‹ La question russe. I. Le prince Menschikoff.--II. L'église gréco-russe.--III. La Russie devant l'EuropeChapitre 2 sur 16 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

pour cela le fil principal, et dégageant peu à peu la lumière de l’ombre, la vérité de l’imposture, elle est arrivée enfin à forcer le monstre à montrer sa tête; et elle 1 a clouee au pilori de l’Europe.

Ee résultat fait honneur à la presse. Je me bornerai a le constater; car mon but, dans cet écrit, n’est point de reprendre des généralités qui n’offriraient aucun aspect nouveau. Je préfère aborder certains détails spéciaux dont personne ne s’est encore occupé. Gela i eposera des hautes considérations dans lesquelles le public est entretenu depuis si longtemps et dont il est tatigué peut-être. D ailleurs, en matière politique, les moindres éléments sont précieux; tel grand résultat

qui étonne n’a souvent pour cause qu’un imperceptible accident.

Qu’est-ce donc que ce prince Menschikoff dont tout le monde parle et que personne ne connaît ? Qu’est-ce que cette Église gréco-russe qui , sous son fastueux manteau d orthodoxie , cherche si orgueilleusement à en imposer au monde? Quelle est, vis-à-vis de l’empereur de Russie, dans la question d’Orient, la position respective des quatre grandes puissances continentales, de la Prusse et de l’Autriche surtout ?

Trois questions auxquelles je vais m’efforcer de répondre. Les documents que j’ai pour cela entre les mains sont nombreux; ils sont le fruit de mes observations personnelles pendant mes voyages répétés en Russie et en Allemagne, pendant mon long séjour en Finlande, où le prince Menschikoff est gouverneur général. J’userai de ces documents avec réserve, mais je

AVERTISSEMENT. m

11’en ôterai rien qui puisse altérer leur vérité. On me trouvera sévère sans doute : que l’on m’enseigne donc un moyen d être vrai avec la Russie sans paraître en même temps sévère, je dirai plus, sans paraître hostile !

Paris, le 12 juillet 1853.

LE PRINCE MENSCHIKOFF

LE

Le prince MenschikofT cl le vieux parti russe. — Portrait du prince — Son âge. — Sa démarche. — Histoire curieuse de sa blessure de Warna. — Fortune du prince MenschikofT. — Le prince MenschikofT courtisan. — Son antipathie pour les étrangers. — Ses façbns envers les Finlandais. — Parallèle entre le prince MenschikofT et le comte de Nesselrode. — Caractère et consécpiences de son ambassade à Constantinople. — Le prince MenschikofT frondeur. — Père de famille et homme d’esprit. — Bon mot.

Bien que le silence commence à se faire autour du nom de Menschikoff, c’est pourtant sur lui que je fixerai tout d’abord l’attention. Le prince Menschikoff et la question d’Orient sont désormais inséparables et presque corrélatifs : impossible de bien comprendre Fune sans pénétrer intimement dans la nature de l’autre. Ce n’est donc point d’une simple biographie qu’il s’agit ici , c’est d’une étude politique. J’initierai au grand fait qui nous tient en suspens par l’appréciation de l’instrument

4 LÉ PRINCE MENSCHJKOFF.

dont Nicolas s’cst servi pour le poser en face du monde.

A l’arrivée du prince Menscliikoff à Constantinople, l’émotion de l’Europe a été grande. On s’est demandé ce que signifiait cet étrange diplomate , qui débutait par l’insulte et poursuivait par la menace. Cela contrastait si fort avec les allures habituelles de la diplomatie !

Pour ma part, je l’avoue, mon émotion s’est dissipée vite. Connaissant déjà, depuis longtemps , le

prince Menscliikoff, loin de m’étonner de ses procédés, je les ai trouvés naturels et logiques; je n’y ai vu que l’inspiration du système qui prévaut aujourd’hui dans les conseils de Saint-Pétersbourg; et d’avance il m’eût été facile de déterminer l’issue à laquelle aboutirait la mission de l’envoyé impérial.

Qu’est-ce, en effet, que le prince Menscliikoff ? On commence à le dire aujourd’hui : c’est le représentant du vieux parti russe. Là est la clef de tout Je mystère. Représentant du vieux parti russe , c’est-à-dire de ce parti aux yeux duquel les réformes de Pierre le Grand ont toujours passé pour une tentative impie; de ce parti qui maudit le présent, et qui, pour s’élancer vers l’avenir, ne prendrait volontiers d’autres ailes que celles du passé ; de ce parti fanatique et violent, impatient de ses steppes où il se sent à l’étroit et aspirant à des en-

LE PRINCE MENSCHIKOFF. g

vagissements sans limites; de ce parti ennemi déclaré des idées et de la civilisation européenne, tressaillant d’aise à l’espoir d’asservir un jour l’Occident et de le refaire à son image ; de ce parti, enfin, qui 11e connaît de droit que la force, de mobile que l’intérêt , et qui, sous le prestige dont il se pare quelquefois, ne cache que des passions barbares et tous les instincts de la horde. Voilà le parti que représente le prince Menschikoff.

11 ne manque pas d’esprits abusés qui poussent à la ruine des Turcs et crient hurrah à la Russie. Mais savent-ils bien ce qui arriverait, si les vœux qu’ils forment pour le triomphe des tzars se réalisaient jamais? Jusqu’à présent, les manifestations de leur politique no l’indiquent qu’incomplétement. Ils n’ont guère fait jouer encore qu’un des deux principes dont ils subissent l’action tour à tour. C’est l’initiative germanique, c’est le drapeau de Nesselrode qui ont flotté sur le monde. Laissez le vieux génie russe , laissez le parti de Menschikoff se frayer leur route, et vous verrez quelle transformation. Quand un tel homme est mis en avant, il ne s’agit plus d’évolution diplomatique, ni d’influence de cabinet ; il s’agit de domination violente, il s’agit de conquête.

Les faits qui se sont produits depuis deux mois 11e le prouvent-ils pas déjà? Ceux que l’avenir réserve le prouveront encore plus. Et voilà pour-

<; LE PRINCE MENSCHIKOFF.

quoi, en présence de cette grande question qui agite le monde, la personnalité du prince Menscliikoff me paraît d’un si haut intérêt à étudier. Dans la nouvelle phase où est entré le cabinet russe, le prince Menschikoff n’est pas seulement un homme, un ambassadeur, c’est un principe.

On risquerait singulièrement de se fourvoyer, si l’on voulait juger de la physionomie du prince Menschikoff par les quelques portraits que l’on a de lui. Le prince Menschikoff n’a jamais pris la peine de poser. « x\ttendez , dit-il aux peintres avides de reproduire ses traits, attendez que je sois mort. » Il n’y a, en effet, que la mort qui puisse fixer cette nature turbulente et saccadée, aussi impatiente de toute gêne que déterminée à imposer sa volonté.

Le prince Menschikoff, arrière-petit-fils du favori de Pierre le Grand, est âgé d’environ soixante dix ans. Il a la taille moyenne, les cheveux courts et blancs, la tête petite, le front osseux et découvert, les traits anguleux et roides, l’œil d’une vivacité extrême. Sa démarche est fière, mais par moment un peu alourdie, ce qu’on attribue à la blessure qu’il reçut en 1828, au siège de Warna. L’histoire de celte blessure est curieuse. C’était vers le soir ; le prince Menschikoff, alors général ,

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

ayant donné ses derniers ordres à ses troupes, se dirigeait tranquillement vers son quartier. 11 s’arrêta un instant , les jambes écartées , pour prendre une prise de tabac, dit-on. Tout à coup une détonation se fit entendre. Le prince tomba; il était grièvement blessé. Un boulet, lancé par un canon ennemi, lui avait passé entre les jambes, traçant un sillon sanglant dans la partie charnue des deux cuisses. Le prince Menschikoff fut longtemps à se rétablir. Comme on demandait à un de ses aides de camp si le général souffrait beaucoup : « Parbleu, je crois bien, répondait-il, ce n’est pas impunément que l’on va à cheval sur un boulet ! »

Le prince Menschikoff est un des plus riches seigneurs de l’empire; il compte ses âmes par milliers, et défie par la variété et l’étendue de ses domaines territoriaux les plus fastueuses opulences d’Angleterre. Mais, contrairement à ce que font la plupart des nobles russes, qui ne jouissent de leurs biens qu’en les gaspillant , il centuple chaque jour- la valeur des siens. Car son économie est sans rivale; elle atteint même, si l’on en croit les mieux informés, à ces limites extrêmes où notre langue lui donne un autre nom. Une chronique particulière se plaît à raconter , à ce sujet , des faits qui nous paraîtraient étranges.

Mais, à Dieu ne plaise que pour ma part je prenne ces faits pour de l’histoire ! Le prince Men-

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

schikoff sait trop ce qu’il se doit à lui-même, ce qu’il doit à son rang, à sa position dans l’empire, pour céder à des instincts qui le brouilleraient avec l’étiquette. D’ailleurs, vivant habituellement sous l’œil du maître, et courtisan plus que personne, il fait naturellement passer le favori avant le propriétaire, la passion de l’influence avant l’amour du gain.

Par une habileté merveilleuse, le prince Menschikoff réussit à faire accepter chez lui comme de l’originalité ce qui chez d’autres serait traité de simplicité outrée. Du reste, dans les circonstances solennelles, son ton est grandiose. Hôte d’un des plus beaux palais de Saint-Pétersbourg , entouré d’aides de camp chamarrés d’or, de nombreux valets , il se montre vraiment le digne ministre d’un tzar.

Une répugnance que l’on explique difficilement, c’est celle dont le prince Menscbikoff est possédé à l’égard des étrangers. Il n’en reçoit aucun. J’ai entendu un jour l’un de ses familiers répondre à une personne qui lui demandait si le prince Menscbikoff connaissait le ministre de France : « J’en doute ; et en tout cas, si ses salons lui sont ouverts, ce sera une bien étonnante exception. » Cette bizarrerie retombe quelque fois sur ceux qui devraient , ce semble, y être le moins exposés. Par exemple, il n’est pas rare que des Finlandais de distinction.

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

venus tout exprès de leur pays pour jouir des audiences du prince, soient obligés de s’en retourner sans l’avoir vu. Cependant le prince Menschikoff est gouverneur général de Finlande. On raconte, il est vrai, qu’en compensation, les visiteurs ont pu, s’ils l’ont voulu, prendre le thé dans ses antichambres avec ses aides de camp et ses majordomes. Que de plaintes n’ai-je pas entendues moimôme de la bouche de Finlandais ainsi éconduits !

On a voulu attribuer cette antipathie du prince pour les étrangers à cette nature profondémenl russe que j’ai signalée tout à l’heure. Pierre le Grand, l’auteur de sa fortune, qui avait tant de foi dans les étrangers, n’était-il donc pas Russe, lui aussi? Quoi qu’il en soit, le prince Menschikoff se produit dans la vie privée avec toutes les façons de l’antique boyard. Il est brusque, impérieux, fantasque ; son geste est souverain, et, quand la colère fait bouillonner son sang, il est terrible. Si la vie de cour et les soucis de l’intérêt n’eussent un peu assoupli ce que son humeur native a de trop rude, on prétend qu’il ferait bon marché du joug impérial et qu’il se signalerait par d’étranges manifestations d’indépendance. Il se dédommage de la servitude officielle en frondant tous les ridicules qui l’entourent; et comme son esprit est des meilleurs, il y réussit à merveille. Aussi le prince Menschikoff a-t-il beaucoup d’ennemis.

JO

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

Le prince Menschikoff a épousé un des grands noms de l’empire , une princesse Dolgorouki , je crois; il en a eu deux enfants, un fils, une fille. Celle-ci, mariée au comte ***, fait, sous certains rapports, contraste avec son père. Elle raffole de l’étranger; son bonheur est de trouver des prétextes pour s’échapper. Dernièrement , malade à mourir, comme le sont toutes les dames russes qui éprouvent le besoin de prendre les eaux, elle obtint un passe-port pour Baden-Baden. Ce passe-port la conduisit directement à Paris, où elle fit sa cure. A son retour à Saint-Pétersbourg, chacun s’empressait de 1 a féliciter sur sa mine rose et florissante. « Oli! oui, disait le prince Menschikoff, félicitez la comtesse; les eaux de Paris lui ont fait un excellent bien. «

Pourquoi Menschikoff est-il le ministre de prédilection de l'empereur Nicolas. — Est-il capable? — Menschikoff ministre de^la marine impériale. — Organisation de son ministère. — Fatalité de sa mission. — Menschikoff mauvais administrateur. — Legrand-duc Constantin lui est donné pour adjoint. — Signification de celte nomination. — L’empereur Nicolas , le grand-duc héritier et le ministre malversaleur. — Legrand-duc Constantin et la marine russe.

Le prince Menschikoff est une de ces natures que leur flexible ambition, ou une faveur que rien ne déconcerte, rendent propres à tout. C’est d’ailleurs, comme je l’ai dit, l’homme national; il doit donc

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

convenir plus que tout autre à Nicolas, lui qui affecte vis-à-vis des Russes une si grande passion de leur nationalité. Aussi, ce qui est bien remarquable, c’est que toutes les fois qu’il s’agit de donner à un acte ou à une fonction un caractère vraiment russe, c’est sur le prince Menschikoff que l’empereur porte son choix. 11 semble même qu’à cet égard le succès personnel de son agent lui importe peu. Ce qu’il veut de lui, c’est qu’il serve de drapeau et comme de passe-port à sa volonté. Il saura bien plus tard reprendre lui-même, en sous-œuvre, un acte mal exécuté, une négociation échouée, et il sera d’autant plus fort pour le succès qu’il aura plus vivement popularisé sa première initiative aux yeux de sa nation.

Bien donc que le prince Menschikoff soit comblé d’bonneurs et de dignités, bien qu’il occupe les plus hauts postes de l’empire, on ne saurait en inférer en sa faveur ni singulière aptitude, ni capacité éminente. Russe de la vieille roche, de quel autre titre a-t-il besoin pour faire valoir ce titre souverain?

Suivons le prince dans l’exercice des principaux emplois qui lui sont confiés, et, faisant abstraction du maître qui l’inspire, ne nous attachons qu’à ce qui émane de sa propre initiative. Le personnage qui nous impose si fort comme instrument passif de l’autocrate nous paraîtra bien pâle, peut-être, abandonné à lui-même.

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

Le prince Menschikoff est ministre de la marine, gouverneur général de Finlande , président du conseil de censure1 : trois grands postes au front «lesquels l’empereur Nicolas doit, en effet, avoir à coeur d’imprimer le sceau moscovite.

Pour faire apprécier au juste l’importance du premier, je donnerai quelques détails sur l’organisation de la marine impériale de Russie. Ces détails viendront ici d’autant plus à propos que, tout en répondant aux exigences de la situation actuelle , ils compléteront ceux que la plupart des journaux ont déjà fournis sur le même sujet.

4 . Voici le complément des titres et dignités du prince Menschikoff, tels qu’ils se trouvent dans l’armorial général de Finlande : Prince de l’empire, aide de camp général, amiral, membre du conseil de l’empire, chef de l’ancien régiment d’Ingrie , chef de l’état-major de la marine, commandant les troupes cantonnées en Finlande, chevalier de l’ordre impérial de Saint-André avec les insignes en diamants, de l’ordre de Saint-Alexandre Newsky également en diamants, de Saint-Wladimir de la première classe, de Sainte-Anne de la première classe en diamants, de Saint-Georges delà troisième classe, et de Saint-Stanislas de la première classe, des ordres prussiens de l’Aigle-Noir, de l’Aigle- Bouge de la première classe en diamants, et de l’ordre pour le mérite, de l’ordre impérial d’Autriche de Saint-Léopold de la première classe, de l’ordre suédois des Séraphins, commandeur grand’croix de l’ordre de l’Épée de la première classe, chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis de France, de celui de Saint-Hubert de Bavière, de l’ordre royal grec du Saint-Sauveur de la première classe, grand’croix des ordres de Saint- Maurice et de Saint-Lazare de Sardaigne, chevalier de l’ordre du Lion de Bade de la première classe, et de l’ordre militaire de Hesse-Cassel : portant l’épée d’or avec cette inscription : Pour bravoure, ainsi que les médailles frappées à l’occasion des campagnes de 4 84 2 et 4814, et de celles de Perse et de Turquie.

