G2 APPENDICE SUR LA QUESTION, ETC
Porte. Il faut rendre grâces au ministre d’une déclaration aussi explicite ; elle sauve l’opinion des alarmes qu’eût provoquées infailliblement la brutalité des faits.
Depuis que la première édition de ce livre a paru, divers événements se sont produits. Mais aucun, on doit le reconnaître, n’a infirmé, même en proportion minime, ses appréciations ou ses conjectures. De jour en jour, au contraire , il devient plus vrai. Je me plais à espérer que le nouveau complément que j’y ajoute ne lui fera rien perdre de ce caractère.
Ainsi que les faits l’ont prouvé, la question soulevée à Constantinople est complexe. Elle renferme, d’un côté, ce que j’ai appelé la question française , c’est-à-dire l’affaire des lieux saints ; de l’autre, ce qu’on appelle la question européenne, c’est-à-dire l’affaire du protectorat des Grecs, entraînant avec elle la substitution de l’autorité du har à l’autorité du sultan sur une partie notable des sujets de ce dernier, et, par. suite peut-être, le démembrement, sinon l’anéantissement complet de l’empire ottoman au profit de la Russie.
264 APPENDICE
Si l’on en croit les documents russes, l’affaire des lieux saints serait définitivement réglée. Je ne crois pas que telle soit, que telle puisse être la pensée du gouvernement français. Une affaire qu’il a soulevée lui-même, et de laquelle, après un triomphe décidé , il ne s’est retiré cependant qu’avec la situation que l’on connaît, une telle affaire ne saurait être définitivement réglée. Malgré les assurances et les bravades moscovites, je persiste à la regarder seulement comme suspendue. Une grande nation comme la France peut, en considération de l’intérêt général, renoncer momentanément à faire prévaloir ses droits propres, elle ne peut pas les abdiquer définitivement. Viendra donc un jour, sans doute , où l’affaire des lieux saints surgira de nouveau à l’horizon politique ; et , cette fois elle sera résolue, nous l’espérons, non d’après les exigences d’un machiavélisme menteur et d’une barbare violence, mais dans les conditions de nos traités séculaires et de notre politique traditionnelle.
Il est vrai que le succès obtenu jusqu’à présent par les Russes introduit en leur faveur, du moins suivant leur interprétation , un précédent fatal. Ils se demandent comment, ayant cédé avec tant de désintéressement sur ce qu’ils nomment le principe, nous repoussons avec tant d’opiniâtreté ce qu’ils en regardent comme les conséquences. Car les Russes n’admettent point ce double aspect que
1 on a prêté à la question orientale; ils ne veulent y voir qu’une question exclusivement turco-russe, qu’un débat personnel entre le tzar et le sultan. Toute leur politique tend à faire prévaloir ce mode d’interprétation ; et leur conduite nous dit assez qu’ils le considèrent comme un fait acquis.
Je ne m’arrêterai pas à relever tout ce que de pareilles prétentions renferment d’étrange, je me bornerai à demander à quoi a servi, dans la lutte engagée contre elles, la modération des puissances , à quoi ont servi surtout les efforts multipliés des diplomates. Je rends certainement toute justice au talent supérieur , à l’esprit de conciliation qui ont présidé jusqu’à présent aux négociations. C’était un beau spectacle aux yeux des peuples civilisés. Malheureusement l’effet en a été manqué précisément vis-à-vis de ceux sur lesquels il eût été le plus nécessaire de le produire. Les Russes ne comprennent rien à de pareils procédés. Du moment où ils ont abdiqué le génie européen, ils ont repris le génie de la horde. Que leur importe une guerre de plume ?
Il fut un temps où la France et l’Angleterre s’émurent, comme aujourd’hui , pour protester contre les Russes , c’était lors de l’incorporation de Cracovie à l’Autriche.
