I. Voy. la note ci-dessus, p
écho; une telle Église, au lieu de se poser en protectrice, n’a-t-elie pas besoin plutôt de trouver elle-même quelqu’un qui la protège? Quel est donc le piège que depuis tant d’années les tzars de Russie cherchent à tendre à l’Occident? Il est vrai qu’au moment où ils sont découverts, ils se hâtent de donner le change et de se réfugier dans la question des lieux saints. Mais là encore le terrain est-il pour eux si solide ? Quels sont leurs titres aux privilèges qu’ils revendiquent sur Jérusalem? Ont-ils versé leur sang pour arracher le tombeau du Christ des mains des infidèles ? Hélas ! tandis que les Occidentaux volaient aux croisades, les Russes, courbés sous le joug des Tatars, se rendaient à la horde des khans pour y baiser leur étrier,
et léchaient de leur langue , sur la poussière , la goutte de lait tombée de la coupe que l’orgueil de leurs maîtres les forçait à leur présenter.
LA
Question religieuse, pur prétexte. — 11 s’agit de conquête. — La Russie veut Constantinople. — Enthousiasme des salons à Saint-Pétersbourg. — Projets d’émigration au Bosphore. — Attitude de l’empereur Nicolas. — Résumé de son règne et caractère de sa politique.
— Pèche en eau trouble. — Antipathie de Nicolas pour Catherine II.
— Les portraits détrônés. — Nicolas et le parti russe. — Signification du rôle du prince Menschikoff à Constantinople. — Embarras de M. de Nessclrode. — Sa circulaire. — Défaite du principe qu’il représente. — La lance du Cosaque. — Les vingt-cinq ans de règne de l’empereur Nicolas et le titre de Grand. — Déception. — Résolution désespérée.
Quel sens précis doit-on attacher au choix du prince Menschikoff comme ambassadeur à Constantinople; quelle idée doit-on se former de cette Église au nom de laquelle la Russie vient de formuler ses prétentions sur les Grecs orientaux : ces deux points nous sont connus. Ma tâche, maintenant, est d’établir l’état réel de la question et de fixer la part que chacune des grandes puissances est appelée à prendre à sa solution; en d’autres termes,
d’examiner ee que veut la Russie, et quelle est sa position devant l’Europe.
Malgré les ultimatum répétés du prince Menschikoff, malgré les notes et les circulaires de M. de Nesselrode, malgré même le manifeste de l’empereur Nicolas, il n’est personne aujourd’hui qui n’apprécie à sa juste valeur le rôle que la Russie cherche à faire jouer à l’élément religieux dans la question (l’Orient. Ce rôle, disons-le, est purement nominal ; il sert de prétexte, il ne saurait servir de principe. N’en a-t-il pas , du reste, toujours été ainsi? Sans les Dardanelles , la Russie n’a pas la clef de sa maison. Ce mot de l’empereur Alexandre résume toute la question. La Russie veut Constantinople.
Allez maintenant à Saint-Pétershourg. Quel magnifique enthousiasme y éclate ! Mais croyez-vous que tous ces Russes de salon , les seuls qui pensent en Russie, se préoccupent bien vivement du destin des rayas? Eh! mon Dieu, ils savent mieux que personne le genre d 'immunités dont ces malheureux auraient à jouir s’ils passaient jamais du sceptre du sultan sous le sceptre du tzar. Aussi , comme ils rient des efforts que fait, ou, du moins, que faisait naguère la diplomatie pour transformer, aux yeux de l’Europe, le prince Menscliikoff en missionnaire évangélique !
Rien de plus curieux vraiment et de plus instructif, à la fois, que ce qui se passe, à l’heure qu’il
est, sur les bords de la Néwa. Les hommes du cabinet s’y dissimulent à peine. Quant au reste, gens de la cour ou de la ville, c’est à qui trahira le mystère. On ne rêve que de Byzance et des rivages enchantés du Bosphore. « Partez-vous bientôt pour la campagne? — Non, j’attends; mais, pour Dieu, que l’on en finisse! » Ce sont des projets d’émigration en masse. Jusqu’aux négociants et aux banquiers qui démonteraient déjà volontiers leurs comptoirs. Triste Pétersbourg, quel serait ton sort si l’aigle des Iwans remplaçait un jour le croissant de Mahomet! Tes palais de marbre et de granit rentreraient dans la boue des marais d’où on les avait tirés, et les loups et les ours, que le génie de Pierre le Grand avait mis en fuite, reviendraient hurler dans tes rues et dormir sur le pavé de bois que tes perspectives ont emprunté à leurs forêts! Que dis-je? les tzars de Constantinople ne feraientils pas de toi un lieu d’exil pour ceux de leurs sujets qu’ils envoient aujourd’hui en Sibérie?
Au milieu de celte exaltation générale, quelle est l’attitude de l’empereur Nicolas? Elle est sombre et mystérieuse, sans doute, mais il n’en cède pas moins au torrent. Ne l’a-t-il pas déchaîné luimême? L’empereur Nicolas ne saurait être jugé actuellement comme il pouvait l’être, par exemple, il y a vingt ans. A cette époque, vainqueur d’une révolution qui avait failli le renverser du trône, il
était en proie à des préoccupations intérieures quj l’absorbaient tout entier. Il lui fallait, non-seulement raffermir son autorité, mais encore l’entourer d’institutions et d’éléments de force qui la rendissent à la fois redoutable et éclatante de prestige. Cette tâche à peine ébauchée, la Pologne se souleva. Nicolas voulut la réduire, et pour cela il crut convenable de l’exterminer peu à peu. Ceci lui demanda du temps. Puis il reprit son œuvre d’organisation et d’influence. De longues années lui furent données pour la développer solidement. Enfin, la révolution de février vint lui fournir l’occasion d’en éprouver la force. Tandis que tout s’ébranlait autour d’elle, la Russie resta ferme. Nicolas, sûr de lui-même et de son système, se posa dès lors aux yeux des rois éperdus en invincible protecteur de leurs droits. Les rois le crurent, l’Autriche se jeta dans ses bras. Un moment le tzar moscovite fut regardé comme la pierre angulaire des principes sociaux, comme l’arbitre du monde.
