I. La France et la Russie a Constantinaflt
sous le nou) de Sylvestre H, publiait iine lellre où l'Égiise de Jénisalem s'adressait à l'Église uninerselle en termes touchants. « Pourquoi, lui disait- - elle, n'aurais-je pas confiance en vous, merveille ■ du monde, si vous reconnaissez que je vous wp' « parliens? Ouoique je sois maintenant renversée, • l'univei^s me doit beaucoup ; j'ai possédé les ora- " des des prophètes et des patriarches ; les apôties, B ces lumières du monde, sont soilis de mon sein; •I le Rédempleiu" de l'univers est venu de moi. - Les plaintes montent et grandissent; l'islamisme gagne de proche en proche, et l'explosion des croisades , à la tête desquelles marche glorieusemeni la France , fait voir à l'univers une longue suite d'événements prodigieux. Le sens profond de ces guerres héroïques est aujoiuTJ'hui connu de tous; il fallait empêcher que l'Europe ne devint musulmane, et , grâce à l'intrépide initiative de notre nation, la civilisation triompha. Noire épée fonda lui royaume français à Jérusalem , comme elle fonda un empire français à Constantinople ; des princes français occupèrent pendant quatre-vingts ans le trône de David et de Salomon.
•■ A celle époque -là, certes, les lieux saints étaient bien à nous. Nous avions payé du plus pur de notre sang celte glorieuse possession. En 1187, lorsque Jérusalem tomba au pouvoir de Saladin , les conseillers les plus zélés pour l'islanùsme lui
proposèrent de détruire les sanctuaires vénérés , de faire passer la charrue sur le sol de Féglise du Saint-Sépulcre , afin de mettre un terme , disaientils, aux pèlerinages chrétiens et à la pieuse ambition des Francs; mais d'autres reconnurent que cette destruction ne servirait à rien, et que, quand même la terre serait jointe au ciel, les nations chrétiennes ne cesseraient d'accourir à Jérusalem. Saladin respecta les sanctuaires , et permit à quatre prêtres latins de desservir l'église du Saint-Sépulcre sans payer tribut. Dans les négociations qui sui- Tirent entre Saladin et nos princes , on stipula le libre exercice de la religion chrétienne dans les lieux saints , et le sultan vainqueur donna l'église du Saint-Sépulcre au roi de Jérusalem , le roi dé- . pouillé ; il hii laissait aussi la faculté d'entretenir des prêtres francs autour du divin tombeau. »
Une guerre de deux cents ans aux pays d'outremer, et la ruine des colonies chrétiennes de Syrie sous les coups des armées musulmanes, avaient rendu le séjour de Jérusalem dangereux aux pèlerins d'Occident. Les hospitaliers de Saint-Jean et de Saint-Lazare avaient déserté la ville sainte. Robert d'Anjou vint au secours de la foi. Pour remplacer les chevaliers, il établit les Franciscains à Jérusalem ; mais, non content de ce service , il travailla à assurer aux Latins la possession des sanctuaires. « Saladin, vainqueur, avait cède ^:w xov ^\xv ^<i\^-
sigiiaii lY'glise du Sainl-Sépiilcre ; d'autres siillaiis. tels que Akmed-Châli , en 1212, Omar, en 1213, Akmed-Acheref, en 1277, Akmed-Barcoul, cii )310, avaient déclaré les Latins possesseurs légitimes des sancluaires qu'ils occupaieni; i! prit cependant fantaisie à un sultan, en 1342, de contesloi aux Francs la propriété des lieux révérés : que lil alors Robert d'Anjou? C'était un an avant sa mort; il racheta poiu- de l'aident les lieux saints , dans un contrat passé avec le prince musnlinau. b' pape Clément VI l'en glorifia dans une bulle. Il esl fait mention de ce contrat dans les brevets de chevaliers du Saint-Sépidcre '■ «
Jusqu'à présent, les prétentions des Grecs et des Arméniens schisraatiques sur les sanctuaires di' Jérusalem ne se manifestent par aucun acte positif. Les Latins sont seuls maîtres et protecteurs. Cp n'est que dans la seconde moitié du xvi' siècle qu'on aperçoit la première trace d'une possession ou plutût d'une acquisition des Grecs à Jénisalem.
Après la conquête de la ville sainte par le sultan Selim, en 1517, les Géorgiens, qui avaient précédemment obtenu la moitié du Calvaire, lui demandèrent de les confirmer dans leur situation. Le? Géorgiens étaient pauvres; ils gardèrent peu dr
temps cette moitié du Golgotha, et les Grecs devinrent leurs héritiers à prix d'argent. Ainsi ont commencé leurs prétendus droits. Avant cette époque et durant plus de trois siècles, les droits des Latins , les vrais droits , placés sous la sauvegarde de la France, avaient été consacrés par un grand nombre de firmans des soudans d'Egypte, maîtres de Jérusalem : trente-deux de ces firmans sont consei'vés dans les archives de terre sainte. Le même sultan Selim , qui laissa les Géorgiens occuper en paix une portion du Calvaire, déclarait, en 1558, que la possession de tous les autres sanctuaires devait rester aux Latins.
Mais ce n'est pas seulement sur des firmans que s'appuyaient les droits des Latins en terre sainte ; ces droits sont encore confirmés et garantis par les traités les plus solennels , notamment par les capitulations de 1535'. François I«', Henri II, Louis XIII, mirent leur gloire à faire observer à la lettre ces traités et ces capitulations. En vain les Arméniens s'efforçaient-ils d'usurper des privilèges qui n'appartenaient qu'aux Latins; ils durent céder aux injonctions de la Porte , laquelle cédait elle-même aux énergiques réclamations des monarques français. Le firman rendu par Osman en faveur de Louis XIII , tel qu'on le trouve dans la relation de
^ . Négociations de la France dans le Levant ^ ^^1&. Qùaxfifet^.
2i2 APPENDICE
renvoyé Deshayes, montre d'une manière éditante quelle était à cette époque Finfluenee du nw français à Constantinople. Je rapporterai ce ûnm tout entier; c'est une des pièces les plus imp(X^ tantes de la question des lieux saints :
« L'empereur Osman, iSls de l'empereur Acmat, toujours victorieux.
« Moy, qui suis par les infinies grâces du Tool- Puissant créateur, et par l'abondance des miracks du chef de ses prophètes, empereur des victorieDX empereurs, distributeur des couronnes aux plus grands princes de la terre , serviteur -des don très-sacrées et très-augustes villes, belles entre toutes celles du monde , Mecque et Médine, protectem* de la saincte Hiérusalem, seigneur de la plus grande partie de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, conquise avec notre victorieuse épée ; à sçavoir des pays et royaumes de la Grèce, de Thémisvar, de Bosna, de Seget, de Natolie, de Caranianie, d'Egypte et de tous les pays des Parthes, Curdes et Géorgiens, de la porte de Fer, des pays du prince des petits Tartares, de Cypre, de Diarbéquir, d'Alep, d'Erserum, de Damas, de Babylone, de Balzara, des Arables, d'Abech, de Thunis, de Tripoly de Barbarie et de tant d'autres pays, isles, destroits passages, peuples, familles, générations, et de tani de milliers de millions de valeureux soldats qui reposent sous l'obéissance et justice de moy, qui
suis l'empereur Osman, fils de l'empereui- Aciiial, de Tempereur Mahomet, de l'empereur Amurat, de l'empereur Sélim et de l'empereur Soliman, par la grâce de Dieu , recours des plus grands princes du monde et refuge des honorables empereurs.
« Au bénin prince et approuvé seigneur, distributeur des éminentes dignités de son obéy et honoré, et à ce destiné par l'immense miséricorde divine, le bascha Férouc, qui auparavant fut be\ de Maplouse, et maintenant a pour son entrelènement la principauté de Hiérusalem, la féUcité duquel Dieu conserve! et au révérend seigneur, sage et juste juge ,' fontaine de la vraie prudence, oracle de la justice et de la vérité, héritier de la doctrine des prophètes, et à ce destiné par l'hnmense miséricorde divine, le seigneur Moulacady, de Hiérusalem, la doctrine duquel augmente ! étant arrivé ce mien sacré et impérial seing, vous saurez que l'empereur de France m'a fait entendre que, de toute ancienneté, les prêtres et religieux francs qui servent les églises et lieux de dévotion qui sont tant dans la ville de Hiérusalem qu'aux environs , comme aussi les pèlerins qui les vont visiter, avoient accoustumé de n'estre point inquiétés et de vivre en pleine liberté , conformément aux impériales capitulations qui sont entre nous, et que mesme de toute ancienneté ils sont en possession de l'égUse de Bethléem : car , encore que par le
passé ils ayent permis à la nation arménienne et aux autres nations chrestiennes d'avoir une chapelle en ladite église de Bethléem pour y tm leurs prières selon leurs usages , si est-ce qu'ils se sont toujours réservé à eux la grotte où Jésus esl nay (à qui soit honneur et gloire!), laquelle est andessus de l'église : et, quoique par plusieurs fois les autres nations chrestiennes leur en ayent youhi débattre la possession, il a tousjours esté jugé qa*il n'y avoit que les religieux francs qui eussent droit à l'église de Bethléem et qui pussent célébrer la messe ou liturgie en ladite grotte , ni moins y allumer des lampes; et que, si les autres nations chrestiennes y avoient des chapelles, célébroieot leur messe ou liturgie dans ladite grotte, ce n'estoit que par permission des religieux francs : ce qui appeil par plusieurs commandements des sultans d'Egypte , qui depuis la conqueste du pays ont esté confirmez au temps que régnoit l'heureuse mémoire de mon miséricordieux ayeul sultan Soliman (qui soit en gloire! ) et approuvez par plusieurs cadis.
« Mais que, nonobstant cela, la nation arménienne a , depuis quelque temps , d'authorité privée et avec violence, fait attacher deux lampes dans la grotte où Jésus est nay, et que leur évesque Grégoire et leur interprète Codaverdy prétendent y avoir droit , et ensuite de ce d'en garder les clefs
entre leurs mains pour y entrer quand bon leur semblera , afin d'y célébrer leur messe ou liturgie, et que mesme, par le moyen de quelques faux témoins qu'ils ont corrompus , ils y ont eu des cogets ou attestations des moulacadis de Hiérusalem , et, conformément à iceux, ont pris un impérial commandement dont ils se prévalent contre les religieux francs , et leur veulent troubler leur juridiction et particulière possession, en célébrant leur messe ou litui^e dans ladite grotte sans leur en demander la permission. Et que ladite nation arménienne prétend d'estre participante au gouvernement et en la possession de l'église où est enfermé le sépulcbre qui est appelé par les ehrestiens le sépulcbre de Jésus.