LE PRINCE MENSCHIKOFF. j;j

Depuis Pierre le Grand, la Russie tend à devenir ])uissance maritime : condition complémentaire , selon elle, de l’influence qu’elle prétend exercer soit en Orient, soit en Occident. Tous les successeurs de Pierre ont été fidèles à cette tendance; mais aucun n’y a déployé tant de persévérance el d’énergie que l’empereur Nicolas.

A son avènement au trône, il avait trouvé la marine de l’empire dans un état voisin de la ruine. Absorbé par la guerre continentale, Alexandre l’avait négligée forcément. De leur côté, officiers et soldats, mettant à profit les préoccupations du maître, ravageaient à l’envi le matériel des arse¬

naux : c’était le pillage organisé. Nicolas se bâta de porter remède à un aussi grand mal. Il punit les prévaricateurs, et, la charte de Pierre le Grand à la main , il jura à la Russie de lui rendre sa marine.

Aussitôt toutes les stations maritimes de l’empire s’animent d’un mouvement depuis longtemps inconnu. Les ports s’élargissent, les docks se creusent, les casernes s’élèvent, les arsenaux, les usines, les entrepôts se multiplient, les corps e( les écoles sont reformés, les douanes reconstruites ; Kronstadt, Kherson, Ismaël, Nicolaëf, Sébastopol, la Baltique et la mer Noire se couronnent d’une splendeur inaccoutumée, et déjà, du haut de ses flottes restaurées , l’autocrate peut annoncer à

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

l’Europe qu’une ère nouvelle s’est ouverte pour la marine russe.

C’est de l’époque de cette restauration , c’est-àdire de l’année 1827, que date, en Russie, l’institution du ministère de la marine, lequel toutefois ne fut définitivement organisé qu’en 1831. 11 fallait, en effet , pour réaliser les plans de l’empereur Nicolas, un centre administratif fortement constitué, d’où pût jaillir, avec l’unité de direction, une lumineuse initiative et une exécution résolue. On ne sait pas assez, en France, sur quel pied magnifique sont montées les grandes administrations de l’empire russe. Celle de la marine surtout mérite toute notre attention.

Elle se compose : 1° du ministre avec huit aides de camp ordinaires et six aides de camp extraordinaires ; 2° du conseil de l’amirauté , formant le conseil particulier du ministre ; 3° de la chancellerie sédentaire et de la chancellerie ambulante ou de campagne ; 4° de la direction du personnel ; 5° de la direction hydrographique ; 6° de l’intendance générale de la flotte ; 7° de la direction de l’artillerie et de la direction des forêts; 8° du commissariat général; 9° de l’auditoriat général; 10° de l’administration générale de la santé; 11° de deux comités scientifiques , l’un pour les constructions continentales, l’autre pour les constructions maritimes ; 12° de la direction des ingénieurs de la marine ;

LE PRINCE MENSCHIKOFF. 15

13° du comité économique formant la principale administration de la flotte de la mer Noire.

En créant un ministère aussi vaste et aussi complet, l’empereur Nicolas se mettait évidemment entre les mains un levier d’une incroyable puissance. Il ne s’agissait plus que de le faire mouvoir. Le prince Menschikoff fut chargé de ce soin. A quel titre? Non-seulement le prince Menschikoff n’est pas marin, mais encore il ne possède aucune connaissance théorique en marine. Que de fois l'empereur ne l’a-t-il pas involontairement embarrassé

en l’interrogeant sur ce sujet! Cependant si une administration fortement organisée et bien assise sur ses traditions peut à la rigueur s’accommoder d’un chef dépourvu de science spéciale, en est-il ainsi d’une administration naissante où tout est à réparer, sinon à reconstruire? Mais, en prenant le prince Menschikoff pour ministre de la marine, Nicolas visait surtout au prestige national. Il voulait, tout en flattant l’amour-propre de son peuple , montrer à l’Europe que la marine russe allait désormais voler de ses propres ailes. Un homme comme le prince

Menschikoff, avec sa haine de l’étranger, avec son enthousiasme pour les facultés indigènes , n’était-il pas de force à faire surgir de l’écume des mers boréales des amiraux russes tout formés, et à dégoûter ceux des marins anglais ou hollandais qui eussent songé à mettre leur intelligence au service du pa-

IG

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

villon des tzars? Quant à la partie effective de l’administration , Nicolas se l’attribuait en dernier ressort à lui-même. Qu’est-ce donc qu’un ministre dans le cabinet russe , sinon un fantôme de fantaisie ? L’empereur est à lui seul tout le cabinet. « Tais-toi, disait un jour Nicolas au ministre des finances Wronchenko, qui, sentant son incapacité profonde, voulait donner sa démission, est-ce donc toi qui es ministre? »

Le prince Menschikoff n’était pas homme à se mettre au-dessus d’un pareil système. Docile à enregistrer les ukases de son maître , il s’est soucié à peine de faire éclater un mérite personnel dans sa manière de provoquer et de diriger leur application. Tel était pourtant son droit comme fonctionnaire immédiat. Mais n’était-ce pas assez pour lui d’imprimer à l’institution confiée à ses soins le caractère de nationalité qui tient à sa nature et à son nom ? Il ne. s’est donc appliqué que très-secondairement à l’élever à l’idéal voulu par les ukases. La marine russe, en un mot, n’a eu dans le prince Menschikoff qu’un chef national, et non un ministre.

Il ne suffit pas, en effet, pour être un vrai ministre de la marine, d’édifier des ports, de construire ou de radouber des vaisseaux , il faut encore donner une âme à cette matière, en d’autres termes, il faut former de bons officiers. Or, sur ce

LE PRINCE MENSCHIKOFF. 17

dernier champ , quels ont été les résultats de l’administration du prince Menschikoff? La marine de l’empire compte, il est vrai, quelques marins étrangers de moins; mais elle n’a pas un seul marin indigène de quelque valeur. C’est toujours la même ignorance, la même vénalité, la même corruption. Il est facile, je le sais, de dresser des états imposants, d’accumuler les hauts grades , les brillants uniformes; il est facile même de simuler la force , et de ce charlatanisme les Russes ne se font faute. Mais pénétrez jusqu’au cœur de la vérité : le vide et la disette vous apparaîtront là où l’on vous annonçait la plénitude et l’abondance.

L’empereur Nicolas , qui perce parfois les ténébreux arcanes où se réfugient ses subalternes, s’est senti épouvanté de l’indigence de son personnel maritime. Il eût pu destituer le prince Menschikoff; il ne l’a pas fait. Qui eût -il mis à sa place? Il a pris un moyen plus énergique et qui sera certainement plus efficace ; il a donné pour adjoint' au prince son propre fils, le grandduc Constantin , amiral général des flottes de l’empire. Un fils du tzar adjoint d’un simple ministre ! Cette mesure a une signification profonde. N’est-ce

I . En Russie, chaque ministre a auprès de lui ce qu’on appelle un adjoint , dont les fonctions répondent, mais dans un degré encore plus élevé, à celles de nos anciens sous-secrétaires d’Etat. L'adjoint succède habituellement au titulaire.

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

pas la conséquence d’une parole échappée dernièrement à l’empereur dans un mouvement de poignante douleur?

Il était dans son cabinet avec son fils aîné, le grand-duc héritier. Un aide de camp arrive et lui remet un paquet contenant les preuves d’une effroyable malversation commise par un ancien ministre, aujourd’hui mort, que la famille impériale comblait des plus intimes faveurs. « Quoi donc, s’écria l’empereur en se tournant vers son fils, n’est-il donc que nous au monde à qui nous puissions nous fier? »

Quoi qu’il en soit, l’accession du grand-duc Constantin au ministère de la marine garantit désormais à l’empereur l’exécution de sa volonté souveraine. Marin éclairé , soldat courageux , puissant caractère, Russe aussi, Russe à l’égal du prince Menschikoff, le grand-duc Constantin imprimera aux études navales une direction féconde; sous lui, les officiers incapables ou démoralisés rentreront dans l’ombre. Certes , il faudrait que la marine russe fût déjà bien atrophiée pour ne pas se relever avec un pareil chef.

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

Le prince MensehikofT gouverneur général de Finlande. — Caractère de ce pays. — Politique habile de la Russie. — Brutalité du prince MensehikofT. — Les Finnois et les Hongrois. — Odieuses tracasseries. — Incertitude de l’administration. — Intervention du grandduc héritier. — Langue finnoise proscrite. — Le prince MensehikofT soulève la Finlande contre la Russie. — Haine profonde qu’excite sou nom chez les Finnois.

Le champ sur lequel le prince Menschikoff étail appelé à déployer le plus d’intelligence, c’était, sans contredit, son gouvernement de Finlande. Ce pays nouvellement conquis, et dont l’empire pouvait retirer tant d’avantages, demandait un régime spécial. Tout éprise qu’elle soit de l’excellence de sa nationalité, la Russie l’avait compris, et les deux souverains qui s’étaient succédé depuis la conquête avaient juré , chacun à leur tour, de conserver à la Finlande sa constitution et ses lois. On avait depuis agi en conséquence. Persuadée qu’elle n’arracherait jamais du cœur de la Finlande son antique affection pour la Suède, et qu’elle tenterait vainement de se l’identifier à elle-même, la Russie avait tourné la difficulté , en s’efforçant de réveiller dans le cœur des Finnois leurs instincts primitifs les plus vivaces, afin de les rattacher ainsi à leur propre nationalité; système d’une habileté infinie, qui, avec le temps, devait unir la conquête à la métropole,

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

et, par suite, créer entre elles une mystérieuse! solidarité. Comment ne tiendrait-on pas à qui vous rend la jouissance de votre âme et vous permet del vivre de votre vie?

Le prince Menscliikoff parut d’abord entrer dansl cette voie ; mais une telle modération n’allait point à son humeur moscovite. Ne connaissant que pari la surface le pays qu’il avait mission de gouverner, il prétendit cependant le prendre par les entraillesl et le faire plier autant que possible sous la loi commune; fidèle en cela à la mission dont il esl fatalement investi, et dont il ne croit pas pouvoir retarder la marche sans se nier lui-même.

La guerre de Hongrie vint bientôt offrir au prince gouverneur un prétexte pour appliquer ses idées. Frères des Hongrois par la langue et peut-être aussi par le sang, les Finnois n’avaient pu maîtriser leur émotion à la nouvelle du soulèvement de la Hongrie contre l’Autriche. Ils enregistrèrent avec complaisance dans leurs journaux les succès de leurs armes. Tant que Georgey n’eut pas trahi, on les laissa faire; mais une fois la campagne terminée , la réaction commença.

Au lieu de respecter ces sentiments fraternels qui , en définitive , n’avaient abouti qu’à des manifestations inoffensives, le prince Menscliikoff ne voulut y voir que des symptômes révolutionnaires. Excifé par des conseillers qui, pas plus que lui, ne

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

connaissaient la Finlande, il se lit un monstre de cette nationalité dont on avait jusqu’alors favorisé l’essor. Il écrasa sous son pied brutal tout ce qui la rappelait même vaguement. La société de littérature finnoise fut traitée en société secrète ; ses imprimeries furent fermées; elle n’eut plus le droit de faire imprimer dans sa langue nationale que le catéchisme de Luther et les préceptes de l’économie domestique. N’avait-on pas persuadé au prince que, s’il laissait échapper du sanctuaire académique de la Finlande la moindre petite ballade , c’en serait fait de la Russie? Telle qu’un brandon enflammé , cette ballade se serait abattue au milieu des Ostiaks, des Wotiaks, des Tsclié rémisses, des Wogoules, en un mot de ces deux ou trois millions de Finnois dispersés à l’est et à l’ouest de l’empire, et on les eût vus, se levant comme un seul homme, étouffer dans leur étreinte les trente millions de Slaves, leurs co-sujets et leurs maîtres. Voilà ce qu’on avait persuadé au prince Menschikoff.

Dire les tourments que lui causa cette idée serait impossible. J’en ai été moi-même témoin, car j’étais alors en Finlande. C’était un désarroi géné-~ ral; tous les gouverneurs de province perdaient la tête. Plus de système suivi : de l’arbitraire, de la brutalité. Comme j’en témoignais mon étonnement à des fonctionnaires : « Que voulez-vous que nous y fassions? ine répondaient-ils; le prince

Menschikoff est si fantasque; aujourd’hui il veut ceci , demain cela ; personne ne sait à quoi s’en tenir; nous sommes dans les ténèbres ! » Un jour l’irritation causée par lui ou par ses agents monta si haut qu’il ne fallut rien moins que l’intervention du grand-duc héritier lui-même, qui fit exprès le voyage de Finlande pour réparer le mal.

Cette circonstance donna lieu à un incident que je relèverai , parce qu’il confirme tout ce que je viens de dire. Chéri des étudiants de l’université de Finlande, dont il est le haut chancelier, le grand-duc héritier fut fêlé par eux, lors de son jubilé académique, avec le plus vif enthousiasme. Des vers furent chantés en son honneur, entre autres une ballade finnoise composée pour la circonstance sur une vieille mélodie nationale. Croirait-on que les censeurs du prince Menschikoff défendirent l’impression de cette ballade, sous prétexte qu’étant écrite en finnois, elle tombait sous le coup de la proscription générale? Tout ce qu’on put obtenir, ce fut d’en publier une traduction suédoise , et encore sans indiquer que c’était une traduction.

Le résultat d’un aussi incroyable système a été diamétralement opposé à celui qu’on eût voulu obtenir. Au lieu de se rapprocher de la Russie, la Finlande s’en est éloignée. La nation finnoise, cette nation probe, honnête, intelligente, plus

civilisée peut-être clans le dernier de ses paysans que la Russie dans le plus superbe de ses gentilshommes , la nation finnoise n’est pas de celles que l’on mène en esclave. Courbée sous la force, elle reste silencieuse; mais que gagne à ses murmures secrets, à ses douleurs concentrées, la puissance qui l’opprime? On comprend une polilique de violence à l’égard d’indomptables rebelles. Quand un peuple, au contraire, ne vous demande que sa place au soleil et accepte sans mot dire vos lois et votre police, à quoi bon l’écraser? Aussi quelles malédictions haineuses n’entend-on pas retentir de tous les échos de la Finlande quand on leur jette le nom de Menschikoff! Jamais la Finlande n’a pu se plier à ces façons du génie moscovite.

Le prince Menschikoff et la censure. — Détails curieux. — La censure russe, la liberté et l’oraison dominicale. — Le censeur remplacé par un manœuvre. — Le prince Menschikoff ennemi de la France. — Les correspondants étrangers des journaux russes. — Sentiments des Russes à l’égard de la France. — Fausse idée que l’on s’en lait. — Les Russes jaloux et haineux. — Joie que leur causent nos révolutions. — Impression contraire dans nos prospérités. — La Russie nation sans principe. — Intérêt et force.

J’arrive maintenant à la censure. Rien de plus étrange que le caractère qu’a pris cette institution sous la présidence du prince Menschikoff. Sans

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

doute, la censure russe ne s’est jamais distinguée par une grande finesse de discernement; mais il était réservé au prince Menschikoff de lui faire franchir sous ce rapport toutes les limites du possible. C’est ici véritablement le triomphe du vieil esprit moscovile. Je n’entreprendrai pas de signaler tous les ridicules , toutes les inepties, tous les malentendus dans lesquels cette malheureuse censure est entraînée chaque jour. Je me bornerai à quelques laits.

Le mot liberté est proscrit aujourd’hui du vocabulaire russe ainsi que tous les adjectifs et adverbes qui en dépendent. Or, voici comment la censure interprète cette proscription. Un professeur de mathématiques lui ayant présenté dernièrement le manuscrit d’un ouvrage de mécanique, il s’y trouva qu’en définissant une machine il disait d’elle que ses rouages devaient tourner librement. La censure biffa le mot librement. On lisait dans le même manuscrit que la ligne droite

s’étend dans un espace infini et sans bornes ; la censure biffa les mots sans bornes. Qui donc en Russie , autre que l’autocrate , a le droit de ne pas être borné ?

