LE CHANCRE MOU
3. Le chancre mou. — La troisième espèce de maladie vénérienne est le chancre mou. ainsi nommé par opposition au chancre dur, lequel ne constitue que le point de départ de Tinfection syphilitique. Le chancre mou est la moins dangereuse des trois maladies, mais aussi la plus rare. C'est un ulcère rongeur plus ou moins grand, mais qui demeure localisé aux organes génitaux, à moins qu'il ne soit compliqué de syphilis, ce qui est fréquent. Les parties qu'il a rongées sont détruites, mais la plaie se cicatrise et se guérit.
Les maladies vénériennes sont l'un des pires satellites de l'appétit sexuel. Si les hommes n'étaient pas si insouciants et si ignorants, il leur serait en somme facile de les éviter et, petit à petit, de les faire disparaître. Venant en aide à l'amour des hommes pour la jouissance, la médecine a inventé l'une des organisations à la fois les plus absurdes et les plus infâmes qui se puissent imaginer : la tolérance et la réglementation de la prostitution par l'État. Sous prétexte d'hygiène, on oblige les femmes qui se prostituent à s'inscrire à la police ou à se faire enfermer dans les bordels ou maisons de prostitution. Dans les deux cas, on les soumet à des visites médicales régulières, dont le but avoué est d'éloigner de la circulation celles qui sont contaminées et de les forcer à se faire traiter à l'hôpital. Nous verrons plus tard que tout le système manque absolument son but par la .simple raison que le traitement des maladies vénériennes n'est nullement la panacée que beaucoup de gens s'imaginent. Il faut surtout noter que la visite forcée des prostituées ne peut rien contre la chaude-pisse, tout au plus contre la syphilis. Or si le remède d'Ehrlich avait tenu ce qu'il semblait promettre, il eût rendu l'internement forcé des prostituées absolument superflu. De quelque côté qu'on l'examine, la réglementation ne tient plus debout.
La première atteinte de gonorrliée chez l'homme se guérit très souvent d'elle-même, avec quelques ménagements, tandis qu'un traitement maladroit l'empire fréquemment. Les récidives de cette maladie, par contre, et surtout leur forme chronique, résistent dan.s bien des cas à tous les traitements, et elles deviennent souvent incurables. Les gonocoques finissent par se nicher dans de petits replis hypertrophiés des muqueuses profondes et cachées chez l'iiomme et chez la femme, y forment des excroissances appelées condylomes, et l'on ne peut plus les détruire tous. Et c'est par de
pareils moyens qu'on s'iniag-ine nettoyer les prostituées ! 11 n'y a qu'un remède radical à toutes les maladies vénériennes, c'est de ne pas les contracter. Cela ne nous empêche pas, bien entendu, de recommander instamment à tous ceux qui en sont atteints de se soumettre immédiatement au traitement rationnel d'un spécialiste sérieux, consciencieux et honnête.
11 est écœurant de voir de nobles dames prendre la défense d'institutions aussi barbares que le proxénétisme (métier des tenanciers de bordels) et la réglementation de la prostitution, en s'imaginant par là protéger leurs filles contre les attentats des hommes. Pareille aberration ne s'explique qLie par la suggestion que les femmes subissent de la part des hommes. Chez ces derniers, en particulier chez beaucoup de médecins, la croyance à l'efficacité de la réglementation tient à un mélange de routine aveugle, de foi dans l'autorité et de manque de jugement, alliés peut-être à un érotisme plus ou moins inconscient. Nous reviendrons en détail sur ce point dans un des chapitres suivants.
Un des. effets les plus tragiques des maladies vénériennes est sans contredit la contamination d'une innocente épouse, dont toute la vie, chaste et pure jusque-là, se trouve brutalement frustrée de ses fruits, et dont tous les rêves d'idéal et toutes les espérances de bonheur viennent ainsi s'effondrer clans l'égout que la prostitution est venue déverser sur elle. Faut-il s'étonner si le désespoir et l'amertume viennent en pareil cas se substituer à l'amour? Certains auteurs modernes, comme Brieux [les Avariés) et André Couvreur [la Graine), ont dépeint dans leurs œuvres dramatiques et dans leurs romans les effets tragiques des maladies vénériennes et de l'hérédité dans les familles, ainsi que leurs conséquences sociales. Ce qui est effrayant, c'est la proportion énorme des personnes infectées de maladies vénériennes.
§ H — La psychopathologie sexuelle.
A l'exception de ce qu'on appelle l'inversion sexuelle et de l'amour pathologique des aliénés proprement dits, la psychopathologie sexuelle (c'est-à-dire la pathologie sexuelle de l'âme) se limite surtout au domame de l'appétit .sexuel et dérive principalement du
fétichisme (voyez chap. V, c), dont elle est proche parente. Examinons cependant, pour commencer, certaines anomalies qui concernent en partie les fonctions nerveuses inférieures.
