L'ART ET SA GENÈSE
importance beaucoup plus générale et plus décisive dans l'art hautement développé que dans ce que nous connaissons de l'art primitif.
Groos a certainement raison, car l'érotisme primitif était trop grossier, trop sensuel, trop exclusivement tactile et coulait trop de source, pour accaparer l'âme d'une façon à la fois aussi profonde et aussi nuancée dans ses symphonies cérébrales irradiées que ce n'est le cas chez les hommes civilisés supérieurs. Ce motif à lui seul suffit pour me faire donner raison à Groos. Les faits, c'est-àdire les œu\Tes de l'art primitif, confirment partout cette manière de voir, car ils contiennent très peu de sujets erotiques.
Plus la façon dont l'art s'associe aux éléments de la connaissance est fine et nuancée, plus il s'élève et mieux il agit. L'intensité de son action dépend cependant encore et surtout de la puissance avec laquelle il met nos sentiments en mouvement. L'art a besoin de dissonances, non pas seulement en musique, mais partout, afin de faire mieux retentir dans le sentiment l'harmonie de ses tons à l'aide d'un effet de contraste, et d'agir ainsi plus puissamment et plus diversement en même temps sur l'émotivité humaine. En décrivant le laid d'une façon poignante, il éveille le désir du beau. Mais l'art doit être spontané et jaillir d'abondance avec véracité et conviction. On ne doit rien y voir de maniéré, ni de préparé, et il ne doit laisser percer aucun dogmatisme d'école, ni intellectuel, ni moralisant. Le sentiment esthétique positif, ou sentiment du beau, est fort relatif et dépend foncièrement de l'adaptation phylogénique des sentiments humains, ainsi que des habitudes individuelles et des mœurs populaires, aux milieux naturels. Le fumier et son odeur sont sans doute charmants pour un bousier, tandis qu'ils sont désagréables pour nous. L'inverti mâle trouve l'homme plus beau que la femme. Un sauvage et un paysan trouveront beau ce qu'un homme cultivé et un citadin trouveront laid. Telle musique de Wagner ou de Chopin ennuiera un individu qui n'a ni éducation, ni sens musical, tandis qu'un mélomane se pâmera d'aise en l'entendant. Ce dernier, par contre, se bouchera les oreilles à l'ouïe d'une ritournelle devant laquelle s'extasiera le premier, etc.
L' ART EROTIQUE. — H est tout naturel que la corde dont les vibrations influencent le plus puissamment l'émotivité humaine, l'amour sexuel, vibre à son tour en ses nuances infinies dans toutes les formes de l'art. La musique prête une expression aux
sensations sexuelles et à leurs irradiations psychiques par les tons du désir, de la passion, de la joie, de la tristesse, de la déception, du désespoir, du sacrifice, de l'extase, etc.
Dans la sculpture et la peinture, c'est encore l'amour sous toutes ses nuances qui fournit le thème intarissable ne manquant jamais son effet. Mais c'est dans le domaine de la littérature que l'amour fête le plus constamment ses triomphes et souvent aussi ses oi'gies. On a vite fait le compte des romans et des drames dans lesquels il ne joue aucun rôle. Nous ne parlons pas ici seulement de ces historiettes banales, ni de ces drames de bastringues, qui, répétant à outrance les mêmes motifs sentimentaux mille fois ressassés, parviennent malgré cela toujours à faire vibrer les sentiments frustes des grandes masses manquant de culture artistique. Le plus grand art s'entend à représenter les conflits spécialement élevés et tragiques, et en même temps raffinés et complexes, des sentiments sexuels humains et de leurs irradiations, de façon à éveiller l'émotion des âmes supéi-ieures en faisant vibrer leurs cordes les plus cachées et les plus profondes. Citons des poètes et auteurs comme Shakespeare, Schiller, Gœthe. de Musset, Heine, Gotthelf, Maupassant, des musiciens comme Mozart, Beethoven, Wagner, Schumann, Lœve, des peintres comme le Titien, Murillo, Rœcklin, des sculpteurs comme les anciens Grecs ou comme ceux de l'Ecole française moderne.