La censure russe est aujourd’hui dans un tel étal de trouble qu’elle ne sait plus ce quelle doit permettre ou ce qu’elle doit défendre. En Finlande l’institution a pris un caractère si odieux , je dirais

LE PRINCE MENSCHIKOFF. 25

presque si infamant, qu’aucune personne honorable ne veut plus en faire partie. Un censeur ayant dernièrement donné sa démission, on n’a trouvé pour le remplacer qu’une espèce de scribe subalterne, bon tout au plus pour faire un manœuvre. Mais ce sont là , ce semble , les gens qui vont le mieux au prince Menscliikoff. Le parti qu’il représente pourrait-il avoir de meilleurs instruments ? On a vu, sous le souffle créateur du prince, un pauvre diable de Finlandais, trop ignorant pour être promu aux fonctions de lânsman (dernier rang dans la magistrature municipale), s’élever rapidement aux grades de capitaine, de major, de colonel, de général!... Mais passons.

De ce triomphe des nullités , il résulte que les gens distingués se tiennent autant que possible à l’écart, ou du moins qu’ils affectent une excessive prudence. Un des censeurs, homme d’esprit, voulant éviter toute tracasserie importune, a pris un parti décisif , le parti le plus sage, c’est de 11e plus rien laisser passer du tout. Comme on lui demandait si Yoraison dominicale ne trouverait pas au moins grâce devant son tribunal : «< Ab ! ali ! répondit-il , cela dépend; il y a là certains mots passablement suspects. Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien frise singulièrement le socialisme ; et ce verset : Que votre règne arrive ! Ne dirait-on pas que l’on est peu satisfait de celui dont on jouit ? »

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

Cependant il est des cas ou le prince Menschikoff, se départant de ses sévérités habituelles, ouvre libre carrière aux écrivains. Chose étrange ! c’est surtout quand il s’agit d’insulter la France. Le nationalité française, en effet, ne s’harmoniserait guère avec la nationalité russe. Pendant mon dernier séjour en Finlande, c’est-à-dire de 1850 à 1851 , il ne s’imprimait pas un mauvais article en Europe contre la France qui ne fût aussitôt reproduit par ordre du prince ou de ses agents dans les feuilles du pays. Mais la source où on puisait le plus largement, c’était un journal de Saint-Pétersbourg, qui soudoyait à cette époque un correspondant ou plutôt une correspondante à Paris. On écrivait à ce journal que nous n’étions plus qu’une nation déchue ; qu’il était convenu même à Paris que la vraie civilisation avait déserté la France; que le bon ton, les belles manières,

l’esprit d’ordre et de justice s’étaient réfugiés sur les bords de la Néwa , et autres gracieusetés du même genre. Le prince Menschikoff s’emparait de tout cela avec une sorte de volupté féroce; il conviait les Finnois à y prendre part et en saturait les colonnes de leurs journaux. Voilà qui leur convenait bien mieux que de chanter leurs ballades! Tous les esprits loyaux étaient outrés ; moi surtout , j’en souffrais cruellement, car enfin j’étais là, seul Français, envoyé du gouvernement, et portant par

LE PRINCE MENSCHIKOFF. -27

conséquent, avec la responsabilité de mon caractère officiel, cet amour-propre national qui nous tient d’autant plus vivement au cœur que nous sommes plus loin de la patrie.

Cependant, quand on voit dans le prince Menschikoff tant d’antipathie contre la France , il ne faut pas trop lui en vouloir. Ce sentiment ne lui est point personnel ; il répond à celui qui prévaut

généralement dans son pays. On se fait malheureu-

sement une très-fausse idée des Russes. Parce qu’ils parlent français , parce qu’ils s’habillent à la française, nous nous imaginons qu’ils nous adorent. Erreur. Ils nous jalousent, ils nous baissent. Cette influence que nous exerçons sur eux et qui étreint le tzar jusque sur son trône, cette influence leur pèse comme un cauchemar. Sentant qu’ils ne peuvent la secouer, ils en rongent convulsivement le frein; les plus superbes la nient : c’est la rage du copiste contre le maître.

Aussi , que ne font-ils pas pour masquer à leurs propres yeux la dépendance où nous les tenons! Que d’efforts pour croire à leur faculté d’initiative, tandis qu’ils vont chasser sur nos terres, et qu’ils ne composent leurs gerbes que d’épis ravis à nos moissons ! Jusqu’à leur littérature d’emprunt qu’ils se donnent le plaisir de regarder comme originale !

Ce qui marque bien l’inanité de cette sympathie

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

que les Russes nous témoignent, c’est ( incroyable joie que leur causent nos désastres. Si le canon gronde dans nos rues, si nos pavés se dressent en barricades , si notre sang coule : « Bravo ! s’écrient-ils, voilà les Français qui se tuent. » Ils tremblent cependant, mais c’est qu’ils craignent que le sabre dégainé cliez nous n’étende sa pointe jusque

chez eux. Egoïsme du salut personnel , et non commisération de fraternité.

Et quand l’ordre se rétablit, quand le soleil verse de nouveau sur nos têtes ses rayons de paix et de prospérité, croyez-vous qu’ils se réjouissent? Je me trouvais en Russie quelques semaines après le 2 décembre 1851. C’était le moment où la plupart des journaux de l’Europe célébraient l’acte énergique qui, selon eux, avait brisé la tête de l’hydre révolutionnaire et ramené la paix et la sécurité aux peuples et aux rois. Quoi de plus propre à charmer un gouvernement absolu , un gouvernement surtout qui se pose en apôtre si fervent des principes conservateurs! Eh bien, je n’ai trouvé nulle part tant de mauvaise humeur, tant d’hostilité contre le 2 décembre et contre les actes qui l’ont suivi qu’en Russie. De très -hauts personnages, et qui ont tenu ou qui tiennent encore de très-près au tzar, m’ont dit sur ce sujet des choses que ma plume se refuse à retracer. La Russie ne demande pas que le monde périsse, mais

LE PRINCE MENSCHIKOFF. 29

c est à la condition que nul autre quelle même ne s’avisera de le sauver.

On parle, je le sais, d’antipathie de principe. Mais, est-ce qu’il existe des principes pour la Russie ? Ne les a-t-elle pas joués tous ? Les Bourbons de la branche aînée ont régné sur la France. De quels bienfaits les a-t-elle comblés? Sans doute, sous leur règne, elle n’a point pris Constantinople, mais elle a pris la Crimée. On se rappelle encore les déplorables hésitations du comte de Vergennes, la décoration envoyée par l’impératrice Catherine II à M. de Saint-Priest1, notre ambassadeur en Turquie,

I . Ce fait étrange est rapporté par le baron de Staël, alors ambassadeur de Suède à Paris. 11 s’exprime ainsi dans une lettre du 2G décembre 1785 , tirée de sa correspondance avec le roi Gustave 111, que j’ai transcrite pendant mon dernier séjour à Stockholm.

a Je profitai de l’audience de M. de Vergennes pour parler de M. de Saint-Priest, dont la prochaine arrivée dans ce pays fait beaucoup de bruit. M. de Vergennes m’a répondu que M. de Saint-Priest était trop connu pour qu’il fût probable qu’il jouât un rôle bien important. Pour vous en convaincre, me dit le ministre, je vous mettrai au fait de ce tpii s’est passé au commencement des dernières prétentions que l’impératrice a formées contre les Turcs. M. de Saint-Priest avait alors un congé pour revenir en France. Je lui écrivis une lettre d’ami par laquelle je lui conseillais de ne point quitter dans un moment où sa présence était si intéressante pour le service du roi. Je fus extrêmement surpris quand, en réponse à ma lettre, M. de Saint-Priest m’en écrivit une qui était de la dernière extravagance. 11 y dit entre autres choses qu’il ne pouvait décemment contrarier les projets de S. M. Impériale, puisque c’était elle qui lui avait donné du pain. Que cependant, si on voulait le mettre absolument en étal d’agir, il fallait lui envoyer l’ordre du Saint-Esprit, afin qu’il pût renvoyer à l’impératrice la mar- •que de distinction qu’il tenait d’elle. M. de Vergennes finit par m’as-

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

les dons de tout genre que la magnifique souveraine faisait pénétrer jusque dans les bureaux de nos ministères. La branche cadette est venue : comment l’a-t-elle traitée ? Quant à la révolution de février, elle n’a laissé dans le souvenir des hommes d’État russes que ce calembour inventé par le grand-duc Michel, et que tous se plaisent encore à répéter : La France de février nous a envoyé le flot1 révolutionnaire.

Non, je le répète, il n’est pour la Russie aucun principe. Deux choses seulement sont sacrées à ses veux : l’intérêt et la force; l’intérêt, qui lui montre le but, la force, qui l’aide à l’obtenir. Soyez ce que vous voudrez, pourvu que la Russie trouve en vous, à ce double point de vue, un espoir de concours efficace, elle vous donnera la main.

surcr que cette lettre n’aurail jamais été montrée, si, quelques jours «près son arrivée, M. de Saint-Priest n’avait pas en forme demandé son rappel, ce qui l’avait obligé de montrer sa lettre au conseil du roi, ou on la conserve. Je ne crois pas, sire, que M. de Vergennes ait voulu me tromper. Il y avait dans son maintien et dans son expression trop de vérité pour que je puisse le soupçonner. »

I . On se rappelle que le général Leflô fut envoyé par le général Cavaignac, en qualité de ministre plénipotentiaire, à Saint-Pétersbourg.

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

prince MenschikofT homme d’esprit. — Il a à Saint-Pétersbourg le monopole des bons mots — Traits divers. — Esprit du prince MenschikofT, aiguillon de la guêpe. — Le ministre du tzar et le diable. — Le comte KisselefT et les villages à détruire. — Le prince MenschikofT à Constantinople. — Ce que les Russes pensent du sultan. — Mise en scène de l’empereur Nicolas. — La Russie démasquée.

Le prince Menschikoff n’est pas toujours aussi solennel ou aussi rude d’allure qu’il nous est apparu jusqu’à présent. J’ai dit plus haut qu’il était homme d’esprit; il l’est, en effet, et à un degré peu commun. Le prince Menschikoff jouit si pleinement dans l’empire du monopole des bons mots, que, si quelque autre sujet du tzar s’avise d’en trouver un, la première idée qui vienne au monde, c’est qu’il l’a volé au prince. De la sorte , il s’est attribué peutêtre bon nombre d’enfants adoptifs. Quoi qu’il en soit, le prince Menschikoff amuse la cour et la ville ; et c’est à qui s’empresse , quand il arrive dans un salon, de se suspendre à ses lèvres malicieuses. Je citerai quelques traits de ses célèbres facéties.

Le point de mire favori du prince Menschikoff, ce sont les ministres de l’empereur; pas un qui lui échappe. Mais alors son esprit qui, dans les rapports habituels de salon, est vraiment plein

32 LE PRINCE MENSCHIKOFF.

de charme , change de caractère ; ce n’est plus la gracieuse pointe qui pique innocemment, c’est l’aiguillon de la guêpe.

Ministre des voies de communication, le comte Kleimichel joint, dit-on, à ses talents administratifs, une sorte de faculté qui le rend propre à une foule de choses. C’est un dévouement hors ligne, ce qu’on appelle une âme damnée. Quelle proie pour notre prince !

Un soir il arrive à la cour, l’air préoccupé , lugubre. Tout le monde en est frappé.

Les dames l’entourent :

«Qu’avez-vous donc aujourd’hui, prince? vous paraissez bien singulier !

— Oh ! laissez-moi , un rêve , un mauvais rêve.

— Un rêve ! vous allez nous conter cela.

— Impossible.

— Vous plaisantez ; allons , petit prince , exécutez-vous. »

Et Menschikoff poussant un gros soupir.

« J’étais , dit-il , à travailler dans mon cabinet. Tout à coup, on frappe à ma porte. « Entrez !... » C’était le diable... »Que cherches-tu? lui demandai-je un peu ému. — Je cherche le ministre des eaux de l’empire. — Est-ce le ministre des eaux douces ou le ministre des eaux salées? — Le ministre des eaux douces. — En ce cas, va-t’-en chez Kleimichel, je suis ministre de la marine.

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

« Le diable s’en alla chez Kleimichel. En le voyant entrer, celui-ci, vous le comprenez, fut un peu plus ému que moi. « Que cherches-tu ? lui demanda-t-il en tremblant. — Je cherche le ministre des eaux douces de l’empire. — C’est moi , que me veux-tu ? — Je veux ton âme. — Imbécile ! tu sais bien que je n’ai pas d’âme ; je n’ai qu’un dévouement sans bornes. »

Après Kleimichel, l’ancien ministre de la guerre, Alexandre Tschernicheff, était celui sur lequel s’exerçait le plus volontiers la verve mordante de notre prince. Il faut dire aussi que Tschernicheff y prêtait souvent le flanc, sinon lui, du moins sa femme.

La princesse Tschernicheff se plaisait à vanter, en toute occasion , les exploits militaires de son mari ; elle ne manquait jamais, par exemple, de rappeler certaine petite ville d’Allemagne, où il entra le premier pendant la campagne de 1814. Un jour que, dans un salon où se trouvait le prince Menschikoff, la princesse se livrait à ses récits habituels : « Mon Dieu, fit-elle en ayant l’air d’en avoir oublié le nom, quelle est donc la ville qu’a prise Alexandre? — Babylone ! madame, » dit Menschikoff.

Mais, de tous les bons mots du prince, voici le meilleur. Le comte Kisseleff, ex-ministre des domaines , et comme tel chargé d’administrer les villages de la couronne , avait , à tort ou à raison , la ! réputation d’avoir compromis l’existence de quel-

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

ques-uns de ces derniers. C’était au moment où le prince Woronzoff, fatigué de son gouvernement du Caucase , manifestait à l’empereur l’intention de demander sa retraite. L’empereur était fort inquiet de cette nouvelle.

« Quel malheur ! dit-il au prince Menschikoff; voilà Woronzoff qui veut se retirer, et cela quand la guerre touche à sa fin et qu’il n’y a plus que quelques villages à détruire. Je ne sais qui envoyer à sa place.

— Il me semble pourtant , répliqua le prince , que Votre Majesté ne devrait pas être embarrassée ; elle a sous la main juste l’homme qu’il lui faut.

— Lequel?

— Kisseleff.

— Kisseleff!

— Certainement : Votre Majesté prétend qu’il n’\ a plus que quelques villages à détruire; or, qui eu a plus détruit que Kisseleff? >*

Ainsi donc, on le voit, le prince Menschikoff est vraiment un homme d’esprit. Cela fait contraste, ce semble, avec le caractère que nous lui connaissons et la mission dont il est fatalement investi. Cependant, si nous nous rappelons les faits par lesquels cette mission se manifeste , nous y trouverons peut-être plus d’harmonie qu’on ne le croirait, au premier abord, avec cette humeur caustique et amère qui forme l’élément dominant de

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

l’esprit du prince Menschikoff. Trancher dans le vif, brutaliser hommes et choses, et, corne on dit vulgairement, casser les vitres, n’est-ce pas ce qui distingue toute intervention où il met la main? Or, en cela, certainement, un esprit du genre de celui du prince Menschikoff est d’un merveilleux secours; il peut servir d’instrument à la volonté russe même la plus nettement caractérisée.

Reviendrai-je, maintenant, sur l’ambassade du prince Menschikoff à Constantinople? Ce que je viens de dire de cet important personnage ne nous en explique-t-il pas bien tout le mystère? Avec de tels éléments d’initiation , nous fussions-nous étonnés de ces procédés insolites que l’envoyé du tzar s’est plu à déployer vis-à-vis du sultan? Quand ou représente un parti aussi vivement que le prince Menschikoff représente le parti russe , on en porte instinctivement en soi toutes les allures. Or, le parti russe se met-il en avant, n’attendez de lui ni cette tempérance de paroles, ni cette aménité de formes, ni cette modération de caractère qui distinguent le diplomate européen. Ce parti est de sa nature inculte et rude ; il ne négocie pas , il brusque. Volontiers s’armerait-il du knout.