Dès Tabord se présente une question d'ordre général. On a distingué les anomalies sexuelles héréditaires ou congénitales de celles qui, dit-on, résultent d'habitudes vicieuses. Krafft-Ebing, dans le célèbre livre que nous avons déjà cité, fait une différence capitale entre ces deux causes du mal, et il stigmatise les vices acquis avec une grande indignation. Nous ne nierons pas qu'il n'y ait lieu à distinction, mais nous sommes forcés de combattre deux erreurs fondamentales dans la façon dont on a l'habitude de présenter les fait."^.
En premier lieu, la différence entre les anomalies sexuelles héréditaires et acquises n'est que relative et graduelle, de sorte qu'il faut bien se garder de les opposer les unes aux autres. Lorsqu'une anomalie s'annonce spontanée et impérieuse dans les premières lueurs sexuelles de l'âme de l'enfant au cours de son développement, elle est le plus souvent l'expression d'une tare ou anomalie héréditaire profonde, suite de blastophthorie ou de malheureuses combinaisons des énergies ancestrales qui se sont associées par la conjugaison des deux germes procréateurs. Il est relativement facile en pareil cas de prouver qu'il s'agit d'un symptôme pathologique indépendant de la volonté de l'individu. Mais une série continue de degrés dans l'intensité d'une prédisposition héréditaire à telle ou telle anomalie sexuelle, ou à d'autres anomalies ou particularités aptes à provoquer cette anomalie, vient relier insensiblement l'appétit pathologique purement et entièrement héréditaire à celui qui est simplement l'effet de .suggestions, d'émotions rentrées ou d'habitudes vicieuses acquises. C'est ainsi qu'une forte suggestibilité héréditaire peut exagérer un appétit sexuel normal très modéré ou lui donner une direction pathologique, sous des influences qui fussent demeurées sans effet chez un individu moins suggestible. De même une émotion violente dans la première enfance (3 à 5 ans par exemple^ peut pervertir ou transformer l'appétit sexuel pour toute la vie (Freud, Breuer, Frank) C'e.st ainsi encore qu'une tendance peu marquée ou confuse à l'homosexualité chez un homme A peut croître sous l'influence séductrice d'un inverti passionné B, alors que le même individu (A) eût perdu cette tendance s'il avait eu le bonheur de tomber sérieusement
amoureux d'une femme. D'un autre côté, Tinverti caractérisé B n'aurait eu aucune influence sur un individu non prédisposé. La plupart des cas rentrent dans le cadre que nous venons de déterminer.
Si la disposition héréditaire est très forte, elle se développe spontanément ou sous l'influence des momdres circonstances. Si elle est médiocre, elle peut demeurer latente et même s'éteindre lorsque des circonstances favorables ne viennent pas l'éveiller et la développer. Lorsqu'elle fait entièrement défaut, les plus puissantes séductions et les plus mauvaises influences ne peuvent faire naître l'anomalie correspondante II suffit de réfléchir à ces faits pour comprendre quel abus il est fait du terme de vice acquis. On, désigne par ce terme une foule de particularités dont les racines sont pour le tiers, pour la moitié, parfois même pour les trois quarts, contenues dans le germe de l'hérédité. La puissance des mots sur l'esprit humain produit des antinomies qui n'existent pas dans la réalité des choses et qui la violent même. Tel est le cas des termes de vice et de maladie. Les vices reposent sur une disposition mnémique héréditaire plus ou moins forte et plus ou moins pathologique, ou tout au moins unilatérale (c'est-à-dire développée dans une seule direction ou se rapportant à un seid genre d'objets), et, selon l'influence bonne ou mauvaise du milieu, selon la présence ou l'absence de tels ou tels accidents émotionnels, ils peuvent plus ou moins se développer, se limiter ou même ne pas prendre naissance. Prenant les choses en sens inverse, on peut dire que beaucoup de maladies, et surtout d'anomalies du cerveau, sont la source des vices.
Il ressort en second lieu de ce fait fondamental, qu'on n'a pas le droit de considérer la conduite vicieuse, et paraissant acquise, de certains individus comme le produit d'une volonté libre pervertie ou mauvaise, mais bien plutôt comme le résultat mallieureux et destructeur d'une mauvaise disposition héréditaire développée sous l'influence des mauvaises mœurs d'un milieu corrompu. Ce milieu lui-même se composant d'hommes, il y a là un cercle vicieux de cause à effet qui n'échappera à aucun lecteur réfléchi. Les puissances héréditaires des individus font les mœurs, et les mauvaises mœurs développent à leur tour par l'usage et créent même souvent par blastophthorie les dispositions héréditaires vicieuses Les rrrandes phrases indignées des moralistes qui prononcent la con-