L'art et l'intellect pur ne forment pas d'antinomie. Ils sont associés entre eux dans le cerveau humain comme la pensée et le sentiment, en conservant chacun son indépendance propre, quoique relative. Toute représentation artistique a besoin d'éléments intellectuels comme base, de même que tout sentiment se rattache à des idées. L'artiste emprunte ses sujets au monde extérieur, à la vie et aux événements de tous les temps. Les courants intellectuels, les opinions et les découvertes de son époque, se répercuteront toujours dans ses œuvres. Il utilisera les progrès de la science et de la technique pour le mécanisme de son art. Mais transformer ja matière en un tableau complet en une unité d'action, où les divers sentiments s'harmonisent dans leur accord; la débarrasser de l'accessoire ou du fortuit tout en y puisant le nécessaire, le fondamental, le typique, pour le faire paraître dans tout son éclat, faire ainsi ressortir le fait spécial, l'événement particulier, de manière à transformer l'oeuvre d'art en un symbole de quelque chose d'humain ayant une valeur générale; faire ainsi enfin parler r œuvre entière à toute âme capable de la comprendre, de façon
à ce qu'elle en soit saisie et émotionnée, tout cela ne peut être que l'œuvre du grand artiste au génie créateur, c'est-à-dire celle de l'énergie puissante et originale d'une imagination plastique créatrice dans le domaine du sentiment.
L'art et la morale. — L'art véritable n'est en soi ni moral ni imm.oral. On peut bien dire ici omnia jmra puris (pour le pur tout est pur). Dans le miroir d'une âme impure, toute œuvre d'art, de même que tout produit de la haute morale, peut apparaître sous la forme d'une caricature déformée et pornographique, alors que les esprits élevés y voient l'incarnation de l'idéal le plus élevé. La faute n'en est pas à l'art ni à ses produits, mais à la nature et aux particularités de beaucoup de cerveaux humains qui déforment tout ce qu'ils perçoivent, de sorte que les plus belles œuvres d'art n'éveillent dans l'écurie de leurs souvenirs pornographiques que des images sexuelles cyniques, partout où les cerveaux mieux conformés répercutent le contraire.
L'art et la pornographie. — Après avoir énoncé les principes fondamentaux qui précèdent, nous devons examiner les faits suivants, qui ont une importance particulière pour la question qui nous occupe. Sous le pavillon de l'art s'abritent une foule de produits humains qui sont loin de mériter cet honneur. 11 y a peu de vrais grands artistes, mais il y a des milliers de charlatans et de plagiaires; on ne peut en douter. Beaucoup de ceux dont la Muse n'a jamais baisé le front, qui n'ont jamais eu la moindre idée, ni le moindre sentiment de la haute dignité, ni du sérieux de l'art, et qui le considèrent comme une simple vache à lait, exercent, pour se venger de ce qu'il leur refuse ses services, à l'aide du fard et de l'oripeau, toute sorte d'industries de plus ou moins lias étage. Ils se décorent pom.peusement du nom d'artistes et, afin de s'assurer le succès et de bons bénéfices, ils en appellent aux bas instincts des masses et non pas à leurs meilleurs sentiments.
Dans ce domaine, les sujets erotiques jouent un rôle aussi triste que puissant. Il n'y a pas de moyen trop sale pour qu'on ne l'emploie à chatouiller la basse sensualité du public qu'on veut attirer. Des chansons frivoles, des romans et des représentations théâtrales lubriques, des danses obscènes, des images porno-
graphiques et tant d'autres épices de bastringues, toutes sans trace de valeur artistique, naissent à qui mieux mieux, spéculant sur l'instinct erotique et cynique des masses pour leur soutirer l'argent de la poche.
La réclame américaine à grand fracas, l'école de Barnum, a l'impudeur de décorer tout cela du titre (ïart. Dans ces lupanars de l'art, on voit glorifier le vice le plus obscène, même dans ses excroissances pathologiques. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que le piment grossier de cet art truqué et de ses souteneurs gâte le goût du peuple au point de tuer chez lui tout sens pour l'art véritable et noble. Au risque d'être traité de monomane, je répète ici encore qu'en examinant les choses de près, on découvre presque toujours et partout au fond de ce marécage, qui fait dégénérer le sentiment de l'art et ses produits dans le domaine sexuel, la corruption par l'argent et l'abrutissement par l'alcool.