« J’ai une trop haute opinion des sentiments de justice et d’équité qui doivent animer les trois
APPENDICE
puissances, disait lord Palmerston, pour douter de leurs intentions d’agir vis-à-vis de Cracovie dans un autre esprit que celui du traité de Vienne. Ces gouvernements seront assez intelligents pour bien voir que le traité de Vienne doit être considéré intégralement, et que l’on ne saurait permettre à un gouvernement de faire un choix des articles qu’il voudrait exécuter et de ceux qu’il voudrait violer, .l’ajoute que, s’il est des puissances signataires du traité de Vienne qui aient intérêt à ce que ce traité ne soit pas violé, ce sont les puissances d’Allemagne, et il ne saurait , j’en suis certain , avoir échappé à la perspicacité de ces gouvernements que , si le traité de Vienne n’est pas bon sur la Vistule, il doit être également mauvais sur le Rhin et sur le Pô. »
De son côté , M. Guizot écrivait :
« Rien ne compromet davantage le pouvoir que de se déclarer hors d’état d’accomplir, même lentement et avec le temps, ses propres promesses et les espérances qu’il a lui-même données. La des-
traction du petit Etat de Cracovie peut enlever à l’esprit de conspiration et d’insurrection polonaise quelques moyens d’action ; mais elle peut aussi entretenir et même irriter les sentiments qui font naître et renaître si obstinément ces déplorables entreprises, et en même temps elle fait perdre aux influences qui pourraient les prévenir une grande
partie de leur autorité. Elle affaiblit partout en Europe , dans cette question douloureuse , les principes d’ordre et de conservation au profit des passions aveugles et des desseins violents. »
Je me trouvais à Saint-Pétersbourg au moment où cette double protestation y arriva. Certes , elle était de nature à donner à réfléchir à un cabinet qu’eût animé le moindre respect pour les traités. Le tzar passa outre , entraînant avec lui la Prusse et l’Autriche. Il est vrai qu’en compensation les salons des bords de la Neva rendaient pleine justice aux raisonnements de lord Palmerston, et trouvaient la pièce de M. Guizot d’un bon style. Cependant, à l’époque dont je parle, le vieux parti moscovite était loin d’exercer sur les conseils de ' l’empereur Nicolas l’influence qu’il a gagnée depuis, et qui actuellement, on le sait, est prépondérante. Quel a donc été à Saint-Pétersbourg l’accueil fait aux circulaires des ministres anglais et français? Il importe peu de le savoir, ou plutôt les faits ne le disent-ils pas assez énergiquement? Les provinces danubiennes occupées, les liospodars détachés du sultan et soumis à des commissaires russes; le tribut dû au sultan refusé par ordre du
tzar; le peuple moldo-valaque rançonné et mis à
la corvée ; les jeunes boyards mécontents faits soldats : voilà la réponse de la Russie aux procédés courtois de la France et de l’Angleterre ; c’est ainsi
APPENDICE
qu’elle passait le temps que les autres puissances consumaient à des négociations.
Sans pénétrer plus avant dans la question, ne peut-on pas supposer que, cette fois-ci comme tant d’autres, la France et l’Angleterre ont été dupes de leur sincérité et de leur bonne foi? Comme elles se produisaient de leur côté ouvertement et les traités à la main , elles ont cru que la Russie agirait de même , ne s’apercevant pas que déjà elle avait déserté ce terrain, que son désintéressement n’était qu’hypocrisie , ses promesses et ses engagements que mensonges. N’est-ce pas là ce qui a retenu les flottes? J’ai passé de longues années en Russie, j’ai fréquenté les Russes à tous les degrés de l’échelle sociale. Or, l’impression que j’ai retirée de leur con tact, et qui d’ailleurs est confirmée par toute leur histoire, peut se résumer ainsi : Soyez polis, modérés avec les Russes , ils seront grossiers , exigeants; soyez fermes, dignes, ils seront respectueux, serviles même; marchez contre eux, ils reculeront! L’Angleterre n’a-t-elle pas fait personnellement l’expérience de ces vérités dans la question des réfugiés hongrois?
Un événement qui ne manque pas d’analogie avec celui qui nous occupe s’était emparé en 1783, avec non moins de vivacité que ce dernier le fait aujourd’hui, de l’attention de l’Europe : je veux parler de la prise de la Crimée. Mais alors l’An-
gleterre et la France étaient loin de marcher ensemble : elles se jalousaient au contraire ; et , comme du côté de la France cette jalousie avait surtout pour principe la crainte de voir se conclure en dehors d’elle une alliance anglo -russe, il arriva que l’intervention des deux grandes puissances, ne se produisant qu’avec une défiance réciproque, non-seulement ne fut d’aucune utilité pour la Porte, mais servit même d’encouragement à la Russie pour précipiter la catastrophe.
