inégalité n'est pas pour vous, mais contre vous. Vous avez 500,000 hommes, des flottes, des canons, toutes les ressources que peut fournir la force matérielle. C'est vrai. Et le pape n'a rien de tout cla ; mais il a ce que vous n'avez pas, il a une force morale, un empire sur les consciences et sur les âmes auquel vous ne pouvez avoir aucune prétention, et cet empire est immortel. (Dénégations à gauche. — Vive approbation à droite.)

« Vous le niez ; vous niez la force morale, vous niez la foi, vous niez l'empire de l'autorité pontificale sur les âmes, cet empire qui a eu raison des plus fiers empereurs! Eh bien, soit; mais il y a une chose que vous ne pouvez pas nier. Or c'est la faiblesse du saint-siége, sachez-le, c'est celte faiblesse même qui fait sa force insurmontable contre vous. Ah ! oui, il n'y a pas dans l'histoire du monde un plus grand spectacle et un plus consolant que les embarras de la force aux prises avec la faiblesse. (Nouvelles et nombreuses marques d'adhésion à droite.)

« Permettez-moi une comparaison familière. Quand un homme est condamné à combattre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément, elle lui dit : Frappez, mais vous vous déshonorerez et vous ne me vaincrez pas. (Très- bien !

très-bien !) Eh bien, l'Eglise n'est pas une femme, elle est bien plus qu'une femme : c'est une mère !( Très-bien ! très -bien ! — Une triple salve d'applaudissements accueille cette phrase de l'orateur.)

« C'est une mère, c'est la mère de l'Europe, c'est la mère de la société moderne; c'est la mère de l'humanité moderne ! On a beau être un fils dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on reste toujours fils, et il vient un moment, dans cette lutte parricide contre l'Église, où cette lutte devient insupportable au genre humain, et où celui qui l'a engagée tombe accablé, anéanti, soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de l'humanité. (Nouveaux applaudissements.)

« Figurez-vous, messieurs, Pie IX en appelant à l'Europe, en appelant à la postérité, en appelant à Dieu contre les violences et contre la contrainte de la France, de la France qui l'a sauvé, et qui viendrait ainsi ajouter la plus ridicule des inconséquences à un crime qui n'a jamais porté bonheur à personne depuis que l'histoire existe. (Très-bien! très-bien! — Longue approbation.)

« En outre, messieurs, sachez bien que vous n'en viendrez pas à bout, parce que l'Église a des ressources infinies pour la résistance. » (Hilarité et violente interruption à gauche.)

M. CHARRAS. « Nous Ic savons bien ; demandez plutôt à Ravaillacl »

M. DE MONTALEMBERT. « S'il VOUS arrivait jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, d'être engagés dans une lutte sérieuse avec elle, vous ne ririez pas longtemps, je vous le promets. Je dis qu'elle a des ressources infinies pour la défense. Oh ! pour l'attaque, quand cela lui arrive, et si cela lui est arrivé quelquefois, je conçois son infériorité ; elle n'a rien de ce qu'il faut pour l'attaque, pour le rôle agressif; mais, pour la défense, je vous assure qu'elle est incomparable. C'est le contraire des places assiégées dont je vous parlais la dernière fois que j'ai paru à cette tribune. Je vous di-

sais que les places assiégées, et c'est un axiome de la science stratégique des modernes, sont toujours prises tôt ou tard. Eh bien, pour la citadelle de l'Église, c'est précisément le contraire; elle est imprenable.

« Vous devez le savoir, messieurs, elle a un vieux texte, non possumus, dans un vieux livre appelé les Actes des Apôtres, qui a été inventé par un vieux pape appelé saint Pierre. Je vous jure qu'elle vous conduira jusqu'à la fin des siècles sans céder. » (Rumeurs à gauche.)

M. VICTOR HUGO. i'Mouvemcnt d'attention. « Messieurs, ^''^"" ""°" hier, dans un moment où j'étais absent, l'honorable M. de Montalembert a dit que les applaudissements d'une partie de l'Assemblée, que les applaudissements qui sortaient de cœurs émus par les souffrances d'un noble et malh%ureux peuple, que ces applaudissements étaient mon châtiment.

«r Ce châtiment, je l'accepte et je m'en honore. Il est d'autres applaudissements que je laisse à qui veut les prendre. Ce sont les applaudissements des bourreaux de la Hongrie et des oppresseurs de l'Italie.

« Il fut un temps, que l'honorable M. de Montalembert me permette de le lui dire avec un regret profond pour lui-même, il fut un temps oii il faisait de son beau talent un meilleur emploi. Il défendait la Pologne, comme je défends aujourd'hui l'Italie. (Très-bien!) J'étais alors avec lui; il est aujourd'hui contre moi; la raison en est bien simple : c'est qu'il a passé du côté de ceux qui oppriment, et que je reste, moi, du côté de ceux qui sont opprimés. » (Vifs applaudissements à gauche.)

Après des discours de MM. Em. Arago et Odilon Barrot, l'Assemblée vote le projet par i69 voix contre 180.

Procès de Versailles. — Michel de Bourges plaidant que ***'•

la violation de la Constitution entraîne le droit d'insurrec- i";-'-» ""»"■"*'"

rection, le président 1 arrête et déclare que « la conscience de vcrsaiiiM. publique se révolterait, si un tribunal, quel qu'il soit, per-

4 afril.

Rplonr (la Pape.

24 aTril.

mettait qu'une doctrine pareille fût plaidée devant lui. » C'est pourtant ce qu'avaient admis déjà 14 jurys.

La défense n'étant pas libre, les accusés refusent de se défendre. — Fin du procès : 11 accusés, parmi lesquels Batfne et Forestier sont acquittés; 17, Guinard, Pilhes, Paya, etc., sont condamnés à la déportation; 3 autres à 5 ans de détention.

Retour du pape à Rome.

Décret de l'Assemblée législative, réduisant le corps d'armée française à une division. Retraite des Espagnols et des Napolitains. L'Autriche ne maintient qu'une divisio^i dans les légations.

Lettre de Fariiii !i Glaibtone.