« Et encore que de toute ancienneté les religieux francs ayent accoustumé, en faisant leurs oraisons et. processions en ladite église, d'allumer deux cierges auprès de la pierre appelée la pierre de l'Onction , ce qui a de tout temps esté défendu à toutes les autres nations chrestiennes, nonobstant la nation arménienne dit à présent avoir droit d'y en allumer, puisque le gardien qui estoit auparavant leur en a donné la permission. Davantage encore que de temps immémorial les religieux francs soyent en possession du sépulcbre de la bleuheureuse Vierge , et que par charité seulement ils ayent donné des oratoires ou ch^Li^eBa^ ^wY%;^i>afc
dudit sépukhre aux nalioiis chrcaUenoes pour ; Taire leurs oraisons seloa leur ueage, saus leoi avoir jamais voulu permettre de célébrer leur messe ou liturgie dans ledit sépulclirc ;. ce Don^ stant la nation urménieunc depuis quelques jours, ne se contentant pas de l'oratoiie ou chapelle qn'dlc a en ladite i^-glise, prétend de célébrer b messe dans ledit sépulchre, el inquiéter par ce moyen la possession des religieux francs : parlant, afin que les ég-lisps et lieux que les religieiu francs possèdent d'ancienneté juridiquement, conformément aux capitululions et titres- qu'ils ont entre leurs mains , soyeul de nouveau rendus, ei qu'ils ne soyait plus troublez en. leur possession par les Aiméiiiena et autres nations cbrestieones.
" Non-seulement l'empereur de France nous eu a requis par lelties, maâ encore son ainLassadenr Qous en a prié en son nom ; de manière qoe , ayant égai-d à k supplication qui nous en a esté Mie eu mon suLlime Irosne, et que 1' de France a touajom's esté sincère amy de ayeuk et bisayeuls, et scmblablemeut. avec émiiienLe Porte , la requcsie a esté- de mcm périal consentement. C'est pourquoi, afin, que les Ueux qui d'ancietmelé esloienl en la p« «t au gouvernement des religieux francs soicBt derechef rendus et consigner en
SUR LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. t27
mains, et que ceux qui voudroient brouiller et inquiéter à l'avenir lesdits religieux en soient destournez et empeschez,. mon impérial commandement est intervenu. D commande qu'à l'arrivée de ce mien haut et impérial commandement, accompagné d'entre les chaoux de ma souveraine Porte, de l'honorable panny ses semblables, Isouph (le bonheur duquel croisse l), vous faciez, selon le conh tenu en iceluy, que fes églises et lieux de dévoUon de la ville de Hiémsalem et des environs, qui de toute ancieimetè souloient estre tenus et possédez parles religieux francs, leur soient restituez et rendus , et les en faciez jouir de la mesme sorfle et manière qu'ils ont fait par le passé ^ et empeschiez qu'ils ne soient molestez , fâchez ny troublez par les Arméniens et par les autres nations chrestiennes.
<t Et mesme ¥0us procurerez que les lampes et chandelles que les Arméniens ont, puis naguères, mis en Bethléem et en la pierre de l'Onction, soient ostées ; et à aucun vous ne concéderez chose quelconque contre la coustume de ces égUses, qui anciennement estoient en la possession des religieux frsmcs, et ne permettrez qu'il y ait difficulté ou contradiction, commandant après très-expressément à la nation arménienne et aux autres nations chrestiennes de ne s'entremettre plus en aucune façon imaginable aux églises et lieux de dévotion qui
leur appaitenoienl d'ancienneté : à sçavoir, on la grotle de Bethlfiem où Jésus est nay, et à son sipiilchre ; ensemble à l'entrée de la sépulture de la Vierge, et encore en divers lieux, auxquels lc< religieux francs de temps ancien souloicnt avoir leurs oratoires et monuments, auxquels vous ne permettrez en aucune façon que les Arméniens el autres cliresliens célèbrent leur messe ou liturgie; et ceux qui voudront faire difficulté, vous les ri> iiendrez et empescberez; et encore ceux, lesquels soit Arméniens ou d'autres nations, qui ne se contenteront , mais chercheront et voudront contredire à ce mien impérial commandement pour raison des lieux qui appartiennent aux nations frasques, prétendant d'avoir on leurs mains escritores et impérial commandcmcnl, bien qu'ain fusl, ne laisserez pourtant d'obéyr à ce mien iol périal connnandemcnt, et am'ez soin que, com les lieux susdits estoient au commencement ea^ possession et au gouvernement des religieux firaoi ils le soient encore maintenant. Après qu'à vot diUgence les lampes el chandelles que les Arméniens y avoient mises , en soient oslées ; sendilablemcnt encore, après que vous les aurez empcschez de célébrer la meaae aux oratoires des religieux francs, vous n'écouterez plus leur débat. Ains les renvojerez, et les écrilurcs de deux parlies, en ma souveraine forte, alin i^ue leurs procès
soient veuz et décidez en mon très-juste et trèsnoble divan, en la présence de mon grand vizir et de mes casiasquiers , selon la sacrée justice.
« Et le susdit Grégoire , évesque des Arméniens , et Caudaverdy, son interprète , ayant esté cause de quelques scandales, pour avoir dit plusieurs paroles indécentes contre Thonneur des religieux francs, vous ferez que ledit Caudaverdy, interprète , ne s'ingère plus en cela , et vous conmianderez audit évesque qu'en toute façon il demeure en son devoir, sans user de choses à luy indécentes; mais au cas qu'ils y retournent, et que cela vienne derechef en mon impériale cognoissance, vous en serez bien repris, Uévesque sera démis de son évesché, et ledit Caudaverdy sera banny. Partant, vous userez de grande diligence, et prendrez bien garde qu'aucime chose ne soit faite contre ce mien souverain et impérial commandement, lequel, après avoir leu, vous consignerez es mains des religieux francs , et ajouterez foy à ce mien sacré et impérial seing.
« Eserit à Daoust-Bascha-lez-Constantinople , à la my-lune de Gui Maaziel Ahïr, l'année du prophète mille trente ( qui est l'année de Christ mille six cent vingt et un , le dixième de may. ) »
n serait difficile d'imaginer un acte plus ferme et plus complet. La possession de l'église de Bethléem, le droit d'y officier seuls e\^X«^Os»ssssçs. ^^
230 APPENDiCE
tous les autres cultes, la possession du s^ulcre de la Vierge, le luminaire de la pierre de rOnction, en un mot, tout ce que les Latins revendiqaaient comme privilèges qui leur étaient propres , le firman les reconnaît et les consacre. Il flétrit, en outre, énergiquement les fraudes et les comii^ons exercées par les Arméniens au détriment des titulaires traditionnels. Mais ce qui frappe surtout dans ce firman, c'est le rappel fréquent à ce principe que les religieux francs ont été de toute antkjQÎté possesseurs des^ lieux saints , et que les prétentions contraires, appuyées par d'indignes manoeinres, sont une véritable révolte contre le droit. Tant que le gouvernement ottoman a voulu juger cette question avec équité, il a vu derrière les Latins se dresser le cortège des siècles , l'évidence et la sincérité déposer en leur faveur.
Mais les Grecs et les Arméniens n'étaient pas gens à perdre courage. Vaincus et démasqués , ils n'en portaient pas moins haut la tête* Sans hoDneur et sans foi , accessibles eux-mêmes à toutes les hontes de la cupidité et de la convoitise , ils ne désespéraient pas de trouver, à un jour donné , dans le cœur avili des pachas , une sympathie instinctive, qui finirait par leur donner gain de cause. Us savaient, d'ailleurs , jusqu'à quel point il leur était facile de réveiller à leur gré les vieilles haines des musulmans couXie \^^ ^t«aR,'è., QB&s^le
chance de succès pour le triomphe de leurs prétentions, qu*uiie crise habilement provoquée sur un terrain amssi brûlant 1 Cette crise éclata en 1634, SOUS le règne de Mourad IV, Les Grecs en profitèrent pour mettre la main sur une des trois clefe de la porte de Bethléem, et s^eraparer du berceau du Kessie, ainn que de Tëglise de Bethléem et de la pierre de FOnction. Il ne fallut pas moins de deux ans au sultan pour reconnaître Timposture dont il avait été dupe. Il cassa le fîrman accordé par lui aux Grecs, et rétablit toutes choses sur l'anden pied.
Dans ce firman réparateur, Mourad IV invoquait les décrets d*Osman P% de 1663 et 1564, les documents judiciaires de 1631 et 1632, où sont mentionnées les décisions rendues par les sultans d'Egypte en faveur des religieux francs. Il citait les sanctuaires dont les Grecs s'étaient emparés à l'aide ■de fausses écritures : la grotte de Bethléem avec ses clefe, les deux petits jardins qui l'environnent, la pierre de TOnction , la moitié du Calvaire , les sept arceaux de Sainte -Marie, les deux coupoles de plcHub , grande et petite , tous lieux depuis si longtemps possédés par les Francs, et que le sultan remettait entre leurs mains. Le firman de Mourad afiOrmait, en outre, que les Greos, les Arméniens ■et les autres chrétiens n'avaient pas plus le droit de prétendre à ces divers sanc\»air^ «ji«»L^<5s«^«Bfi^.
du Saint-Sauveur, à Jéiusalem el aux églises el luunaslères de Nazareth, qui avaient toujours, et sans conteslalion, appartenu aux Latins, Les Franciscains victorieux répandirent en Orient et daiis la chrétienté une feuille gi-and in-folio, ornée d'images de saints, renleruiant la lielalion de la recovvrance des lieux saints, avec des lettres datées de Jérusalem, du IJ août 1636, et de Galata, du 9 avril de la même année.