Voici, sur ce sujet, de curieux renseignements empruntés à la correspondance du baron de Staël- Holstein, alors ambassadeur de Suède près la cour de Versailles , correspondance jusqu’ici inédite , et que j’ai transcrite aux archives royales de Stockholm, lors de mon dernier séjour dans cette ville.
M. de Staël écrit au roi Gustave III.
«< 24 juillet 1783. — La France arme , soit pour se mêler dans la guerre de la Porte contre la Russie et l’Autriche, soit pour rendre ses négociations plus efficaces. Il est probable que le caractère pacifique et peu entreprenant du comte de Vergcnnes attendra la dernière extrémité. La nation pousse de son côté à ce que le gouvernement oppose une digue à l’ambition de l’empereur et de l’impératrice. Il y aurait là de quoi étonner, si on ne connaissait pas l’ardeur des Français pour tout ce qui intéresse la gloire de leur monarchie.
APPENDICE
« 7 août. — Le comte de Vergennes 11e dit rien de positif sur les projets de la cour à l’endroit de la Russie. Le maréchal de Castries est plus positif. « Ni l’intérêt , dit-il , ni la gloire de la France ne « doivent lui permettre de rester tranquille. » Mais rien de positif. Seulement ce ministre a cherché avec beaucoup de soin à s’instruire des forces de la Russie , tant à Cronstadt qu’à Livourne et dans la mer Noire , aussi Lien que de la sortie de l’escadre de Cronstadt.
« Le comte de Vergennes a avoué qu’il avait craint que l’impératrice ne fît à Votre Majesté quelque proposition d’alliance. 11 dit à ce sujet : « Je « conseillerai toujours à la Suède de conserver l’a- « initié de la Russie, mais en même temps de ne pas « pousser trop loin ses liaisons avec cette puissance. « La Russie peut avoir besoin des secours de la « Suède dans les guerres qu’elle voudra entrepren- « dre; la Suède ne peut guère se trouver dans le « cas de profiter de son assistance. Une alliance « avec la Russie ne pourrait donc que devenir oné- « reuse, comme le sont toutes les alliances avec un « voisin qui est plus fort que vous. »
« 28 août. — Il m’a été impossible d’obtenir du comte de Vergennes une réponse plus positive cette fois-ci que les autres. « Tout est enveloppé de nu a- « ges, dit-il; il faut attendre qu’ils se dissipent. » La seule expression un peu décisive , c’est qu’il
a dit qu’il conseillerait aux ministres russes, et surtout à M. Markoff, clc ne pas parler de l’affaire de la Crimée sur un ton aussi haut qu’ils le font.
« 5 janvier 1784. — La Porte accepte la médiation de l’Angleterre unie à celle de la France. M. de Vergennes a inventé de proposer à la Russie de se contenter de l’assentiment tacite de la Porte sans l’obliger à souscrire sa honte en acceptant explicitement la souveraineté de la Russie sur la Crimée et le Kuhan. Ainsi , la politique faible de M. de Vergennes n’aura réussi qu’à ouvrir un champ de réclamations perpétuelles à la Porte sans rien arranger dans son intérêt. Il paraît que l’impératrice , décidée à ne rien céder de sa conquête , est néanmoins disposée à suivre les voies de la modération.
« 19 janvier. — La Porte est disposée à la paix , mais elle ne peut souscrire à la cession formelle de la Crimée et du Kuhan sans exciter parmi le peuple un mécontentement qui se changerait peut-être en révolution, et qui n’irait à rien moins qu’à lui faire demander la tête des ministres.
« 11 octobre. — Il y a déjà longtemps que M. de Vergennes est brouillé avec M. de Saint-Priest. Tous deux s’accusent mutuellement d’avoir été le premier moteur des sacrifices que la France a obligé le Grand -Seigneur à faire à l’impératrice de Russie. M. de Saint-Priest soutient, à ce qu’on prétend, que les ordres du ministre ont été positifs,
APPENDICE
de tout donner pour conserver la tranquillité. M. de Vergennes dit , pour sa défense , que M. de Saint-Priest avait peint la détresse des Turcs d’une manière si alarmante , qu’il était impossible de prendre un parti différent de celui qu’il a pris. Je crois qu’on pourrait assurer, sans faire tort à aucun de ces messieurs , que cette belle besogne est également l’ouvrage de l’un et de l’autre. En attendant, tous les amis du duc de Choiseul et les ennemis de M. de Vergennes se sont réunis pour porter M. de Saint-Priest avec vigueur, et pour établir sa fortune sur la ruine de l’ancien ministre. Je ne sais point quelles seraient les suites, si ce projet avait son entière exécution, et à quoi on pourrait s’attendre d’un homme qui aime infiniment l’argent et qui s’est laissé assez éblouir par la vanité pour accepter une décoration d’une puissance ennemie de celle auprès de laquelle il résidait.