La Porte n’a point plié sous ses exigences; le , prince Menschikoff a du se retirer. Mais quel éclat dans cette retraite ! On n’a peut - être pas assez mesuré la portée de cet acte significatif. Les es-

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

prits sont restés en suspens, quand la situation était des plus nettes. Sait-on comment, surtout depuis que le vieux parti national a prévalu, la Russie apprécie sa prépondérance en Orient? A ses yeux le sultan n’est point un souverain ordinaire, c’est un vassal. « Avec le sultan , dit-on dédaigneusement à Saint-Pétersbourg, on ne négocie pas, on commande. »

Et c’est là ce que le prince Menschikoff est venu faire à Constantinople ; il est venu donner des ordres au sultan. Le sultan s’est permis de résister, le prince est allé chercher main-forte. Il s’agit bien de conventions écrites, de parole jurée, de droits reconnus! Qu’importe tout cela? Qu’importent l’équilibre européen, et les protestations des peuples, et les démonstrations des puissances ? C’est un rebelle à punir ; la Russie ira jusqu’au bout.

Singulier raisonnement, sans doute, moralité plus singulière encore ! Mais, enfin, la Russie se rit des protocoles, elle ne cédera qu’à la force.

On s’est bercé quelque temps de cette incroyable illusion que l’empereur Nicolas désavouerait son ambassadeur. A quel titre? Est-ce que Nicolas peut se désavouer lui-même? Or, qu’a fait le prince Menschikoff, sinon d’exécuter les ordres de son maître? Il s’y est pris, il est vrai, d’une façon brutale. Mais pouvait-il exprimer autrement l’espèce de politique qu’il représente? Aussi, loin de tomber

LE PRINCE MENSCHIKOFF. 37

avec son échec , le prince Menschikoff monte en grade : le voilà, dit-on, gouverneur de la Crimée.

Si le prince eût immédiatement réussi, son intervention eût été peut-être moins appréciée. En se servant du prince Menschikoff, Nicolas, comme je le démontrerai plus longuement dans la suite, voulait se grandir aux yeux de son peuple, par un acte fortement empreint de nationalité. Il devait donc se soucier peu d’un succès trop facile. Ce qu’il lui fallait, c’était une opposition bien tranchée , c’était un refus mêlé de bruit d’armes. Car alors, tout se prêtait à la mise en scène dont il avait besoin, et l’effet qu’il lui importait de produire était produit. Croit-on que Nicolas ne s’applaudit pas d’une situation qui lui a permis de publier le fameux manisfeste que nous connaissons? 11 suivra ce manifeste , croyons-le bien , jusque dans ses plus extrêmes conséquences.

Mais ce système qui , au point de vue du tzar de Russie et du parti dont il subit l’influence, présente tant de force et de logique; ce système, au point de vue européen, est souverainement absurde et barbare. Je fais même ici abstraction du but final auquel il tend. Oui, disons-le hautement : de longtemps la Russie ne se lavera aux yeux de l’Europe de la tache que l’ambassade du prince Menschikoff a imprimée à son front. Il est triste vraiment, après s’être posé tant d’années en puissance gardienne

LE PRINCE MENSCHIKOFF.

des trônes, en conservatrice des principes sociaux, de ne pouvoir dominer plus longtemps sa nature , et en reprenant tout à coup le cours de ses exploits machiavéliques, de montrer à la lace du monde que l’on n’a d’autre mobile au fond qu’un égoïsme brutal, et que l’on ne cherche à endormir les peuples et les cabinets que pour déchirer les traités plus à son aise et satisfaire impunément ses convoitises.

Mais, ce sont là des idées européennes. Le nom de Menschikoff nous dit assez quel sort est fait aujourd’hui à ces idées dans les conseils de l’autocrate.

Définition de l’Église russe. — Conversion de la Russie au christianisme. — La Russie catholique. — Fief du saint-siège. — L’Église russe se sépare de Constantinople. — Patriarcat de Moscou acheté à prix d’or. — Immunités du patriarche russe. — Admiration et culte de la forme. — L’Église russe, institution morte. — Livres théologiques. — Éducation religieuse des Russes. — Dieu et le tzar. — Principe de la vie morale.

« Qu’est-ce que l’Église russe ? — C’est l’Église catholique réduite à l’état de pétrification. »» Ainsi s’exprimait un jour le père Lacordaire du haut de la chaire de Notre-Dame. Ces mots sont d’une vé rité profonde.

Transfuge de l’Église de Rome, imitatrice servile de l’Église de Constantinople, l’Église russe n’a eu, ce semble, d’autre but, depuis trois siècles surtout, que d’étouffer peu à peu en elle le principe qui la vivifiait à son origine, pour arriver à cette torpeur morne où elle languit aujourd’hui. Que signifie ce titre d 'orthodoxe dont elle se pare avec tant d’orgueil ? Je le demande en vain à l’histoire. Ce que

l’histoire m'apprend, c’est qu’en 867 le patriarche byzantin Ignace , qui vivait alors en parfaite harmonie avec le pontife romain, envoya des missionnaires dans la Russie pour travailler à sa conversion1; ce que l’histoire m’apprend, c’est qu’en 980 Wladimir le Grand, premier grand-duc de Russie , après la princesse Olga, qui ait embrassé solennellement le christianisme, reçut le baptême des mains de l’évêque grec de Kherson. Or, en 867 et en 980, quelle est la foi que les Russes réputaient orthodoxe? Évidemment celle dont ils faisaient profession. Mais cette foi , quelle était-elle , sinon la foi catholique pure, sinon la foi romaine? Je sais que les historiens russes, accumulant les ténèbres autour du berceau de leur conversion, se sont efforcés de persuader au monde que leur Église ne relève directement et originairement que de Photius. L’histoire, heureusement, parle plus haut que ces historiens. Est-ce qu’il était question de Photius en 867 ? Non : Photius ne parut qu’en 880. Est-ce qu’il en était question en 980 ? Non, encore ; ce temps fut pour l’Église de Constantinople une phase de repos ; elle vivait alors dans l’oubli des hardiesses de Photius, sans que rien vint troubler ses bons rapports

I. Voyez les preuves citées dans l’ouvrage intitulé Ficissitudes de l'Eglise Catholique des deux rites, en Pologne et en Russie, par un prêtre de l’Oratoire ,] t. I, pages 2 cl suivantes. — Chez Sagnier et Bray, 1843.

avec Rome ; ce n’est que soixante ans plus tard <[ue Michel Cerularius reprit de nouveau l’œuvre du schisme pour la consommer sans retour.

Cependant il ne faudrait pas croire que l’Église russe se laissa entraîner, même dès cette époque, à la remorque de l’Église byzantine. Longtemps encore , elle resta fidèle à la déférence quelle témoignait depuis son origine au saint-siège. Elle entretenait avec lui une correspondance suivie , lui demandait des conseils, et, bien qu’elle relevât hiérarchiquement de Constantinople , elle semblait avoir à cœur de puiser aux sources de saint Pierre la pureté des dogmes, les règles de la discipline canonique et les splendeurs de la foi. Ne vit-on pas, en 1075, le grand-duc Isaslaff demander aide et protection au pape Grégoire Y1I contre les empiétements de son frère Wseslaff1? Le pontife rétablit entre eux la bonne harmonie, confirma le premier dans la possession de ses États, en lui assurant en outre l’alliance de la Pologne , et octroya au second, au nom du prince des apôtres, la souveraineté de la Russie. On sait ce que signifiaient alors dans l’esprit des peuples ces solennelles investitures que le superbe Hildebrand conférait aux maîtres de la terre.

Mais déjà les Tatars avaient envahi la Russie.

I. Voir le mt'mc ouvrage que ci-dessus, de la page 10 à la page 15 inclusivement.

Courbés sous la plus amère servitude , les Russes perdirent peu à peu leur force d’âme ; l’épanouissement de leur caractère national avorta. Comment, dans de telles conditions, eussent-ils pu résister à l’influence délétère des pontifes schismatiques qui leur venaient de Constantinople? Politiquement et socialement esclaves, ils le devinrent aussi ecclésiastiquement; ils copièrent Byzance. Toutefois, le lien ne fut définitivement rompu qu’à la fin du xve siècle.

Séparée de Rome, l’Église russe voulut aussi s’affranchir de Constantinople; en d’autres termes, elle voulut se donner un patriarche qui fût national et indépendant. Ceci réclamait le consentement et l’intervention du patriarche byzantin.

Voici le moyen dont on se servit pour les obtenir :

A cette époque, c’est-à-dire en 1572, le siège patriarcal de Constantinople était livré en proie à d’impudentes rivalités. Jérémie II, prélat d’une foi douteuse, inclinant tantôt vers le schisme de Photius, tantôt vers l’hérésie de Luther, Jérémie II l’occupa le premier. Il en fut renversé par Métropliane , lequel dut à son tour céder sa place à Pachomius, puis à Théolept, deux évêques simoniaques. Le règne de ces derniers fut court. Jérémie Il les supplanta de nouveau , et au moyen d’une pension de cinq cents ducats qu’il fit à cha-

cnn , il obtint d’eux l’engagement de cesser toute concurrence.

Un prélat qui achète si bien les autres doit savoir au besoin se vendre lui-même. Telle est la réflexion que fit le grand - duc de Moscovie ou plutôt Boris Godounoff, son favori et son ministre. 11 invita donc Jérémie à se rendre à Moscou, et lui promit tout l’or qu’il pourrait désirer, s’il voulait conférer la dignité patriarcale à Job, nouvellement élu métropolitain de la ville sainte.

Jérémie n’eut garde de refuser ; il apparut à Moscou dans toute la pompe de sa dignité sacrée; et c’est lui qui , en sacrant le patriarche national de l’Église russe, fut censé lui inspirer cet esprit de force et de sagesse qui devait constituer désormais cette Église dans son indépendance propre et l’affranchir de l’antique tutelle. Merveilleux esprit, en effet, que celui de Jérémie II, et bien propre surtout à fonder cette orthodoxie dont la Russie se fait aujourd’hui un titre d’influence.

Cependant le marché du patriarche de Constantinople fut loin d’être ratifié par ses confrères d’Orient. Dans un synode qu’il convoqua, à cet effet, lors de son retour à sa métropole, la plupart des évêques se déclarèrent contre lui; il ne fallut rien moins pour les mettre à la raison que l’intervention de l’ambassadeur du grand-duc de Russie lui -même, et les efforts insidieux de Mélé-

tius , patriarche d’Antioche , gagné d’avance à ia cause de Boris Godounoff. Du reste , l’année suivante, Jérémie étant mort, le grand-duc attira encore à prix d’or dans les murs de Moscou Théophile, son successeur, qui confirma pour la seconde et dernière fois la nouvelle institution h Telle fut l’origine du patriarcat moscovite. Au bout d’un siècle, il fut aboli par Pierre le Grand. Mais quel éclat jeta-t-il durant cet intervalle sur l’église orthodoxe? Comme ils en avaient fait les : frais, les grands-ducs s'en attribuèrent naturellement les bénéfices ; ils en disposèrent suivant leur caprice. Tous ces souverains, que l’empereur Nicolas appelle aujourd’hui ses glorieux ancêtres , ne reconnurent, en effet, au patriarche de Moscou d’autres immunités que l’honneur de servir d’instrument à leur despotisme, et la faculté de se mouvoir au gré de leurs ukases. Aussi, avant comme depuis Pierre le Grand, l’Église orthodoxe n’a-t-elle fait que précipiter sa décadence. Détachée du tronc originel où elle puisait sa sève, elle s’est peu à peu pétrifiée, s’enveloppant , à défaut d’animation intérieure , dans une foule de cérémonies et de formules vides, sorte de fétichisme qui rivalise peut-être avec celui auquel se livraient les Russes, à l’époque où ils s’inclinaient devant un bloc de

pierre ou de bois.

Voyez l’ouvrage déjà indiqué, pages 47, 48, 4 9.

Et voilà ce qui fait que l’Église russe n’est maintenant, à tout prendre, qu’une institution morte. L’Église catholique s’est signalée par des prodiges de civilisation, les églises protestantes elles-mêmes ont émancipé la pensée ; car il y ;i dans ces Églises un principe intérieur qui exalte* l’âme ; l’Église russe , au contraire , manque d’essor; autour d’elle tout s’atrophie; et, si l’on veut établir le bilan de son progrès, on y trouvera, il est vrai , une certaine somme de signes de croix , de génuflexions , de prosternements, ajoutée au programme primitif, mais pas une seule idée féconde , pas une seule création qui accuse lô mouvement de l’intelligence. L’Église russe peut servir de levier à une politique abrutissante , non de

tê

cadre à un culte ami de la liberté humaine et des évolutions spontanées de l’esprit.

Que de fois, pendant mon séjour en Russie, n’ai-je pas été frappé de l’inanité de cet amas de formules qu’on a baptisées du nom d’Église orthodoxe ! Enfouis dans les livres sacrés ainsi que dans une nécropole murée, les dogmes n’en sortent jamais pour rayonner sur le peuple. N’est -il pas défendu aux prêtres d’en faire trop fréquemment l’objet de leurs prédications , de peur qu’ils ne viennent à les altérer? Ils veillent sur eux comme le dragon de la fable, sans en comprendre eux-mêmes ni l’éclat ni la valeur. Quelques

livres de théologie s’impriment, il est vrai, aujourd’hui, mais ce ne sont que des compilations isolées, des extraits falsifiés , fruit de labeurs solitaires, sans crédit dans le clergé comme sans influence sur les masses. Une fois que le Russe sait que Dieu est Dieu et que le tzar est son prophète, son éducation religieuse est terminée. On s’en rapporte, pour le maintenir dans les voies de la morale, à l’impulsion d’un naturalisme instinctif qui pourrait être tout aussi bien le fait d’un païen que d’un disciple du Christ.

Luxe de signes de croix et de génuflexions. — Gymnastique du culte.

— Images peintes. — Saints russes knoutés. — Vieux cadavres canonisés. — Mot de l’empereur Nicolas. — La vieille femme et la madone miraculeuse. — Saint Métrophane et la tumeur à la gorge.

Où va ce moujik, où va ce marchand, où va cet employé, qui, passant devant une église, font tout à coup volte-face, s’aspergent de quelques signes de croix , courbent l’échine et murmurent machinalement trois ou quatre mots de prière ? L’un va , à son bureau voler l’empereur, l’autre à son comptoir voler ses pratiques , le troisième va au cabaret s’enivrer. Nul lien, en effet, n’existe entre les symboles de l’Église orthodoxe et la vertu. C’est de la gymnastique, voilà tout.

Croyez-vous, par exemple, que tous ces saints encadrés , qui ornent invariablement les maisons russes, sanctifient le lieu et les maîtres du lieu?... On retrouve de ces saints jusque dans les lupanars.

Il est vrai qu’à certains moments, et après le signe de croix préalable, on leur voile la face!...

Heureux encore ces saints , s’ils n’encourent point la disgrâce de ceux qui les invoquent! Tel saint Nicolas , requis par un voleur de lui prêter

main-forte , et n’ayant répondu que faiblement à son appel, s’est vu impitoyablement fustigé. Il arriva un jour, dans le gouvernement de Pskoff, si je ne me trompe, que des moines découvrirent dans les souterrains de leur monastère un vieux cadavre desséché. On le canonisa, des miracles s’ensuivirent, et les dons et les offrandes affluèrent aux pieux reclus. Vint une épouvantable sécheresse. Les paysans désolés accoururent en foule au monastère pour y demander de la pluie , essayant , en même temps, d’allécher le miracle par des arrhes que les moines du lieu durent apprécier. La pluie ne vint pas. Furieux aLors et se croyant mystifiés , les paysans escaladèrent pendant une nuit les murs du monastère, s’introduisirent dans l’église, et ayant tiré le saint de sa châsse, ils le dépouillèrent des oripeaux qui le couvraient et le rouèrent de coups.

