AMOUR ET SUGGESTION
ces malades, et elle peut après coup se persuader par auto-suggestion avoir été l'objet d'une contrainte artificielle ou même de violences, et décrire des faits imaginaires ou dénaturés comme s'ils étaient réels, alors qu'elle était simplement amoureuse à la façon des hystériques.
Tout autres sont les cas où un hypnotiseur produit chez une femme hypnotisée un état de somnambulisme profond et la met à mal sans qu'elle en ait connaissance. Ici la victime est absolument sans volonté et incapable de résister. Ces derniers cas sont beaucoup plus faciles à juger, en particulier au point de vue légal; mais, pour ce qui nous occupe actuellement, les premiers cas sont bien plus importants.
Les irradiations amoureuses produites par l'appétit sexuel réagissent sur celui-ci et l'augmentent à leur. tour. Elles éveillent des sentiments de sympathie réciproques, d'où résulte une attraction mutuelle semblable à celle de deux aimants. L'action suggestive dépend de la victoire qu'on obtient sur des constellations associées d'engrammes subconscients, et nous avons déjà appris à connaître la parenté pliylogénique et actuelle qui existe entre les sensations sexuelles et les sentiments de sympathie. La simple juxtaposition de ces faits nous montre clairement quelles puissantes affinités existent entre la suggestion et l'amour. Je dis affinité, mais il ne faut pas aller plus loin et vouloir identifier les deux choses. Heureusement, la plupart des malades curables peuvent être fort bien guéris par l'éveil prudent d'un léger degré de sympathie et par l'effort commun fait par l'hypnotiseur et l'hypnotisé pour devenir maîtres des symptômes maladifs, sans qu'il en résulte autre chose qu'un certain sentiment d'amitié réciproque et de reconnaissance. Deux êtres humains peuvent être au contraire unis par un amour sexuel profond, sans que l'un soit capable d'hypnotiser l'autre. C'est surtout le cas lorsque par exemple deux époux se connaissent depuis nombre d'années, ou lorsque deux intelligences supérieures qui ne sont pas trop dépendantes de leur appétit sexuel ou de leurs rapports sexuels, se trouvent en présence l'une de l'autre.
Je suis obligé d'appuyer sur ces faits, afin d'éviter qu'on donne à mon opinion une fausse interprétation, par une généralisation prém aturée. Par contre, lorsqu'un cerveau fortement associé suggère à un cerveau faible de l'autre sexe des sentiments de sympathie et s'en sert habilement pour éveiller l'appétit sexuel, il peut
se produire un amour suggéré, qui ressemble à l'ivresse amoureuse naturelle comme une goutte d'eau ressemble à une autre. Si la découverte d'une imposture ou d'un abus de sa puissance de la part de l'hypnotiseur, ou simplement le temps, vient à affaiblir ou à détruire l'effet de la suggestion, l'hypnotisé se ressaisit. Le dépit, le repentir peuvent alors transformer son amour en haine.
Dans d'autres cas, la lutte s'engage entre l'appétit sexuel et la désillusion d'un amour trompé, lutte qui, on le sait, sert parfois de motif tragique dans les romans et les drames. Voici un cas typique d'amour suggéré sans procédés hypnotiques formels :
Un vieux roué, prodigue et marié, âgé de soixante ans et père de famille, poursuit de ses instances une toute jeune fille, jolie et très suggestible, et il la séduit systématiquement à l'aide de lectures erotiques. Il finit par produire sur la jeune fille une telle impression, qu'hypnotisée par ce manège elle devient amoureuse folle de ce vieil individu. Elle perd toute conscience, devient fausse et nvenleuse par suggestion, se compromettant elle et toute sa famille. Son séducteur ne possédant rien, ce nest pas la fortune qui l'attire. Elle voit bien que cette union ne peut mener à rien, mais elle ne peut résister et s'enfuit finalement avec le misérable. Plus tard elle revint à elle et le quitta.