Croit-on qu'après une défaite aussi solennelle les Grecs renoncèrent enfin à leure intriguesï Loin de là : chaque échec ajoutait à leur audace ; et, coiuuk' ils trouvaient toujours des pachas à acheter, ils renouvelaient sans cesse leui-s tentatives. Peu de temps après leur déconfiture à Constantiuople , ils réussirent à extorquer au pacha de Damas une attestation qui leur conférait , avec la possession de l'église du Saint-Sépidcre , celle de la grotte el flc l'église de Bethléem. Celle possession leur fut confirmée à Conslanlinople par un flrman aullienlique , tant leur or avait de puissance ! Il est vrai que onze mois plus tard ce firnian était cassé. Mais qu'importait k ces hardis con-upteurs?" Ilsnes'apphquèrent pas moins , dans la suite , à faire renouveler le plus souvent possihle le Hrmaii impérial surpris une fois. C'étaient autant de titres qu'ils se créaient à leur façon; les marchés passés nvec la conscience luv(\ue leus vttiaieïiJL Uaii des
monuments de Thistoire. Ces firmans successivement obtenus n'eurent jamais leur acte d'exécution : le tribunal de Jérusalem ne les enregistrait point. L'accomplissement de ces formalités leur eût seul donné de la valeur ; mais les Grecs ne les gardaient pas moins précieusement : les faux semblants de légalité leur suffisaient. »
Cependant les rois de France ne s'endormaient point sur toutes ces manœuvres : de temps en temps des ambassadeurs extraordinaires se présentaient au divan pour y porter leur volonté souveraine. Nous avons cité Deshayes, envoyé de Louis XIII; nous pouvons joindre à ce nom ceux de François de Brève et d'Achille de Harlay , représentant , l'un , Henri IV , l'autre , Marie de Hédicis. Hais, de tous ces ambassadeurs , celui dont l'histoire conserve le plus splendide souvenir, c'est M. de Nointel, le ministre de Louis XIV.
M. de Nointel arriva à Constantinople avec des instructions très-hautes. Il devait surtout exiger la restitution des sanctuaires de la Palestine , que les cabales . des Grecs avaient de nouveau ravis aux Latins. La Porte résista d'abord; M. de Nointel menaça, et Louis XIV fit savoir au sultan qu'mi refus de sa part serait le signal d'une rupture. Le sultan céda ; les capitulations entre la Porte et la France furent renouvelées et ew\:\c\v\^ ^^ \nss^-
tu APKNBICE
veaux articles^ dictés par le monarque 'Oalho-
Hque*.
« Le renouyeUement des capitulations, dit k chevalier d'Arvieux., attaché à la mission de M. de Nointel , fit grand bruit à la cour et à la ville , et beaucoup d'honneur à M. de Nointel. On en parlait comme d'une merveille. On mit ce grand événement dans la Gazette. On fit cri^ par les colporteurs des relations imprimées qui avaient pour titre : Le renouvellement et la nouvelle allianee du Grand-Seigneur anec le roy , H; Je rétakUsêemani de la foi catholique dans le Lewmiy par JÊL de Nointel, »
Un succès aussi éclatant du côté de la France ne lit qu'ajouter encore à la haine et à la perfide ambition des Grecs. Panajotti, interprète de la Porte, qui appartenait à cette nation, parvint, à force d'intrigues , à obtenir un firman qui replaçait ses coreligionnaires dans la situation privilégiée que M. de Nointel leur avait fait perdre. Ce firman, toutefois , ne fut point pubUé du vivant de Pana-
I . Vers l'époque où r€iivo7é de ]a France était reçu si KdomaiDement à Constantinople et y parlait avec tant de hauteur, im amJitassBdeur russe, admis à présenter à Mahomet IV ses lettres de créance, fat saisi à la nuque et Jeté la face contre terre pour avoir opposé de la résistance aux chianbellans chargés de lui tenir les deux bras pendant Taudience, selon la règle de Bajazet n. L'envoyé moscovite , son secrétaire et son interprète furent chassés à coups de poing de la salle du trône.
jolti ; on le trouva dans ses papiers après sa mort. Sin^lier titre, et bien digne de celui qui l'avait provoqué , conune de ceux en faveur desquels il avait été signé ! On y invoque à l'appui des spoliar tiens qu'il décrète le commandement de Mourad IV, ce même commandement que Mourad IV avait révoqué ; on y suppose l'impossibilité pour les Francs de justifier par des titres antérieurs à ceux des Grecs leur possession des sanctuaires'. On y va jusqu'à reprocher aux Latins de faire du prosélytisme au profit de leur abominable religion , et d'avoir bâti à Bethléem un couvent semblable à une forteresse menaçante !
Quoi qu'il en soit , les Grecs s'emparèrent de ce document menteur et n'omirent rien pour le faire prévaloir. Informé du fait , Louis XIV envoya aussitôt à Constantinoplc un ambassadeur, qui de nouveau exigea justice en faveur des Latins dépossédés. Ceci se passait en 16Ô0, sous le règne de Soliman IL Un demi-siècle plus tard , en 1720 , le sultan Achmed III devait envoyer à Louis XV, par une ambassade solennelle , un firman impérial reconnaissant aux Latins Ventière possession de f église du Saint-Sépulcre,
Pourquoi ces droits devaient-ils être un jour si audacieusement méconnus et foulés aux pieds?
En 1808, après avoir provoqué un incendie qui dévora l'église du Saint-Sépulcxe , \^'s» Grt<w2$.\sr«-
sèrenl de leiii-s pi-opres mains les loiiibeaiix ùv Godefroy et de Baudouin, ces héroïques libéi-ateurs de la terre sainle, et jetèrent leurs cendre? au \ent. C'est en vain qu'en Ifi02 la France fit restituer aux Latins la grotte de Gethsémani ; qu'en 1812 elle déclara que les travaux de reconstruction ou de réparation efTectués par les Grecs dans l'église du Saint-Sépulcre ne préjudiciaient en rien ans droits des Latins; c'est en vain qu'en 1820 el 1821 elle chercha à s'entendre avec la Russie pour nssurer désormais à ses coreligionnaires une situation normale et respectée. Tous les privilèges dont les Latins jouissaient ab antiquo à Jérusalem s'écroulèrent peu à peu pour tomber aux. mains des Grecs. » Aujourd'hui, les Latins ne possèdent plus dans l'égbse du Saint-Sépulcre que deux chapelles. Us sont comme des étrangers dans ces lieax, où notre nation fut si longtemps souveraine, et leurs ennemis voudraient leur faire croire que la France est elTacée de la carte du monde. • Les années 1846 cl 1847 ont été surtout fécondes en outrages. C'est alors que cette éloUe d'argenl, dont on a tint parlé , fut dérobée par les Grecs à ses légitimes possesseurs : l'inscription latine qu'elle portait, consacrant l'antiquité des droits; des Latins, devait en effet offusquer trop vivement leurs adversaires pour qu'ils ne cherdiassent pas à la détruire ! Quelle Injure à l'histoire el
au nom français qu'un pareil vol ! Les ambassades catholiques s'en émurent ; mais, bien qu'en jan- Tier 1848 un firman fût obtenu qui ordonnait la restitution de l'étoile , les Grecs n'en restèrent pas moins ses opiniâtres détenteurs. Nous verrons ce qui a été conclu sur ce point dans les dernières négociations.
Mais quelle est donc cette religion, quelle est cette Église contre laquelle les catholiques latins ont eu si persévéramment à lutter depuis la fin du xvi' siècle ? Quels sont les titres qu'elle a à faire valoir en faveur de la suprématie qu'elle s'arroge? Quel est surtout l'esprit de vie qui la porte vers le tombeau du Christ , et qui semble la fanatiser pour les sanctuaires de Jérusalem? Cette religion, cette Église, c'est la communion photienne, c'est le rameau détaché de Rome dont l'église gréco-russe nous offre mi type exagéré sans doute, mais vrai, cependant, dans tous les points fondamentaux. Pour justifier ses prétentions, elle n'a que des usurpations brutales, que des parchemins menteurs, achetés à prix d'or ou extorqués par la violence, rien A^antiqt^ ni de séculaire, comme le prétend le superbe protecteur qui la défend aujourd'hui. Quant au principe de sa ferveur, il est moins dans une foi sérieuse et éclairée que dans un système de superstitions et de formes vaines. On a vu déjà quel est le caractère de ces superstitions et de ces former àa3û& \fôî» \sx»r
S38 i^ENBWE.
pies moscovites; il paraît que cela tient au schisme Les mêmes pliéuomiines se manifeslenl chez les Grecs de Jérusalem; seulement, comme il y a ici moins d'igiiorancL'.l'imposlure y est plus flagranle.
Le schisme grec s'est établi à Jérusalem avec sfs vieilles haines contre les Latins, avec ses ardcui^ passionnées contre d'autres croyances, avec celte rapacité de nature qui va dépouillant liîs pèlerins pour assouvir la cupidité des autorités musuLnaiii'ï. Les impôts étranges mis sur tous les actes du pieus pèlerinage, et quelquefois même sur la confesion, ont pris de telles proportions', que depuis quelques aimées les pèlerins russes , par l'ordre de leui' gouvernement, déposent, en arrivant à Jaffa, entre les maiiis de leur agent consulaire, la somme nécessaiie à leur retotu". Avant celte précaution, ils quittaient Jérusaleui aussi dépouillés que s'ils étaienl tombés enti'e les mains des Bédouins de la Palestine.
Veot-on savoir quelle est la cérémonie qui a surtout le privilège d'altii'er chaque année , dans la ville dfis prophètes et des apôtres , des milliers de i>èlerios grecs? C'est la cérémonie du feu sacré, qui a lieu le samedi saint dans l'église du Saint-Sépulcrr. Les prêtres grecs laissent croire que la tiamiiii' sainte s'allume d'elle-même par un miracle, et l.i multitude se jetle sur ce prodige avec un délire qui attnste l'intelligence.
L'auteur de la Correspondance d' Orient , auquel i 'emprunte ces renseignemeuls , cite le récit d'un Anglais protestant qui fut témoin de la cérémonie, le samedi S avril 1606. Cet Anglais est Maundrell , voyageur célèbre par son exactitude et son esprit d'observation. Les choses, on le sait, se passent aujourd'hui conune au temps de Maun^ drell. Voici son récit :
« I^us fûmes, sur le midi, voir la fonction du feu saint : c'est une cérémonie continuée par les Grecs et par les Arméniens, qui croient que la veille de Pâques il descend une flanune miraculeuse du ciel dans le saint sépulcre, laquelle y allume toutes les lampes et toutes les chandelles, comme le sacrifice fut brûlé à la. prière d'Ëlie (I Rois y XVIII)..
< Étant allé à l'égUse du Saint-Sépulcre, nous la trouvâmes remplie d'une foule de peuple inseoBé, qui. faisait un bruit épouvantable, plus convenaUe à des ivrognes qu'à des chrétiens. Nous traversâmes la presse avec beaucoup de difficultés , et nous étant rendu dans la galerie du côté de l'égUse où est le couvent latbi, nous vîmes tout ce qui se passa dans cette frénésie religieuse.