Des saints de ce genre ne sont pas rares en Russie. On en découvrait autrefois tous les jours;

c’était une spéculation. Depuis , l’empereur Nicolas s’est montré beaucoup moins prompt à canoniser. Comme on l’implorait dernièrement en faveur d’un vieux débris humain découvert à Kasan , et qui , au dire de ceux qui plaidaient sa cause, avait au moins autant de titres que tous ses devanciers aux honneurs de l’apothéose : « Eh bien ! va encore pour celui-ci, dit l’empereur; mais que ce soit le dernier! »

Cette difficulté de se procurer de nouveaux saints a inspiré à certains popes l’idée de tirer un plus grand parti des anciens. Le pope d’un village du gouvernement d’Iaroslaf, où j’ai séjourné longtemps , avait dans son église une image de madone qui, bien que restée jusqu’alors improductive, lui parut merveilleusement apte à faire sa fortune. Il monta la tète à une vieille femme malade , à laquelle il persuada que certains cauchemars nocturnes dont elle se plaignait étaient autant d’avertissements célestes qui l’invitaient à demander sa guérison à la madone. Dès lors, la vieille ne sortit plus de l’église ; et, chaque atténuation de scs souffrances lui paraissant un miracle, elle ne tarda pas à faire à la madone une réputation colossale. De toutes parts, et jusque du gouvernement d’Archangel, les malades arrivèrent, et avec eux, ce qui * charmait surtout le pope, des dons de toute nature. ; Cela dura plus de deux ans. L’homme de Dieu al-

lait s’enrichissant , lui et son église. Mais voici qu’un couvent du voisinage, qui, lui aussi, exploitait une madone, s’apercevant que les hommages dont celle du pope était l’objet portaient préjudice à sa caisse , s’en plaignit à l’évêque. Un simple prêtre pouvait-il, aux yeux d’un évêque russe, avoir raison contre un couvent? La madone fut enlevée de l’église

du village et transportée dans la chapelle du prélat, qui lui défendit désormais de faire des miracles.

Parmi les saints à miracles que l’Église russe fête de préférence, il faut citer saint Métrophane. Il n’est sorte de services que ce saint ne rende à l’humanité. Avez -vous froid? mettez une bonne pelisse et invoquez saint Métrophane, soudain une douce chaleur viendra circuler dans vos veines. Avez-vous l’àme tourmentée? prenez une tasse de thé et invoquez saint Métrophane, immédiatement vous recouvrerez la paix. Mais voici un fait plus important. Dans la paroisse de l’empire où l’on conserve le manteau de saint Métrophane, se trouvait un individu qui souffrait horriblement d’une tumeur à la gorge. Après avoir épuisé en vain toute la science des médecins, il résolut de s’adresser au saint. Il se rendit à son église, s’agenouilla devant ses reliques et invita les prêtres du lieu à unir leurs prières aux siennes. Ceux-ci firent plus; tandis que le suppliant était prosterné jusqu’à terre, ils étendirent sur lui le manteau du

bienheureux. Alors, soit que ses souffrances fussent devenues tout à coup intolérables, soit qu’une sorte de délire se fût emparé de son esprit, le pauvre patient eut la tentation de se suicider. Mais de quelles armes se servir? Il prit le parti de s’introduire peu à peu dans la gorge un des pans du sacré manteau. O prodige! une effroyable expectoration se déclare; le malade crache, crache, il est guéri. Le drap qu’il s’ingurgitait avait en effet pénétré si avant dans sa gorge qu’il y avait percé la fatale tumeur. Ce fait est consigné dans une relation officielle publiée en Russie. Les prêtres le racontent au peuple, et le peuple y croit.

Images peintes seules orthodoxes. — Statues proscrites. — Images domestiques. — Place d’honneur chez les paysans. — Salut aux bogs. — Le lapidaire dévot et fripon. — Talismans sacrés.

Ces images , que les Russes multiplient avec un si grand luxe dans leurs églises et dans l’intérieur de leurs maisons, sont peintes sur toile ou sur bois. Jamais de statues ni de reliefs, l’Église russe les proscrit comme hétérodoxes. Tout ce qu’elle se permet, c’est de recouvrir les images les plus précieuses de plaques d’or ou d’argent ciselées de manière à ne laisser à découvert que la tête et les bras des personnages. Ceci produit un effet bizarre.

On incruste aussi dans leurs cadres des pierres fines, même des diamants. Il est peu de nobles, peu de marchands surtout, qui n’aient de ces luxueuses images suspendues à l’un des angles de leur salon ou de leur chambre à coucher.

Dans les isbas ou chaumières des paysans russes, la place d’honneur est sous la petite chapelle qu’ornent les images de famille; on y fait asseoir les personnes respectables et les hôtes de distinction. J’ai toujours vu les moujiks s’indigner vivement quand on n’a pas l’air de comprendre leur politesse; ils le seraient bien davantage si, en entrant chez eux, on n’adressait pas son premier salut à leur saint. Tel est, du reste, l’usage général dans les maisons russes. Les bogs avant tout; ce qui n’empêche pas de faire en leur présence des choses où la perfection chrétienne est tristement aventurée. Ces bogs orthodoxes sont si indulgents!

Lors d’une mission que je remplissais en Russie en 1846, je recevais souvent chez moi un lapidaire de Péterhoff, qui m’apportait des échantillons polis de porphyre, de malachite, de jaspe, de topaze et autres pierres fines de Sibérie. En entrant dans ma chambre, il avait toujours l’air inquiet; ses regards se portaient à droite et à gauche, et il ne se décidait enfin à me saluer que lorsqu’il semblait avoir perdu l’espoir de trouver ce qu’il cherchait. Je lui demandai un jour d’où lui venait cette agitation .

«Vous n’aimez donc pas les bogs?» me répondit-il. Je compris. Le lendemain j’allai au bazar de la ville, où je lis emplette d’une magnifique image. Quand le lapidaire revint me voir , il la trouva suspendue à l’angle du mur qui faisait, face à ma porte. Son visage s’illumina; ce fut une suite de génuflexions, de signes de croix, mais si rapides, si rapides, que j’en étais ébloui. « Ah! ah! te voilà content, lui dis-je. — Oui, sans doute; je vois bien, maintenant, que Votre Seigneurie aime aussi les bogs. »Ce fut pourtant ce jour-là que le malheureux choisit pour me tromper avec le plus d’effronterie. Parmi les quelques pierres que je lui achetai et que je lui payai très-cher, il s’en trouva plus de la moitié de fausses. La présence des saints 11e serait- elle donc pour certains Russes qu’un encouragement à ta friponnerie?

Indépendamment des images suspendues dans leur maison , les Russes en portent encore une attachée au cou. Celle-ci ne les quitte jamais ; ils la regardent comme un talisman sacré ; et leur conliance en elle est si grande, qu’ils l’implorent dans toutes les circonstances de la vie. Qu’elle se garde bien, toutefois, de tromper leur attente! Nous savons à quelle expiation ils la condamnent.

Madone ambulante. — Les moines quêteurs- — Superstitions étranges. — Appétit des moines russes. — Le peuple russe et l’ivrognerie. — Sentiment des nobles à ce sujet. — Coopération de l’État. — L’ivrognerie principe de bonheur.

J’ai parlé des madones de couvent. Voici, sur ce sujet, un curieux épisode. C’était en 1850 : je passais l’été chez le comte de B..., dans une magnifique terre du gouvernement de Novgorod. Les blés étaient mûrs, la moisson touchait à sa lin. On était donc fort occupé au château; mais n’ayant, moi, aucun intérêt à la récolte, je m’ennuyais. Je parlai de départ. « Donnez-nous encore quelques jours, me dit le comte B..., nous attendons l’image du couvent voisin, il faut que vous voyiez cela. » Une image de couvent! Que pouvait-il y avoir là de si attrayant pour me retenir? Je me laissai faire, et ne m’en repentis pas.

Au bout de deux ou trois jours, des paysans des environs arrivèrent, annonçant que l’image avait commencé sa tournée , et que , dans vingt-quatre heures , elle serait à la résidence seigneuriale. Soudain tout le monde s’agite : le pope nettoie son église, les paysans leur cabane, le seigneur luimême fait repeindre à neuf la façade de son château.

Le moment solennel est imminent. Les cour-

riers se succèdent de minute en minute. « La voilà! la voilà! » Je montai, avec les fils du comte B... , au clocher de l’église pour voir ce qui en était. Nous aperçûmes, à quelques centaines de pas , un épais nuage de poussière , à travers lequel scintillaient de temps en temps l’argent d’une croix grecque et la pourpre d’une bannière. Une heure après , la procession déroulait sous nos yeux son interminable serpent. Nous descendîmes pour aller à sa rencontre. Déjà le pope était sur le perron de l’église, entouré de son clergé, auquel s’était joint le comte B..., orné de ses décorations et accompagné de quelques gentilshommes russes de ses amis, qu’il avait invités pour la circonstance. Nous nous mêlâmes au cortège. Les cloches carillonnaient, les paysans vociféraient des hourras.

Bientôt la procession fut en présence. A sa tête marchait une troupe de mendiants déguenillés, puis une dizaine de moines, haletants, couverts de sueur; des croix, des lanternes, des bannières, des boiteux, des aveugles, des sourds, toutes les infirmités de la terre ; enfin , sur un brancard porté par des ! paysans , l’image, représentant une madone, encadrée dans une niche d’argent incrustée d’emblèmes. Cinq ou six fourgons fermaient la marche. L’image fut introduite dans l’église et placée au milieu de la nef. Qui pourrait décrire la scène qui j se produisit alors? Ce n’était pas de la dévotion, J

c’était de la frénésie. On se précipitait sous la niche ; chacun voulait la baiser, la toucher, du moins. En meme temps, les aveugles, les sourds, les boi¬

teux faisaient entendre de sourds gémissements, tandis qu’à l’extérieur des décharges de mousqueterie se mêlaient au bruit des cloches qui carillonnaient sans interruption.

L’office divin terminé , l’image fut enlevée, et la procession se mit en marche vers le château; mais celte fois ce n’étaient, plus les paysans qui portaient le brancard, c’était le comte B..., aidé de ses lils et de ses amis ; je ne pus même me dispenser de leur donner un coup de main. Arrivée à la porte d’honneur, la foule s’arrêta, respectueuse, et il n’entra dans le château que l’image et ses porteurs, le clergé et les moines. Alors commencèrent de nouvelles prières, de nouveaux chants; le peuple y répondait du dehors, cherchant à jouir de la cérémonie par les fenêtres, et baisant pieusement les murs qui abritaient l’objet sacré. Toutes ces dévotions tinrent au moins deux heures.

Les moines sortirent ensuite pour faire leur quête : tâche facile, car, parmi les paysans du comte B..., c’était à qui jetterait dans leurs fourgons, qui des poulets, qui des jambons ou des quartiers de mouton salé, qui du blé ou d’autres denrées. Quant au comte lui-même, il paya son aumône en argent. De la sorte , les moines char-

gés de promener la sainte image faisaient à merveille les affaires de leur couvent. J’entendais dire autour de moi que chaque tournée annuelle , dans les villages de leur district, leur valait plus de cent mille francs.

La quête était à peine terminée, que le comte B.... fit prévenir les moines que le dîner était servi. Ils s’empressèrent de serrer les cordons de leur bourse, de fermer leurs fourgons, et se rendirent à la salle à manger. Un moine russe est un géant d’appétit ; il a surtout une faculté de boire dont personne ne connaît la limite. Ceux que le comte B.... recevait pour le moment à sa table avaient bu la veille , à eux dix , chez un seigneur du voisinage , vingt-trois bouteilles de bière , douze de qvass 1 et deux bouilloires de thé contenant chacune près de dix litres.

Me sentant peu disposé à être témoin de leurs nouveaux exploits, je sortis pour voir ce qui se passait au dehors. Des tables avaient été dressées sur une esplanade faisant face au château , et les gens du comte s’occupaient à les couvrir de viandes froides, de pain et de bière, destinés aux pauvres et aux malades qui composaient la suite des moines. Tout fut dévoré en un clin d’œil; j’admirais comme tous ces malheureux , qui naguère ,

1 . Sorte de bière faite avec de la farine de seigle et d’orge mêlée d’eau.

à l’église, poussaient de si lugubres plaintes, avaient l’estomac élastique et complaisant. De leur côté, les paysans du village firent aussi leur festin. Le soir, les moines, étendus sur des canapés ou sur des matelas, ronflaient comme des soufflets de forge; les pauvres, les malades, les paysans jonchaient l’herbe des champs, ivres morts. L’ivresse est, en Russie, le complément obligé de toutes les fêtes populaires. Non-seulement les seigneurs n’en détournent pas leurs serfs, il les y poussent au contraire : « A quoi bon , disent-ils , ôter à ces pauvres gens un si grand élément de bonheur ? » L’État lui-même les seconde en cela avec une admirable efficacité; car, de tous les droits qu’il aurait pu s’arroger sur leurs terres, il n’a pris que celui d’y établir des cabarets1. Quel pays que celui où le peuple ne mesure la durée de son bonheur que sur celle des heures où il fait divorce avec sa raison !

Popes adonnés à l’ivrognerie. — À quoi tient ce vice. — Te Deum domestique. — Physionomie du pope russe ; son ignorance. — Éducation des séminaires. — Controverse nulle. — Points de litige entre l’Église grecque et l’Église latine. — Infaillibilité de l’empereur. — Le saint synode et le général de cavalerie.

Comment, du reste, le peuple russe ne s’enivre-

l . L’impôt sur l’eau-de-vie forme, en Russie, le plus fort revenu de la couronne.

mit-il pas? l’ivrognerie n’est-elle pas sanctifiée à ses veux par l’exemple des prêtres, ses docteurs naturels? Telle paroisse, dont je pourrais dire le nom, avait l’habitude, il y a quelque temps, de mettre son pasteur sous clef depuis le samedi soir jusqu’au dimanche après midi. Moyen sûr, selon elle, de lui ménager une tête libre et des pieds fermes pour la célébration de la messe. Il est vrai qu’elle comptait sans la bouteille que le pope pouvait , de temps en temps , cacher sous sa robe.

Un tel penchant de la part du clergé russe tient, indépendamment de la passion personnelle, d’un coté aux coutumes liturgiques , de l’autre aux mœurs populaires. En France et dans les autres pays catholiques, l’église est à peu près le seul lieu qui soit ouvert à ce que j’appellerai la prière officielle. Il n’en est pas de même en Russie. Libre au premier venu de transformer, s’il lui plaît et quand il lui plaît, son salon, sa chambre à coucher, en chapelle, et d’inviter le clergé de sa paroisse à venir y célébrer l’office. Cela s’appelle faire dire des Te Deum. Les seigneurs sont fort prodigues de ces sortes de cérémonies. A chaque événement important qui se produit dans leur famille, ils y appellent les prêtres ; ils les y appellent aussi au moment de leur départ pour un voyage ou de leur retour. Alors toute la maison

du seigneur se réunit dans un salon, où se dresse, en guise d’autel, une table couverte d’une nappe blanche; et ce sont les mêmes chants, les mêmes génuflexions, les mêmes signes de croix que dans les églises. Je ne saurais dire si le culte grec gagne beaucoup en dignité à se faire ainsi colporter de maison en maison ; ce qui est certain , c’est que la sobriété de ses prêtres y trouve un écueil dont rarement elle réussit à triompher; car, après l’office domestique , on mange , on boit : or, comme il arrive souvent que le même pope dessert le même jour plusieurs familles, on peut se figurer dans quel état il se trouve quand il arrive à son dernier Te Deum.

J’ai été bien des fois témoin de cette étrange manière d’implorer les bénédictions du ciel. Mais c’est surtout aux fêtes de Pâques qu’il faut en voir l’application. A cette époque, les prêtres n’attendent plus qu’on vienne réclamer leur ministère, ils vont eux-mêmes au-devant de leurs paroissiens. Non-seulement ils envahissent les maisons seigneuriales, Y isba le plus chétif n’est point à l’abri de leur zèle. Il faut dire aussi que partout ils sont les bienvenus. Le paysan , qui tôt ou tard a besoin d’eux, profite de cette occasion pour se ménager leur bon vouloir; il pense, par exemple, qu’ils se montreront d’autant moins difficiles en matière de dispenses matrimoniales , que le souve-

L’EGLISE GKÉCO-RUSSE.

nir de l’accueil dont ils auront été l’objet leur sera plus agréable. Donc les popes trouvent partout table ouverte; l’eau-de-vie coule à Ilots en leur honneur; chacun de leurs Te Deum en est largement arrosé. D 'isba en isba, de chaumière en chaumière, ils vont chantant, mangeant, buvant. Enfin, quand tombe le soir, ils rentrent chez eux, l’estomac repu, le cerveau troublé, et les plus saints des mystères se terminent comme les plus avilissantes des orgies.