« ... En remontant sur le trône de miséricorde, Pie IX n'y apporta point l'indulgence; tout au contraire, son gouvernement redoubla de rigueurs dans les jours qui précédèrent et suivirent son retour. Le jour anniversaire de la République ayant été fêté à Rome par des feux d'artifice, les prélats de la Sacrée- Consulte condamnèrent à vingt ans de galères quelques jeunes gens accusés de ce singulier crime , que l'imagination des juges créait et punissait avant qu'il ne fût inscrit dans les Codes. Comme la jeunesse s'abstenait de fumer pour atteindre le gouvernement dans ses revenus, le même tribunal inventa le délit de coaction contre V usage du tobac, et condamna aux galères quelques individus qui en étaient accusés. C'étaient, disait-on, des peines infligées pour l'exemple et la terreur : étrange système de justice chrétienne ! Les chefs autrichiens donnaient des exemples plus nombreux et plus singuliers encore de cette justice dans les provinces où ils dominaient : l'abstention du tabac, les chants et les divertissements sur les sujets politiques, délits que les Autrichiens appelaient démonstrations antipolitiques, étaient punis par le jeûne dans les cachots et

par la bastonnade sur les chairs nues : supplices employés non-seulement comme châtiment, mais comme torture et en vue- d'arracher des lèvres des victimes la menteuse confession de la douleur. Je raconte des choses connues de tout le monde : les sentences sont publiques; pour témoins, j'ai tout un peuple. Plus de trois années se sont écoulées depuis cette époque, et l'on continue de juger en cette forme, de bâtonner et de proscrire... Les proscriptions nombreuses, et l'émigration, plus nombreuse encore, ont enlevé à la Sacrée -Consulte une ample matière d'inquisition... Celui qui consulterait un recueil de toutes les sentences que la Sacrée-Consulte et les Conseils de guerre autrichiens ont prononcées à cette époque dans le domaine de l'Eglise, celui qui dresserait une statistique de tous les sujets du pape qui ont été privés de leur emploi, envoyés en relégation, proscrits, bétonnés, emprisonnés; celui-là montrerait à l'Europe et à la chrétienté, bien mieux que ne peut faire l'histoire raisonnée, quelle sorte de paix a apportée à Rome'la croisade de 1849....

« J'abrège. Le gouvernement est, comme par le passé, purement clérical, car le cardinal secrétaire d'État seul est vraiment ministre ; les cardinaux et les prélats l'emportent, sinon par le nombre, au moins par l'autorité dans le Conseil d'État et dans la Consulte des finances; des cardinaux et des prélats gouvernent les provinces. Aux ecclésiastiques seuls sont accessibles les hauts emplois dans l'administration, dans l'instruction publique, dans les institutions de bienfaisance, dans la diplomatie, la justice, la police, la censure. La finance est ruinée; le commerce misérable; la contrebande a reparu; toutes les immunités, toutes les juridictions ecclésiastiques sont rétablies ; les taxes et les tailles abondent sans règle et sans mesure ; ni sécurité publique ou privée, ni autorité morale, ni armée indigène; ni chemins de fer, ni télégraphes ; les études négligées ; aucun souffle de liberté,

aucune espérance de vie tranquille ; deux armées étrangères; l'état de siège permanent ; des vengeances atroces, des sectes frémissantes, un mécontentement universel. Tel est aujourd'hui le gouvernement du Pape...

« Vous savez, Monsieur, que les Italiens se laissent aisément séduire par les opinions et les exemples français. Or il est certain que, de même qu'il y a quatre ans, les sectes démocratiques fondaient leurs espérances sur la France, de même aujourd'hui c'est sur les exemples et l'influence de la France que s'appuient les sectes rétrogrades. »

Un projet de loi, dont M. Passy a été le rapporteur, a demandé un crédit extraordinaire de 3,218,500 francs pour le surcroît de dépenses du oorps expéditionnaire d'Italie, pendant l'année 1850 et les six premiers mois de 1851. Déjà en 1850, le 2 mai, avait eu lieu, à propos du budget, une discussion oi!i M. Arago prit la parole et releva les tristes conséquences de l'expédition.

M. EMMANUEL ARAGO. « Savcz-vous bien, messieurs,

ce qui se passe à Rome à l'heure où je vous parle? Savezvous bien quels actes sont protégés dans Rome par les baïonnettes françaises? Savez-vous bien que la population romaine en est à regretter, et elle a raison de le regretter, le temps de Grégoire XVI ? Oui, la terreur, je ne crains pas de le dire, la terreur règne à Rome. Les tribunaux odieux de la Sacrée-Consulte, du Vicariat, du Saint- Office sont plus terribles que jamais, et les formes les plus élémentaires, les garanties les plus sacrées de la justice criminelle sont moins respectées que jamais, et si vous en voulez une preuve évidente, je vous la donne à l'instant même : devant le tribunal de la Sacrée-Consulte, qui fonctionne tous les jours, qui prononce tous les jours les condamnations les plus graves, qui condamne à dix, vingt, trente années de galères des hommes, des jeunes gens coupables, ahl coupables de quoi? d'avoir illuminé

leurs fenêtres avec des feux de Bengale tricolores! Et comment procède-t-il, ce tribunal de la Sacrée-Consul te? Dans le secret le plus profond : les accusés politiques ne se voient confrontés avec aucuns témoins, n'assistent même pas à la discussion des faits qu'on leur reproche. La première fois, messieurs, que la justice leur parle après le jour de leur arrestation, c'est pour leur dire à quelles horribles peines ils ont été condamnés. Voilà pourtant le tribunal qui fonctionne sous les yeux de la France, et si vous n'avez pas, comme je l'ai, l'horreur d'un tribunal secret oi!i de pareilles énormités se peuvent commettre, je ne sais pas ce que c'est que la moralité du jugement des hommes.

« Et dans ce tribunal encore, sous Grégoire XVI, de sinistre mémoire, il restait au prévenu un semblant de garantie. Sur une liste d'avocats agréés par les juges, le prévenu avait le droit d'élire un défenseur. Eh bien ! tout récemment, Antonelli leur a retiré ce droit, de sorte qu'on est frappé sans avoir été entendu, sans avoir pu détruire un témoignage quelconque, sans avoir été défendu par un homme de son choix. Et il en est de même pour le tribunal de l'Inquisition, qui siège aussi à Rome! Et il en est de même pour le tribunal du Vicariat!