Ce moment passa. La paix revint à l’Europe. Nicolas rentra dans l’ombre. Et c’est alors que, se repliant sur lui-même , il se sentit dévoré d’une douleur amère. Catherine II se plaisait, comme elle l’avouait sans détour , à pêcher en eau trouble ; Nicolas avait pu largement se livrer aux mêmes goûts. Il s’irrita donc de voir les rois raffermis , les peuples calmes. D’un autre côté, son intervention en
Hongrie Jui parut moins riche en résultats qu’il 11e se l’était promis. Il comprit que les scandaleuses malversations commises par les officiers de son armée en face de l’étranger, que les cadavres sans nombre dont , par suite de son mauvais régime, cette armée avait jonché les routes et infecté les campements ; il comprit que tout cela , étant pour l’Europe autant de nouveaux traits I de lumière sur les effroyables plaies qui rongent son empire , risquait de le faire passer à ses yeux plutôt pour le conservateur du mal que pour l’énergique organisateur du bien. Nicolas savait bien d’ailleurs que la reconnaissance imposée dégénère en un joug qui irrite, et qu’au besoin on ne fait pas difficulté de le secouer, comme disait le prince Schwarzenberg, par une suprême ingratitude .
Nicolas éprouva donc un souverain mécontenlement de l’Europe. Plus jeune, il se fût retiré, peut-être, dans l’intérieur de son empire pour y travailler consciencieusement à la régénération de son peuple , et attendre en silence les signes de l’avenir. Maintenant, il ne le peut plus. L’àge le pousse ; il faut qu’il marche. N’espérant plus rien, ni pour lui ni pour son empire, des idées de l’Europe auxquelles, il y a seulement quelques années, il se montrait d’assez facile accès, il rompt tous les jours de plus en plus avec elles. Catherine II, qui n’était pas moins ambitieuse que son
petit-fils, cherchait à justifier ses projets d’agrandissement aux yeux des souverains occidentaux par un spectacle de civilisation dont elle leur empruntait le masque. Son but était, non de faire parmi eux une halte violente, mais d’y conquérir un droit de cité. Ce système, qui a longtemps souri à l’empereur “Nicolas , il le repousse aujourd’hui. 11 s’est même pris d’une telle antipathie pour son aïeule, que l’aspect seul de ses portraits l’exaspère. Chaque jour, ces malheureux portraits sont tirés des musées et dispersés au loin. Lors de ma dernière visite à Uun des établissements scientifiques de Saint-Pétersbourg où Nicolas va rarement, j’en remarquai un nouvellement arrivé. « Comment donc, demandai-je à un employé, vous êtes-vous procuré un si beau portrait? — C’est bien simple, me répondit-il, il faisait partie de la galerie d’un château impérial; or, comme l’empereur déteste tout ce qui lui rappelle l’impératrice Catherine , on nous l’a envoyé ici pour le soustraire à ses regards. «
L’Europe mise au ban de l’empire, il ne restait à Nicolas que de se tourner du côté du parti contraire, c’est-à-dire du vieux parti russe. Non, sans doute, que Nicolas eût jamais rompu décidément avec ce parti; il est pour cela trop national; mais,
tT
comprenant tout ce qui lui manque en faculté d'initiative, en idées fécondes, il avait cherché à le
pénétrer du souffle étranger, pour l'harmoniser ainsi, et sans le dépouiller de son caractère propre, avec le reste du monde. De là l’influence longtemps acceptée de la civilisation occidentale dans les conseils de l’autocrate, de là le règne florissant de M. de Nesselrode.
Maintenant, Nicolas arbore un autre drapeau. Il renonce à cette œuvre qui avait fait le rêve de sa vie. Peut-être aussi a-t-il reconnu l’impossibilité de le réaliser. La diplomatie ne lui paraît plus qu’un instrument stérile ; c’est à la violence et à la force qu’il veut désormais s’en rapporter. 11 semble que sa couronne d’empereur lui pèse sur la tète , il prend le bonnet du khan ; le tzar devient chef de borde. L’apparition du prince Menschikoff sur la scène politique est le signal de cette transformation profonde. Il y a dix ans, il y a moins encore, jamais Nicolas n’eût employé un pareil homme; car je ne pense pas qu’il faille tenir compte de la triste ambassade du prince en Perse : la cause d’un scliah est isolée, la cause d’un sultan est européenne.
Je sais bien que le comte de Nesselrode vient d’être appelé aussi à dire son mot; mais je le demande à tous ceux qui ont lu sa circulaire : n’est-elle pas la preuve évidente de la défaite du principe qu’il représente? Ce style filandreux, ces ambages perfides, ces contradictions flagrantes, ces incroyables fictions qui en forment le tissu, mon-
trent assez jusqu’à quel point le ministre allemand s’est trouvé mal à l’aise sur un terrain qui n’a jamais été le sien. Le comte de Nesselrode a toujours fermé, autant que possible, aux Russes l’accès de son département. Quand on lui en recommandait quelqu’un : « Je n’en veux pas, répondait-il, les Russes ne m’ont jamais fait que des bévues. » Qu’a-t-il donc pensé dû prince Menschikoff ? et comme il a dû se prendre en pitié lui-même, lorsque, par ordre de son maître, il se battait les flancs à trouver des motifs là où il n’y a pas même un prétexte, des raisonnements là où manque jusqu’à l’ombre d’un principe! Mais qu’importe? la circulaire de Nesselrode n’était, aux yeux de l’empereur Nicolas, qu’un manteau trompeur jeté sur la brutalité de ses arguments; leur sève véritable est dans la lance du Cosaque chargé par lui de monter à cheval , pour aller les notifier aux gouvernements de l’Europe.
