CHAPITRE XIX
Utopie et idéal réalisable. — On peut taxer d'utopie tout projet idéal d'avenir social qui, élaboré par l'imagination d'un homme, manque de base saine et réelle, va à rencontre de la nature humaine et des résultats de l'expérience, et n'a par conséquent aucune chance de succès. Mais les esprits conservateurs et bourgeois, qui vivent de préjugés et de foi en l'autorité, se plaisent à qualifier d'utopie tout idéal qui n'a pas été légalisé et sanctifié par le temps, par l'habitude, par les mœurs ou par une autorité. C'est une grave erreur, qui, si elle régnait toujours, barrerait la route à tout progrès social.
En matière d'idéal, l'avenir pourra réaliser bien des progrès que le passé n'a pas connus, et sur ce point Ben Akiba a eu tort de dire qu' « il n'y a rien de nouveau sous le soleil ». Le transit international, l'union postale universelle, la suppression de l'esclavage en pays civilisé, l'alimentation artificielle des nouveau-nés, la chirurgie aseptique, le téléphone, la télégraphie sans fil, l'aviation, les sous-marins, etc., etc., sont autant de progrès réalisés qui n'avaient jamais apparu autrefois à l'horizon de l'humanité et qui eussent fait jadis l'effet de fantaisies irréalisables, c'est-à-dire d'utopies.
Pourquoi, par exemple, l'usage commun d'une langue internationale et la suppression de la guerre entre pays civilisés seraientils des utopies? Les races les plus diverses parlent déjà l'anglais, et toutes pourraient apprendre l'espéranto. A l'intérieur de grands pays comme l'Allemagne, la France, etc., les anciennes guerres locales ou territoriales entre seigneurs féodaux (dans la petite Suisse même entre cantons) ont cessé depuis déjà longtemps.