« Ce n'est pas tout, messieurs. Le pape promettait une organisation judiciaire par le molu proprio : il y a aux portes mêmes de Rome des congrégations cléricales, des abbayes qui conservent le vieux droit féodal de juridiction, droit de haute et basse justice criminelle, qui choisissent leurs juges, qui prennent un homme à partie, qui le condamnent eux-mêmes; cela est vrai, cela existe, cela est odieux, et cela se fait, je le répète, c'est une honte, sous la protection de notre armée française.

« Je ne sais pas, en vérité, si, après ces exemples

que je viens de choisir entre mille, il est possible de parler sérieusement du proprio molu, s'il est possible de soutenir encore à la face de l'Europe, comme l'a dit dans

un message M. le président de la République, que la France encourage les intentions philanthropiques et libérales du Saint-Père. Je ne le crois pas; mais peut-être essayera-t-on tout à l'heure, en me répondant, de soutenir qu'on a obtenu quelque chose de Pie IX; on viendra peut-être parler de la Consulte d'État récemment instituée, pour examiner les recettes et les dépenses. Mais elle n'a pas voix délibérative; elle se réunit sans aucune publicité, présidée par un cardinal ; elle est exclusivement composée d'hommes choisis par le pape lui-même, par le pape qui se réserve de plus le droit de la dissoudre.

« Parlera-t-on aussi de l'organisation d'un Conseil d'État? 11 est composé d'hommes que le pape choisit, et le décret pontifical qui l'institue porte en propres termes ceci : œ Le Conseil donne son avis sur les questions qu'il « plaît au gouvernement de lui soumettre. » Et ce sont là les garanties qui ont été promises comme des institutions libérales? Non, non. Ce sont des dérisions et d'odieux mensonges! (Très-bien!)

« Qu'on ne parle pas davantage de la loi communale, qui, en fait de libéralisme, est retournée bien en deçà de l'organisation communale de Pie VII! Et je le prouve surle-champ : à Bologne, ville de soixante- dix mille âmes, les trente-six conseillers sont élus par deux cent seize électeurs; deux cent seize sur soixante-dix mille ! Est-ce qu'on appelle cela restituer aux Etats de l'Eglise leurs franchises municipales ! Non, non ; c'est encore un mensonge, une dérision!

« Qu'on cesse donc, Messieurs, qu'on cesse une fois pour toutes de nous parler ici de l'influence française ! Il serait trop triste de croire qu'avant de faire de pareilles choses, on a prêté l'oreille aux avis de la France.

«... Qu'il reste bien entendu que nous n'avons à Rome aucune influence sérieuse, que nous ne pouvons avoir la prétention d'y contre-balancer l'influence de l'Autriche; de

l'Autriche, qui, sachez-le bien, opprime et fusille, à côté de nous, dans les Légations. C'est de Vienne eti^e Naples qu'arrivent aux cardinaux leurs inspirations, de Vienne, où l'on ordonne, messieurs, vous savez quels massacres, de Naples, où l'on torture tout ce qui porte un cœur généreux et patriotique, de Naples où l'on prononçait, il y a quelques jours encore, des condamnations qui ont fait frémir l'Europe tout entière.

« Et maintenant, je vous renouvelle ma question : qu'attendez-vous pour quitter Rome? Attendez-vous par hasard que le peuple romain chérisse les cardinaux? Alors bâtissez des casernes et baslionnez les couvents : vous ne reviendrez pas! Vous vous rappelez tous qu'au moment où il s'agissait d'envoyer une expédition en Italie, on disait et répétait sans cesse aussi haut que possible que le peuple romain n'était pour rien dans la révolution romaine, qu'il n'y avait dans Rome qu'une poignée d'étrangers révoltés, dont il fallait faire justice, mille, deux mille étrangers, dont il fallait débarrasser les Romains. Eh bien! la France a vu exiler sous ses yeux successivement 12,000 citoyens de la ville de Rome. Ces 12,000 hommes ne pèsent plus sur Rome; tous les révolutionnaires sont proscrits; le peuple romain reste seul et libre. Eh bien! essayez d'en sortir. Vous verrez combien de temps durera le gouvernement du pape !

« Il faut conclure maintenant, il faut bien maintenant que la France sorte de cette impasse de la guerre de Rome. Car vous ne voulez pas que les soldats français soient enrôlés, comme des Suisses, au service des souverains qui ne peuvent se défendre, et je renouvelle ma question, en priant le ministère de répondre nettement.

M. BRENiER, ministre des affaires étrangères, répond en Bronirenvoyant au rapport de la commission, et en se plaçant min. .i.- air.irrs sous son égide. « Les informations apportées à cette tribune ne sont pas celles qui viennent au gouvernement. La terreur règne si peu à Rome que les tribunaux dont on

clraiiï

a parlé y fonctionnent aussi régulièrement que le comportent les circonstances... Je crois erronées les imputations de l'honorable préopinant sur la situation financière et administrative des États romains. Il me semble que le pape a, depuis son retour donné des preuves qu'il voulait marcher dans cette voie libérale qu'il avait promis de suivre avant sa rentrée... Les condamnations politiques ont été extrêmement peu nombreuses... Quant à l'administration, vous reconnaîtrez, messieurs, que dans tout état révolutionnaire (mon Dieu ! ce qui se passe au milieu de nous en est la preuve), il est bien difficile d'obtenir des réformes immédiates, lorsqu'on les demande avec cette ardeur qu'on apporte trop souvent dans les opinions délibérantes. »

Maibieu M, MATHIEU (dc la Drômc). « Voici le dilemme que je

la Dr^me^ pQgg • Q^ l'autorité pontificale est bénie, aimée, adorée à Rome, et alors vous n'avez plus rien à faire en Italie ; ou le peuple romain éprouve des sentiments tout contraires à l'égard de la papauté, et, dans tous les cas, il est certain que les engagements de la France sont violés.