« Ils commencèrent leurs désordres en courant lutouB du: saint sépulcre de toutes leurs forces, et triant à haute voix : Huia^ qui signifie c*est lui ou j'&êt cela y. expression par laquelle ils confirment la
«40 APPENHCE
religion chrfitienne. Après s'être bouleyersé la cervelle par l'extravagance de ces tournoiements el par leurs cris, lenr folie étant enflammée, ils commencèrent à faire mille gestes el mille actions les plus ridicules du monde. Quelquefois, ils se tiraient par terre tout autour du sépulcre. Ils montaient sur les épaules les uns des autres, et marchaient de celte manière en tournant toujours. Ils prenaient des honmies qu'ils mettHient sens dessus dessous, les pieds en l'air, exposant leurs nudités de la manière du monde la plus scandaleuse.
D'autres faisaient des tours de passe-passe et voltigeaient autour do sépulcre, comme s'ils eussent été sur un théâtre. En un mot, on ne saurait rien concevoir de plus ridicule ni de plus extravagant que ce qui se passa en cette occasion.
" Ils continuèrent eet enthousiasme tumultueux depuis midi jusqu'à quatre heures. Voici la raison de ce délai. H y avait en ce temps-là un débat entre les Grecs et les Arméniens devanl le cadi. Les premiers ne voulaient pas permettre aux derniers d'assister ou d'avoir part au miracle du feu du ciel. On m'assure qu'ils avaient dépensé de part et d'autre cinq mille écus à poursuivre cette controverse ridicule. Le cadi pi-ononça enfin la sentence par laquelle il ordonna qu'ils entreraient ensemble au saint sépulcre, comme cela s'était pratiqué autrefois. Cette sentence ayant été prononcée- à
Liuatrc heures, les deux nations continuèrent leur cérémonie. Les Grecs s'avancèrent les premiers en procession autour du saint sépulcre , et les Arméniens les suivirent immédiatement. Ils firent de 3ette manière par trois fois le tour du saint sépulcre, avec toutes leurs cérémonies, leurs étendards, leurs banderolles, leurs crucifix et leurs habits en broderies.
« Vers la fin de cette procession, on vit voler mi oiseau dans le dôme qui est au-dessus du sépulcre ; le peuple jeta de grands cris à sa vue. Les Latins nous dirent que les Grecs avaient lâché cet oiseau pour persuader au peuple que c'était une descente visible du Saint-Esprit.
« La procession étant finie, le suflragant du patriarche grec , lequel était à Constantinople , s'approcha de la porte du sépulcre avec le principal évêque arménien. Us coupèrent le cordon avec lequel elle était attachée et scellée, et y cnlrùrent. On avait eu soin, avant cela, d'éteindre toutes les chandelles et toutes les lampes qui y étaient, en la présence des Turcs et d'autres témoins. On redoubla les acclamations à mesure que le miracle approchait de son accomplissement; et le peuple se pressait de telle sorte vers la porte du saint sépulcre, qu'il fut impossible aux Turcs postés pour en défendre l'entrée de le faire , bien qu'ils frappassent sur la populace de toute leur îovce. UQ,wy\e cifClU 87 -^
avaient d*ètre les premiers & allumer leurs chandelles à la flamme sainte les faisait presser de cette manière, pour avoir cet avantage dès qu'elle paraitrait hors du sépulcre. C'est alors qu'ils l'estiment k plus sacrée et la plus pure, comme venant immédiatement du ciel.
« Les deux faiseurs de miracles n'eurent pas été plus d'une minute dans le saint sépulcre que Ton commença , ou du moins que l'on s'imagina voir paraître quelques rayons du feu sacré par quelques fentes de la porte. Cette vue donna un transport si violent à cette multitude insensée, que l'on aurait de la peine à en voir un pareil aux PeUtes- Maisons.
« Dans ce moment, les deux prêtres servirent, ayant entre leurs mains des torches allumées qu'ils exposèrent à la porte du sépulcre. Le peuple, de son côté , s'empressait d'en approcher avec une ardeur inexprimable, chacun souhaitant avec passion d'obtenir une partie de cette première flamme, qu'ils estiment la plus pure. Cependant les Turcs les chargeaient de coups sans aucune miséricorde. Mais leur transport était si violent qu'ils ne les sentaient pas. Ceux qui pouvaient obtenir de ce feu se l'appliquaient immédiatement à la barbe, au visage et à l'estomac , pour marquer qu'il ne bnllait pas comme les flammes terrestres. J'observai cependant qu'il n'y en avait point qui pussent en
faire Texpérience assez longtemps pour en prouver la vérité,
« Comme il y avait im très-grand concours de peuple, on vit, en un moment, un nombre incroyable de cierges allumés. Toute l'église et les galeries parurent enflammées en un instant, et la cérémonie finit par cette illumination.
« n faut avouer que les deux personnes qui entrèrent dans le sépulcre s'acquittèrent de leur emploi avec une vitesse et une adresse extraordinaires ; mais les actions de la populace diminuent extrêmement le crédit du miracle. Les Latins font tous leurs efforts pour désabuser le peuple, leur montrant que c'est une imposture honteuse et un scandale à la religion chrétienne. Cependant les Grecs et les Arméniens sont persuadés de la vérité de ce miracle, lequel est le véritable motif de leurs pèlerinages. On ne saurait assez déplorer le malheur de leurs prêtres, lesquels, après avoir contrefait si longtemps ce miracle, n'oseraient désabuser le peuple , de peur de le faire tomber dans l'apostasie.
• Au sortir de cette église , après tout ce tintamarre, nous vîmes plusieurs personnes assemblées autour de la pierre de l'Onction. Ces gens, ayant plusieurs cierges allumés au feu sacré , étaient occupés à en faire dégoutter la cire sur des draps de toile destinés à leur servir de draps mortuaires. La raison de cela est que ces pauvres créatures sont
persuadées que, pourvu qu'elles aient le bonheur d'être ensevelies dans ces draps , elles ne sauraient être exposées aux flammes de Yenîer. »
Tout ce récit ne rappelle-t-il pas un peu ce que j'ai dit dans la seconde partie de cet ouvrage sur l'exploitation des madones russes? C'est le même aveuglement, la même ignorance, les mêmes scandales, n paraît, du reste, qu'une condition nécessaire pour que le feu sacré descende du ciel , c'est que les Grecs et les Arméniens ne soient pas brouillés ; ils ont besoin de rester amis pour ne pas se démasquer les uns les autres. Écoulons ici le chevalier d'Arvieux.
« Il est assez ordinaire que les pachas et les cadis de Jérusalem envoient chercher les patriarches de ces chrétiens schismatiques, et leur font des avanies sur bien des choses, et sur l'abus qu'ils font de leur prétendu saint feu avec lequel ils trompent les peuples. Leur réponse ordinaire est qu'il est constant que ce feu est réellement une fois descendu du ciel, et qu'ils sont obligés de feindre qu'il descend tous les ans, non-seulement pour entretenir la dévotion du peuple pour les saints lieux et nourrir leur foi , mais encore pour pouvoir recueillir de leurs aumônes de quoi payer les taxes et les contributions qu'ils payent au Grand-Seigneur et à ses officiers. Cette raison est, sans contredit, celle 7ui frai)pe davantage les Turcs ; et , quand elle est
SUR LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. ns
soulenue de quelques milliers de {Hastres, ils la jugent excellente, et leur permettent d'abuser les peuples tant qu'ils veulent, ou tant qu'il» sont en état de la soutenir par le même moyen. *►
Ainsi donc, dans la question des lieux sainf^ deux partis sont en présence : d'un côté les Latins, de l'autre les Grecs; d'un côté un cuUe sériem, traditionnel, jouissant de privilèges conquis au mit du sang , et appuyés sur dés firmans souvent renouvelés, sur des traités solennels; de l'autre, un culte déchu , sans racine féconde , s'imposant à prix d'or, et étonnant le monde par l'opiniâtre scandale de ses usurpations et de ses violences.
De ces deux partis, de ces deux cultes, quel est celui que nous verrons prévaloir? Isolés l'un et l'autre au milieu d'infidèles avides et tracassiers, ils ont imploré chacun le secours d'un bras étranger. La France a mis sa diplomatie et son épée a^i service des Latins; la Russie s'est déclarée pour les Grecs. La France, protectrice séculaire; la Russie, prolectrice d'aventure ; la France marchant sous le drapeau de la foi et du droit ; la Russie , sous celui de l'ambition et de la politique. Qmi l'emportera de l'ambition ou du droit , de la politique ou de la religion?
Jusqu'à présent nos relations avec la Porte, en ce qui touche les lieux saints,, avaient eu pour base deux traités principaux , coxAxbXs» ^^^Ssa^s^^-
ti(iues et consécraleurs de nos droits anciens el toUr jours reconnus. Ces traités sont : 1' celui de 1673» conclu par les soins de M, de Nointel , ambassadevti de Louis XIV; 2° celui de 1740, obtenu par M. de Villeneuve, sous Louis XV. C'est en Tain qu'à force de mse el d'audace les Grecs avaient tenté , à différentes fois , je ne dirai pas d'infirmer en principe ces actes solennels, mais d'en interrompre la pratique. Il suffisîiit d'une réclamation de la France pour provoquer un Tirman qui déboulait les usurpateurs, et donnait satisfaction aux légitimes possesseurs.
Cependant , connue il est dans la nature du mal de ne jamais abdiquer, les Grecs n'avaienl pas plutdt succombé sous l'énergique appui donné aux Latins, qu'ils se relevaient de nouveau et redoublaient de macliiavélisine. N'étaient-ils pas, d'ailleurs, toujours sûrs, comme je l'ai déjà dît, de rencontrer quelque pacba complaisant qui sourirait k leuiï luxueuses libéralités? De là, hitte incessante entre les deux partis. Mais c'est surtout de 1757 que datent les plus graves usurpations des Grecs, A celle époque, ils se sentaient déjà soutenus par les Russes, lesquels, du reste, n'out commencé à intervenir directement dans les affaires des lieux saints qu'en 1720. De son côté, la France, tounnentée par des troubles intérieurs, ne pouvait plus jeter, comme auVceîm» , ■*«»
salem ce regard qui calmait l'orage. L'occasion était donc bonne pour les ennemis des Latins de pécher en eau trouble. Us ne s'en firent pas faute.
Voici l'état exact des possessions que nous assuraient les traités antérieurs à 1767, et qui nous ont été ravies depuis : 1« la- grande coupole de l'église du Saint-Sépulcre, et la petite coupole qui surmonte le saint tombeau; 2* la pierre de l'Onction; 3" les sept arceaux de la sainte Yierge, près de la chapelle de Sainte -Madeleine; 4*» à Gethsémani, l'église du Tombeau de la sainte Vierge; 6® à Bethléem, la grande église, 6° la grotte de la Nativité placée sous l'église, et les clefs des deux portes qui ouvrent dans cette chapelle; T l'étoile d'argent qui se voyait au lieu même de la naissance de Jésus-Christ ; 8« les jardins situés à l'est de la grande église ; 9* le champ de l'apparition des anges aux bergers, à vingt minutes de Bethléem.