D'après un vieux proverbe, les jeunes filles se moquent des vieux barbons et ne les épousent qu'à contre-cœur ou pour leur argent comme dans l'histoire de la belle Hermance de Ferrare et dans tant d'autres. En réalité, c'est loin d'être toujours vrai.
Ivresse amoureuse. — Comparons maintenant ces phénomènes avec ceux de la vie ordinaire c[u'on nomme Vivresse amoureuse. Les affinités sautent aux yeux. Un homme et une femme se rencontrent et se plaisent. L'action réciproque des regards, de la parole, des attouchements, bref de tout l'appareil des sens et de l'esprit dans son jeu mutuel, éveille chez tous deux en même temps des sentiments de sympatliie et un appétit sexuel qui se renforcent mutuellement. L'appétit sexuel revêt chaque acte et chaque apparition de l'objet aimé d'une auréole toujours plus brillante de charme et de splendeur, et cette coloration d'origine sexuelle renforce de son côté les sentiments de sympathie. Et, d'autre part, les sentiments de sympathie développent puissamment l'appétit sexuel. Ainsi s'accroît, pour ainsi dire, une boule de neige de suggestions mutuelles, qui rapidement peut atteindre le point culminant de l'ivresse amoureuse ou de ce qu'on appelle être amoureux fou.
Tout cela ne repose que sur l'illusion d'un mirage réciproque. Plus l'ivresse amoureuse est survenue violemment, follement, sans préparation, sans réflexion, et moins les caractères se connaissent, plus rapidement s'écroulent ces illusions, comme un château de cartes, dès que quelque douche d'eau froide vient désenivrer les deux amoureux. Alors l'indifférence, le dégoût et même la haine suivent parfois de tout près Y « amour ».
On ne peut méconnaître ici l'élément suggestif dans l'amour. De même qu'un hypnotisé peut avaler avec volupté une pomme de terre crue pour une orange, de même un amoureux fou peut voir une déesse dans un fille méchante et laide, de même encore une fille amoureuse trouver l'idéal de la chevalerie et de la force masculines dans un abominable don Juan égoïste.
L'affinité est encore plus évidente lorsque l'ivresse amoureuse n'existe que d'un seul côté, tandis que l'autre joue le rôle bien connu du séducteur. Lorsque les motifs malpropres de l'intérêt pécuniaire ne sont pas l'unique cause de la séduction et même souvent dans ce cas, le séducteur met alors ordinairement en jeu, il est vrai, son appétit sexuel mais il ne s'en sert qu'avec un sage calcul, comme d'un collaborateur à son œuvre de séduction, sans se laisser dominer par lui. On peut bien dire alors que l'un est le séducteur et l'autre le séduit. Le séducteur joue le rôle de l'hypnotiseur qui suggère, tandis que le séduit, s'il ne se donne pas seulement par crainte, faiblesse ou bonté d'àme, joue le rôle de l'hypnotisé. Sans doute le séducteur se trouve en général plus ou moins sous une influence erotique, mais jamais complètement. Celui qui est purement séduit devient, par contre, entièrement l'objet du séducteur et tombe à tous ses égards en sa puissance. Ses pensées, ses sentiments, sa volonté, tout se dirige d'après les impulsions du séducteur. C'est à l'aide d'une sorte de puissance suggestive, souvent aidée de l'appétit sexuel, que ce dernier a acquis pareil ascendant.
Dans bien des cas, le séduit (presque toujours la femme) se donne par pure suggestion d'amour et sans appétit sexuel. Ce sont précisément ces cas que la loi ne prévoit pas et que les juristes ne parviennent en général pas à comprendre. Dans la vie ordinaire, c'est l'homme qui joue le plus souvent le rôle du séducteur ou de l'hypnotiseur; mais ce n'est pourtant pas toujours le cas. Le triumvir Antoine, aplati aux pieds de Cléopâtre et obéissant à sps moindres gestes, était évidemment l'hypnotisé. Les Antoines ne sont pas rares encore aujourd'hui; ils ne constituent cependant ni la règle, ni l'état normal.