« Dans le principe, messieurs, on pouvait concevoir à la rigueur l'expédition; on disait: Rome est tombée au pouvoir de bandits venus de tous les points de l'Europe. Eh bien ! aujourd'hui Rome est délivrée, Rome est rendue à elle-même; ces bandits, ces aventuriers ont été expulsés, mis en fuite; les uns sont en Angleterre, les autres aux États-Unis , oti ils sont allés rejoindre les bandits de la Pologne, de la Hongrie, de Venise, de la Lombardie : s'il en reste encore en Italie, c'est que la clémence du cardinal Antonelli les tient sous les verrous.

« Eh bien ! pourquoi restez-vous à Rome ? Est-ce que vous n'avez pas accompli votre mission? Il ne vous reste plus qu'à recueillir les bénédictions du peuple romain et les louanges de l'histoire* : retirez-vous !

« Ou la papauté a encore des racines à Rome, et elle peut se passer de vous; ou la papauté est un arbre de vie,

qui tombe sous l'action du temps et les progrès incessants de la raison humaine, et dans ce cas vous ne pouvez rien pour elle.

« Je me trompe : avec les soldats, avec les trésors d'un pays tel que la France, on peut imposer rnomentanément à un peuple un gouvernement qu'il repousse, qu'il abhorre, qu'il exècre; mais que tous les fils des croisés, que tous les révolutionnaires repentants, que tous les voltairiens convertis se mettent à l'œuvre et joignent tous leurs efforts dans une commune entreprise, je les défie de faire que la papauté, comme autorité temporelle, vive en Italie de sa propre vie, et s'y soutienne de sa propre force. La papauté, autorité temporelle est morte, vous dis-je. Vos soldats à Rome ne gardent pas une réalité, ils gardent un souvenir, un fantôme. Si vous disparaissiez, le fantôme s'évanouirait.

« Je ne viens pas vous rappeler, moi, les promesses d'institutions libérales au peuple romain, ni même cette fameuse lettre du président de la République ; elle a désormais pris place à côté des programmes de l'Hôtel de Ville : paroles princières, paroles mensongères.

« Je me borne à vous demander si le peuple romain a ce qu'il veut, si l'esclave est content de la chaîne que vous lui avez rendue.

« Que vous ayiez un parti à Rome, qu'il y ait une opinion qui vous appuie, je suis loin de le contester. Mais quel est ce parti ? quelle est cette opinion ? on peut toujours invoquer une opinion pour et contre qui que ce soi(. Est-ce que dans vos démêlés avec le pouvoir exécutif, on n'invoque pas contre vous l'opinion publique? cela est vrai, même en dehors des sept ou huit mille coquins, il y a une opinion publique qui se prononce trèsénergiquement contre vous : c'est une classe de gens, une race à part, la race qui joue, agiote et usure, race qui sacrifierait toutes les générations futures, tous les siècles à venir à sa cupidité, à ses spéculations sur le .

Oudiiiot

5 p. 100, qui vendrait son Dieu, sa patrie, sa foi, sa nationalité, sa liberté, pour un écu. Que faut-il à cette race ? Il lui faut de l'argent, des bals, des fêtes, des plaisirs, des courtisanes, tout le reste lui importe peu.

« La classe d'individus qui vous appuie à Rome n'est pas tout à fait la même. Celle de Rome ne spécule pas à la Bourse. Elle spécule dans le temple. Elle ne spécule pas sur la rente. Elle spécule sur les amulettes. Elle prêche la charité, et appelle à son secours les baïonnettes étrangères Elle prêche la pauvreté, et elle habite des palais. Elle prêche l'Évangile, et l'égoïsme, l'envie de dominer et d'opprimer lui ronge le cœur. Telle est, messieurs, la classe dont vous avez été faire les affaires à Rome, mais vous avez été aussi faire les affaires de l'Autriche.

g6n<r.,i M. LE GÉNÉRAL otJDiNOT. a ... La victoirc ne nous a

point enivrés. Nous savons que le vœu des populations devait être consulté, et quelles que fussent nos sympathies, quelles que fussent nos espérances et nos respects pour l'auguste chef de la catholicité, nous n'avons point fait violence aux sentiments des populations. L'autorité temporelle du souverain pontife n'a été proclfimée, n'a été rétablie à Rome que lorsque plus de cent mille personnes sont venues instamment en réclamer le bienfait. »

M. CHARRAs. « Je demande la parole. »

M. LE GÉNÉRAL ouDiNOT» a Aux assertions que je viens (l'énoncer, qu'il me soit permis d'ajouter un fait, qui, celui-là, je pense, ne sera pas sujet à controverse. Le 15 juillet, jour qui avait été fixé pour le rétablissement de l'autorité temporelle pontificale, et pour la célébration d'un Te Deum, en l'honneur des armes françaises, ce jour-là, la place Saint-Pierre, était remplie d'une foule immense. Qu'est-il arrivé? Vos drapeaux ont été salués avec enthousiasme, votre général n'a pu mettre pied à terre, il a été enlevé de son cheval et porté triomphalement dans la cathédrale. Ce n'est pas à lui que tant

d'honneur s'adressait, mais à la France, à vous, qui avez si noblement compris les vœux de la catholicité. »

M. CHARRAS insistant pour avoir la parole, la cfôture de la discussion générale est prononcée. M. Gharras, sur l'art. ]''', démontre que jusqu'à ce jour l'expédition de Rome a coûté, non pas !e chiffre qu'on fixe, par modestie sans doute, mais bien 15,951,331.

M. PAssY, rapporteur, ayant contesté ce chiffre, M. Gharras demande la parole. L'Assemblée demande la clôture, et adopte le projet à une très-grande majorité.

La cour de Rome subit de plus en plus l'influence au- Traité

trichienne. Un traité secret est conclu entre l'Autriche et '""'[''J'^^^^'f °

la Russie pour défendre le pape, et former une coalition pour dùfLi.jrc des gouvernements contre la Révolution, dans le cas oi^i ^^ v^p"la Révolution triompherait en France.

« L'expédition de Rome à l'intérieur », suivant le mot i8:>ide M. de Montalerabert, s'exécute, non-seulement contre - ■'«•■'■n'i'r''. la Montagne, mais aussi contre le reste de l'Assemblée. Le général Oudinot est un des représentants arrêtés. L'Assemblée est traitée comme Fa été l'Assemblée romaine.