Un fait qui se racontait à Saint-Pétersbourg, lors de mon dernier séjour en Russie, pourrait contribuer, ce semble, à jeter encore quelque lumière sur la question qui nous occupe. Quand, au mois de septembre 1851, l’empire tout entier célébra l’anniversaire des vingt-cinq ans de règne de son souverain, Nicolas s’attendait, dit-on, à ce que le sénat, faisant trêve cette fois aux hommages vulgaires qui figurent au programme de toutes les
tètes officielles, se rendrait en corps aux pieds de son trône, et lui présenterait le titre de Grand. j Le sénat n’en eut pas meme la pensée. Est-ce donc a un sénat russe qu’il appartient, serait-ce pour llatter son maître, de s’arroger la moindre initiative.'' Nicolas en conçut un mécontentement qu’il ne put dissimuler. Le manifeste de grâce que les tzars ne manquent jamais de publier dans les circonstances solennelles , et qui avait été annoncé avec grand éclat, ne parut pas. Depuis ce moment , le caractère de l’empereur, ce caractère si calme , si majestueux, si logique, se montra en proie à des vicissitudes étranges. Il devint fantasque, boudeur, plein de caprices et de dissonances. Par une corrélation nécessaire , on vit alors l’étoile des bommes de l’Occident pâlir, et les vieux Russes reprendre le dessus dans le cabinet. Il semble qu’ayant échoué avec les uns, l’empereur Nicolas cherche à se relever avec les autres. En épousant les instincts, en prenant les allures, en s’associant aux tendances du parti russe, il compte obtenir de lui ce titre de Grand, qu’il a vainement espéré du parti européen.
L’empereur Nicolas deviné. — Accord de la France et de l’Angleterre.
— Opiniâtreté de la Russie. — Auxiliaires qu’elle donne à ses ar- i niées. — Or et bronze. — Corruption, diplomatie des barbares. — Warna, Hongrie, Finlande. — Corruption de la pensée. — Incertitude de l’opinion sur la question d’Orient. — A qui la faute. — Ce que fera la Russie contre la France et l’Angleterre. — La Turquie calomniée.
Que l’empereur Nicolas aspire au titre de Grand, c’est un sentiment trop digne d’un souverain pour que l’on songe à l’en blâmer. Il n’en est pas de même du genre de moyens dont il prétend se servir pour arriver à son but. Nous connaissons déjà à cet égard l’opinion de la France et de l’Angleterre ; la Prusse et l’Autriche hésiteront-elles à la partager? Ce serait un malheur dont les conséquences leur seraient fatales.
La France a cette gloire d’avoir la première saisi la véritable portée du débat; tout d’abord, elle a deviné la Russie; les ordres donnés dès le 4 juin à notre flotte le prouvent. Trompée par les fallacieuses affirmations de l’autocrate, l’Angleterre a hésité un peu ; mais revenue bientôt de son illusion , elle a richement compensé par l’énergie et la persévérance de son attitude ce qui avait manqué à son initiative.
Maintenant les partis sont eu présence.
La Russie reculera-t-elle? te ne le crois pas.
du succès ne s’appuie pas seulement, croyons-le bien, sur la force de ses armées. Cette force qu’elle exagère aux yeux de l’étranger, elle l’apprécie elle-même à sa juste valeur, et sa confiance en elle est minime. Aussi déploie - 1 - elle d’autres moyens. Au bruit éclatant du canon moscovite se mêle toujours la voix souterraine des séductions; les conquêtes des tzars leur ont coûté plus d’or que de bronze. Dans cette campagne de 1828, dont on ignore encore les tristes mystères, la Russie n’a-t-elle pas dû, pour échapper peut-être à la honte d’une retraite, acheter le pacha de Warna ? Que fût-il advenu d’elle en Hongrie, si elle n’eût provoqué la trahison de Georgey? Et ne saiton pas qu’en Finlande, bien qu’elle n’eût à lutter que contre une poignée de paysans, elle ne put s’assurer la victoire qu’en corrompant le gouverneur de Sveaborg? Partout, oui partout, je le répète, oû la Russie fait briller son glaive, elle fait en même temps sonner ses roubles; ses mines de Sibérie lui sont plus chères, même sur les champs de bataille, que ses fabriques d’armes de Toula, de Systerbâck et de Briensk.
Ainsi donc, qu’on se le tienne pour dit, dans la lutte qui s’engage, la Russie compte avant tout sur la corruption. El ceci ne répugne nullement au système qui prévaut. Le vieux parti moscovite est-il
donc si scrupuleux? La corruption, c’est la diplomatie des barbares.
Cette corruption a déjà commencé son œuvre. N’osant encore s’attaquer aux intérêts, elle s’attaque à la pensée. A quoi tient ce trouble, à quoi tiennent ces tergiversations où , depuis plus d’un mois, flotte l’opinion européenne? Si la Russie se fût prononcée tout d’abord, si elle eût nettement marqué son but, eussions-nous été désolés d’un tel spectacle?
La Russie n’est pas à bout. Comme elle croit tenir dans sa main la Prusse et l’Autriche, son idée fixe est de séparer l’Angleterre de la France; sa conviction, qu’elle y réussira.
Battue sur la question des lieux saints, elle prépare d’autres pièges. Que de proies n’a-t-elle pas à offrir aux griffes du léopard! L’Égypte, l’Archipel, que sais-je? Prison, toutefois, dont elle se constituerait le geôlier. Et nos vieilles haines nationales, et nos éternelles suspicions réciproques, qu’elle cherchera à raviver! Puis, si tout cela échoue:
« Eh bien , nous dira-t-elle, vous voulez vous armer pour la Turquie? De quel droit? N’est-ce pas là mon butin, à moi? n’est-ce pas la clef de ma maison? Pourquoi donc entraver la loi de la nature? D’ailleurs, qu’est-ce que la Turquie? Squelette desséché, ruine qui croule. Vaut-il bien la peine de verser son sang pour cette poussière ? »
Je ne parle pas de ce que la Russie fera contre les Turcs ; des promesses dont elle les flattera; des trésors qu’elle fera briller à leurs yeux ; des influences qu’elle cherchera à se créer jusque dans leur foyer; des haines, des troubles qu’elle y suscitera. Depuis longtemps déjà cet étrange système d’influence est en vigueur; et certes, pour n’avoir point succombé tout à fait à tant de machiavéliques
efforts, pour être encore ce qu’ils sont, il faut que les Turcs aient autrement d’énergie et de vitalité
qu’on ne cherche généralement à le faire croire.
