AMOUR ET SUGGESTION
et, quoique sans espoir, je fis tout mon possible pour lui venir en aide. Bien qu'aidées de sa raison, toutes mes suggestions furent vaincues par la violence de la passion que lui inspirait sa séductrice hystérique. Je n'obtins absolument aucun résultat.
Une dame fort instruite, non mariée, était tombée amoureuse d'un jeune homme, très instruit aussi, au point que son amour la dévorait, la faisait maigrir et lui enlevait le somm-eil et l'appétit. Après avoir longuement échangé ses idées avec le jeune homme, elle s'était convaincue que leurs deux caractères n'étaient pas faits l'un pour l'autre, et que l'incompatibilité d'humeur et les querelles suivraient nécessairement le mariage. Elle résista donc de toute son énergie, et vint aussi dans son désespoir me prier de lui enlever son amour par la suggestion. Mon échec dans le cas précédent n'avait fait qu'augmenter mon scepticisme. J'employais néanmoins tous mes efforts à réussir, mais le fiasco ne fut pas moins complet qu'avec l'acteur, et nous abandonnâmes la tentative. Seuls le temps et la séparation purent peu à peu rétablir l'équilibre dans le système nerveux de cette dame.
Ces deux cas sont extrêmement instructifs. La suggestion ne peut combattre efficacement des sentiments puissants que si elle réussit à éveiller d'autres sentiments de sympathie, qui grandissent peu à peu et finissent par se substituer aux précédents. Ceci nous amène à parler d'une question très délicate.
Pour influencer d'autres personnes par suggestion, il faut avant tout chercher à associer les idées qu'on leur suggère avec des sentiments de sympathie, afin d'éveiller chez elles l'impresion que le but à atteindre est désirable et agréable, ou tout au moins qu'il constitue une nécessité inéluctable. La femme qui se voit vaincue, qui se rend à la merci du vainqueur, éprouve souvent une espèce de plaisir qui s'associe à la passivité de ses sentiments sexuels; il en est de même chez l'homme masochiste.
Le médecin qui hypnotise est obligé d'éveiller chez l'hypnotisé des sentiments de sympathie, pour combattre avec leur aide les sentiments associés à l'état maladif et qu'il s'agit de supprimer. D'ordinaire la chose est sans danger lorsqu'il n'existe entre l'hypnotiseur et l'jiypnotisé aucune attraction sexuelle naturelle, lorsque, par exemple, un homme normal hypnotise un autre homme, une femme normale une autre femme, ou bien un inverti une invertie. Sinon, l'on s'expose à exciter des sympathies sexuelles difficiles ensuite à éliminer, lorsque les précautions nécessaires n'ont pas été prises tout d'abord. Ces sensations ou sentiments sexuels
attractifs peuvent gagner l'hypnotisé comme l'hypnotiseur et provoquer des drames d'amour, dont le dénouement est souvent fatal.
Par exemple, une baronne hystérique, dont l'appétit sexuel avait été excité par l'hypnotisme, tomba sous le charme de l'amour d'un certain Czinsky, dont le cas a été étudié et publié par von Schrenck- Notzing. Cette baronne éprouvait une sorte d'amour suggéré contre lequel sa raison se raidit plus ou moins, tandis que son hypnotiseur, amoureux fou lui-même, perdit la carte. On peut dire en cas pareil que la suggestion ne fait que renforcer les sentiments très humains qui naissent dans la vie ordinaire à propos de toutes les histoires d'amour. Entre l'amour spontané et l'amour suggéré existent une telle infinité de nuances, qu'il est impossible de déterminer exactement les limites qui les séparent.
Un hypnotiseur peut abuser de sa puissance suggestive pour exploiter à son profit, l'amour de celle qu'il hypnotise. J'ai été consulté dans un cas où une vieille spirite avait hypnotisé un jeune homme riche et l'avait si puissamment influencé qu'il abandonna sa famille et l'épousa. Gomme clans le cas de Czinsky, l'abus était évident. Le cas était même plus grave, car chez cette vieille femme il s'agissait uniquement d'un calcul d'intérêt. En effet, pour ne pas perdre son influence suggestive une fois mariée, elle procurait ellemême de jeunes et jolies filles à son mari. Czinsky, au contraire, était véritablement amoureux.
On peut dire en général que, lorsque l'ivresse amoureuse a été le résultat d'une suggestion intentionnelle, l'amoureux par suggestion obéit à un certain sentiment de contrainte qu'il peut décrire plus tard d'une façon fort caractéristique lorsiqu'il est parvenu à se ressaisir. Il ressent une sorte de dédoublement de sa personnalité et s'aperçoit que l'excitation de son appétit sexuel, de même que son amour, ont quelque chose de forcé, contre quoi sa raison essaye de se défendre. Il est vrai que cette réaction n'apparaît souvent qu'après coup, lorsque l'action sympathique de la suggestion commence à s'évanouir.
Ici encore, les nuances sont infinies, et il faut se garder de formuler des règles absolues, car si l'hypnotiseur est très habile et ne laisse pas poindre ses intentions, le sentiment subjectif de contrainte peut faire absolument défaut, c'est-à-dire ne jamais devenir conscient. Si l'hypnotiseur est au contraire maladroit, et rhypnotisée hystérique, l'amour se transforme souvent en haine chez cette dernière bientôt après, comme c'est si souvent le cas chez