C'est à dessein que je dis le sentiment de l'art et les produits de l'art, car il ne suffit pas que de vrais artistes créent leurs chefs-d'œuvre; il faut encore qu'ils trouvent un écho dans le public, dans le cœur même du peuple, et soient compris de lui. Les deux phénomènes marchent la main dans la main, comme l'offre et la demande. Là où le sentiment de l'art baisse dans le peuple, la qualité de la reproduction artistique baisse aussi et inversement. Le professeur Behrens, directeur de l'école des arts industriels à Dusseldorf, a exprimé sa pleine communauté d'idées avec nous au sujet de l'action dépravante de l'alcool sur le sentiment artistique, dans une conférence publique.
Ces faits une fois constatés, nous en revenons à la question fondamentale, qui est en même temps la plus délicate : A quoi distinguera-t-on le véritable art erotique de la camelote pornographique malsaine qui se pare du même titre. Tandis que certains prêcheurs ascétiques et fanatiques de la morale auraient bonne envie, dans leur zèle, de briser ou de briîler, comme au temps des Iconoclastes, toutes les créations erotiques de l'art, sous le prétexte qu'elles sont pornographiques, nous voyons de l'autre côté certains prêtres de la décadence prendre la défense de la plus ignoble pornographie, en la couvrant du bouclier de l'art. Quel sera le juge artiste qui aura qualité pour décider ici?
Je citerai deux exemples. On avait placé dans une contrée extrêmement primitive et bigote du Tyrol quelques bustes de femmes, non habillés, mais fort innocents, le long d'une route. Se sentant profondément blessés dans leur sentiment de pudeur,
et considérant la représentation du corps humain naturel comme la plus grande des excitations à l'inconduite, les paysans de l'endroit se hâtèrent de briser ces bustes. On aurait pu leur crier : ft Vous êtes de ces pauvres esprits qui, à force de se bourrer de surnaturel, finissent par avoir honte de leur propre nature. »
Un prude capitaine de la police de Zurich se rendit célèbre en faisant enlever d'une devanture le tableau de Bœcklin intitulé Le jeu des vagues, trouvant un danger pour la morale et la vertu des citoyens de Zurich dans les deux naïades qu'on y voit s'ébattre.
Nous ne commencerons pas à citer les titres ou les noms des œuvres pornographiques, car il y en aurait trop et nous ne voulons pas leur faire cet honneur. Nous dirons seulement que par exemple certain Bal des quat'z'arts donné par de jeunes artistes parisiens à leurs modèles, bal qui fit scandale en son temps et se répéta nonobstant, ressemblait sans doute plus à une orgie qu'à une manifestation artistique.
On excusera sans doute les natures d'artiste, dominées par les sentiment-s émotifs, d'être très souvent surexcitées à un point plus ou moins pathologique, d'exécuter dans leur vie sexuelle toute sorte d'entrechats fantasques, d'être instables, capricieuses et excessives dans l'amour, et on fera bien de leur pardonner avec grâce. Ces choses sont presque inséparables du tempérament d'artiste. Mais l'éducation systématique de la pornographie et les orgies sexuelles qui viennent s'étaler cyniquement en public sortent décidément de ce qui est licite, et on ne peut les faire rentrer dans le cadre de l'art, sans calomnier et rabaisser ce dernier en l'assimilant à pareille prostitution. Il ne faut pas confondre les faiblesses individuelles et pathologiques des artistes, ni les excentricités dont ils deviennent souvent eux-mêmes les victimes, avec l'art et ses produits. Il faut se garder aussi de les accepter ouvertement comme normales et de les élever sur le pavois.