Intérêts matériels des puissances dans la question d’Orienl. — Développement agricole chez les Bulgares et les Turcs. — Ce qu’ils exportent de céréales. — Décadence de l’industrie. — A quoi tientelle? — Capitaux rares et législation libérale. — Système protecteur et libre échange. — La Turquie fait les affaires de l’Europe. — Commerce. — Mauvais état du commerce des provinces russes de la mer Noire. — Système délétère. — Situation relative , au point de vue du commerce, des divers États européens vis-à-vis de la Turquie. — France et Angleterre. — Turquie et Russie comparées. — Conséquences politiques.
Pénétrons plus avant dans cette dernière pensée; et, puisque c’est surtout dans l’ordre des intérêts matériels que l’on se plaît aujourd’hui à prendre ses éléments d’appréciation, montrons par l’observation des faits quel est l’état actuel de la Turquie.
Cette étude nous aidera d’ailleurs à préciser quelle est son importance relativement aux autres nations de l’Europe.
J’ai dit plus haut quelle triste idée les agents de l’autocrate cherchent à nous donner du caractère ottoman. Selon eux, et selon ceux qui leur font écho, les Turcs ne savent rien conserver ; sous leur main, tout dégénère , industrie , commerce , agriculture, etc.
Quoi de plus exagéré, quoi de plus faux? Entrez en Bulgarie, en Roumélie, dans ces belles provinces qui ont participé les premières au bienfait du Hatti chérif de Gulhané et du Tanzimat , et vous verrez si les produits de leur sol ne tendent pas chaque année à s’améliorer. Les Bulgares, qui sont, au dire de tous les voyageurs , des cultivateurs fort avancés , pratiquent l’irrigation avec une admirable entente des lois de la statique ; ils savent utiliser les moindres ruisseaux, et, dans leurs plaines comme sur le versant de leurs montagnes , pas une goutte d’eau n’est perdue. Aussi , dans les provinces, ces produits se sont-ils multipliés depuis douze ou quinze ans d’une manière considérable. Leur exportation en blé a plus que quintuplé : elle était en 1840 de 296 000 hectolitres; en 1848 , elle s’est élevée à 1 593 000. Depuis lors, elle n’a pas cessé de s’accroître, et, chose remarquable , ce ne sont plus les Bulgares
seuls qui concourent à l’amélioration du sol ; le Turc lui-même s’est piqué d’émulation ; il travaille avec autant d’ardeur que les autres races, et participe pour un tiers à la production.
L’industrie, il faut en convenir, est loin, fort loin de cette situation rassurante. Là, en réalité, il y a décadence. Ces manufactures de soie et de coton qui employaient autrefois 40 000 métiers et fabriquaient chaque année pour 100 000 000 fr. de velours , satin et étoffes brochées d’or et de soie , les manufactures n’existent plus, ou du moins sont à peu près éteintes; leur produit actuel ne dépasse pas 7 ou 8 millions. Bagdad a presque perdu ses actifs ateliers de tannerie, de corroierie, de poterie, qui faisaient l’admiration de nos aïeux; et la fabrication des armes, où les Turcs excellaient par la trempe supérieure de leurs aciers, se soutient à peine dans un état de langueur à Traonik et à Mostar ; la cherté des prix de vente ne permet plus l’emploi de ces produits que comme objets de luxe.
Mais cet état de choses , dont les Turcs souffrent les premiers, doit-il être attribué comme on le fait obstinément à leur insouciance et à leur apathie? Elles y contribuent sans doute, mais d’autres causes, des causes plus profondes s’y joignent ; et de celles-là, certes, nous n’avons pas à nous plaindre.
Je signalerai d’abord l’insuffisance du capital circulant, sans lequel, en présence de la concur-
rence européenne, il est impossible aujourd’hui d’élever ou de soutenir des manufactures ; ensuite et surtout le système commercial dans lequel la Porte se trouve enfermée par ses propres principes et par les immunités qu’elle accorde aux autres peuples.
Je m’explique. 11 n’existe en Europe aucun pays dont l’industrie n’ait eu recours pour s’établir et se développer au système protecteur et même à la prohibition. L’Angleterre, la France, F Autriche , l’Italie , l’Espagne, la Suède , la Russie , ont toutes usé, usent encore, plus ou moins, du secours énergique des douanes, pour abriter leur production manufacturière , pour l’agrandir, pour l’élever au niveau de celle des peuples les plus heureux sous ce rapport ou les plus habiles. La Porte seule a
négligé ce moyen. Jamais elle n’a songé à écarter
la concurrence des fabriques étrangères par la moindre restriction de tarif. De temps immémorial, elle percevait sur l’importation et sur l’exportation des marchandises un droit purement linancier de 3 pour 100 delà valeur; et ce droit, garanti par les capitulations , immobilisé en quelque sorte au profit de l’industrie étrangère , n’avait jamais varié jusqu’en 1838. A cette époque, les besoins du trésor impérial se trouvant dépasser de beaucoup les revenus, la Porte négocia avec les puissances européennes pour en obtenir la faculté
d’élever un peu sur la frontière , c’est-à-dire chez elle , le taux de la perception. Après de longs débats , celle-ci fut fixée d’un commun accord à 9 pour 100 , ce qui , dans la pratique , se réduit à 6 ou 7 pour 100 tout au plus.
Pour le dire en passant, il n’existe à ma connaissance aucun autre exemple de ce genre dans l’histoire des nations civilisées. La Porte fait aujourd’hui à ses dépens l’épreuve du libre échange, et ce système , d’accord peut-être avec les principes libéraux de l’islamisme en matière commerciale, lui est imposé par l’Europe coalisée. Il est tellement entré dans les liens du droit international, que la Porte voulût-elle aujourd’hui s’en débarrasser n’y parviendrait pas ; elle soulèverait contre elle ses propres défenseurs. Mc serait-il permis de demander aux chauds partisans de la domination russe en Orient s’ils croient que le tzar, une fois ; maître de Constantinople, se montrerait sous ce rapport d’aussi bonne composition que le sultan?