De tels privilèges paraîtront sans doute de minime valeur à certains esprits. Les catholiques sincères , j'ajouterai les politiques sérieux, ne pensent pas ainsi. Il ne s'agit point seulement ici de la possession de localités matérielles , ni de la garde de précieux souvenirs, il s'agit de la suprématie réelle d'un culte sur un autre culte ; il s'agit de la prépondérance d'une puissance sur une autre puissance. Les droits aeopàs» ^^x \^^ vt^j^te^
248 APPfiNDiCJS 1
ne sont que les symboles de ce double ordre M us choses. I to
Quand Achille de Harlay fut cnyoyé par Maiin et de Môdicis auprès du divan pour y traiter d*ia*li& térêts relatifs aux Ueux samts, le grand vizir ayant! i cherché à lui faire entendre qu'un ambassadeol i du roi n*avait à donner ses soins qu'aux aifairesàl < commerce , il lui répondit ces belles paroles : « Lel roi n'estime pas autant les soins que je puis pren- 1 dre en cette cour pour son service royal et tem- 1 porel , ni les plus précieux avantages de ses sujets I dans le commerce de ce pays , que la grande àtten- I tion avec laquelle je dois m'appliquer à ce que les I religieux francs conservent la garde des saints I Ueux de noti'c vénération. » |
Ainsi ont pensé tous nos rois; et presque tous ont agi en conséquence. C'est pour cela que la politique prote(;trice des heux saints est devenue une politique éminemment française, et que chaque acte qu'elle entrahie porte aux yeux de l'univers le cachet de notre propre nationalité.
Il n'est donc pas étonnant de voir, en 1850, le souverain pontife et le pati'iarchc latin de Jérusalem se tom^ner vers la France, et lui demander justice et protection contre les Grecs. Leur voix fut entendue. Par les soins de notice gouvernement, des négociations s'ouvrirent à Gonstantinople dans le but de faire restituer aux Latins les sanctuaires
usurpés par les Grecs. Quels actes furent invoqués tout (Tabord? Les traités de 1673 et de 1740. Noble et patriotique idée : on remontait ainsi à la source même du droit; on renouait les traditions que les malheurs des temps ou la &iblesse des hommes avaient interrompues. De son côté, la Porte accepta ces mAmes traités pour base des négociations. Pouvait-dle les récuser sans briser en même temps les hens de notre antique aUiance avec elle? Une commission mixte, nommée par la Porte et par Tambassadeur de France, fut donc chargée d'examiner les pièces qui établissaient les droits des Latins. Cette e€»nmksion conclut en leur faveur.
Or^ voici qu'au moment de signer le rapport le personnage qui représentait le patriarche grec refuse. Aussitôt, grande émotion au sein du divan : il évoque l'affaire ; mais, au Ueu de la trancher d'autorité dans le sens des droits constatés et reconnus par ses propres conunissaires, il change la nature des négociations, en déplace les bases, et, essayant de déserter les traités, parle d'une transaction.
Une transaction! Les traités qu'invoquent les Latins ne sont-^ dcme pas formels? ou bien les Grecs auraienl^ils à produh-e des actes contradictoires d'égale valeur? Rien de tout cek. n'existe assurément. Mais , derrière le patriarche grec , le
■i.'iO APPENDICE
sultan voit le tzar. One telle apparition ne suffît* elle pas pour ébranler son courage? D'ailleurs, qu'importent aux Turcs tous ces débals sur les lieux saints? Coninie la foi ne saurait influer sur leur arbitrage, Us n'obéissent fatalement qu'aux réductions de l'intérêt ou aux injonctions de la force. Aujourd'hui, la Jérusalem du Christ n'a plus rien de commun avec le sultan ; elle est tout entièi'e aux mains des Latins et des Grecs, en d'autres termes , aux mains de la France et de la Russie.
Aussi, du moment où, cédant au mauvais vouloir du patriarche schismatique , le gouvernement français renonçait à faire prévaloir strictement les traités et consentait à suivre ses adversaires sur le terrain des transactions, n'eût-il pas été opportun, ce semble, de transférer de Coustantinople à Saint- Pétersbourg le siège des conférences? Alors l'action des deux puissances eût été simultanée ; on eût su immédialement à quoi s'en tenir, et l'on ne se fût pas exposé à conquérir isolément auprès de la Porte des résultats qui , avant mCme d'être ratifiés, devaient s'écrouler sous la brusque intervention de la puissance rivale.
Tels sont les faits. A peine le projet de transaction était-il rédige qu'une lettre autographe du tzar au sultan vint l'empêcher d'abouth-.
Dès lors, les nègocuiUona enUenl dâng une uoii-
SUR LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 231 velle phasp. Les transactions sont abandonnées ; il ne s'agit même plus du recouvrement des principaux sanctuaires, objet capilal des stipulations pre- ' luières, et le seul qui pût justifier le rappel solennel aux traités del673 et de 1740. On se réfugie dans la sphère des accommodements ; pour mieux spécilier, on se borne à trois points de détail : 1° la restitution au patriarche latin d'une clef de la grande porte de l'éghse de Bethléem ; a- le replacement, dans la grotte de la Nativité, d'une étoile ornée d'une inscription latine , enlevée par les Grecs en 1847; 3° la reconnaissance envers les communions catlioliques du droit de célébrer leur culte dans l'église du Tombeau de la Vierge.
Tels sont les trois points indiqués par le Moniteur dans sa note du 18 mai. D'autres documents, en particulier la première circulaire de M. de Nesselrode et les deux derniers Grmans du sultan , relatent encore trois autres points que tait le jomiial officiel, mais qui certes ne sont ni moms importants ni moins signilicatifs que les précédents. Il s'agit ; 1" de la réparation de la grande coupole de l'église du Saint-Sépulcre par les Latins, ou du moins sous la surveillance des Latins ; 2° du changement du portier grec de l'église de Bethléem contre un portier turc; 3° de la démolition de deux maisons musulmanes attenant au saint séjiulcre.
Dépouillée de cette haute imçoïtoiK.ft
25i APPENMCE
avait empruntée à la reprise sérieuse et formelle de nos anciennes conventions, la question des lieux saints se restreignit donc peu à peu aux limites modestes que je viens de spécifier. Toutefois elle pouvait encore sortir de là avec un certain éclat , la portée des concessions ou des réparations à faire aux parties dépendant virtuellement de Tinterprétation qui leur serait donnée.
Chose étrange! c'est précisément coolre la France que ces interprétations ont tourné. Ainsi , du moins, Fopimon publique, tant en France qu'à l'étranger, a interprété les deux firmans qui ont clos la discussion. Je crois utile d'en reproduire ici le texte :
Premier Qrman.
« Ceci est mon ordre impérial adressé à mon vizir Hafk -Ahmed -pacha, gouvenieur du sandjak de Jérusalem et de ses dépendances, et au eadr de cette ville.
« Un flrman impérial délivré de ma part en 1257 (1841) prescrivait la réparation de quelques parties de l'église du Saint-Sépulcre qui avaient besoin d'être restaurées. Ce firman, d'après un nouveau rapport qui vient de m'étre soumis, était resté jusqu'ici sans exécution. La restauration de cette coupole n'ayant donc pas eu lieu jusqu'à présent, cBe menace ruine el abeç^om ôi^e Tfe^«x^<cso& ^ clr-
constances qui ont été constatées par l'ingénieur envoyé ad hoc à Jérusalem. Nous ayons donc ordonné et ordonnons ce qui suit :
« Cette coupole sera restaurée par ma Sublime Porte, dans sa forme actuelle tdle quelle. S'il était apporté quelque altération à cette forme, le patriarche grec de Jérusalem est autorisé à £aire ses observations pour que cette altération n'ait pas lieu.
« En outre , comme les maisons attenantes & l'église du Saint-Sépulcre sont des lieux de retraite et de prières musulmans qui ne sauraient être démolis, on condanmera les fenêtres qui donnent sur cette église en les murant.
<t Un firman «npérial , contenant les dispositions qui précèdent, a été déKvré et vous est expédié.
« Vous donc, qui êtes le gouverneur et le cadi sus-mentionné , aussitôt que vous connaîtrez ma résolution souveraine de faire réparer et restaurer cette coupole par un préposé ad hoc de la part de ma Sublime Porte, et en la maintenant dans sa forme actuelle, vous aurez soin de publier cette résolution et d'aviser à son exécution, comme aussi de faire immédiatement clore les fenêtres dont il est question plu» haut, afin d'en écarter les inconvénients.
« Sachez -le ainsi, et prêtez foi à ce noble signe.
su APPERDICE
* Écrit à Constantinople , dans les derniers j(H du mois de rêdjeb 1269, ■■
S«ciiDi) Ormnn.
« Ceci est mon ordre impérïal , adressé i vizir Hafiz-Ahnied-pacha, gouverneur du sandjak de Jérusalem et de ses dépendances; au cadi, au mufti, au substitut du Nakibul Echraf, et autres membres du conseil de ladile ville.
" Dans le but d'aplanir et de régler les différends et les contestations qui s'étaient élevés entre les Grecs et les Latins au sujet de certains sanctuaires situés dans l'intérieur et hors de la ritle de Jérusalem , un hatti-chérif impérial , en date de la dernière décade de Gémaziul evrel 1268 (mars 1852), avait été adressé à toi, qui es le gouTemeur susmentionné, et aux autres autorités compétenles. vient d'être poiié à notre connaissance impériale que quelques-unes des dispositions de ce hallichérif n'ont pas encore reçu leur exécution. Or, comme mon désir impérial est que cette eséeution ait lieu, cette question a fait l'objet des délibérations de mes ministres réunis en conseil, et, atiii d'éclaircir et de confirmer la teneur dudit hattichérif, et d'en compléter et d'en expliquer le sens, il a été présenté et soumis à ma sanction iuipériale un écrit contenant les six articles suivants :
" l" Bien qu'une clef de la grande porte de l'é-
glise de Bethléem ait été donnée aux Latins, il leur a été seulement donné le droit de passer par cette église , à l'instar de ce qui se pratiquait anciennemerU; mais il ne leur a pas été donné le droit d'officier dans cette église^ ni de la posséder en commun avec les Grecs. De même , il n'a pas été donné aux Latins la permission d'altérer en quoi que ce soit l'état actuel de cette église, ni d'y exercer leur culte, et, en un mot, il ne leur est pas permis de changer ce qui se pratique de tout temps et actuellement en ce qui concerne le passage par l'église à la grotte , aussi bien que sous tout autre rapport , ni d'apporter à quoi que ce soit dans cette église la moindre innovation.