D'un autre côté, nous trouvons souvent l'érotisme caché là où on serait le moins en droit de l'attendre, c'est-à-dire dans les romans à l'eau de rose et dans certaines œuvres de pieuse édification. Et là aussi il ne manque pas de produire son effet, quoique les vieilles filles et de pieuses familles placent ces livres dans leur bibliothèque et les recommandent comme lecture édifiante. Un plaisant dit un jour avec raison : « Ce qu'il y a d'inconvenant dans la nudité d'une statue, c'est la feuille de vigne et non pas ce qui est dessous. » Ce sont en effet précisément ces feuilles de vigne sculptées, peintes, écrites ou parlées, même lorsA^u'on les a mises à leur place dans la
meilleure et la plus honnête des intentions, qui. de même que la gaze et le tricot, éveillent la lubricité bien plus qu'elles ne l'émoussent. En faisant transparaître ou deviner trop distinctement ce qu'elles font semblant de vouloir dissimuler, elles enflamment bien plus la sensualité que la simple nudité toute naturelle. En un mot, l'érotisme qui joue à cache-cache est celui qui agit avec le plus d'intensité. Les directeurs de ballets et d'autres spectacles semblables, à effets de tricots et de gaze, ne le savent que trop bien et s'arrangent en conséquence.
J'ai observé, à l'Exposition universelle de Paris, la danse erotique dit « danse du ventre » d'une femme arabe, qui par des mouvements de son ventre, de ses hanches et de ses reins, imitait les diverses variétés des mouvements du coït, jusqu'à risquer de se luxer tous les systèmes anatomiques. Je ne crois pas néanmoins que cette pantomime, aussi cynique que grossière, produisît sur les spectateurs un effet aussi erotique que les élégantes toilettes décolletées de nos dames dans les bals du high-life, ou même que certaines scènes amoureuses de l'extase religieuse en paroles ou en tableaux (V. chap. Xlt). Comme la danse du ventre se produisait sous l'enseigne de Vethnologie, les dames de la meilleure société y assistaient, sans se montrer le moins du monde blessées dans leurs sentiments de pudeur. Il est extrêmement difficile, sinon impossible, de tracer la limite entre l'art et la pornographie. Je veux essayer d'en fournir un exemple.
Dans ses nouvelles et ses romans, Guy de Maupassant a peutêtre donné des descriptions les pJus fines et les plus vraies qui existent de la psychologie de l'amour et de l'appétit sexuel. Quoiqu'il ait dépeint les situations sexuelles les plus scabreuses, souvent même les plus rec'.ierchées, on peut dire qu'à quelques exceptions près il ne l'a pas fait d'une façon pornographique. Ses descriptions sont profondes et vraies, et il ne cherche pas à y rendre attrayant ce qui est réellement laid et immoral, quoiqu'il se garde bien de tout blâme moralisateur.
Nous avons vu que le vieux truc de l'érotisme sainte-nitouche consistait précisément dans l'art de décrire le fruit sexuel défendu et de le rendre aussi désirable que possible en le couvrant de phrases pieuses et de paroles indignées qui lui servent de masque en mousseline. On condamne bien le vice, mais on le décrit de telle façon que l'eau en vienne à la bouche du lecteur. Rien de semblable chez Guy de Maupassant, ni chez Zola. Par leurs descriptions souvent tragiques, tous deux provoquent plutôt le dégoût et
la tristesse du lecteur à propos des vices sexuels, qu'ils n'excitent sa sensualité. Il n'en est pas de même des illustrations que l'éditeur de Maupassant a jointes à ses œuvres et qui sont franchement pornographiques. Elles font tort à l'auteur.
Une autre comparaison fera peut-être encore mieux saisir l'incertitude de la ligne de démarcation entre la pornographie et l'art aux personnes qui savent lallemand. Si l'on compare Heine à Maupassant, je crois qu'on pourra s'assurer que, malgré toute la finesse de son art, le trait pornographique est incomparablement plus fort chez le premier que chez le second, parce que Heine perd à chaque instant le fil du sens moral qui imprègne encore la plupart des œuvres de Maupassant. Avec ce dernier auteur on souffre du mal et de l'injustice dans la question sexuelle.