Considérons seulement par rapport à la France
ta condition que le tzar a faite au commerce des provinces de la mer Noire. Dans les vingt-trois millions de produits de toute nature et de toute origine que nous tirons de la Russie, ces provinces ne figurent que pour six millions sept cent mille francs; et dans les dix-neuf millions et demi , de valeurs que nous expédions de France à desti-
nation des ports russes, ceux de la mer Noire n’obtiennent que trois millions huit cent mille francs.
Et pourtant la Russie, qui n’a guère sur la Bal tique que deux places de commerce de premier ordre, Cronstadt et Riga, toujours en butte à la concurrence de Stockholm, Copenhague, Lübeck, Hambourg, etc., possède sur la mer Noire Odessa, Kherson, Kertsch, Eupatorie, que n’égale aucun autre port dans leur cercle d’opérations1.
Ces trois villes pourraient concentrer, à l’aide de la navigation descendante par le Niéper, le Dniester et le Don, les produits de toute la Russie centrale; les blés, les suifs, les cuirs, les goudrons, les bois de construction, les laines, le duvet, le tabac, les graines de lin, etc., y pourraient affluer. Moscou, la métropole industrielle et la véritable capitale des Russes, ouvrirait volontiers ses entrepôts pour faciliter, pour agrandir l’activité commerciale des ports du midi, qu’elle a toujours considérés comme l’intermédiaire naturel de ses
relations avec l’Orient et l’Asie Mineure. Nul doute «
I. Odessa, l'ondée en 177G, sur remplacement de l’ancien Khodja- Rcy, est aujourd’hui , tout le monde le sait, un des meilleurs ports, une des places de commerce les plus considérables. Sa population ne va pas à moins de soixante mille âmes. Kherson, à l’embouchure du Niéper, est, après Odessa, la plus belle ville de Crimée. Son port est sdr. Celui de Kertsch, sur le détroit d’Yénikalé, l’est encore davantage.
quelle n’aimât à les favoriser de ses capitaux et de son patronage.
Comment donc avec de tels avantages le littoral de la mer Noire reste-t-il dans un état de langueur et de marasme? Comment, du moins, l’espèce d’animation commerciale que présentent les provinces riveraines de la Baltique ne s’est-elle pas répandue depuis longtemps dans ces contrées plus favorisées de la nature?
Ali ! c’est que pour appeler les bienfaits du commerce vers un pays si peu connu, si étranger encore aux transactions européennes, il faudrait toute autre chose que le système exclusif de la Russie; c’est que ce système, bien qu’un peu mitigé dans les provinces méridionales , est encore beaucoup trop tendu pour des peuples aussi primitifs. Quel contre-sens économique que la protection industrielle là où il n’existe pas , où il ne peut pas exister d’industrie !
Les Turcs , malgré leur native insouciance , avaient mieux compris ces contrées et ceux qui les habitent. Leur système, comparativement trèslibéral , tendait à régénérer ces parties reculées de leurs domaines par l’influence des factoreries, du contact et du mélange des Occidentaux. Leurs vues administratives, insuffisantes sans doute, étaient saines et pouvaient fructifier. Les Russes leur ont ôté le temps d’en faire l’épreuve.
Revenons à la situation actuelle. Loin d’en vouloir à cette déchéance de l’industrie ottomane que je viens de constater, l’Europe y applaudit et en profite. Ces riches contrées, autrefois si florissantes par la mise en œuvre de leurs propres ressources, nous livrent maintenant leurs produits naturels, en échange de nos fabrications. La soie, la laine, le coton, que les Turcs ne tissent plus, nous les enlevons pour les leur renvoyer enrichis de notre main-d’œuvre; nous en faisons de superbes étoffes dont nous les habillons, et qu’ils payent, Dieu sait combien! avec les produits de leurs mines , de leurs champs et de leurs forêts.
Il s’ensuit entre l’Europe et la Turquie un immense mouvement commercial; nombre de navires abordent tous les ans à Smyrne et à Salonique, en traversant les Dardanelles pour trafiquer avec Constantinople, Bourgaz, Warna, Trébizonde, etc., etc. Seulement ces navires ne sont pas turcs, ils sont grecs, anglais, français, autrichiens, sardes, russes, siciliens, etc. Le mouvement maritime, comme le commerce, se fait en Turquie à côté des Turcs , qui n’en recueillent qu’indirectement la plus faible part.
En 1846, le mouvement général de la navigation dans tous les ports de la Turquie, entrées et sorties réunies, a été de trente- cinq mille navires
jaugeant ensemble quatre millions sept cent mille tonneaux. Dans ces chiffres, Constantinople figure pour quinze mille sept cent soixante-dix navires jaugeant deux millions six cent trente-huit nulle tonneaux, ce qui forme plus de la moitié de la navigation totale.
Pendant cette même année 1846, les valeurs échangées entre la Turquie et toutes les autres puissances ont présenté, importation et exportation réunies, un ensemble de quatre cent cinquante-trois millions de francs. Les échanges avec les pays tributaires, l’Égypte, la Valachie, la Moldavie et la Servie y ajoutent un chiffre de soixantetrois millions cinq cent mille francs ; ce qui porte le total du commerce extérieur à cinq cent seize millions cinq cent mille francs.
Si l’on veut savoir comment se répartissent entre les principaux États les quatre cent cinquante-trois millions qui forment rensemble du commerce extérieur proprement dit, on trouve que :
L’Angleterre y figure pour. . . 188 000 000 fr.
La France L’Autriche La Russie .
La Hollande . . .
Les autres pays
Ces données numériques, que je recommande
double avantage de fixer l’esprit sur la valeur réelle du commerce européen avec la Turquie, et d’assigner à chacune des grandes puissances leur part d’intérêt ainsi que leur rang dans l’éclielle de ce commerce. On s’est un peu mépris sur ce dernier point dans de récentes discussions; il m’a paru utile de rétablir les faits. N’est-ce pas là, d’ailleurs, une des hases importantes des conséquences politiques qui se rattachent à la grande question qui fait le sujet de ce livre ?