Tel que nous venons de le décrire, le rôle de la suggestion dans l'amour a une grande portée, et il explique en grande partie les phénomènes de mirage produits par l'ivresse amoureuse. Sans en vouloir à Fart qui la déifie, ni au bonheur extatique qui l'accompagne nous sommes bien obligés de convenir que l'ivresse amoureuse, avec ses suggestions illusoires et sans le contrôle de la raison, apporte dans la vie humaine plus de poison que de vrai bonheur. Je veux essayer d'expliquer la chose encore plus clairement. Lorsque deux êtres liumains, loyaux d'instincts, ont suffisamment appris à se connaître, en s'avouant honnêtement leurs sentiments réciproques et leur vie passée, tout en s'efforçant pour un moment de maîtriser leurs appétits sensuels et de juger de ces derniers de sang-froid et à tête reposée, afin de se convaincre cju'ils peuvent espérer raisonnablement conclure une union durable et heureuse, alors seulement ils peuvent s'abandonner sans danger à l'ivresse amoureuse, mais pas avant. Le fait que celle-ci fait paraître chaque amoureux à l'autre sous son jour le plus idéal ne servira en pareil cas qu'à renforcer les sentiments de sympathie et à les faire durer toute la vie.
D'autre part, deux égoïstes, calculant froidement, même s'ils ont de forts appétits sexuels, plutôt animaux et ne troublant guère les réflexions de leur intellect, pourront conclure un mariage relativement heureux, simplement basé sur les convenances et l'intérêt réciproque, mariage dans lequel la suggestion de l'ivresse amoureuse ne jouera qu'un rôle infime ou nul.
Ce dernier cas est d'une fréquence extrême; j'insiste sur ce point. Le roman, qui se complaît si souvent dans la description d'admirables ou d'ignobles sentiments, et qui montre une préférence si spéciale pour les situations bizarres, sensationnelles, souvent même d'ordre pathologique, nous fait trop oublier que la plupart des hommes médiocres et normaux sont peu accessibles aux suggestions de l'ivresse amoureuse, et qu'ils se livrent à leurs sensations sexuelles voluptueuses dans un état d'âme plus ou moins réfléchi et calculé, semblable à celui d'un gourmand qui recherche la jouissance de ses mets préférés. Cela est très peu poétique, j'en conviens, mais d'autant plus humain et surtout plus masculin. Nombre de femmes deviennent du reste aussi des gourmandes de cette espèce.
Dans tout ce commerce sexuel, on ne découvre guère que les vestiges d'une poésie de l'ivresse amoureuse ou plutôt ses caricatures. Il ne s'agit plus ici d'amour profond, mais d'une jouissance sexuelle essentiellement bourgeoise, sagement et prudemment
adaptée aux autres objets de concupiscence, t^^ls que l'argent, la position sociale, les titres, les affaires, etc.
Si quelque poète exalté ou quelque prédicateur de morale vient m'apostropher avec indignation en me disant qu'il s'agit là d'une prostitution d'amour, je me verrai obligé de protester. Tant que la jouissance sexuelle ne s'achète pas. il ne s'agit pas de prostitution. L'homme a bien droit, en somme, à une certaine satisfaction agréable de son appétit sexuel, même sans exaltation des sentiments, comme il a droit à la satisfaction de .sa faim et de sa soif à l'aide d'aliments agréables aussi longtemps qu'il ne fait de mal à personne. Mais, je le répète, toute cette question n'a rien à voir avec l'ivresse amoureuse. Avec cette dernière il s'agit d'un ébranlement puissant, d'un entraînement de toute la vie de l'âme, des principales sphères de l'activité cérébrale par un effet suggestif, ordinairement à l'aide de l'appétit sexuel, parfois sans lui.
L'ivresse amoureuse offre naturellement tous les degrés possibles en qualité et en intensité, selon les individus qu'elle subjugue. Elle peut se déchaîner avec violence comme un ouragan ou se glisser douce comme un zéphir: chez une nature à tendances idéales, elle peut éveiller les accords les plus fins et faire vibrer les cordes les plus élevées de la symphonie des sentiments humains, tandis que chez les natures brutales ou basses on la voit trépigner, lourdement et stupidement, comme un taureau, ou se vautrer dans la fange.