« 2* Attendu que le portier de l'église de Bethléem se trouve être depuis longtemps un prêtre grec , sujet de ma Sublime Porte, et que ce portier n'a pas la faculté de refuser le passage aux nations qui ont , dès une époque reculée , le droit d'y passer , cela continuera à avoir ainsi lieu à l'avenir comme par le passé.
« 3* Par l'étoile qui vient d'être nouvellement posée dans la grotte de l'église de Bethléem, comme un souvenir solennel à la nation chrétienne de notre part impériale^ et pour mettre fin à toute dispute, d'après le modèle de l'étoile qui se trouvait à cette grotte et a disparu en 1847 , il n'est donné à Tune ou à l'autre des nations chrétiennes aucun
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droit nouveau ou particulier, iamah tt en ««eM temps il ne sera apporté à ce point le moindre changement.
« 4<' Les nations chrétiennes qui ont le droit de visiter le tombeau de la sainte Vierge et d'y célébrer leur culte y officieront tous les jonrs.
« Les Grecs officieront les premiers^ en commençant au lever du soleil, avec la condition de ne pas s'opposer à ce que les autres nations y accomplissent aussi les cérémonies de leur culte. Après ein, les Arméniens , et après ces derniers, les Latins, et tous y offlciepont durant une heure et demie. Cet arrangement a été fait sur Tordre et avec raotorisation de ma Sublime Porte.
« 5** Les deux jardins situés au village de Bethléem et contigus au monastère jfranc seront administrés par les Grecs et les Latins comme par le passé, sans qu'ils aient les uns sur les autres aucun droit de prééminence. On fera de ces jardins absolument le même usage qui en a été fait jusqu'ici.
« 6* ^ l'exception de ce qui précède , aucune concession n'mjant été faite en vertu d'ordre officiel en faveur d'aucune nation^ toutes sont maintenues dans leur état actuel.
« La possession des sanctuaires de Jérusalem qui se trouvent présentement entre les mains des Grecs , des Latins et des Arméniens , soit en com-
SDR LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 257 jiiim, soit d'une manière exclusive, leur esL confirmée A TOUT JAMAIS COMME PAR LE PASSÉ.
« Les dispositions ci-dessus ayant obtenu ma sanction iuniériale , j'en ai ordonné l'exécution ; et, en vertu de mon ordre impérial, le présent fb'man a été délivré par mon divan impérial, revêtu de mon autographe souverain, et vous est expédié. Vous donc, qui êtes le gouverneur, le cadi, le mufti et autres fonctionnaires sus-mentioniiés, aussitôt que vous aurez connaissance de la chose , vous aurez soin de faire enregistrer le présent ordre impérial dans les matricules du Mehkcnie, d'agir toujours et à perpétuité d'après ces ordres, sans y apporter le moindre changement. Sachez-le ainsi , et prêtez foi à ce noble signe.
. Fait à la fin de redjeb 1269. « J'ai déjà mentionné la noie du Moniteur du 18 mai. Voici cette note in extenso : ■ « On avait pu craindre, au moment où M. le Pprince Menschikoff se rendait à Conslantinople en qualité d'ambassadeur extraordinaire de S. M. l'empereur de toutes les Russies, que l'un des elïets de sa mission ne fût d'annuler en partie tes concessions obtenues par M. de Lavalette au profil des Pérès latins de terre sainte , dans le courant de 1852. On se rappelle que, sur la demande de la légalion de Fi'ance, le gouvernement de Sa lïautesse avait consenti à restituer au çalriav^Aife &e. \'ivœss.-
lem, délégué da saint-siége, la clef de la grasè porte de l'église de BelMéem, à donner l'ordre d'5 placer dans la grotte de la Nativité une étoile ornée d'une inscription k^>le et qui avait dispaxu en 1847 , et enfin à accorder à la canuBunion catholique le droit de célébrer son culte dans un sanctuai-'e vénéré, l'église d'te du Tombeau de la Vierge.
« Le gouvernement de Sa Majesté Impénale ne pouvait admettre qu'aucun de ces avantages iCA retiré aux Latins. Le cabinet de Saint-Pétershoui^, du reste , transmit bientôit au cabinet des Tuileries l'assurance que son intention n'était pas de codtraindre la Porte à revenir sur les concessions ^ nous avaient été faites,
M Les dernières nouvelles de ConstanLinople, aj)portées par l'aviso le Chaptal , en date du 7 mai , nous permettent d'affirmer que lé maintien du statu quo à Jérusalem, réclamé par M. le prince Menschikoff, N'iMPLigaE, dans Vétat des possessions des Latins y aucune modification susceptible d'affecter l'ariungement convenu avec M. le marquis de Lavaletie, C'était là pour nous le point essentiel , celui qui ne pouvait être, de notre part, r objet d'aucune transaction. Quant à nos anciens traités avec la Turquie, nul acte diplomatique, nulle résolution de la Porte ne saurait les invalider sans le consentement de la France. »
Comment concffier cette note avec les «flrmans:? Les flrmans maintiennent, il est vrai, en apparence, les commsixms cm plulôt les réparations stipulées par le gouvernement français, mais^, à l'exception d'un setfl point, ne les aramlenl-ils pas en réailité?
Nous avons une clef de TégUse de fiethliéem. Estce i^oxxr posséâer cette église seuls, conformément à nos anciens traÉîtés, ou en commun avec lesGrecs^, d'après une 'nouvelle clause de partage consentie par nous? Est-ce, ^du moins, pour y exercer nôtre culte? Non, c'est simplement pour y passer.
Nous voyons replacer dans la grotte de la Nativité l'étoile que nous avaient ravie les Grecs. Est-ce pour y témoigner par ^on inscription latine de nos anciens droits sur le saractuaire? Non : l'inscription est effacée; le sultan fait de l'étoile son bien propre ; et la dépouillant de sa signification symbolique , il l'érigé , lui, Turc, m souvenir de sa part à la nation chrétienne.
Quant à la Teconstrudtion de la grande coupole , au changement du portier de l'église de Bethléem, à la démolition des maisons musulmanes, nos stipulations demeurent sans effet.
n n'est donc, je le répète, qu'un seul point où nous ayons obtenu gain de cause, c'est dans le droit d'officier au tombeau de \aN\et%e.''^ ^'^Xnx-^
que les Grecs et les Arméniens sont également mis à y célébrer leur culte; mais enfin l'heure qol' nous est accordée est la plus commode et la plus propre aux solennités.
On a voulu voir dans ce résultat mi manque de foi du sultan à notre égard. Ce n'est pas un manque de foi , c'est de la faiblesse. Le sultan plie sous l'étreinte de la Russie; il faut qu'il cède, h moins qu'il ne trouve en deliors de lui un soutien éner- ^que qui assure le succès & sa résistance. Ce soutien la France seule pouvait le lui donner, car il s'agissait ici d'une question véritablement française. Mais, en présence du mode d'action du prince HenschikofT, une intervention décidée de notre part eût certainement provoqué une lutte opiniâtre. Le gouvernement français n'a pas voulu accepter cette responsabilité ; il a vu, dans une question qui lui était personnelle, le germe d'une complication générale ; il a craint pour l'Europe. Cette modération sera-l-clle heureuse dans ses résultats? C'est là le secret de l'avenir.
Quoi qu'il en soit, et en attendant un dénoûment plus complet , les catholiques n'ont pu cocher leur peu de satisfiiction du résultat obtenu. On connaît à cet égard les sentiments du saint-siége , les réclamations du couimissaire de la terre sainte, le langage de YUnivers et des autres journaux reli- ^ieu.\. De leur cAté, au contraû'e, les Russes, dont
' les intérêts dans la question des lieux saints étaient, ' comme le dit M. de Nesselrode , contradictoires à ceux des Latins, se sont déclarés satisfaits. Quelles conséquences seraient à tirer de deux appréciations aussi opposées ? Je laisserai ce soin à d'autres publicistes.
Quant à mon opinion personnelle , je préfère la régler sur les termes si remarquables de la seconde circulaire de M. Drouyn de L'huys. Le ministre n'y dissimule en aucune façon les concessions qui ont été faites à la Russie dans la question des lieux saints ; mais, du moins, au lieu de triompher de ces concessions , il les explique et en montre le but. Cette modération, qu'il a inspirée à M. de Lacour, et qui a été, on le sait, jusqu'à rendre à peu près tout ce qu'avait obtenu M. de Lavalette ; cette modération est, selon lui, im suprême effort que le gouvernement de l'empereur a cru devoir faire en faveur de la paix. Du reste , loin que ces procédés conciliateurs soient aux yeux du ministre une abdication des droits de la France , ils n'emportent qu'un ajournement plus ou moins prolongé de leur exercice réel ; car, d'après les paroles mêmes de M. Drouyn de L'huys , des réserves ont été posées par son agent, réserves contre lesquelles ne sauraient prévaloir pour l'avenir ni les deux fîrmans déjà obtenus , ni ceux que la Russie pourrait encore arracher dans la s\ûle ^ Vai i^^fô^^s^^ ^^>a.
262 APPENDICE SUR LA QfïESTIOlf , BTC.
Porte. Il faut rendre grâces au ministre (Time déclaration aussi explicite ; elle sauve Topinion des alarmes qu'eût provoquées infaillftleraeiit la Brutalité des faits.
LE PROTOGOLB BB yiBNNB.
Depuis que la première édition de* ce livre a paru, divers événements se sont produits. Maïs ' aucun, on dbit le reconnaître, n'a infiraié, même en proportion minime, ses appréciations ou' ses coTqectures. De jour en jour, au contraire , il dtevient plus vrai. le me plais à espérer que le nouveau complément que j'y ajoute ne lui fera rien perdre de ce caractère.
Ainsi que les faits l'ont prouvé, la question soulevée à £onstan1înople' est compleye. Elle renferme, (fun côté, ce que fai appelé la question française , c'^est-à-dire Faffaire des lieux saints ;: de l'autre, ce qu'on appelle la question européenne, c'est-à-dire FaflÈiîre du protectorat des C^cs", en- ♦^aînant avec ellie^ la substitution de Fati^Tité dû ■ -ar à Fauttoiitê du sultan sur une partie notable des sujets de ce dernier, et , par suite peut-être , le dèmembremïînt, sinon l'anéantissement complet de l'empire ottoman au profit de \^ l^xis^v^.