« 26 décembre. — Je profitai de l’audience de M. de Vergennes pour parler de M. de Saint-Priest, dont la prochaine arrivée dans ce pays fait beaucoup de bruit. M. de Vergennes m’a répondu que M. de Saint-Priest était trop connu pour qu’il fût probable. qu’il jouât un rôle bien important. « Pour « vous eu convaincre, me dit le ministre, je vous « mettrai au fait de ce qui s’est passé au commen- « cernent des dernières prétentions que l’impératrice
« a formées contre les Turcs. M. de Saint - Priest « avait alors un congé pour revenir en France. Je « lui écrivis une lettre d’ami, par laquelle je lui « conseillais de ne point quitter dans un moment « où sa présence était si intéressante pour le service « du roi. Je fus extrêmement surpris quand, en « réponse à ma lettre, M. de Saint-Pricst m’en écri- « vit une qui était de la dernière extravagance. Il y «< dit entre autres choses qu’il ne pouvait décem- « ment contrarier les projets de Sa Majesté Impé- « riale, puisque c’était elle qui lui avait donné du « pain; que cependant, si on voulait le mettre abso- « Jument en état d’agir, il fallait lui envoyer l’ordre « du Saint-Esprit, atin qu’il pût renvoyer à l’im- « pératrice la marque de distinction qu’il tenait « d’elle. » M. de Vergennes finit par m’assurer que cette lettre n’aurait jamais été montrée, si, quelques jours après son arrivée, M. de Saint-Priest n’avait pas en forme demandé son rappel , ce qui l’avait obligé de montrer sa lettre au conseil du roi, où on la conserve. Je ne crois pas, sire, que M. de Vergennes ait voulu me tromper. Il y avait dans ' son maintien et dans son expression trop de vérité pour que je puisse le soupçonner. »
Est-il étonnant que, ne rencontrant en face d’elle qu’une aussi incroyable pusillanimité, la Russie ait consommé son œuvre de déprédation, et célébré sa victoire par les orgies de sang que le voyageur
APPENDICE
Clarke nous fait connaître 1 ? Ainsi agil-cïle toute les fois qu’elle n’a point à redouter d’oppositioi décidée. « De l’audace, de l’audace et toujours di l’audace! » C’était le système de Danton; c’est auss celui de la Russie. L’Europe devrait le savoir enfin Nous avons vu M. de Vergennes et M. de Saint Priest déplorer amèrement les faits accomplis et s’en rejeter l’un à l’autre la responsabilité. I était bien temps, vraiment! C’est là, du reste, c< qui arrive toujours. Le ministre accuse l’ambassa deur, l’ambassadeur le ministre. En attendant, b mal triomphe, et l’histoire enregistre dans ses pages indélébiles une iniquité de plus. Un point de* lettres de M. de Staël qui mérite d’être remarqué c’est la haute idée qu’il y donne du rôle que k France est appelée à jouer dans le monde. Il regrette sans doute la faiblesse des ministres qui k gouvernent, la misère intérieure dont elle est frappée; mais il se garde bien d’amoindrir sa grandeui essentielle; il n’en fait point, comme ces étranges
\ . « Que si l’on me demande, dit l’Anglais Clarke, ce que les Russes firent en Crimée après celle conquête obtenue par tant d’atrocités e d'excès, je réponds en peu de mots : Ils ont dévasté le pays, coupé les arbres, abattu les maisons, renversé les temples et les édifices publics, détruit les aqueducs; ils ont ruiné les Tatars, outragé leur culte, exhumé les corps de leurs aïeux, jeté au vent leurs cendres, ou abandonné leurs restes sur le fumier aux animaux immondes. Détruire , ravir, massacrer, voilà ce qu’ils appelaient établir leur empire; créer la solitude, voilà ce qu’ils appelaient ramener la paix.... Tel est le véritable caractère de la protection russe. »
publicistes apparus naguère, une nation déchue d’initiative , et qui ne saurait agir que remorquée par des forces étrangères.