L'art si fin et si élevé des Grecs contient beaucoup d'érotisme et beaucoup de nudité, mais ni l'un ni l'autre n'a quoi que ce soit d'immoral. La naïveté et la beauté pure s'y montrent d'une façon si primesautière, surtout dans la sculpture, qu'on ne peut penser à mal. Qu'on regarde les statues antiques, surtout les statues grecques; qu'on lise Homère, en particulier l'histoire d'Ares et d'Aphrodite; qu'on lise l'idylle bucolique de Daphnis et de Ghloé de Longus, et l'on ne pourra plus en douter. Ce n'est pas la nudité, ce n'est pas la description naturelle de la vie sexuelle, mais c'est l'intention obscène de l'artiste, son but sournois, malpropre et souvent vénal, dont faction démoralise.
Répétons enfin que la création artistique la plus pure peut servir de thème pornographique à tout individu qui est habitué à mettre partout dans ses parodies sa propre dépravation, son immoralité et ses sentiments bas et obscènes. Nous ne nierons nullement que dans l'antiquité, surtout à l'époque de la décadence de Rome, la pornographie et la brutalité cynique n'aient souvent régné dans le domaine sexuel. Les ruines de Pompéi et l'histoire le témoignent à satiété. Mais de pareils phénomènes se produisent précisément dans les périodes de décadence des peuples. Qui donc jugera? Qui décidera où se termine l'art et où commence la pornographie, ou jusqu'où l'érotisme pourra sans danger s'étaler publiquement clans l'art? Cette question est d'une délicatesse et d'une difficulté telles que je ne puis me permettre d'y répondre, faute d'une compétence suffisante. Je crois que, quand le règne du capitalisme et de l'alcool aura pris fin, le danger de la pornographie se réduira énormément, sans disparaître entièrement. D'un autre côté, je crois qu'il faut se garder des extrêmes dans les deux sens. Là où la pornographie
s'étale purement cynique, dénuée de tout art, la société peut et doit la réprimer. Dès qu'elle apparaît par contre sous un manteau artistique, il faudrait pouvoir dans chaque cas particulier peser d'un côté la valeur artistique de l'œuvre, et de l'autre la valeur immorale des tendances perverses plus ou moins voilées qu'elle recouvre, pour pouvoir décider, en tenant compte de toutes les autres circonstances accessou*es, du poids réel de chacun des deux éléments. Il faudrait en outre prendre soigneusement en considération l'action corruptrice que l'expérience prouve avoir été exercée sur le peuple par certaines soi-disant œuvres d'art, ou spectacles et productions dits artistiques, comme, par exemple, diverses formes de cafés chantants et autres bastringues du même genre.
L'art pathologique. — Les traits progressivement pathologiques de diverses productions de l'art moderne constituent sans aucun doute un caractère vicieux, et ce dernier fait est particulièrement important dans la question sexuelle. Je rappelle ce que nous avons dit du poète Baudelaire. L'art erotique ne doit pas devenir un hôpital de pervertis et de malades sexuels, et ne doit pas cultiver chez ces individus la conviction qu'ils sont des représentants particulièrement intéressants et précieux de l'espèce humaine. Il ne doit pas faire d'eux les héros autour desquels pivotent ses œuvres, car, en agissant ainsi, il ne fait qu'affermir leur état morbide et contamine souvent encore les gens bien portants.
Un grand nombre de romans et de tableaux modernes méritent le reproche d'être des œuvres pathologiques. On y décrit et on y peint, comme types de la vie sexuelle et de l'amour, des êtres qu'on rencontre dans les asiles de fous, et plus souvent encore des fantômes qui n'existent que dans la tête pathologique de l'auteur. Sans doute, l'art ne doit pas se laisser moraliser par la verve d'un pédagogue, ni par celle des ascètes, mais d'un autre côté les artistes ne doivent pas oublier la haute mission sociale de leur art, mission qui consiste a élever l'homme et à l'enthousiasmer dans un but idéal, et non à l'enliser dans un marécage puant.
L'art sain et son effet moral. — L'art peut énormément, car ce sont les sentiments qui dirigent l'homme — nous insistons de nouveau sur ce point — bien plus puissamment que tous les motifs