Cependant, lorsque le pope russe n’est point troublé par l’ivresse, il offre un type de majestueuse solennité. Cette longue barbe qui roule jusque sur sa poitrine, ces longs cheveux flottants que le fer n’a jamais touchés, lui donnent un air de Christ qui impose. Ajoutez à cela une toge d’une ampleur infinie, un haut bonnet fourré qui forme diadème, un respectable bâton pastoral, et vous aurez une idée de l’impression que le pope russe pourrait produire sur les masses , si son état moral répondait à sa physionomie extérieure.

Une autre chose , une chose triste, qui frappe encore dans le ministre du culte orthodoxe , même lorsque l’excès du boire n’a point abruti ses traits, c’est une insignifiance d’expression qui dépasse tout ce qu’on pourrait imaginer. Le prêtre catholique le plus disgracié de la nature , le plus pauvre d’intelligence, porte toujours, du moins dans

sa personne, une sorte de mystérieux reflet qui accuse en lui la conscience de sa mission surhumaine. Rien de semblable dans le pope russe. Pontife d’un culte mort, il en est la froide et muette image. Quelle ignorance d’ailleurs est la sienne !

Si l’on excepte quelques membres du haut clergé, qui tous appartiennent à l’ordre monacal, quelques religieux qui ne franchissent jamais le seuil de leur couvent, les prêtres russes sont, en général, complètement dépourvus d’instruction. Placés jeunes dans un séminaire, ils y apprennent la langue slavonne, le chant, l’art du signe de croix orthodoxe, et toute la gymnastique de la liturgie. Quant à la théologie et à l’exégèse, ils en effleurent à peine quelques principes. JMais point de controverse. Qui donc oserait discuter, en Russie, même dans un séminaire 1 ? Les points de litige

i . Un historien raconte, cependant, une discussion solennelle qui eut lieu en 4 554 entre le patriarche russe et un prélat d’une autre communion. Ce fait est curieux à rappeler : «Laurcnlius Pétri, évêque de Suède, avait été envoyé en Russie pour une négociation importante. Peu de jours avant son départ de Moscou, le grand-duc l’invita à entamer, en sa présence , avec le patriarche une discussion savante sur la religion. Laurenlius y consentit; mais de quelle langue se servirait— on ? Le grand-duc ne sachant ni le grec ni le latin , et l’envoyé suédois fort peu le russe, le prince proposa l’allemand. Le patriarche s’y refusa. Enfin, après bien des pourparlers, il fut arrêté qu’on discuterait en grec à l’aide d’un interprète. La quantité de questions métaphysiques que Laurenlius adressa au patriarche firent suer celui-ci à grosses gouttes , tandis que le pauvre truchement chargé de rendre la discussion mot pour mot au grand-duc était dans des transes mortelles.

les plus vivaces qui séparent l’Église latine de l’Église grecque ne sont même point livrés à leur examen. Tout au plus les permet-on à quelques esprits d’élite; et encore c’est moins chez les prêtres que chez certains nobles dévots qu il faut en chercher une appréciation un peu séiieusc.

On sait que la divergence des deux Églises porte, indépendamment de la lutte du pain levé contre le pain azyme, et de quelques autres articles subsidiaires, sur trois questions principales : l’autorité du pape, le purgatoire et la procession du Saint-Esprit. Les Grecs ne veulent point du pape; ils ne peuvent , admettre, disent-ils, un homme impeccable ; ils repoussent également le purgatoire, et envoient d’emblée leurs morts au ciel ou en enfer ; ce qui ne les empêche pas cependant de prier pour eux. Quant au Saint-Esprit, au lieu de le faire procéder, comme les Latins, du Père et du Fils, ils ne le font procéder que du Père.

Ne sachant que faire ni comment sortir d’embarras , il disait tout ce qui lui passait par la tète , employant des phrases si plaisantes et si peu appropriées aux choses qu’il devait exprimer, qu un des membres de l’ambassade suédoise, qui savait également bien le grec, le latin et le russe, partit d’un grand éclat de rire. Le grand-duc, qui en devina le motif, en fit autant, de même que tout 1 auditoire. La dispute finil , là, et le pauvre interprète, plus mort que vif, s’enfuit enchanté d être quitte d’une besogne aussi difficile. » Je demande ce qui arriverait aujourd’hui si Nicolas mettait aux prises un de ses docteurs avec un de nos théologiens? Sa censure est déjà glacée d’un tel effroi quand elle voit tomber sous ses ciseaux un ouvrage dogmatique étranger on l’on s’avise de mettre en question le problème de l’orthodoxie russe !

Le comte B..., dont j’ai déjà parlé à l’occasion des images ambulantes , se plaisait à me provo quer sur ces questions.

« Convenez, me disait-il, que ni les Latins ni les Grecs ne sauront jamais à quoi s’en tenir' suites rapports du Saint-Esprit avec les autres personnes de la sainte Trinité. A quoi bon, par conséquent, en faire un sujet de dispute? Convenez encore que notre doctrine sur le destin des morts est bien préférable à la vôtre. Ne vaut-il pas mieux en finir tout d’un coup avec leur jugement que de les laisser languir si longtemps dans un purgatoire inutile ? Pour votre pape , la conscience que nous avons tous de notre fragilité s’oppose invinciblement à ce que nous le regardions comme impeccable. »

Si cette manière de discuter du comte B... n’était pas fort théologique , elle témoignait du moins d’un certain esprit de tolérance, d’une tendance même à la fusion. Il n’y a que la question du pape sur laquelle il se montrait intraitable. Je n’ai jamais pu lui faire comprendre qu’il était la dupe d’une méprise; que pas plus que les Grecs les Latins ne croyaient à V impeccabilité dû pape, qu’ils n’en défendaient que V infaillibilité.

Contradiction étrange! Ces orthodoxes, qui se moquent si amèrement de ceux qui croient à l’infaillibilité du pape , vous sauteraient à la gorge si 87 e

vous vous avisiez de prétendre que le tzar est sujet à erreur. Voici qui est plus fort. Quelle est, chez les Russes , en matière religieuse , l’autorité suprême? Le saint synode, c’est-à-dire un conseil formé des sommités du clergé, mais auprès duquel siège comme représentant de l’empereur un procureur dont le veto peut annuler ou suspendre à son gré toute décision du synode, prise même à l’unanimité. Ce procureur, qui le croirait ? est un général de cavalerie , le général Protasoff L Quant aux membres ecclésiastiques du saint synode, leur nombre est indéterminé. Libre à , l’empereur d’y attacher qui bon lui semble. Ordinairement, et tel est actuellement le cas, le saint synode se compose d’un métropolitain, de trois archevêques, d’un évêque, du confesseur de l’empereur, d’un archimandrite, de l’aumônier en chef de l’armée et delà flotte et d’un archiprêtre. Inutile de dire que, quels que soient le mérite et le caractère \ personnels de chacun de ces titulaires, ils sont complètement subalternisés par le procureur impérial. Au saint synode, comme partout, la volonté du tzar

1. Dans les numéros des 24 et 26 mai, la Presse religieuse publie deux articles signés La Fite de Pelleporc , où l’admiration pour le saint ' synode et l’organisation hiérarchique de l’Église russe est poussée jusqu’à l’enthousiasme. Je ne m’arrêterai pas à réfuter toutes les choses étranges que renferme cet article. Je demanderai seulement comment un journal catholique n’hésite pas à ouvrir ses colonnes à une collaboration qu’un journal russe orthodoxe pourrait seul avouer.

est le seul flambeau qui éclaire comme la seule loi qui dirige.

Réaction de l’ignorance des prêtres russes sur le culte. — La vieille dévoie et les deux cents signes de croix. — Fêtes, abstinence et carêmes. — Leur multiplicité. — Leur rigueur. — Serfs et nobles. — Maîtres d’hôtel aux abois. — Atroce fanatisme. — Les sauveurs d’àmes.

L’ignorance des prêtres russes réagit fatalement sur le culte. J’ai déjà dit ce luxe de signes de croix, de prosternements , de génuflexions qui accompagnent chacune de ses cérémonies. Une vieille dévote de Moscou me demandait un jour combien je faisais de fois le signe de la croix dans ma prière. « Cela dépend, lui répondis-je; une fois, deux fois. — Oh! ce n’est pas assez; si vous ne faites pas au moins deux cents signes de croix de suite , votre prière ne vaut rien ! » Ainsi pensent, ou du moins font tous les Russes. Entrez dans une église à l’heure de ïa messe , quelles évolutions de bras, de mains, de jambes, de têtes, d’échines! On dirait d’une assemblée d’acrobates.

A toutes ces pratiques extérieures, il faut joindre les fêtes, les carêmes et les jours maigres. Nulle part les fêtes ne sont plus nombreuses qu’en Russie. Il est tel mois où elles vont jusqu’à douze ,

sans compter les dimanches : prétexte de repos pour les employés, d’ivresse pour le peuple. Ce dernier les célèbre, pour la plupart, sur la foi du prêtre et sans en savoir seulement le nom. Quand, passant un de ces jours-là dans un village, vous rencontrez un paysan qui chancelle et qui chante , demandez-lui pourquoi il ne travaille pas. « Ett pî'cisnik ! (c’est fête !) répondra-t-il. — Quelle fête ? — J a ni snaiou ! (je ne sais pas.) »

Les carêmes et les jours maigres sont plus connus. L’Église russe impose deux jours maigres par semaine , le mercredi et le vendredi , et cinq carêmes dans l’année, à l’occasion des solennités de Pâques, de Noël, de la Pentecôte, de l’Assomption et de la Saint-Pierre. Tout cela forme un total de plus de six mois , pendant lesquels les Russes orthodoxes sont astreints à l’abstinence la plus sévère. Ils ne peuvent manger ni viande, ni œufs, ni beurre , ni lait. Le peuple vit alors de poisson .sec, d’huile de chènevis, de gruau et de choux aigres. C’est là, du reste, à peu près sa nourriture habituelle pendant toute l’année. Quant aux seigneurs, ils se dispensent généralement du maigre

hebdomadaire, et bornent celui du carême à la

.dernière semaine. On se prépare longtemps d’avance à cette période de dévotion ; on en parle, du moins. Mais ce sont surtout les maîtres d’hôtel qu’elle préoccupe, obligés qu’ils sont, en pareil cas, de se

creuser la tête pour trouver des procédés culinaires qui, tout en satisfaisant la scrupuleuse orthodoxie de leurs maîtres, ne désolent pas trop leur estomac.

Ce sans-façon avec lequel les nobles russes traitent les lois d’abstinence , est rarement pour leurs serfs un sujet de scandale. Comme ceux-ci croient leurs seigneurs d’une autre nature qu’eux , et qu’au besoin les prêtres les maintiennent dans cette croyance, ils ne trouvent pas étonnant que le joug même de l’Église pèse plus légèrement sur leur tète. Ce n’est que parmi les serfs résidant dans les villes, et qui ont quelque contact avec les étrangers, que l’on trouve quelquefois des esprits moins flexibles ; mais jamais ils ne s’avisent de donner jour à leurs idées ; ils se contentent d’espérer que la justice de ciel les vengera un jour des injustices de la terre.

Cependant il s’est rencontré des paysans russes qui ont signalé leur conviction religieuse par des actes du plus atroce fanatisme. On raconte qu’aux environs de Smolensk un voyageur, s’étant arrêté à une station de poste un vendredi pour y dîner, demanda de la viande. L’hôte le regarda d’un air sombre , et , comme le voyageur insistait , il s’em- , pressa de le servir. Mais, au moment où le malheureux portait le premier morceau à sa bouche , il lui abattit la tête d’un coup de hache. La même chose arriva à un autre voyageur qui avait de-

mandé de la crème un jour de carême. Les meurtriers prétendirent qu’en assassinant leurs victimes ils n’avaient eu d’autre but que de leur épargner un péché qui eût perdu leur âme. Ces deux laits se sont passés il n’y a pas quinze ans.

Communion par ordre. — Insignifiance du mystère aux yeux des Russes. — Confession en masse. — Le pope, sa femme et l’empereur. — Terrible histoire. — Le prêtre fait soldat.

La communion qui suit le grand carême peut être considérée en Russie comme un acte officiel. L’empereur y tient essentiellement : qui donc oserait s’y soustraire? Aux yeux d’un Russe, la crainte d’une disgrâce ou d’un retard dans son avancement est cent fois plus efficace que toutes les menaces de l’enfer, que toutes les promesses du paradis. Pour lui, d’ailleurs, la communion n’est qu’une cérémonie ordinaire : il n’y attache pas plus d’importance qu’à un signe de croix bien tracé. Dès la mamelle il s’est vu porté à la sainte table ; et quand plus tard il eût été en état de comprendre, la sublimité du mystère , on lui en a parlé à peine. Le Russe n’éprouve jamais ces douces émotions , ces craintes salutaires, ces vertueuses aspirations qui accompagnent l’enfant catholique à la première conunu-

nion , et dont le souvenir le suit jusqu’à la tombe. J’ai connu un noble de Saint-Pétersbourg, assurément fort dévot, qui, trois jours avant celui qu’il avait lixé pour la première communion de ses enfants1, n’avait pas encore songé à les en avertir. Faut-il donc s’étonner si le devoir imposé par l’empereur n’a pas d’autre portée aux yeux de ses sujets, que celle d’une simple formalité?

Ce qui ajoute un grand prix à la communion chez les catholiques, c’est la confession qui la précède. La confession les préoccupe plus, peut-être, que la communion elle -même. Car enfin celui qui veut se confesser sérieusement doit se repentir et s’amender. Or cela mérite réflexion et exige des efforts. Le Russe n’est point tourmenté, lui, d’un pareil souci. Quel cas peut-il faire de la confession? De la part des prêtres, la forme en est dérisoire. N’en voit- on pas confesser en masse dans les églises, interrogeant à droite et à gauche les individus présents, et, sur leur réponse affirmative ou négative , verser sans plus de cérémonie sur tout l’auditoire une absolution générale? D’un autre côté, des confesseurs tels que les popes n’inspirent aucune confiance. Comment espérer qu’ils garderont fidèlement le secret du saint tribunal? N’ont-ils pas dans leur femme un éternel tentateur, et dans l’em-

l . Il s’agit ici de la première communion que font les jeunes Russes après leur première confession.

pereur un maître qui se croit le droit de pénétrer comme Dieu jusqu’au fond des consciences? J’ai entendu plusieurs fois des Russes instruits s’exprimer sur ce sujet; tous s’accordaient à affirmer que chez eux la confession était impossible. « Car enfin , disaient-ils , puisque nous ne pouvons compter sur le secret, nous ne saurions évidemment confesser les choses graves; quant aux choses légères, à quoi bon1 ? »

Voici un exemple de la violation du secret de

la confession par un pope qu’il me paraît inté-

ressaut de citer.