Si l'on en croit les documents russes, Yd&àm 1*^ des lieux saints serait définitivement réglée. Je n y crois pas que telle soit, que telle puisse ètrew qi pensée du gouvernement français. Une affaire qdl "^^ a soulevée lui-même, et de laquelle, après m *' triomphe décidé , il ne s'est retiré cependant qu'ami ^ la situation que l'on connaît, une teUe affaire ïïeI saurait être définitivement réglée. Malgré les asso-l rances et les bravades moscovites, je persiste à bl regarder seulement comme suspendue. Une grande I nation comme la France peut , en considération de I l'intérêt général, renoncer momentanément à faire 1 prévaloir ses droits propres, elle ne peut pas iesalh I diquer définitivement. Viendra donc un jour, sans 1 doute , où l'affaire des lieux saints surgira de nou- 1 veau à l'horizon politique ; et , cette fois elle sera 1 résolue, nous l'espérons, non d'après les exigences d'un machiavélisme menteur et d'une barbare violence , mais dans les conditions de nos traités seculaires et de notre politique traditionnelle.
Il est vrai que le succès obtenu jusqu'à présent par les Russes introduit en leur faveiu", du moins suivant leur interprétation , un précédent fatal. Ils se demandent comment, ayant cédé avec tant de désintéressement sur ce qu'ils nomment le principe, nous repoussons avec tant d'opiniâtreté ce qu'ils en regardent comme les conséquences. Car les Russes n'admettent point ce double aspect que
l'on a prêté à la question orientale ; ils ne veulent Y voir qu'une question exclusivement turco-russe , qu'un débat personnel entre le tzar et le sultan. Toute leur politique tend à faire prévaloir ce mode d'interprétation; et leur conduite nous dit assez qu'ils le considèrent comme un fait acquis.
Je ne m'arrêterai pas à relever tout ce que de pareilles prétentions renferment d'étrange, je me bornerai à demander à quoi a servi, dans la lutte engagée contre elles, la modération des puissances , à quoi ont servi surtout les efforts multipliés des diplomates. Je rends certainement toute justice au talent supérieur, à l'esprit de conciliation qui ont présidé jusqu'à présent aux négociations. C'était un beau spectacle aux yeux des peuples civilisés. Malheureusement l'effet en a été manqué précisément vis-à-vis de ceux sur lesquels il eût été le plus nécessaire de le produire. Les Russes ne comprennent rien à de pareils procédés. Du moment où ils ont abdiqué le génie européen, ils ont repris le génie de la horde. Que leur importe une guerre de plume?
Il fiit un temps où la France et l'Angleterre s'émurent, comme aujoiu'd'hui , pour protester contre les Russes , c'était lors de l'incorporation de Cracovie à l'Autriche.
« J'ai une trop haute opinion des sentiments de justice et d'équité qui doïveiiV. ^\àssve^ V,'^ Vs:^>a»
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puissances, disait lord Paîmerston, poiird»uteri| leurs intentions d'agir -vis^à-^fie ée Crseame à un autre esprit que celui dm traité de Yienne. ûsl gouyemements serenit asser mt^KgVBlls pfourlna voir que le traité èe Vienne doit être com^dërë » tégralement, et qae Ton ne saurait permettre an gouvernement de faire xm choix des artides cpi'îl voudrait exécuter et de ceux qu'il Toadcaît vicd^. J'ajoute que, s'il est des puissances- sigimtaiFes èEi traité de Vienne qui aient intér^ k ce que m traili ne soit pas violé, ce sont tes puissances d'AIIens^^ et il ne saurait , j'en suis certrât , avoir écb^spé à la perspicacité de ces gouvemeniente que , si te traité de Vienne n'est pas bon sur fe Vistlufe , 2 doit être également mauvais sur le Kbin et sur le Pô. «
De son côté, M. Guizot écrivait:
ft Rien ne compromet davantage le pouvoir que de se déclarer hors d'état d'accomplir; même lentement et avec le temps, ses propres promesses e! tes espérances qu'il a lui-même données. Ea dtestruction du petit État de Cracovie peut enlever à Fesprit de conspiration et d'insurrection polonaise quelques moyens d'action ; mais elle peut- aussi «F tretenir et même irriter les sentiments qui font naître et renaître si obstinément ces déploraWès entreprises, et en même temps elle fait perdre aux influences qui pourraieuX \e^ ^t^^^cûx \xsft ^r&selk
partie de* leur autorité. Elle al&iblit partout en Europe , dans cette question douloureuse , les principes d'ordue* et de conservation au prolBt des passions aveugles et des desseins violente» »
Je me trouvais à Saint-Pétersbourg au moment où cette double protestation y arriva. Certes , elle était de nature à donner à réfléchir à un cabinet qu'eût animé le» moindre respect pour les traités. Le tzar passa outre , entraînant avec lui la Prusse et l'Auti^iche. B est vrai qu'en compensation les salons dçs bord& de la Neva rendaient pleine justice aux raisonnements die lord Palmerston, et trouvaient la pièce de M; Guizot d'ùn^ bon style. Cepen-^ dant , à l'époque dont je parle, le vieux parti moscovite était loin- d'exercer* sur les conseils dfe l'empereur Nicolas Tinfluence- qu'il a gagnée depuis, et qui actuelliement, on le sait, est prépondérante. Quel a donc été à Sainl^Pétersbourg l'accueil feit aux circulaires des ministres angMs et ft-ançais? Il importe peu de le savoir, ou plutôt les faits ne le disent-ils pas assez énergiquement?' Les provinces danubiennes occupées, lès hospodars détachés du sidtan et soumis à des conunissaires russes; le tribut dû au sultan refusé par ordre^ du tzar; te peuplé moldo^valaque rançonné et mis à^ la corvée ; tes jeunes boyards mécontents fedts soldats : voilà fe réponse de la Russie aux procédlés courtois dé la France et dte r^aigteterre ; c^est ainsi
qii'elk' passait le temps que les autres puissances consumaient à des négociations.
Sans pénétrer plus avant dans la question, ne peut-on pas supposer que, cette fois-ci comme tant d'autres, la France et VAnglelcrre ont été dupes de leur sincérité et de leur bonne foi? Comme elles se produisaient de leur côté ouvertement et les traités à la main, elles ont cru que la Russie agirait de même , ne s'apercerant pas que déjà elle avait déserté ce terrain, que son désinléressement n'était qu'hypocrisie, ses promesses et ses eng:agements que mensonges. N'est-ce pas là ce qui a retenu les flottes? J'ai passé de longues années en Russie, j'ai fréquenté les Russes à tous les degrés de l'échelle sociale. Or, l'impression que j'ai retirée de leur con tact, et qui d'ailleurs est confirmée par toute leur histoire, peut se résumer ainsi : Soyez polis, modérés avec les Russes , ils seront grossiers , exigeants; soyez fermes, dignes, ils seront respectueux, serviles même; marchez contre eus, ils reculeront! L'Angleterre n'a-t-elle pas fait personnellement l'expérience de ces vérités dans la question des réfugiés hongrois?
Un événement qui ne manque pas d'analogie avec celui qui nous occupe s'était emparé en 1783, avec non moins de vivacité que ce dernier le fait aujourd'hui, de l'attention de l'Europe : je veux parler de la prise de la Crimée. Mais alors l'An-
gleterre et la France étaient loin de marcher ensemble : elles se jalousaient au contraire; et, comme du côté de la France cette jalousie avait sm'tout pour principe la crainte de voir se conclure en deliors d'elle une alliance anglo-russe, il arriva que l'inlervenlion des deux grandes puissances, ne se produisant qu'avec une défiance réciproque, non-seulement ne fut d'aucune utilité pour la Porte , mais servit même d'encouragement à la Russie pour précipiter la catastrophe.
Voici, sur ce sujet, de curieux renseignements empruntés à la correspondance du baron de Stael- Holstein, alors ambassadeur de Suède près la comde Versailles , correspondance jusqu'ici inédite , et que j'ai transcrite aux arcliives royales de Stockholm, lors de mon dernier séjour dans celte ville.
M. de Stad écrit au roi Gustave III.
« 24 juillet 1783. — La France arme , soit pour se mêler dans la guerre de la Porte contre la Russie et l'Autriche , soit pom' rendre ses négociations plus efficaces. Il est probable que le caractère pacifique et peu entreprenant du comte de Vcrgennes attendra la dernière extrémité. La nation pousse de son côté à ce que le gouvernement oppose une digue à l'ambition de l'empercm' et de l'impératrice. Il y aurait là de quoi étonner, si ou ne connaissait pas l'ardeur des Français pom- tout ce qui intéresse la gloire de leur monarchie.
« 7 août — Le comte de Vergennes ne dit ricm de positif sur les projets de la coiir à Tendroit de la Russie. Le maréchal de Castries est plus positif. « Kl l'intérêt , dit-il, ni la gloire de la France m « doivent M permettre de rester tranquille. »> Mais rien de positif. Seulement ce nanistre a cherdié avec beaucoup de soha à s'instruire des forces d€ la Brassie ^ tant à Cronstadt qu'à Livom-ne et dans la mer Noire , aussi bien que de la sortie de l'escadre de Cronstadt
« Le .comte de Vergennes a avoué qu'A avait craint que rimpôratrice ne fît à Votre Majesté quelque proposition d'aHîance. 11 dit à ce sujet : « Je « conseillerai to^ours à la Suède de coaserver l'a- « mitié de la Russie, mais en même temps de ne {keis « pousser trop l<Din ses Maisons avec cette puissance. « La Russie peut avoir besoin des secours de la « Suède dans les guerres qu'elle voudra entrepren- « dre; la Suède ne peut guère se trouver dans le « cas de profiter de son assistance. Une alliance « avec la Russie ne poiïrraît donc que devenir oné- « reuse, comme ie sont toutes les alliances avec un « voisin qui est plus iort que vous. *>
« 28 août. — Il m'a été impossible d'obtenir du CGiate «de Vergennes «ne réponse ^us positive cette foàs-ci «que les autres. « Tout est enveloppé de nuatc ges, dit-il; il faut attendre qu'ils se dissipent. » La seule expressioii un peu décisive , c'est qu'il
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â dit qu'il conseillerait aux fiûnistres russes, et surtout à H. MarJkoff , de ne pas parler de TaiSaire de la Crimée sur un ton aussi haut qu'ils le font.
« 5 janvier 1784. — La Porte accepte la médiation 4e l'Angleterre unie à celle de la France. M. de Vergennes a inventé de proposer à, la Russie de se contenter de l'assentiment tacite de la Porte sans i'obUger à souscrire sa honte en acceptant explicitement la souveraineté de la Russie sur la Crimée et le Kuban. Ainsi , la politique faiUe de M. de Vergennes n'aura réussi qu'à ouvrir \m champ de réclamations perpétuelles à la Porte sans rien arranger dans son intérêt II parait que l'impératrice , décidée à ne rien céder de sa conquête, est néanmmis disposée à suivre les voies de la modération.