Ainsi donc, on le voit, les deux premières places dans le commerce de l’Europe avec la Turquie appartiennent l’une à l’Angleterre, l’autre à la France. Ceci explique l’énergie et la simultanéité de leur action dans les derniers événements. Plus elles auraient à perdre à la destruction de la Turquie, plus elles montrent de décision à la défendre. C’est naturel , c’est logique.
Je suppose T Angleterre parfaitement éclairée sur la portée de ses intérêts ; je n’insisterai que sur ce qui concerne la France.
Prenons les chiffres les plus récents, ceux de i l’année 1851. Dans cette année, l’ensemble de nos échanges avec les États ottomans, y compris l’Égypte et les pays harharesques , a présenté une valeur totale de quatre-vingt-dix-neuf millions trois cent quatre-vingt-seize mille francs , dont soixanteun millions deux cent soixante-onze mille francs à
1 importation , et trente -huit millions cent vingtcinq mille francs à l’exportation.
Quelle éloquence dans ces chiffres! Lorsqu’on les rapproche des données recueillies sur nos relations avec la Russie, on trouve, par une déduction abstraite, mais frappante, que dans l’empire russe, peuplé de soixante millions d’àmes, chaque individu consomme à peine tous les ans pour vingtcinq centimes de nos produits, et ne nous donne que pour cinquante-deux centimes des siens, tandis qu’avec ses trente -cinq millions d’habitants, la Turquie nous fournit par tête pour un franc soixante-quinze centimes de ses produits, et reço pour un franc dix centimes des nôtres.
A quoi attribuer celte énorme disproportion? Elle n’a pas d’autre cause que l’organisation politique et civile des Russes. Cette organisation ne ressemble à celle d’aucun autre peuple. En Russie, la vie sociale est à la circonférence, non au cœur. Le commerce et l’industrie, dans la faible mesure autorisée par la réglementation impériale , ne profitent qu’aux extrémités de l’empire. Les quarantedeux millions d’échanges que nous faisons avec le pays s’arrêtent aux frontières; il en est de même des échanges effectués par les autres peuples industriels et commerçants. Il suit de là que les produits de la civilisation sont exclusivement consommés par la dixième partie à peu près de la
Ii>2 LA RUSSIE DEVANT L’EUROPE.
population russe; les neuf autres dixièmes restent étrangers à l’influence de nos arts, de nos besoins et de nos idées. Cela est étrange, sans doute, mais cela est vrai.
D’autres conséquences encore ressortent du régime commercial auquel les tzars ont jugé convenable de soumeHre leurs immenses possessions. Ce régime, qui de fait en interdit l’accès à la plupart des fabrications étrangères , réagit d’une manière funeste sur nos intérêts maritimes. « De quoi vous plaignez-vous? dit le gouvernement russe : je traite vos navires avec douceur ; mes droits de navigation sont modérés, je les supprime même sans difficulté en faveur de tout pays qui consent à m’accorder le même traitement. — Oui, sans doute, vos lois sur la navigation sont en apparence douces et libérales; mais à quoi sert-il, ce prétendu libéralisme, s’il est annulé par vos lois sur les marchandises, si, tout en admettant le navire, vous repoussez la cargaison ? Il faut donc vous expédier nos produits par vos propres bâtiments au retour de nos ports, ou nous résigner à vous envoyer nos navires soit sur lest, soit à peine chargés. »
Et, en effet, c’est bien là ce qui arrive la plupart du temps. Ces dix mille tonneaux de navigation qui figurent, en 1851, au compte du pavillon français comme sortis de nos ports à destination des ports russes, font le tonnage nominal de navires
expédiés à un tiers ou un quart de charge, souvent moins. On emporte ce qu’on peut, ce qu’on croit pouvoir débarquer légalement ou par l'interlope, afin de ne pas faire un voyage tout à fait à vide, et d’avoir au moins quelques valeurs qui permettent de ne pas solder la totalité des retours en argent ou en papier. Mais c’est Y un triste commerce, et, ce qui le prouve, c’est la part considérable* que prennent encore dans l’intercourse , malgré le traité de 1846, les tiers pavillons, les Hanséates, les Danois, les Norvégiens, qui, à l’aide de leurs voyages mixtes et de la proximité de leurs ports d’attache , résistent mieux que nous aux restrictions du tarif russe.
Quelle différence entre cette mesquine intervention du pavillon français dans ses rapports avecla Russie, et l’animation de notre mouvement maritime dans les possessions ottomanes! Dix mille tonneaux à la sortie, quinze mille à l’entrée, en tout vingt-cinq mille tonneaux, voilà le bilan de notre pavillon dans l’intercourse, avec un empire de soixante millions d’âmes, plus étendu que l’Europe et l’Afrique réunies! voilà ce que les tzars laissent à notre marine; tandis que ces Turcs, si décriés par eux, dont le territoire n’égale pas en étendue la vingtième partie des possessions russes, donnent place dans leur commerce à cent soixantesix mille tonneaux de navigation française, dont
soixante-douze mille à l’expédition de France, et quatre-vingt-quatorze mille au retour.
Je ne sais si je me trompe; mais il me semble (jne ces faits, empruntés à l’ordre économique, disent assez bien quels sont, relativement aux deux États comparés ici, les chances et’ l’avenir de l’action civilisatrice de l’Europe centrale. D’un côté, une population considérable, disséminée sur de vastes territoires hermétiquement fermés au contact de nos mœurs et de nos intérêts , qu’un pouvoir ambitieux et perfide organise silencieusement avec les ressources de la barbarie disciplinée pour l’invasion et la conquête, et qui, en effet, sous un tel régime , ne saurait être bonne à autre chose; de l’autre, une population agglomérée dans les plus belles contrées de l’univers, depuis longtemps ouverte aux produits de l’Europe et à ses idées; un gouvernement qui, sous l’influence delà civilisation occidentale, s’élève graduellement d’un état moral stationnaire aux améliorations , aux progrès indiqués par le bon sens et le cours des choses , et qui , bien loin de menacer le monde de son ambition , lui offre au contraire une forte barrière contre l’ennemi commun par cette admirable position militaire et commerciale du Bosphore et des Dardanelles, dont il tient la clef. Telles sont, quand on les réduit à l’arithmétique des faits, les deux parts de la question qui s’agite aujourd’hui
dans les conseils des grandes puissances. Leurs préférences et leur détermination pourraient-elles hésiter?