C’était sous le règne de l’empereur Alexandre. Une jeune fille d’une grande famille de province, s’étant éprise d’un domestique qui était à son service, eut le malheur de devenir mère. Redoutant la colère de ses parents , elle fit disparaître le fruit de sa faute , et ce fut son amant lui-même qui se chargea d’accomplir le meurtre. Peu de temps après, ses parents moururent ; elle resta orpheline. Alors le domestique se mit à la persécuter, exigeant

\. Un noble russe racontait qu’étant au service militaire il était allé se confesser, à l’époque de Pâques, au pope du lieu où il se trouvait en garnison. Il fut sincère et déchargea sa conscience, à ce qu’il paraît, de choses qui scandalisèrent le pope. Celui-ci, se retournant brusquement vers lui : « Aimes-tu l’empereur? » lui demanda-t-il. Le pénitent, persistant dans sa sincérité, répondit : « Non : » A quelque temps de là le noble tomba en disgrâce et se vit privé de tout avancement dans sa carrière, par suite des péchés mêmes qu’il avait confessés.

d’elle des sommes considérables sous la menace de dévoiler son déshonneur et son crime. La jeune lille céda d’abord ; mais, fatiguée enfin des obsessions du valet, elle le fit périr dans un incendie qu’elle provoqua à dessein. Ce crime, ajouté aux précédents , lui causa bientôt d’intolérables remords. Elle se rendit à l’église de sa paroisse et déchargea sa conscience aux pieds du prêtre. Celui-ci raconta tout à sa femme, sous le sceau du secret. A quelques jours de là, la jeune fille fut invitée à un grand bal. Brillante de richesse et de beauté, elle s’y voyait l’objet de tous les hommages, quand tout à coup s’étant approchée de la femme du pope qui se trouvait aussi parmi les invités, celle-ci, l’apostrophant brutalement, raconta tout haut ce qu’elle avait confessé à son mari. On cria au scandale. La jeune fille fut traduite en jugement; elle avoua tout. Mais, avant de la condamner , les juges crurent devoir en référer à l’empereur. Alexandre, indigné de la trahison du prêtre, le dégrada de ses fonctions et le fît soldat à perpétuité. Quant à la jeune fille, touché de sa sincérité, il lui imposa seulement une pénitence de deux mois dans un monastère, après quoi elle réussit encore, malgré ses antécédents, à faire un brillant mariage.

Non-indélébilité du caractère sacerdotal en Russie. — L’Ordre corollaire du Mariage. — Malheureux sort du prêtre veuf. — Conséquences de la déchéance du prêtre en matière de confession. — Dépendance du clergé russe. — Le pope imbécile et l’empereur Alexandre.

Un prêtre fait soldat! Il y a dans cette mesure quelque chose qui choque singulièrement nos idées catholiques. Ce n’est pourtant qu’une simple application du code ecclésiastique de la Russie1. D’après

l . Voici, sur ce sujet, les dispositions du swod (code des lois russes) .

Iu Lorsqu’un prêtre ou un diacre désirent renoncer à leur étal, il leur est imposé trois mois de réflexion, pendant lesquels ils sont exhortés à renoncer à leur dessein.

‘-i° Si, au bout de ces trois mois, ils y persistent, ils peuvent, avec l’agrément du saint synode, être déliés de leurs vœux. Dans ce cas, il est fait un rapport sur leur changement de condition à la régence du gouvernement auquel ils appartiennent ; mais bien que, par l’effet de l’acte résolutoire du saint synode, le prêtre et le diacre rentrent immédiatement dans la vie civile et recouvrent tous les droits qu’ils tiennent de leur naissance, ils ne peuvent cependant occuper aucune place officielle qu’après un délai de six ans pour le diacre et de dix ans pour le prêtre. Us ne peuvent, non plus, reprendre les grades et les décorations dont ils jouissaient avant leur entrée dans le clergé.

3° Aucun prêtre ou diacre, se trouvant sous le coup d’un jugement ou d’une enquête , ne peut être relevé de ses vœux avitnt que sa position soit liquidée.

4° Tout membre du clergé que des vices, des malversations ou une mauvaise conduite ont fait rejeter dans la vie civile, ne peut entrer au service de l’État qu’en qualité de soldat : les diacres pour douze ans, les prêtres pour vingt. Ce terme expiré , si leur conduite a été bonne ,

ce code, le sacrement de l’ordre n’imprime point nn caractère indélébile. Libre au pope de secouer quand il lui plaît le joug de ses vœux et de rentrer dans la vie civile ; il n’a à remplir pour cela que quelques formalités peu sévères. Nous venons de voir qu’une condamnation criminelle suffit pour lui faire perdre, au spirituel comme au temporel, la vertu de sa consécration. Voici qui va paraître plus étrange. Tout au contraire de ce qui se pratique dans l’Église latine où le sacrement de l’Ordre exclut nécessairement celui du Mariage , l’Église grecque fait de T un le corollaire obligé, l’élément inséparable de l’autre. Ainsi, nul individu ne peut être ordonné prêtre, en Russie, si préalablement il n’est marié; et, comme pour mieux indiquer que le mariage est la base essentielle du sacerdoce, le prêtre ne conserve ses fonctions, et par suite son caractère sacré, que tant que sa femme vit. Celle-ci morte , il ne peut convoler à de secondes noces ; l’Église russe n’admet pas le prêtre mari de deux femmes : il ne reste alors au malheu-

ils sont admis l’un et l’autre à se présenter pour telle place qu’il leur convient, et à laquelle leur naissance ou leur rang leur donnent droit.

5° Les prêtres dégradés pour mauvaise conduite sont faits soldats; cl, dans le cas d’inaptitude au service militaire , exilés dans les gouvernements lointains de l’empire pour y être colonisés.

6° L’expulsion du corps clérical , qui ressortit ordinairement aux autorités ecclésiastiques, est provoquée, en matière criminelle, par les tribunaux séculiers.

reux veuf d’autre ressource que de se faire moine ou de rentrer formellement dans la vie civile. Triste institution que celle qui subordonne un principe aussi important que le caractère sacerdotal à un fait naturel dont personne ne peut répondre , el qui s’expose à jeter violemment hors de sa vocation un homme jeune encore, dont tout le crime serait d’avoir survécu à sa moitié! Saint Paul éprouverait peut-être une grande surprise à voir interpréter de la sorte ce passage de son épître à Timothée : « Il convient que l’évêque soit l’époux d’une seule femme. « Du reste, il ne le serait guère moins s’il venait à chercher dans le pope russe les qualités qu’il a fixées dans la même épître comme marques distinctives du type sacerdotal1.

La non-indélébilité du sacrement de l’ordre chez les prêtres orthodoxes donne lieu, relativement au

1. Je citerai dans son entier ce passage de l’épître à Timothée dont se servent les théologiens russes pour appuyer leur organisation cléricale. « Il convient que l’évêque soit irréprochable, époux d’une seule femme , sobre , chaste , décent dans ses mœurs, hospitalier, capable d’enseigner , point adonné a l’ivrognerie , point impétueux, ni capable de se laisser corrompre par un intérêt sordide ; mais , au contraire , il faut qu’il soit équitable , haïssant les discussions , inaccessible a l’argent , capable de gouverner sa propre maison et de maintenir ses enfants dans la soumission et le respect. Il importe qu’il ne soit point néophyte, de crainte que l’orgueil ne le fasse tomber dans les pièges de l’esprit de ténèbres. Il faut à cela près qu’il réunisse les témoignages favorables de ceux qui l'environnent , pour ne point devenir le jouet de Satan. » Voy. [ Considérations sur la doctrine et l'esprit de l'Église orthodoxe , par Alexandre Stourdza , page 134. Weimar, 1816.

secret de la confession, à des conséquences qui n’ont point échappé aux classes qui réfléchissent. Supposez, par exemple, que l’empereur tienne à connaître ce que tel ou tel de ses nobles ou de ses employés a confessé à son pasteur , et que celuici , fidèle à son devoir de prêtre , refuse de parler , l’empereur aura un moyen bien simple de le réduire. Sous un prétexte ou sous un autre, il le cassera. Alors le discret confesseur, n’ayant plus rien dans son caractère qui autorise ses scrupules, se rendra immédiatement; il révélera comme simple citoyen, comme simple sujet, ce qu’il avait caché comme prêtre. Je n’ai pas besoin de dire que les popes russes me paraissent, en général, fort peu

disposés à provoquer de tels excès d’autorité.

On ne saurait, en effet , se faire une idée de l’esprit de dépendance et de servilité du prêtre russe. Habitué à mêler dans ses instructions, comme dans ses prières, le nom de l’empereur et le nom de Dieu, il finit par les confondre aussi dans son culte. 11 tremble devant l’un comme devant l’autre, et plus encore devant l’empereur que devantDieu. Toujours, mais surtout depuis l’époque où le patriarcat s’est vu brisé par Pierre le Grand, le clergé russe a été sous les pieds des tzars. Ceux-ci ont beau le flatter de temps en temps, ils ne l’écrasent pas moins. Le clergé russe a-t-il le sentiment de ce joug? Je l’ignore. Mais qu’importe? Aurait-il la

force , aurait-il le pouvoir de le secouer ? Ce qui est fait est fait; le roc pulvérisé ne redevient point marbre.

Il est d’usage, quand l’autocrate entre dans une église, qu’il y soit reçu par le pope, lequel lui donne l’eau bénite et fait sur lui le signe de la croix avecla main droite que l’autocrate saisit en même temps et baise. Or, l’empereur Alexandre étant en voyage dans ses provinces de l’intérieur, eut la dévotion, à son arrivée dans un village, d’en visiter l’église. II y fut reçu par le pope avec le cérémonial accoutumé à l’exception toutefois de la bénédiction, le pope n’osant tendre sa main au baiser impérial. « Donne donc ta main! «lui dit doucement l’empereur; mais le pope encore plus intimidé ne bougea pas. Alors Alexandre éclatant de colère « Veux-tu bien donner ta main , imbécile ( dourdk )? » s’écria-t-il. Le prêtre tremblant obéit.

Condition matérielle des prêtres russes. — Immunités du clergé grec de Constantinople. — Revenu et casuel. — Simonie. — Dime.

Cet exemple , auquel on pourrait facilement en ajouter d’autres, donne la mesure du traitement auquel les prêtres russes sont exposés, non-seulement de la part du maître de l’empire, mais encore des seigneurs particuliers dont ils desservent les parois-

ses. Il n’est pas rare qu’étant appelés chez ces derniers pour affaire concernant leur église ils en soient accablés de reproches et congédiés avec le plus insultant mépris; ce qui n’empêche pas cependant les seigneurs de réclamer dans l’occasion leur eau bénite, leurs signes de croix et leurs Te DeumK

\ . Opposons dès maintenant à l’état de servilisme où est plongée l’Eglise gréco-russe sous le sceptre des tzars les immunités et les privilèges dont jouit l’Église grecque orientale sous le sceptre des souverains musulmans :

Le patriarche de Constantinople est le chef de la nation grecipie. Il préside le synode et juge souverainement toutes les causes civiles et religieuses. Lui et les douze métropolitains qui forment, sous sa présidence, le synode ou grand conseil de la nation , sont exempts du harac , c’est-à-dire de la taxe personnelle.

Les archevêques et évêques sont de droit membres des conseils municipaux, au même titre que les gouverneurs et les muftis.

Le patriarche et les archevêques président , dans l’intérêt de la nation grecque , à la répartition des impôts.

Tous les cadis et tous les gouverneurs sont obligés d’assurer l’exécution des sentences judiciaires du patriarche qui concernent les chrétiens du rite grec. Us sont également obligés de faire exécuter les sentences des évêques qui concernent leurs diocésains. Us doivent, en outre, prêter main-forte au clergé grec pour la perception des taxes qui lui sont dues et pour le recouvrement de ses revenus.

Le clergé reçoit de chaque famille une contribution annuelle pour l’entretien du culte ; il fait les mariages , prononce les divorces , rédige les testaments et perçoit pour tous les actes qui émanent de lui des taxes considérables. 11 a même, en certaines circonstances, le pouvoir de se faire assurer des legs pieux.

Dans tout jugement, le patriarche, et, comme lui, tous les métropolitains, prélèvent un droit de dix pour cent sur la valeur de l’objet en litige. 11s condamnent à l’amende, à la prison, à la bastonnade, à l’exil ; ils ont, de plus, le droit d’excommunication, et ils en ont souvent fait usage. •

Le patriarche, les archevêques et les évêques exigent une rétribution

Comment les popes jouiraient-ils d’une considération sérieuse auprès des propriétaires de leurs paroisses? Quand un homme lient son pain de la main d’un autre homme , il est bien près d’en être l’esclave. Telle est la condition des popes visà-vis des seigneurs. Nommés par eux encore plus que par l’évêque diocésain , ils reçoivent d’eux les éléments nécessaires de l’existence, dans les localités de leurs domaines où il convient à ces derniers de les établir. Voici quelle est la position du clergé dans un village du gouvernement d’Iaroslaff, appartenant au comte B..., où j’ai longtemps séjourné. Ce village est desservi par deux prêtres auxquels sont attachés un diacre, quatre bedeaux et un chantre. Tous ces individus sont mariés et pères de famille ; ce qui forme un personnel de trente à quarante têtes. Or à l’entretien de tant de monde il n’est affecté qu’un fonds nominal représentant une valeur de trente-six arpents de terre , dont le comte B.... paye la rente à raison de six cents roubles (six cent quatre-vingt-dix francs). Le comte joint, en outre, à cette allocation des logements convenables pour toute la colonie.

des prêtres auxquels ils confient les hautes fonctions du ministère sacerdotal ; ceux-ci exigent à leur tour une rétribution des prêtres subalternes. Les honoraires des trois patriarches de Jérusalem , d’Antioche et d’Alexandrie, ainsi que des trente-deux archevêques et des cent quarante évêques, sont considérables, et on les prélève sur le montant des contributions publiques.

De pareils moyens sont assurément fort minimes; ils suffiraient toutefois au prêtre qui voudrait vivre comme le paysan auprès duquel il habite. Remarquons d’ailleurs que le comte B..., homme éclairé et sincèrement religieux, est un des propriétaires russes qui traitent le mieux leur clergé. Si l’on prend comme exception rare l’exemple qu’il vient de fournir, on peut donc arriver à se former une idée assez exacte de l’état général des popes de paroisses dans toute l’étendue de l’empire; je n’excepte même pas ceux qui desservent les villages de la couronne.

Au revenu fixe que les popes tiennent des seigneurs ils ajoutent l’éventualité du casuel; et c’est ici que leur cupidité se donne libre carrière. Comme depuis Pierre Ier le tarif des choses d’Église n’a point été renouvelé, et que les prescriptions du grand homme sont devenues, par suite de la variation des valeurs , tout à fait inapplicables , les popes n’ont d’autres règles pour fixer le prix de leurs fonctions <j ue leur arbitraire et leur caprice. La simonie est chez eux d’exercice journalier. Ils vendent les sacrements. On a vu un pope refuser de porter l’extrême -onction à un malade dont la famille refusait de payer ce qu’il demandait. Le seigneur fut obligé d’intervenir, et ne parvint qu’à grand’-

peine à opérer une transaction entre les parties. Mais c’est surtout en matière de dispenses matri-

moniales que l’avarice des popes a beau jeu. Dans ces villages de Russie où les jeunes gens vont si rarement chercher femme au dehors, il leur est si facile de trouver entre les familles des degrés prohibés ! il leur est si facile surtout de donner cette

apparence à ceux qui ne le sont pas, aux yeux de paysans ignorants et abusés ! L’important pour les popes , c’est que l’on paye. Or ils savent bien que les gens qui tiennent à se marier payent toujours.

En parlant des Te Deum que les popes vont chanter dans les familles , j’ai indiqué cette particularité des dispenses comme un des motifs qui leur valent de la part des paysans un bienveillant accueil. Ceux-ci, en effet, ne manquent pas, le cas échéant , de leur rappeler les verres d’eau-de-vie qu’ils leur ont versés, les 'pirogues (pâtés au poisson et aux œufs) qu’ils ont entamés à leur honneur. Quelque avides que soient les popes , il leur est difficile de ne pas se montrer sensibles à ce souvenir, et, par suite, de ne pas faire quelques concessions. Mais les occasions ne leur manquent pas de prendre leur revanche : deux ou trois fois l’an , ils font encore une tournée dans les chaumières, prélevant sur les paysans une sorte de dîme qu’ils s’efforcent autant que possible de leur faire acquitter en argent. De la sorte, s’établit entre le prêtre russe et son paroissien un système de bons procédés apparents, mais qui, n’avant pour but

réel qu’un échange réciproque de dons spirituels et de dons temporels, introduit fatalement entre les parties, du côté du paroissien , un esprit de suspicion qui lui ôte toute confiance dans sou pasteur; du côté du pasteur, un esprit de spéculation qui paralyse tout le zèle qu’il est appelé à déployer vis-à-vis de son paroissien. C’est à qui jouera au plus fin. Mais que devient dans ce commerce, je le demande, l’idéal religieux, et ce type sacerdotal que l’église russe orthodoxe prétend avoir emprunté à saint Paul ?