Ainsi donc, je le répète, telle est la marche de la Russie : en face de l’hésitation et de la faiblesse , ou, ce qui revient au même à ses yeux, en face de la modération et des procédés délicats, audace et violence ; en face de la résistance et de la fermeté , concession et retraite. Mais, qu’on le remarque bien , tandis que les parties intéressées perdent le temps à se préparer à lui faire obstacle, elle use intrépidement de ses avantages; en sorte que, lorsqu’elle est réduite enfin à céder à la force, elle ne se retire jamais qu’avec le butin qu’elle avait convoité en principe, et, toute couverte qu’elle soit de dépouilles injustement ravies, elle n’en prend pas moins aux yeux du monde des airs de magnanime générosité, donnant le change à l’opinion, et lui faisant accepter un triomphe mutilé pour une complète et radieuse victoire.
Croit -on, par exemple, que, dans la question qui s’agite en ce moment, la Russie se retirera vaincue et amoindrie? Il en serait ainsi, sans doute, si elle était contrainte de renoncer purement et simplement au traité , sened ou note stipulés par elle auprès de la Porte, et refusés par la Porte de concert avec la France et avec l’Angleterre ; si elle évacuait purement et simplement ces malheureusés
APPENDICE
provinces où elle s’est établie en souveraine ; il en serait ainsi, enfin, si, reprenant sur la Russie les concessions qu’elle lui a faites dans la question des lieux saints, la France rentrait intégralement dans ses traités de 1673 et de 1740, base légitime et sérieuse de ses négociations de 1850. Mais la diplomatie est-elle de force à conquérir de pareils résultats?...
Mon Dieu! je ne suis pas fanatique des Turcs. Malgré tous les progrès qu’on leur prête et que j’ai constatés moi-même en partie, il m’importe peu que leur empire dure. Que dis-je? un empire du croissant au xixe siècle, n’est-ce pas, comme tant de voix se plaisent à le répéter, une étrange anomalie? Mais, en attendant qu’on ait proposé une autre solution que celle qui nous menace, une solution sérieuse , applicable , je regarde la cause du sultan comme sacrée , et je la défends. Mieux vaut pour l’Europe une Turquie faible et inoffensive qu’une Russie omnipotente et despote. La Russie à Constantinople, c’est la mort du catholicisme, c’est la mort de la civilisation occidentale.
Et cependant telle est la catastrophe suspendue au-dessus de nos têtes !...
On a parlé d’un testament de Pierre le Grand, que les souverains russes suivent, dit-on, avec une inflexible logique. Je ne sais si ce testament est authentique ; aucun historien sérieux n’a osé l’af-
tirmer. Je vais néanmoins le mettre sous les yeux du lecteur; il pourra constater, l’histoire à la main, l’effrayante analogie qui existe entre ce programme politique, quel que soit du reste son auteur, et la marche que la Russie a tenue jusqu’à présent. Il se demandera peut-être, après cela, s’il n’est pas temps enfin d’arrêter le colosse.
Voici les principaux articles renfermés dans cet acte curieux :
« Entretenir la nation russienne dans un état de guerre continuelle , pour tenir le soldat aguerri e( toujours en haleine ; ne le laisser reposer que pour améliorer les finances de l’État ; refaire les armées et choisir les moments opportuns pour l’attaque; faire ainsi servir la paix à la guerre et la guerre à la paix, dans l’intérêt de l’agrandissement et de la prospérité croissante de la Russie.
« Appeler par tous les moyens possibles, de chez les peuples les plus instruits de l’Europe , des capitaines pendant la guerre et des savants pendant la
paix, pour faire profiter la nation russe des avau-
tages des autres pays , sans lui faire xien perdre des siens propres.
APPENDICE
« Prendre part , en toute occasion , aux affaires et démêlés quelconques de l’Europe , et surtout à ceux de l’Allemagne , qui , plus rapprochée , intéresse plus directement.
« Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et les jalousies continuelles; gagner les puissants à prix d’or; influencer les tièdes; les corrompre, afin d’avoir action sur les élections des rois ; y faire nommer ses partisans, les protéger, y faire entrer les troupes russiennes et y séjourner jusqu’à l’occasion d’y demeurer tout à fait. Si les puissances voisines opposent des difficultés, les apaiser momentanément, jusqu’à ce qu’on puisse reprendre ce qui aura été donné.
« Prendre le plus qu’on pourra à la Suède, et savoir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte de la subjuguer. Pour cela, l’isoler du Danemark et le Danemark de la Suède , et entretenir avec soin leurs rivalités.
« Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les princesses d’Allemagne pour mul-
tiplier les alliances de famille , rapprocher les intérêts et unir d’elle-même l’Allemagne à notre
cause en y multipliant notre influence.
« Rechercher de préférence l’alliance de l’Angleterre pour le commerce , comme étant la puissance qui a le plus besoin de nous par sa marine , et qui peut être le plus utile au développement de
la nôtre. Echanger nos bois et autres productions contre son or, et établir entre ses marchands, ses matelots et les nôtres , des rapports continuels qui formeront ceux de ce pays à la navigation et au commerce.
« S’étendre sans relâche vers le nord, le long de la Baltique, ainsi que vers le sud, le long de la mer Noire.
« Approcher le plus possible de Constantinople et des Indes. Celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde. En conséquence, susciter des guerres continuelles tantôt au Turc, tantôt à la Perse; établir des chantiers sur la mer Noire; s’emparer peu à peu de cette mer, ainsi que de la Baltique, ce qui est un double point nécessaire à la réussite du projet; hâter la décadence de la
APPENDICE
Perse; pénétrer jusqu’au golfe Persique; rétablir, si c’est possible , par la Syrie , l’ancien commerce du Caucase, et avancer jusqu’aux Indes, qui sont l’entrepôt du monde.
« Une fois là, on pourra se passer de l’or de l’Angleterre.
« Rechercher et entretenir avec soin l’alliance de l’ Autriche; appuyer en apparence ses idées de royauté future sur l’Allemagne, et exciter contre elle, par-dessous main, la jalousie des princes. Tâcher de faire réclamer des secours de la Russie par les uns ou par les autres, et exercer sur le pays une espèce de protection qui prépare la domi- * nation future.
« Intéresser la maison d’Autriche à chasser le Turc de l’Europe et neutraliser ses jalousies lors de la conquête de Constantinople , soit en lui sus-
citant une guerre avec les anciens Etats de l’Europe , soit en lui donnant une portion de la conquête, qu’on lui reprendra plus tard.
« S’attacher à réunir autour de soi tous les Grecs unis ou schismatiques qui sont répandus soit dans la Hongrie, soit dans le midi de la Pologne
se faire leur centre , leur appui, et établir d’avance une prédominance universelle par une sorte de royauté ou de suprématie sacerdotale : ce seront autant d’amis qu’on aura chez chacun de ses ennemis.
« La Suède démembrée, la Perse vaincue, la Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos armées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gardées par nos vaisseaux, il faut alors proposer séparément et très-secrètement, d’abord à la cour de Versailles, puis à celle de Vienne, de partager avec elles l’empire de l’univers.
« Si l’une des deux accepte , ce qui est immanquable en flattant leur ambition et leur amourpropre , se servir d’elle pour écraser l’autre ; puis écraser à son tour celle qui demeurera , en engageant avec elle une lutte qui ne saurait être douteuse, la Russie possédant déjà en propre tout l’Orient et une grande partie de l’Europe.
« Si , ce qui n’est pas probable , chacune d’elles refusait l’offre de la Russie , il faudrait savoir leur susciter des querelles et les faire s’épuiser Y une par l’autre. Alors, profitant d’un moment décisif, la Russie ferait fondre ses troupes, rassemblées d’avance , sur l’Allemagne , en même temps que
APPENDICE
deux flottes considérables partiraient, l’une de la mer d’Azof et l’autre du port d’Archangel, chargées de hordes asiatiques, sous le convoi des flottes armées de la mer Noire et de la mer Baltique. S’avançant par la Méditerranée et par l’Océan, elles inonderaient la France d’un côté, tandis que l’Allemagne le serait de 1 autre , et, ces deux contrées vaincues , le reste de 1 Europe passerait facilement et sans coup férir sous le joug.