Nécessité (l’une union indissoluble entre la France et F Angleterre. — Alliance franco-russe ou anglo-russe impossible. — Quel parti en France arborerait le drapeau de l’alliance russe. — Ceux qui prêchent cette alliance sont ou des ignorants ou des traîtres. — Titres de la Russie. — Nullité des services rendus par elle à la civilisation et à l’humanité. — Pologne et Finlande. — La carte du monde, l’empereur Nicolas et son ministre de l’instruction publique. — Politique, religion, intérêts, tout nous sépare de la Russie. — Le mot d’ami rayé du vocabulaire russe. — L’honneur russe. — Quel parti prendront la Prusse et l’Autriche. — Opinion des vrais Allemands sur la Russie. — Extraits d’un publiciste allemand. — Conséquences générales de la prise de Constantinople parles Russes.
Non, je l’espère, elles n’hésiteront pas. Déjà la France, déjà l’Angleterre ont levé leur drapeau ; ce ne sera pas pour le replier, sans doute. Malheur à celle des deux puissances qui briserait le lien qui les unit! Reines de la civilisation européenne, elles peuvent verser ensemble sur qui leur convient les splendeurs de leur soleil; jamais se séparer pour fraterniser avec les ténèbres. Au terme où elles en sont, et après les déclarations formulées des deux parts, une scission entre elles serait une de ces perfidies contre lesquelles l’histoire n’aurait pas assez de flétrissures! Ah! que le vieil antagonisme fasse enfin silence! Une alliance franco-russe, une
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alliance anglo-russe! y songez-vous? Est-ce qu’on accouple l’affîrmation et la négation? Voyez ce qu’ont gagné la Prusse et l’Autriche à l’inféodation moscovite. Je dirai tout à l’heure ce qu’elles en pensent elles-mêmes.
Ceux qui cherchent à nous pousser dans les bras de la Russie sont ou des ignorants ou des traîtres. Quel parti pourrait sérieusement arborer un pareil drapeau? Le parti légitimiste? A-t-il donc oublié la tache lugubre qu’une escorte de Cosaques à son retour et une odieuse complicité dans le partage de la Pologne ont imprimée au front de ses rois? Le parti orléaniste? N’est-ce donc pas assez pour lui d’avoir vu son chef bafoué par le tzar et ses ministres traités en laquais? Le parti impérialiste? Et Moscou, et Fontainebleau? Le parti républicain? Mais les potences, mais le knout, mais la Sibérie? Si de la politique nous passons à la religion, où est le protestant, où est le catholique qui, au seul nom de la Russie, ne sentent bouillonner dans leur âme un feu de céleste colère? Car enfin on connaît les violences de /’ orthodoxie dans les provinces luthériennes de la Baltique; on connaît ses persécutions en Pologne , et les prêtres qu’elle a faits soldats, et les évêques qu’elle a condamnés à être fous.
A quoi tient donc ce charme fascinateur (pie la Russie exerce encore sur certains esprits? Quand
Je grand Sully la reléguait dédaigneusement au fond de ses steppes, l’Europe ne se passait-elle pas à merveille de son influence? Depuis, les cabinets lui ont tendu la main : c’était à qui favoriserait son essor. On voyait en elle une grande misère à guérir , un germe fécond à développer. La civilisation l’étreignait dans scs bras : quel précieux butin!
La Russie s’est laissé faire. Accessible en apparence aux idées de l’Occident, et semblant n’aspirer qu’à se former à son image, elle a pris peu à peu place à son foyer; elle a réussi même à s’y
faire regarder comme le héraut de sa civilisation dans un autre hémisphère, et à y provoquer des vœux pour la multiplication de ses conquêtes. Mystification immense! On commence à s’en apercevoir aujourd’hui ; mais est-il temps encore de parer au désastre?
Ce que la Russie a engagé de rapports avec l’Europe ne l’a dégrossie qu’à la surface , et cela dans une proportion étroite. Quelques milliers d’àmes qui nous imitent sur plus de cinquante millions qui restent immobiles! C’est de ce qu’elle nous a emprunté que la Russie se fait un droit pour nous asservir; elle se pose en protectrice pour masquer le besoin qu’elle aurait de tutelle.
Mais, enfin, toute prétention à une influence, à une alliance, suppose des titres. On ne se livre pas
au premier venu. Quels sont les titres de la Russie ? Je l’ai déjà dit : ce qu’elle nous a pris. Est-ce assez? Qui oserait le soutenir? Voyez d’ailleurs ce qu’elle a fait de ces biens d’emprunt. Se les estelle assimilés? Non. Ils la décorent, ils ne la pénètrent pas. Pour la Russie, la civilisation n’est point un souffle vivifiant, c’est une enseigne. Certes, si telle n’était la vérité , on l’eût vue du moins, quand elle s’est mêlée d’agir seule , précipiter un progrès, développer une idée. Elle n’a jamais su que dessécher et anéantir. Deux nations ont pris place dans ses domaines, qui portaient au front le sceau européen, la Pologne et la Finlande. Comment les at-elle traitées? La Pologne, elle l’a réduite en poussière; la Finlande, hélas! elle lui donne le délire. Habile à réglementer des serfs sauvages, dès qu’elle est aux prises avec des intelligences cultivées, la Russie perd la tête. Il faut qu’elle les tue ou qu’elle en meure. Nommez-moi donc un seul service, même le plus léger, que la Russie ait rendu à l’humanité, et je me déclare son champion. Vous avez beau chercher : autour d’elle il n’y a que le vide. Quelle est la noble pensée qu’elle n’ait opprimée, l’élan généreux qu’elle n’ait étouffé, la vive lumière qu’elle n’ait éteinte? Un des sujets du tzar s’était plu dernièrement à faire l’illustration de son règne. Il représentait sur une mappemonde l’Europe illuminée d’un beau soleil, et, à l’extrémité, la Russie
comme un point noir entouré d’une épaisse muraille. Cependant, à travers les fentes de cette muraille, quelques rayons du soleil européen péné- ! traient. Nicolas et son ministre de l’instruction publique , armés chacun d’une truelle de maçon , s’occupaient à leur boucher le passage. Plaisanterie plus sérieuse que ne le pensait peut-être son auj teur, et, dans tous les cas, d’une déplorable vérité.