La cour de Rome est la première à acclamer l'Empire.

de l'iii

A la suite de la guerre de Grimée, à laquelle a pris part ^■'><''le Piémont, le Gongrès de Paris, se préoccupant de tout Congrr ce qui, dans l'avenir, pourrait amener en Europe une conflagration, met sur le tapis la question de l'évacuation des États romains par les troupes autrichiennes et françaises. La France et l'Autriche déclarent qu'elles retireront leurs soldats « dès que le gouvernement pontifical sera en mesure de pourvoir à sa propre sûreté. » M. de Cavour se fait l'organe des doléances italiennes, déclare que Rome et Naples sont gouvernées contrairement à tous

les principes sur lesquels se fonde le droit public de l'Europe, présente au Congrès une note pour la réorganisation administrative des Légations, dans laquelle il prend pour base la lettre à Edgar Ney.

La question romaine se trouve ainsi de nouveau mise à l'ordre du jour de la politique. — En Angleterre, discussions à la Chambre des communes. Lord Palmerston déclare le gouvernement papal « un gouvernement arbitraire et tyrannique, auquel est préférable le gouvernement populaire lui-même. » — A Ravenne, à Pesaro, agitations populaires au sujet de la perception des impôts. — Décembre : levée de l'état de siège dans les Marches et les Romagnes.

183G. Juin. Le Pape, entrant à Pérouse, est reçu par les cris de Mouvemeut « .pain et statut. » — A Bologne (9 juin), il est accueilli en Italie. p^^. ^^^ sifflets. Lcs uotablcs de Bologne lui exposent dans une adresse leurs doléances. Gesena, Forli, Ravenne, Ferrare en font autant. — La Chambre des avoués et le Conseil de l'ordre des avocats demandent un nouveau Code et des réformes législatives ; la Chambre de commerce réclame le libre échange. — Antonelli cherche à étouffer cette explosion unanime en interdisant aux gonfalonniers toute présentation d'adresse au pape. On a recours alors à la publication dans les feuilles libérales du Piémont. — Novembre : l'état de siège est enfin levé à Ancône et à Bologne : l'occupation aura lieu désormais aux frais de l'Autriche. — Une adresse réclamant des amélioralions civiles, l'amnistie, la fin de l'occupation étrangère se signe chez M. Migliorati, chargé d'affaires de Sardaigne, et se trouve mise ainsi hors des atteintes de la police.

1858, Affaire Mortara. — Difficultés entre la cour de Rome

et M. de Grammont, notre ambassadeur, et M. de Goyon,

notre général. — Recrudescence du brigandage. N'a pas cessé d'être en vigueur, dans les Romagnes, une circulaire de police de Bologne, du 6 juillet 1833 qui, « pour éviter de grandes dépenses au Trésor, et ne pas fatiguer les tribunaux », défend d'arrêter les brigands, si ce n'est à la dernière extrémité. — Tentatives d'organisation militaire. La conscription, proposée par M. de Goyon, est rejelée. On adopte le système des enrôlements avec indulgences, qui n'obtient guère de résultats.

Le Piémont se prépare à la guerre. L'opinion publique i^^^. et la Bourse en France la pressentent. Le Moniteur (7 janvier), l'Empereur, à l'ouverture du Corps législatif (7 février), émettent les assurances les plus pacifiques. — Le Piémont hâte ses préparatifs de guerre. (Modification à la loi sur la garde nationale, emprunt extraordinaire, Garibaldi appelé, enrôlements de volontaires venus de toutes les parties de l'Italie.) — 23 avril : loi qui, en vue de la guerre imminente, accorde au gouvernement des pouvoirs dictatoriaux : sommation par l'Autriche d'avoir à renvoyer sous trois jours les volontaires dans leurs foyers. — 27 avril: les Français passent le Mont-Genis et débarquent à Gênes. Le grand-duc de Toscane sollicité de prendre part à la guerre, ayant abandonné ses États, la Toscane acclame Victor-Emmanuel. Massa et Carrare en font autant. Mais ce mouvement n'a rien de comparable à l'enthousiasme de 18/i8. — Agitation dans l'État romain, inquiétude du parti catholique. Le ministre des cultes de France déclare que le Pape sera respecté « dans tous ses droits de souverain, »

« L'Empereur est bien résolu à ne tolérer aucune diminution dans le pouvoir temporel du pape, » dit dans une proclamation du 13 avril, le cardinal Milesi. — 3 mai. vai.

a 11 faut que l'Autriche domine jusqu'aux Alpes, ou que l'Italie soit libre jusqu'à l'Adriatique. » — 20, victoire de Montebello; 23, prise de Varèse, par Garibaldi; 30, vie-

Paix «le Villafranra

1859. Juin. ^Qjpe dePalestro; 3 juin, combat de Turbigo; 4, bataille d^ Magenta ; 7, proclamation du général français commandant à Rome, interdisant aux Romains toute manifestation à propos des victoires des armées alliées. 12, évacuation de la Romagne par les Autrichiens; insurrection immédiate de Bologne, Forli, Faenza, Ferrare, Ravenne; constitution d'une junte provisoire, qui proclame la dictature de Victoria Juillet. Emmanuel ; — 1 2 juillet, dépêche de l'Empereur à l'Impératrice : « La paix est signée entre l'empereur d'Autriche et moi. — Les bases de la paix sont : Une confédération italienne sous la présidence honoraire du Pape. L'empereur d'Autriche cède ses droits sur la Lombardie à l'empereur des Français, qui les remet au roi de Sardaigne. L'empereur d'Autriche conserve la Vénétie; mais celle-ci forme partie intégrante de la Confédération italienne. — Amnistie générale. » — 12, démission de M. de Cavour. Contrairement aux stipulations du traité de Villa-Franca, les assemblées de Toscane (16 août), de Modène (20), de la Romagne (1) (6 septembre), proclamaient la déchéance de leurs souverains respectifs, au bénéfice de la maison Octobre. de Savoie. 26, Protestation du pape. — h octobre, l'ambassadeur de Piémont reçoit ses passe-ports. — Inquiétudes du clergé français; manifestes, mandements en faveur du pouvoir temporel. L'Empereur rassure ces craintes : « J'espère qu'une nouvelle ère de gloire commencera pour l'Église, le jour oh chacun partagera avec moi la conviction que le pouvoir temporel du pape n'est pas contraire à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. »

i,j6o. Janvier : Note du cabinet de Londres, proposant : 1» que

(1) C'est alors que M. Farini, élu gouverneur géuéral de la Romagne, iraïuédiatenient après ce vote, découvrit aux archives uu document, en date du 23 février 1831, émané d'un haut fouctioniiaire pontifical, eonienant l'or.ire d'assassiner quelques soldats autricliiens et de meitre le crime sur le compte des libéraux afin de déterminer ainsi le Cabinet de Vienne à une violation nouvelle du principe de non-intervent:on.

