L'ART SAIN ET SON EFFET MORAL
dits de raison. L'art doit être sain. Sans supporter la férule du moraliste, il a le devoir de prendre son vol vers le ciel et de montrer au peuple qui l'écoute la voie de l'Olympe, non de l'Olympe d'une crédulité superstitieuse, mais de celui d'une humanité meilleure et plus heureuse. Il n'est pas nécessaire pour cela qu'il diminue le flux de la sève, ni l'énergie de son thème éternel, de l'amour. Aucun homme vraiment moral ne voudra lui enlever l'assaisonnement de l'érotisme, là où le besoin artistique l'exige, mais l'art ne devrait jamais se prostituer au service de l'obscénité vénale et de la dégénérescence
Quant à la façon dont il atteindra son but, en tenant compte de ces principes fondamentaux, c'est exclusivement son affaire, c'està-dire l'affaire du véritable artiste. Nous n'avons rien à lui prescrire. Je ne puis cependant me retenir de donner, en ma qualité de naturaliste, un modeste conseil à certains artistes modernes. Lorsqu'ils veulent prendre pour sujet de leurs œuvres des thèmes de morale sociale, de médecine ou de science, qu'ils se gardent bien d'aller étudier préalablement en érudils leur sujet dans des livres scientifiques. Qu'ils suivent plutôt l'exemple de Maupassant et commencent par vivre eux-mêmes les situations qu'ils veulent dépeindre, avant de se mettre à modeler leur œuvre; sans quoi ils manqueront complètement leur effet artistique et deviendront de mauvais théoriciens, de mauvais savants, de mauvais moralistes et de mauvais politiciens sociaux, tout en cessant d'être de bons artistes. Si La Vie des abeilles de Mœterlinck est une belle œuvre d'art, ce n'est pas seulement parce que l'auteur est un écrivain distingué, mais parce qu'il connaît lui-même les abeilles, étant apiculteur, et n'a pas composé son livre en compilant les œuvres scientifiques, qu'il n'a citées qu'accessoirement et en connaissance de cause.
A côté de la lutte contre l'influence dépravante de l'argent et de l'alcool, l'élévation du sentiment artistique dans le peuple contribuera essentiellement à combattre « l'esthétique » pornographique et en général 1' « esthétique » de mauvais aloi. Le sentimentalisme bête, faux et contre nature, pimenté de lubricité erotique, tel qu'il s'étale dans la camelote qu'on présente au peuple sous le titre " d'art », remplit tout homme qui possède le moindre sens artistique d'un saint dégoût. Evidemment le dégoût constitue dans le domaine de l'art une médecine mentale bienfaisante, et nous ne pouvons partager l'opinion des âmes sévères et ascétiques qui pensent que la vraie morale n'a rien à voir avec l'art, ou même que tout ce
qui est moral doit être dépourvu d'art. Ces gens-là se trompent complètement et favorisent sans le vouloir la pornographie, en repoussant l'humanité par leur sécheresse et l'austère ennui de l'air qui les entoure, et en la lançant ainsi à l'antipode. Les sentiments esthétiques et moraux doivent être, en outre, harmoniquement combinés à l'intelligence et à la volonté, chacun de ces domaines de l'âme participant par ses énergies spéciales à l'élévation de l'homme.
Les moyens préventifs de la conception au point de vue esthétique. — Qu'on me permette, en terminant, une observation qui n'est peut-être pas tout à fait à sa place dans ce chapitre. On a souvent condamné, tantôt comme immoraux, tantôt comme contraires à l'esthétique, les moyens anticonceptionnels recommandés autre part, et aussi par nous, pour les raisons d'une hygiène sociale et d'une morale de l'avenir qui tendent à régler les conceptions et à améliorer leur qualité. Intervenir ainsi dans l'action de la nature est, dil-on, léser la poésie de l'amour et le sentiment moral, et en même temps déranger la sélection naturelle.
11 y a plusieurs réponses à faire à ces objections :
Tout d'abord, il est faux de prétendre que les empiétements artificiels de l'homme sur la vie de la nature ne puissent se maintenir à la longue. S'il en était ainsi, la terre serait aujourd'hui encore une forêt vierge, et une bonne partie des animaux et des plantes n'auraient pas pu s'adapter déjà aux désirs de Diomme par son intervention. On verrait nos prairies et nos champs, nos jardins et nos animaux domestiques, se mourir, au lieu de les voir porter des fruits et se multiplier comme ils le font en réalité. Le naturaliste craint bien plutôt et sérieusement de voir disparaître de plus en plus dans un avenir prochain, de la surface du globe, les plantes et les animaux sauvages rares et intéressants, exterminés espèce après espèce, flore après flore, et faune après faune, par la main égoïste et impitoyable de l'homme, il cherche môme en vain les moyens de s'opposer à cette œuvre de destruction.
Nous avons prouvé sans le moindre égard, d'une main souvent même brutale, pour le malheur de l'art et de la poésie, que nous sommes capables de nous ingérer avec succès dans les rouages de la nature, même en ce qui concerne notre propre personne. Je ne reviens pas ici sur l'éthique. Au chapitre XV, j'ai suffisamment montré dans quelle fausse voie se trouve notre morale sexuelle