! Oui, telle est la Russie : moins occupée à se développer dans son élément national qu’à se soustraire à l’élément étranger. Si quelques rayons en pénètrent jusqu’à elle, affaiblis par les obstacles quelle leur oppose, ils ne jettent sur son front qu’un éclat pale et ne vont point jusqu’à son cœur pour le réchauffer. De là cette civilisation de prestige, sans vie intime, sans tressaillement puissant; civilisation qui peut éblouir, et encore médiocrement; féconder ? jamais.
Et voilà donc l’allié qu’on nous propose ! Aberration étrange! Mais, dit-on, ce n’est point un élan de sympathie qui nous pousse vers la Russie, c’est la loi des intérêts. La loi des intérêts? Passe-t-elle donc avant la loi des principes?
Mais poursuivons, disséquons ces intérêts dont on fait tant de bruit. Appelez-vous intérêts les offres magnifiques que la Russie fait ou faisait jadis à nos industriels et à nos artistes? Mais, de ceux qui s’y sont laissé prendre , combien ont réussi ? combien
au contraire n’ont pas quitté le grand empire après avoir vu leur talent méconnu ou leurs procédés frauduleusement usurpés? Appelez-vous intérêts l’accueil empressé que fait la Russie à nos coiffeurs et à nos modistes? Mais combien y vivent heureux , combien en reviennent riches ? On n’en trouve d’ailleurs qu’à Pétersbourg et à Moscou. Appelez-vous intérêts la consommation que la Russie , fait de nos produits? Mais ses soixante millions d’âmes n’en prennent que pour cinq sous par tête; il est vrai que des siens nous prenons pour dix sous. Appelez-vous intérêts l’essor que la Russie donne à notre navigation? Mais la plupart de nos navires y vont sur lest; somme toute, il ne | s’agit que de vingt-cinq mille tonneaux. Quel contraste avec la magnifique part que nous fait la ; Turquie !
Ainsi donc, sur quelque base que l’on cherche à asseoir l’alliance russe, elle croule. Politique, religion, intérêts, tout la combat. Du reste, ce qui me frappe dans cette alliance, c’est qu’elle n’est dé- | fendue que par des gens ou qui n’ont jamais vu j la Russie , ou qui ne l’ont vue qu’en passant. Bien rares sont ceux qui, la connaissant bien , partagent leur avis. J’aurais été de ce nombre peut-être, si j’eusse traité cette question au retour de mon pre- | mier voyage. Les Russes nous en imposent de tant ■ de manières ! Ce n’est qu’après les avoir visités
plusieurs fois, qu’après les avoir sérieusement étudiés, que j’ai pu m’arrêter à l’opinion que je formule aujourd’hui. Triste aveu, hélas! J’ajouterai ({ue si, parmi les étrangers nouvellement arrivés dans l’empire, j’en ai rencontré qui se montraient encore indécis, la plus grande unanimité dans mon sens régnait parmi ceux qui s’v trouvaient déjà depuis longtemps. Un autre fait, qui ne manque pas de valeur sur le terrain où nous sommes placés, c’est le peu de succès qu’ obtient la Russie dans ses tentatives d’as*sim dation à l’égard des peuples qu’elle a conquis. Plus elle se montre de près, plus elle repousse. Un noble Finlandais, comblé des faveurs de la cour, et qui depuis longtemps s’est plié au joug du vainqueur, me disait un jour : « Voilà trente ans que j’appartiens à la Russie, trente ans que je vis avec les Russes, et je n’y compte pas un seul ami. » Le mot d’ami n’existe pas, ou du moins n’est pas en usage dans la langue russe ; on ne s’y sert que de celui de connaissance, ousnakom. Là où manque jusqu’au principe des amitiés, quel gouvernement, quel peuple pourraient donc espérer trouver celui des alliances? D’ailleurs, pour établir une alliance, il faut au moins que les parties contractantes puissent compter sur un sentiment réciproque d’honneur qui garantisse la foi des traités. Or qu’est-ce que l’honneur aux yeux des
Russes? « L’honneur, disent-ils, est une chimère française1. »
Ce que je dis ici sera compris de la France et de l’Angleterre, car c’est à elles surtout que je m’adresse. Quant à la Prusse et à l’Autriche, la condition est différente. Cependant, je suis loin de partager l’opinion que certains écrivains ont mise en avant, touchant l’indissoluble confraternité de ces puissances avec la Russie. La Prusse et l’Autriche, il est vrai, marchent généralement d’accord avec le grand empire , mais elles n’y tiennent point par le fond de leurs entrailles. Il y a loin entre subir un joug ou céder à une illusion et répondre à une sympathie. Ni la Prusse ni l’Autriche ne sont assez faibles pour se laisser entraîner dans un mouvement dont elles réprouveraient le but. Aussi bien que la France et l’Angleterre , mieux peut-être , elles comprennent ce qu’il y a d’astuce et de vanité dans le jeu superbe de la Russie, ce que le triomphe de ses prétentions aurait de fatal. Il est plein d’intérêt d’entendre le langage de leurs hommes d’État dans leur cabinet, ou de lire ceux de leurs publicistes qui ont assez de franchise de conscience et d’indépendance de pensée pour se faire l’écho du sentiment national. On s’effraye alors beaucoup moins de cette chaîne de reconnaissance que la guerre de Hongrie , par