la France et l'Italie renoncent désormais à intervenir dans les affaires intérieures d'Italie, à moins d'y être appelées par l'assentiment unanime des grandes puissances; 2» que le gouvernement français s'entende avec le Saint-Père pour évacuer les Étals romains, lorsque l'organisation de l'armée pontificale le permettra et que les troupes françaises pourront être retirées de Rome sans danger pour le maintien de l'ordre. — La France substitue à la proposition brilannique relativement au Saint-Siège la proposition suivante • administration temporelle des Légations de la Romagne, de Ferrare, et de Bologne, sous la forme d'un vicariat exercé par le roi de Sardaigne au nom du Saint- Siège.

12 janvier. Dépêche de M. de Thouvenel à M. de Gram- ^s^"^. mont, déclarant qu'il y a nécessité pour le pape d'abandonner les intérêts temporels pour n'avoir à se préoccuper que du spirituel. — 29. Réponse d'Ântonelli : La révolte des Romagnes est l'œuvre du Piémont. D'ailleurs, la question n'est pas temporelle, mais religieuse, le pape n'étant prince que parce qu'il est pontife. — 30 mars. Excommunication contre tous « acteurs, promoteurs, coadjuteurs de l'usurpation, » sans autre désignation de personnes. — 4 avril. Lamoricière appelé à Rome. — 11, 12, 13 avril. Discussions au Corps Législatif. M. Baroclie : « L'Empereur sera toujours un défenseur zélé et respectueux du pouvoir temporel du Saint-Père, et saura remplir à la fois ses devoirs de souverain et de catholique. » — Proposition par la France d'une liste civile payée par toutes les puissances catholiques, et d'une armée fournie par les puisances catholiques de second ordre. Refus du pape. — Ouverture à Bruxelles d'une souscription i n faveur de la papauté. — Insurrection de Pesaro et d'Urbino. Pérouse en état de siège. — 7 novembre. .Note de M. de Cavour au cardinal Ânlonelli, lui signalant les dangers de la présence de mercenaires indisciplinés dans l'armée pontificale. — 9 novembre. Le général piémon-

18fi0.

Novembre.

Caslelfidardo,

EvéïifMiients

dans le royaume

de Nsjil-s.

tais Fanti déclare qu'il occupera les Marches et l'Ombrie, si les manifestations dans le sens national sont comprimées par la force. — Cialdini occupe Urbino et Pesaro. — Ih novembre. Il entre dans Pérouse. — 18 novembre. Bataille de Castelfidardo. — 29 novembre. Prise d'Ancône. Protestation d'Antonelli, prétendant que la France avait déclaré que l'armée sarde n'attaquerait pas les troupes pontificales. Réponse de M. de Grammont : œ Les intentions du gouvernement français ont bien été de s'opposer à une agression du roi de Sardaigne, mais jamais de faire la guerre au Piémont. » »

Pendant que ces événements se passent dans les Etats romains, Garibaldi débarque à Marsala (11 mai), et, vainqueur à Calatifimi, s'empare de Palerme (27 mai) et de Messine (25 juillet). Le 18 août, il débarque en Calabre, entre à Reggio le 21 août, à Naples le 7 novembre, livre le 1" octobre la bataille du Vulturne. Le 9, l'armée piémontaise entre dans le royaume de Naples; le 21, un plébiscite vote l'annexion à la Sardaigne. Capoue, bombardée, est prise le 1«'' novembre. Gaëte ne le sera que le 12 janvier 1861.

Janvier : Encyclique du pape, oh il demande non-seulement la Romagne, mais le rétablissement des ducs de Toscane, Parme, Modène. Il se refuse à toute transaction, tant qu'on ne sera pas revenu au statu quo ante hélium. — Mars. Premières discussions dans les Chambres françaises depuis le décret du llx novembre. Au Sénat, premier discours du prince Napoléon : « La France, de 1 850 à 1860, a joué à Rome le rôle de Cassandre. » — Au Corps Législatif, MM. Jules Favre, Darimon, Picard. Hénon et Ollivier proposent l'amendement suivant : « L'heure est venue d'appliquer à Rome les sages principes du droit de non-intervention, et de laisser, par le retrait immédiat de nos troupes, l'Italie maîtresse de ses destinées. » M. Jules Favre le soutient : « L'unité et l'affranchissement de

l'Italie sont un édifice qui sera construit sur le sable, si '«ci. Rome n'est pas capitale. » Les cinq signataires de l'amendement sont seuls à voter son adoption. — 25 mars. Parlement italien : M. Audinot interpelle M. de Cavour sur les affaires de Rome. M. de Cavoiir répond que l'Italie ne peut se constituer sans Rome capitale, mais qu'on ne doit aller à Rome qu'avec l'assentiment de la France. Il proclame le principe de l'Église libre dans l'État libre. Le parlement adopte l'ordre du jour Buoncompagni, qui proclame Rome capitale. — 6 juin. « La plus haute convenance et les plus grands intérêts sociaux s'accordent pour que le chef de l'Église puisse se mainlenir sur le trône de ses prédécesseurs. L'opinion de l'Empereur est très-ferme à ce sujet. » Réponse du ministre des affaires étrangères aux ambassadeurs d'Espagne et d'Autriche, — Troubles dans les Abruzzes fomentés par le gouvernement romain. — 12 juillet. Lettre de l'Empereur à Victor-Emmanuel : J"'""^»- « Je laisserai mes troupes à Rome, tant que Votre Majesté ^e rém'pfrenr ne sera pas réconciliée avec le pape, et que le Saint-Père a viciorEmmanue i sera menacé de voir les États qui lui restent envahis par une force régulière ou irrégulière. » — Proposition par M. de Cavour d'une convention, aux termes de laquelle la France quitterait Rome dans le délai de quinze jours, rilalie prenant l'engagement de n'y pas aller.