Couvents. — Science et vertu des moines russes. — Réunion par ukase des Grecs catholiques à l’Église orthodoxe. — Opinion des protestants sur l’Église russe. — Couvents de femmes. — Ignorance et désordre. •

Entrons maintenant dans les couvents. C’est là que s’est réfugié le peu de vie qui reste encore au fantôme de l’Église gréco-russe. On y trouve des hommes de science et de vertu ; mais, comme ces hommes-là ne franchissent jamais, ainsi qu’il a déjà été dit, le seuil de leur cellule, leur science et leur vertu ne profitent qu’à eux-mêmes, tout au plus aux quelques religieux qui vivent sous le même toit. Ceux d’entre eux qui sortent du cloître pour revêtir la dignité d’évêque ou d’arche-

Ni

vêque perdent par là même leur indépendance et ne sont plus que des pontifes d’apparat dont le tzar se plaît, sans doute, à orner son trône, mais dont il briserait impitoyablement la mitre, si jamais elle abritait une tête qui se permît de penser librement. On sait jusqu’à quel point poussait le métier de courtisan ce vieux métropolitain de Saint- Pétersbourg, sous lequel fut consommé l’acte de réunion à l’Église russe orthodoxe des Grecs catholiques établis dans l’empire. Scandale inouï que cet acte , et qui marque bien la façon tout humaine dont on traite en Russie les choses religieuses. Après avoir épuisé en vain contre les malheureux dissidents toutes les violences, et jusqu’aux brutalités de la soldatesque , après leur avoir imposé un catéchisme fabriqué par des schismatiques, des sermons fabriqués par des schismatiques, après avoir condamné à des peines ridicules ou infamantes ceux de leurs pasteurs qui repoussaient ces falsifications impies, après les avoir accablés, en un mot, de tous les excès de la persécution, le gouvernement impérial se résolut à une mesure qui lui parut péremptoire. Il remplaça par des prêtres russes les prêtres grecs-unis chassés de leurs paroisses, et déclara par ukase que, les ouailles ne pouvant appartenir à une autre foi qu’à celle de leur pasteur, la réunion des deux Églises était désormais un fait accompli. Quand je disais que le culte

russe ne tient qu’à la forme ! Il est vrai qu’il eût été difficile même au général de cavalerie, procureur du saint synode , de trouver un autre moyen de conversion. Qui donc s’est jamais senti entraîné de conviction vers l’Église russe? Des protestants sujets du tzar, auxquels je demandais si, dans le cas où ils changeraient de religion, ils se feraient baptiser dans la foi orthodoxe. « Comment! me répondaient-il , est-ce que l’on change de religion pour déchoir ? »

Je reviens aux couvents. Autant ceux qu’habitent les hommes se recommandent en certaine mesure par leur science et leur vertu, autant ceux qui servent de refuge aux femmes se signalent généralement par leur ignorance et leurs désordres. On a déjà raconté sur ces derniers des faits étranges; je pourrais y en ajouter de plus étranges encore, et je délierais qui que ce soit de les contester. Mais à quoi bon grossir une honteuse chronique? Le respect que nous portons à ceux qui nous lisent nous impose une pudeur qu’il nous serait impossible de garder si nous touchions trop vivement aux mystères des vierges orthodoxes. Laissons ces vierges dormir dans leur linceul d’ignominie ; d’autres que nous remueront cette houe.

Sectes dissidentes. — Les raskolniks. — Communion sanglante. Tendance des sectes à s’accroître. — Pierre le Grand les persécute. — Le prêtre russe ni apôtre, ni martyr. — Le pope et le lièvre. Conversion à la russe. — Résumé. — L’Église russe, fille de l’Eglise de Constantinople. — Rien ne justifie le protectorat quelle réclame.

Elle a plutôt besoin d’être protégée elle-même. — Les lieux saints

et la borde.

Ce serait maintenant le cas de parler des sectes de l’Église russe, si les limites que je me suis imposées me permettaient d’aborder un aussi vaste sujet. Je préfère renvoyer le lecteur à l’excellent ouvrage du baron Haxthausen1, qui l’a traité avec étendue, tout en avouant cependant lui -même qu’il est fort loin de l’avoir épuisé. On compte, en effet, dans l’Église orthodoxe plus de deux cents sectes, dont les membres sont désignés généralement sous le nom de raskolniks ou de starovertzi (vieux croyants), mais qui offrent des variétés infinies soit dans le dogme, soit dans le culte. Si la plupart sont inoffensives, il en est qui professent d’eflroyables principes et se souillent des plus monstrueuses énormités. Telle est la secte des scoptzi , chez lesquels la mutilation est en honneur, celle des chlisti, par-

I . Études sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie. Hanovre, 1848, l. I, page 296.

lisans de la communauté des femmes et de toutes les hontes de la chair; telle est la secte des sabatniki , où se renouvellent toutes les impostures de l’antique magie. M. Haxthausen a raconté trois ou quatre cérémonies en usage chez les raskolnéks ; je joindrai quelques traits à son récit.

Certains sectaires du gouvernement d’Archangel ont pour fête de prédilection la fête de Noël. Ils vont ce jour-là dans tout le pays à la recherche d’un nouveau-né. Si aucune femme n’est accouchée, c’est signe de grands malheurs ; il en est de même lorsque l’enfant est une tille ; mais si c’est un garçon, les sectaires l’emportent avec eux. Alors les vieillards se réunissent dans un lieu secret, et là, se rangeant en cercle, ils se jettent de l’un à l’autre le malheureux enfant, comme des maçons une pierre , et continuent ainsi jusqu’à ce qu’il expire. Celui dans les bras duquel l’enfant tombe mort est regardé comme un autre Siméon, et entonne le Nunc dimittis. De son côté, la mère de la victime est proclamée madone. En même temps on dépèce le cadavre, et, de ses lambeaux sanglants, toute la secte communie. Cet horrible mystère rappelle la communion non moins horrible que d’autres sectaires russes font avec les débris d’une mamelle que de hideuses matrones ont •enlevée à la poitrine d'une vierge de quinze ans.

Loin que les raskolniks diminuent , l’Église

orthodoxe les voit, au contraire, augmenter tous les jours. Le nombre des sectes elles-mêmes tend à s’accroître; on en compte dont l’apparition est postérieure à Pierre le Grand. Une Église où l’ignorance du clergé n’a d’égale que son abrutissement 11e peut manquer, en effet, de donner prise à de telles dissidences. Les sectes russes comprennent parmi leurs adeptes non -seulement des paysans, mais de riches marchands, des nobles même. Presque tous les orfèvres et les changeurs de Saint- Pétersbourg, de Moscou, de Riga, d’Odessa, etc., dit M. Haxthausen, sont des scoptzi. Des esprits éclairés prétendent que là est le germe de mort pour l’Église orthodoxe. Je crois cette opinion exagérée.

Cependant le gouvernement impérial ne laisse pas que de s’en préoccuper sérieusement. Pierre le Grand, qui 11e ménageait pas les violences, poursuivit par le fer et par le feu les sectes de son temps. Elles n’en devinrent que plus opiniâtres, et inaugurèrent dès lors un prosélytisme ténébreux qui devait les rendre insaisissables. Par où attaquer des fanatiques qui, dérobant leurs dogmes sous l’ombre des voûtes , se montraient d’ailleurs d’une soumission absolue aux lois civiles de l’empire? Il n’y avait à déployer contre eux que des mesures de police qui nécessairement ne pouvaient aboutir.

Si du moins les prêtres orthodoxes, se liguant en

L’ÉGLISE GRÉCO-RUSSE. b(J

croisade sainte, eussent marché résolument à leur conversion ; mais un tel effort de zèle n’est point dans leur nature. Que dis-je? Partout où dominent les raskolniks, ne voit- on pas ces prêtres courber la tète et se laisser traiter en subalternes? Le clergé russe n’a ni apôtres ni martyrs.

Pendant mon dernier voyage au lac Onéga, j’eus occasion dépasser quelques jours dans une paroisse composée presque exclusivement de raskolniks. Le prêtre orthodoxe chargé de les évangéliser tremblait devant eux. Ce n’était pourtant pas un ignorant, ni un homme sans piété. Il avait même certaines prétentions à la science qui contrastaient avec ce qu’on rencontre habituellement chez les popes; il s’occupait de vaccine, discutait sur les systèmes de Copernic et de Calilée , et comparait à Christophe Colomb un paysan de son village qui avait découvert une île dans le lac Onéga. Mais, en présence des raskolniks , toutes ces belles qualités s’évanouissaient. Le malheureux prêtre n’osait surtout les contredire dans cette partie de leur doctrine qui leur interdit l’usage de certains animaux , du lièvre notamment.

Je l’attaquais fréquemment sur ce dernier point. 11 me coûtait, en effet, dans un pays où je n’avais guère que des lièvres blancs à manger, de ne pouvoir appuyer au moins de l’exemple du prêtre le scandale de mes consommations.

fio

« Crois -tu donc , me disait -il , que j’accepte toutes les idées des raskolniks?

— Mais alors pourquoi n’y fais-tu pas opposition?

— Ah ! c’est là le difficile î

— Tu conviens donc que l’on peut manger du lièvre?

— Quelle question ! »

Je pris acte de l’aveu. Le surlendemain, j’invitai le pope à dîner en compagnie de Yisprawnik du lieu (espèce de juge ou de commissaire de police) et de quelques autres notabilités rurales, tous gens parfaitement orthodoxes.

Un superbe lièvre rôti figurait sur la table au milieu de cinq ou six morceaux de viande froide , reste de mes provisions de voyage,

A l’aspect du lièvre , le pope recula.

« Eli bien ! lui dis -je , cet animal te fait- il peur ?

— Oh! non, non, mais.... «

Sans lui permettre d’achever, je le fis asseoir et lui servis immédiatement une tranche de mon gibier.

Le pope hésita d’abord, puis, séduit par le fumet, il attaqua la tranche à belles dents.

Mais voici que la porte de la chambre dans laquelle nous dînions roula sur ses gonds. Cinq on six paysans entrèrent. Ces braves gens,, sachant que j’étais dans leur pays pour y chercher la

pierre du tombeau de Napoléon, m’apportaient à chaque heure du jour, et sans s’inquiéter s’ils me dérangeaient ou non, des échantillons minéralogiques des espèces les plus diverses qu’ils soumettaient à mon examen.

Qu’on se rappelle la tête de Méduse ou la statue du Commandeur, et l’on se fera une idée de l’impression que produisit sur le pope l’apparition subite des paysans.

Tl faillit tomber à la renverse ; mais , se ravisant tout à coup, il étendit ses deux mains sur son assiette et se donna l’air de marmotter des prières.

Les paysans sortis , il se remit à manger.

Cependant tous les prêtres russes ne sont pas également timides en face des rciskolniks. Il en est qui entreprennent bravement de les convertir. Voici un fait qui m’a été raconté par un témoin digne de foi.

Dans un des gouvernements septentrionaux de la Russie , où les rciskolniks sont très-nombreux , un jeune pope nouvellement installé reçut un jour une lettre de sou évêque , par laquelle il lui était enjoint de convertir immédiatement tous les dissidents de sa juridiction , sous peine d’être jeté en prison.

Le jeune prêtre se mit aussitôt à l’œuvre; il réunit tout ce qu’il put rencontrer de rciskolniks , et les évangélisa de son mieux.

Mais ceux-ci se bouchaient les oreilles.

Désespéré de son insuccès et se regardant déjà comme prisonnier de l’évêque, le pauvre apôtre était assis un jour, triste et rêveur, dans une chambre de son presbytère.

L ’ispraivnik entra.

« Eh bien! votre révérence, comment va la conversion de nos hérétiques?

— Mal, très-mal; j’y perds mon temps et ma peine.

— Eh bien! ne vous tourmentez pas davantage, c’est moi qui les convertirai. »

Le lendemain, Yispraivnik arriva au milieu de la réunion suivi de cinq ou six moujiks armés de fouets.

« Comment! misérables, s’écria-t-il, d’une voix tonnante, en s’adressant aux sectaires, vous ne voulez pas vous convertir à notre religion ?

— Non.

— Eh! pourquoi, s’il vous plaît?

— Parce que ni nos pères ni les pères de nos pères ne nous l’ont enseignée.

— Deux cents coups de fouet à chacun ! »

Les coups de fouet furent administrés; les sectaires restèrent inébranlables.

Visprawnik écumait de colère.

« Oh ! je saurai bien vous réduire , » murmurat-il.

Et il lit enchaîner les rebelles, puis ordonna qu’ils fussent transportés dans un endroit couvert de glace où il les laissa toute la nuit.

Le jour suivant, de bonne heure, il s’y rendit accompagné du pope.

« Ah ! ah ! lils de chiens , dit-il aux malheureux à moitié gelés, que pensez -vous de mes moyens de persuasion? Vous allez vous convertir maintenant j’espère....

— Non! répondirent les sectaires d’une voix ferme.

— Non ?

— Non.

— Deux cents coups de verges !... »

Le sang coula.

De temps en temps Yisprawnik faisait suspendre l’exécution , et renouvelait ses questions.

Enfin, on n’entendit plus qu’un sourd murmure, où il était impossible de distinguer si c’était un oui ou un non qui s’exhalait de ces poitrines sillonnées et livides.

« Ah! je savais bien, dit Yisprawnik avec un sourire de triomphe, que je vous forcerais à confesser la vérité. »»

Et sans attendre davantage , il lit conduire les nouveaux convertis à l’église où le pope les confessa et les communia.

Quelques semaines après, cet heureux pope re-

cevait une lettre de félicitation de son évêque cl une décoration de l’empereur.

L’histoire ne dit pas si l’énergique ispraivnik eut part à la récompense. Quant aux prosélytes conquis par lui à la religion de l’empereur, ils se gardèrent de remettre les pieds une seconde fois dans l’église orthodoxe qui les avait vus se confesser et communier.

Telle est donc l’Église russe , telle est cette Église dont on voudrait imposer le protectorat aux Grecs , sujets du sultan. Prétention superhe que rien ne justifie : ni les fastes de l’histoire, ni le droit politique , ni le droit religieux. L’Église russe a-t-elle donc oublié quelle est fille de l’Église de Constantinople; que c’est par elle qu’elle a été marquée au front du sceau du schisme ; que c’est d’elle que, jusqu’à la fin du xvr siècle, elle a reçu ses patriarches, lesquels, encore, n’ont jamais occupé que le cinquième rang dans la hiérarchie orientale? A-t-elle donc oublié qu’au moment où elle eût pu monter au plus haut échelon de la suprématie, elle en est tombée tout à coup, Pierre le Grand ayant brisé le lien spirituel qui unissait la fille à la mère, en sécularisant dans sa personne la dignité patriarcale? Mais voilà précisément le titre que l’on cherche à faire valoir en faveur du protectorat que l’on réclame. C’est parce

que l’autocrate s’intitule souverain orthodoxe qu’il se croit le droit d’étendre son sceptre, jusque pardessus la tète du sultan , sur ses coreligionnaires de Turquie. Si ce principe était admis , pourquoi donc l’empereur catholique des Français n’irait-il pas protéger, contre Léopold et contre Frédéric, les catholiques de Belgique et d’Allemagne ; pourquoi n’irait-il pas demander compte à l’empereur de Russie lui-même du sort qu’il fait aux catholiques de Pologne? Ah! si l’Église russe portait en elle ce caractère de science élevée, de vénérable moralité qui impose, si par l’étendue de ses immunités, par l’éclat de ses privilèges, elle dominait véritablement cette autre Église dont elle ambitionne la tutelle1, on concevrait jusqu’à un certain point les prétentions de son chef. Mais une Église réduite à l’état de cadavre ; une Église qui réussit à peine à défendre , contre le travail sou-

terrain des sectes , son unité intérieure ; une Église dont chaque pontife est serf du trône; dont presque chaque prêtre est un type d’ignorance ou de désordre ; une Église où la simonie est un régime normal , où le culte n’est qu’un amas de formes vaines, de superstitions ridicules, où l’administration des sacrements n’est que parodie, où la parole du Christ est sans retentissement comme sans

Page 1