Nous avons vu dans un précédent chapitre de quelle façon vulgaire, inepte et risible, tant d'amoureux incultes, pauvres d'esprit et de sentiment, se couvrent réciproquement d'encens en se lançant à la tête des phrases sentimentales ou des " poésies » faites d'un verbiage aussi insipide qu'exagéré, pour se traîner parfois dès le lendemain mutuellement dans la boue et s'insnlter comme des manants. Je n'ai ob.servé que trop souvent de pareilles caricatures de l'amour, plus fréquentes, hélas! que leur antipode. Entre les deux extrêmes existe toute une échelle de nuances, pour lesquelles je renvoie mes lecteurs à la banale littérature de l'amour qui s'étale partout, et mieux encore aux événements quotidiens de leur entourage, qu'il suffit de savoir observer sans parti pris.
La suggestion dans l'art. — La suggestion n'agit pas seulement sur la sphère .sexuelle, mais sur la vie mentale entière. Dans l'esthétique, dans Fart elle exerce une influence immense et irrésistible, qui fait naître toutes les exaltations si capricieuses de la mode. L'artiste de valeur moyenne est plus ou moins l'esclave des suggestions artistiques à la mode, mais c'est surtout la moyenne du
public qui leur est complètement asservie. Partant d'une idée juste sur certains effets de lumière, les exae^érations les plus absurdes peuvent se faire accepter, à l'aide de la suggestion, par un public imitateur et sans jugement personnel qui finit par les trouver belles et naturelles. C'est ainsi que le goût et le bon sens dévient. Ces effets déplorables de la suggestion peuvent durer assez longtemps, jusqu'à ce que leur nullité ou leiir ineptie les fasse peu à peu disparaître. D'autres folies viennent alors ordinairement les remplacer.
L'action suggestive dans les anomalies sexuelles. — Surtout
chez les gens très suggestibles, l'appétit sexuel se laisse influencer à tous les égards, et peut très spécialement et facilement être entraîné dans de fausses voies par les impressions sensorielles que font naître des images perverses ou les émotions (voir chap. VIII, p. 308 et suiv). Ainsi l'imagination erotique d'un garçon très suggestible, excitée indirectement par l'érotisme d'un autre gamin, pourra faire de ce dernier même l'objet de son appétit. Voilà comment des inclinations homosexuelles peuvent se former i>ar suggestion et s'entretenir par la masturbation mutuelle, la pédérastie, etc. La durée d'une perversion de ce genre dépendra souvent de la force avec laquelle l'image erotique aura suggéré l'appétit sexuel. C'est aussi le cas pour l'onanisme, la sodomie, etc., et, en sens inverse, pour l'impuissance.
Les faits que nous venons de décrire nous expliquent en même temps pourquoi et comment la suggestion peut guérir ou adoucir les anomalies de la vie sexuelle. Tout comme elle peut exciter ou pervertir l'appétit, elle peut l'apaiser et le faire rentrer dans la bonne voie, lorsqu'il ne s'agit pas d'une perversion héréditaire enracinée. On peut presque toujours atténuer considérablement les pollutions trop fréquentes, la mastur])ation et les perversions par la suggestion, souvent même guérir entièrement leurs formes acquises.
Je rappelle ici que dans les perversions causées par un psychotraumatisme émotif pathogène, c'est surtout la psychanalyse qui peut amener une guérison définitive. Le cas suivant, certainement fort délicat, nous montrera ce que peut la prudence de l'hypnotiseur chez les malades de ce genre :
Une jeune fille, jolie et de bonne éducation, était tourmentée d'excitations sexuelles intenses. Incapable de résister à la masturbation, elle rêvait pendant son sommeil d'hommes étd'animaux qui venaient se poser sur sa vulve; ces rêves l'excitaient horriblement et lui procuraient les