18 janvier. L'ambassadeur à Rome au ministre des affaires étrangères :

a Devons-nous nourrir l'espoir de voir le Saint-Père se prêter, en tenant compte des faits accomplis, à l'étude d'une combinaison qui assurerait au Souverain Pontife des conditions permanentes de dignité, de sécurité et d'indépendance nécessaires à l'exercice de son pouvoir ? — C'est avec un profond regret que je me vois obligé de répondre négativement. Mais je croirais manquer à mon devoir en vous laissant une espérance que je n'ai pas moi-même. » — 11 mars. Corps législatif : Présentation,

mm.

18 J3n\ier.

Ambassadeur il Uome

au ministrc- <]fs affaires étrangère».

Il Mars, Billault.

ilO août.

AsproiDODle.

10 Septembre

Circulaire de

L)iirando.

par les Cinq , de l'amendement suivant : « Après avoir épuisé auprès du Pape les moyens de persuasion, le Gouvernement doit enfin sortir d'une équivoque mortelle à tous les intérêts, déclarer franchement sa politique, et ne plus mettre obstacle au vœu légitime des populations italiennes. L'occupation de Rome^, si onéreuse pour nos finances, ne peut plus continuer. » Il n'est, comme l'année précédente , soutenu que par cinq voix. Placé entre M. Jules Favre et MM. Keller et Lemercier, M. Billault a ■ laissé échapper cet aveu : « Quant au droit des Romains, je reconnais qu'il est suspendu, et que nous méconnaissons chez eux le principe qui nous régit en France. » — Mai, juin. Manifestations nationales à Rome. — Juillet. Garibaldi en Sicile : il soulève l'intérieur de l'île aux cris de « Rome ou la mort! » Malgré l'armée régulière, il gagne Catane, et, trompant la surveillance de la flotte, débarque au cap Spartivento, près du lieu où il avait débarqué en 1860. — 25 août. Envoi d'une flotte française dans îes eaux de Naples= La Marmora et Cialdini chargés de combiner un plan de campagne contre Garibaldi,, décident de lui barrer le passage dans l'isthme de Tiriolo. Le colonel piémontais Pallavicino chargé de l'arrêter à tout prix. — 29 août. Affaire d'Aspromonte. Le vainqueur de Varèse et de Marsala, frappé par les balles italiennes, est enfermé à la Spezzia. Des félicitations sont immédiatement envoyées par le Gouvernement français au Gouvernement italien. — 10 septembre. Le ministre des affaires étrangères Durando fait valoir, par voie diplomatique, les droits de l'Italie sur le territoire pontifical. « ... La nation tout entière réclame sa capitale; elle n'a résisté naguère à l'élan inconsidéré de Garibaldi que parce qu'elle est convaincue que le Gouvernement du roi saura remplir le mandat qu'il a reçu du Parlement à l'égard de Rome. Le problème a pu changer de face, mais l'urgence d'une solution n'a fait que devenir plus pressante... — Les nations catholiques, la France surtout

âo septembre.

qui a si constamment travaillé à la défense des intérêts de l'Église, reconnaîtront le danger de maintenir plus longtemps dans le monde un antagonisme dont la seule cause réside dans le pouvoir temporel , et de lasser l'esprit de conciliation et de modération dont les populations italiennes se sont montrées capables jusqu'ici. Un tel état de choses n'est plus tenable... » — 25 septembre. Le Gouvernement français repond par la publication au Mo- teuro de niteur d'une lettre de l'Empereur, en date du 20 mai pré- l'Emp, re,.r. cèdent, où il déclarait vouloir tenir la balance égale entre l'Italie et le Saint-Siège, et demandait à l'Italie d'accepter pour toujours la délimitation qu'avaient en ce moment les États du Saint-Siège, au Sainl-Siége d'accorder à ses peuples des franchises provinciales et municipales. En même temps, M. de Thouvenel insiste sur ce que le Gouvernement français n'avait jamais prononcé une seule parole de nature à laisser espérer à l'Italie Rome capitale. — 15 décembre. Démission de M. de Thouvenel. M. Drouin de Lhuys, défavorable à l'unité italienne, le remplace.

10 février. Amendement proposé au Corps législatif iscs. par les Cinq : « Rome n'appartient pas plus aux catholiques qu'aux Italiens; elle appartient aux Romains. Notre occupation ne doit donc pas continuer... Les négociations poursuivies à Rome ne sont pas sérieuses et ne peuvent aboutir. » — « La combinaison de l'abandon de Rome , déclare M. Billault, n'a jamais été ni dans notre politique, ni dans nos paroles, ni dans notre pensée ; elle €st contraire à un grand intérêt français. »

12 septembre. M. Drouin de Lhuys, ministre des affai- la septembre, res étrangères, à M. de Sartiges, ambassadeur à Rome. '^rdTsartigcsT

« La position que nous occupons à Rome est depuis longtemps déjà le sujet des plus sérieuses préoccupations du gouvernement de l'Empereur... Nous n'avons jamais pensé que l'occupation dût être permanente : toujours

nous l'avons considérée comme anormale et temporaire... L'occupation constitue un acte d'intervention contraire à l'un des principes fondamentaux de notre droit public, et d'autant plus difficile à justifier pour nous, que notre but, en prêtant l'appui de nos armes au Piémont, a été d'affranchir l'Italie de l'intervention étrangère. Cette situation a en outre pour conséquence de placer face à face, sur le même terrain, deux souverainetés distinctes et d'être ainsi fréquemment une cause de difficultés graves, La nature des choses est ici plus forte que le bon vouloir des hommes. De nombreuses mutations ont eu lieu dans le commandement supérieur de l'armée française, et les mêmes dissentiments se sont reproduits à toutes les époques entre nos généraux en chef et les représentants de l'autorité pontificale... A ces inconvénients, se joignent ceux qui résultent fatalement de la différence des points de vue politiques. Notre conscience nous oblige souvent à donner des conseils que trop souvent aussi la cour de Rome croit devoir décliner. Le Saint-Siège, en raison de sa nature propre, a ses codes et son droit particulier, qui, dans bien des occasions, se trouvent naturellement en opposition avec les idées de ce temps.