« 19 janvier. — La Porte est disposée à la paix , mais elle ne peut souscrire à la cession formelle Ae la Crimée et du Kuban sans exciter parmi le peuple un mécontentement qui se changerait peut-être en révolution, et qui n'irait à rien moins qu'à 4ui faire demander la tète des ministres.
« 11 octobre. — H y a déjà longtemps que M. de Vergennes est brouillé avec M. de Saint-PriesL Tous deux s'aœuse&t flxutueUemejat d'avoir été le premier moteur des sacrifices que la France a obligé le Grand-Seigneur à faire à l'im^pératrice de Russie. M. de Saint-Priest soutient, à ce qu'on prétend , que les ordres du ministre ont été positifs ,
de lûut donner pour conserver la tranquiUili;. M. de Vergennes dil, pour sa défense, que M. de Saint-Pricst avait peint la détresse des Turcs d'une manière si alarmante , qu'il était impossible de prendre un parti différent de celid qu'il a pris. Je crois qu'on pourrait assurer, sans faire tort à aucun de ces messieurs, que celte belle besogne est également l'ouvrage de l'un et de l'autre. En attendant, tous les amis du duc de Choiscul et les ennemis de M. de Vergennes se sont réunis pour porter M. de Saint-Priest avec vigueur, et pour établir sa fortune sur la ruine de l'ancien ministre. Je ne sais point quelles seraient les suites, si ce projet avait son entière exécution, et à quoi on pourrait s'attendre d'un bomme qui aime infiniment l'argent et qui s'est laissé assez éblouir pai* la vanité pour accepter une décoration d'une puissance ennemie de celle auprès do laquelle il résidait.
• 26 décembre. — Je profitai de l'audience de M. de Vergennes pour parler de M. de Saint-Friest, dont la prochaîne arrivée dans ce pays fait beaucoup de bruit. M. de Vergennes m'a répondu que M. de Sainl-Priest était trop connu pour qu'il fût probable qu'il jouât un rôle bien important. . Pour « vous en convaincre , me dit le ministre , je vous ■ mettrai au fait de ce qui s'est passé au commen- H cernent des dernières prétentions que l'impératrice
« a formées contre les Turcs. M. de Saint - Priest « avait ators un congé pour revenir en France. Je « lui écrivis une lettre d'ami , par laquelle je lai « conseillais de ne point quitter dans un moment • où sa présence était si intéressante pour le servke « du roi. Je fus extrêmement surpris quand, en « réponse à ma lettre, M. de Saint-Priest m'en écriai vit une qui était de la dernière extravagance. Il y H< dit entre autres choses qu'il ne pouvait décem- M ment contrarier les projets àé Sa Majesté Impé- « riàle , puisqtfô c'était elle qui lui avait donné du <t pain ; que cependant, si on voulait le mettre abso- « lument en état d'agir, il fallait lui envoyer l'ordre « du Saint-Esprit, afin qu'il pût renvoyer à Fima pératrice la marque de distinction qu'il tenait u d'elle. » M. de Vergennes finit par m'assurer que cette lettre n'aurait jamais été montrée, si, quelques jours après son arrivée, M. de Saint-Priest n'avait pas en forme demandé son rappel , ce qui Tavait obligé dé montrer sa lettre au conseil du roi, où on la conserve. Je ne crois pas, sire, que M. de Vergennes ait voulu me tromper. Il y avait dans son maintien et dans son expression trop de vérité pour que je puisse le soupçonner. »
Est-il étonnant que, ne rencontrant en face d'elle qu'une aussi incroyable pusillanimité , la Russie ait consommé son œuvre de déprédation , et célébré sa victoire par les orgies de ss^g que le vo^a^eux
Clarke nous fait connaître * ? Ainsi agit-cîle toutes les fois qu'elle n'a point à redouter d'op^iosition décidée. « De l'audace , de l'audace et toujours de l'audace! » C'était le système de Danton; c'est aussi celui de la Russie. L'Europe devrait le savoir enfin. Nous avons vu M. de Vergennes et M. de Saint- Priest déplorer amèrement les faits accomplis, et s'en rejeter l'un à l'autre la responsabilité. B était bien temps, vraiment! C'est là, du reste, ce qui arrive toujours. Le ministre accuse l'ambassadeur, l'ambassadeur le ministre. En attendant, le mal triomphe, et l'histoire enregistre dans ses pages indélébiles une iniquité de plus. Un point des lettres de M. de Staél qui mérite d'être remarqué, c'est la haute idée qu'il y donne du rôle que la France est appelée à jouer dans le monde, n regrette sans doute la faiblesse des ministres qui la gouvernent, la misère intérieure dont elle est frappée ; mais il se garde bien d'amoindrir sa grandeui essentielle; il n'en fait point, comme ces étranges
A . c Que si Ton me demande, dit TAnglais Clarke, ce que les Russes firent en Crimée après celle conquèle obtenue par tant d'atroeilés « d'excès, je réponds en peu de mois : lis ont dévaslé le pays, coupé le» arbres, aballu les maisons, renversé les temples et les édifices publics, détruit les aqueducs ; ils ont ruiné les Tatars, outragé leur culte eihnnié les corps de leurs aïeux, jeté au vent leurs cendres , ou abandonof leurs restes sur le fumier aux animaux immondes. Détruire rarir. massacrer, voilà ce qu'ils appelaient établir leur empire; créer la solitude, voilà ce qu'ils appelaient ramener la paix.... Tel est le vérilable raraclère de la protection russe. »
publicistes apparus naguère, une nation déchue d'initiative , et qui ne saurait agir que remorquée par des forces étrangères.
Ainsi donc, je le répète, telle est la marche de la Russie : en face de l'hésitation et de la faiblesse, ou, ce qui revient au même à ses yeux, en face de la modération et des procédés délicats, audace et violence ; en face de la résistance et de la fermeté , concession et retraite. Mais, qu'on le remarque bien , tandis que les parties intéressées perdent le temps à se préparer à lui faire obstacle, elle use intrépidement de ses avantages; en sorte que, lorsqu'elle est réduite enfin à céder à la force, elle ne se relire jamais qu'avec le butin qu'elle avait convoité en principe, et, toute couverte qu'elle soit de dépouilles injustement ravies, elle n'en prend pas moins aux yeux du monde des airs de magnanime générosité , donnant le change à l'opinion , et lui faisant accepter un triomphe mutilé pour une complète et radieuse victoire.
Croit -on, par exemple, que, dans la question qui s'agite en ce moment, la Russie se retirera vaincue et amoindrie? Il en serait ainsi, sans doute, si elle était contrainte de renoncer purement et simplement au traité, sened ou note stipulés par elle auprès de la Porte, et refusés par la Porte de concert avec la France et avec l'Angleterre ; si elle évacuait purement et simplemeivl e^^ \s\^sîfe&xsx<5i»sfô^
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proviaccs où rlli; s'esl i!:tablie en souveraine ; il ct serait ainsi, enfin, si, reprenant sur la Russie les concessions qu'elle lui a faites dans la question des Ueui saints, la France rentrait inlégralcmcal dans s«s traités de 1673 et de 1740, base légitime et sérieuse de ses négociations àc 1S50. Mais la diplo uiatie est-elle de force à conquérir de pareils résnllâte?...
Mon Diou! je ne suis pas &iialtqae des Turcs. Malgré tous les progrès qu'on leur prête et que j'ai constatés nioi-mi^nie en partie, il m'importe peu que leur empire dure. Que dis-je? un empire du croissant au xis* siècle, n'est-ce pas, comme tant de voL\ se plaisent à le répéter, une étrange anonralie? Mais, en attendant qu'on ait proposé une autre solution que celle qui nous menace, une solution sérieuse, applicable, je regarde la cause du sultan comme sacrée , et je la défends. Mieus vaut pour l'Europe une Turquie faible et îsâfiien' sive qu'une Russie omnipotente et despote, ia Russie à Constanlinople, c'est la mort du catholicisme, c'est la mort de la civilisation occidentale.
Et cependant telle est la catastrophe suspendue au-dessus de nos têtes !...
On a parlé d'un testament de Pierre le Graodt que les souverains russes suivent, dit-on, avec use inflexible logique. Je ne sais si ce teslamenl ed authentique ; aucun lûstorîen sérieux n'a osé 1'^
fîrmer. Je vais néanmoins le mettre sous les yeux du lecteur; il pourra constater, l'histoire à la main, l'effrayante analogie qui existe entre ce programme politique, quel que soit du reste son auteur, et la marche que la Russie a tenue jusqu'à présent. Il se demandera peut-être, après cela, s*n n'est pas temps enfin d'arrêter le colosse.
Voici les principaux articles renfermés dans cet acte curieux :
« Entretenir la nation russienne dans un état de guerre continuelle , .pour tenir le soldat aguerri et toujours en haleine ; ne le lais&er reposer que pour améliorer les iînances de l'État ; refaire les armées et choisir les moments opportuns pour l'attaque ; faire ainsi servir la paix à la guerre et la guerre à la paix , dans l'intérêt de l'agrandisseiftent et de la prospérité croissante de la Russie.
« Appeler par tous les moyens possibles, de chez les peuples les plus instruits de l'Europe , des capitaines pendant la guerre et des savants pendant la paix, pour faire profiter la nation russe des avantages des autres pays , «ans lui faire rien perdre des siens propres.
- Prendre part , en toute occasion , aux affaires et démêlés quelconques de l'Europe , et surtout à ceux de TAllemagne , qui , plus rapprochée , intéresse plus directement.
« Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et les jalousies continuelles; gagner les puissants à prix d'or; influencer les tièdes; les corrompre, afin d'avoir action sur les élections des rois ; y faire nommer ses partisans, les protéger, y faire entrer les troupes russiennes et y séjourner jusqu'à l'occasion d'y demeurer tout à fait. Si les puissances voisines opposent des difficultés, les apaiser momentanément, jusqu'à ce qu'on puisse reprendre ce qui aura été donné.
« Prendre le plus qu'on pourra à la Suède, et savoir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte de la subjuguer. Pour cela , l'isoler du Danemark et le Danemark de la Suède , et entretenir avec soin leurs rivalités.
M Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les çnxvee^^e?» à! k\\fe\fta^\fc ^<^\ir tnul- I
tiplier les alliances de famille , rapprocher les intérêts et unir d'elle-même l'Allemagne à notre
cause en y multipliant notre influence.