« Si manifestes que soient ces inconvénients, nous avons tenu à ne pas nous laisser détourner de la mission que nous avions acceptée. Nous avons voulu conserver au Saint- Siège notre appui armé, jusqu'à ce que le danger d'entraînements irréfléchis nous parût écarté. Le gouvernement italien s'efforce depuis deux ans de faire disparaître les derniers débris des associations redoutables qui s'étaient formées en dehors de son action, et dont les projets étaient principalement dirigés contre Rome... Il a cessé de mettre en avant le programme absolu qui proclamait Rome capitale de l'Italie... Il a lui-même l'intention de transférer sa capitale dans une autre ville.

« Drouix de Lhuys. »

« Art. 1. L'Italie s'engage à ne pas attaquer le territoire actuel du Saint-Père, et à empêcher, même par la force, toute attaque venant de l'extérieur contre ledit territoire.

« Art. 2. La France retirera ses troupes des États ponficaux, graduellement, et à mesure que l'armée du Saint- Père sera organisée. L'évacuation' devra néanmoins être accomplie dans le délai de deux ans.

« Art. 3. Le gouvernement italien s'interdit toute réclamation, contre Forganisation de l'armée papale, composée même de volontaires catholiques étrangers, suffisante pour maintenir l'autorité du Saint- Père et la tranquillité, tant à l'intérieur que sur la frontière de ses Etats, pourvu que celte force ne puisse dégénérer en moyen d'attaque contre le gouvernement italien.

« Art. II. L'Italie se déclare prête à entrer en arrangement pour prendre à sa charge une part proportionnelle de la dette des anciens États de l'Église.

« Art. 5. La présente convention sera ratifiée et les ' ratifications en seront échangées dans le délai de quinze jours, si faire se peut. — Drodin de lhdys, Nigra, Pepoli. »

En même temps , le gouvernement prenait l'engagement de translation de la capitale, dans le délai de six mois.

18Gi.

Seplcmbre.

Convention de septcn.lire

Convention additionnelle : Les délais de 6 mois pour la translation de la capitale, et de deux ans pour l'évacuation de Rome ne partiront que du jour où sera sanctionnée la loi que le gouvernement italien présentera aux chambres.

Le gouvernement de Turin ayant réservé « les droits de la nation » et « les aspirations nationales, » M. Drouin de Lhuys, par dépêche du 20 octobre, à M. de Malaret, ministre de France à Turin, établit que : 1° le Gouvernement italien renonçant aux moyens violents, renonce par là aux manœuvres d'agents révolutionnaires sur le territoire pontifical, ainsi qu'à toute excitation tendant à produire des mouvements insurrectionnels; 2° que le cas d'une

Coavenlion additionnelle.

ÔO octobre.

Drouin de Lhuys

à de Malaret.

révolution qui viendrait à éclater spontanément dans Rome n'est point prévu par la convention. La France, pour celte éventualité, se réserve sa liberté d'action.

Antonelli refuse absolument de recevoir communication de la convention du 15 septembre. Le Pape refuse de recevoir M. de Sartiges, notre ambassadeur.

Note du Parlement italien sur la translation de la capitale à Florence.

Encyclique Quanta cura, traitant de « délire » la liberté de conscience et des cultes, déclarant que n'est pas catholique quiconque admet la séparation de l'Église et de l'État, la liberté de l'enseignement, de la presse, de l'association. » LeSyllabus, y annexé, condamne, dans les articles 16,17,18,lescultesnoncatholiques; dans l'article i8 revendique pour l'Église le droit de s'immiscer dans la législation civile, par exemple pour en effacer tout ce qui peut être favorable aux protestants et aux juifs; l'article 72 condamne le mariage civil, les articles 15, 77, 78, 79, ' 80, tout ce qui ressemble à la liberté religieuse ou politique.

La cour de Rome, sans avoir reconnu la convention du 15 septembre, se décide à s'occuper de l'organisation de l'armée pontificale et du règlement de la dette avec l'Italie. Difficultés de l'enrôlement malgré une active propagande. Sur le règlement de la dette, la papauté élève prétention de remboursement du capital (300 millions), tandis que l'Italie ne s'était engagée qu'à payer les intérêts.

is6îi. M. THiERS. « J'ai toujours été convaincu que l'unité

corj? légisiaii). italienne était une conception qui serait regrettable pour ThitTs. ' la France ; qu'une collision avec l'Eglise était toujours pour un gouvernement un péril et un malheur ; qu'un changement considérable, tel que celui dont s'agit, était, à

IVgard des catholiques, la violation de l'une des libertés les plus précieuses, la liberté de conscience. »

M. ROCHER plus libéral que M. Thiers, se prononce Rouher. contre l'occupation indéfinie : « Rester indéfiniment, c'est ajourner indéfiniment la solution du problème que nous cherchons tous à résoudre. Maintenir indéfiniment nos troupes, c'est déclarer indéfiniment l'impuissance du pouvoir temporel. L'occupation indéfinie, c'est le problème ajourné, c'est le danger perpétué, c'est l'agitation et l'espérance continuée dans les sens les plus divers, et c'est au fond la possibilité d'une guerre et d'un redoutable conflit, si des événements venaient encore attrister et compromettre la paix de l'Europe. »

Départ des troupes française de Rome, 17 ans, 4 mois <8o< et 8 jours après l'entrée du général Oudinot.

Les événements semblent alors donner tort au mot de ' "r,,,Tiici Cemuschi, devant le Conseil de guerre français qui le jugeait en 1850 :

« Votre dernier bataillon ne partira jamais. »

Le dernier bataillon était parti, mais non sans esprit de retour. Les événements de novembre 1867 ne tardèrent pas à le prouver.

FIM

10 (léfemlire.

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