CHAPITRE PREMIER Explications préliminaires
Interprétations nombreuses de la formule « question sociale »,
— Définitions. — La question sociale, question actuelle, relative» ou question générale, absolue. — Confusion résultant des conceptions diverses auxquelles elle a donné lieu.
— Multiplicité des solutions offertes.
Cette formule « la question sociale » appartient à la catégorie des formules vagues. Elle a remplacé peu à peu la « question du paupérisme », puis la « question ouvrière », plus spéciales, tout au moins mieux délimitées en apparence. Ce défaut de précision n'a certainement pas nui à son succès. On peut abriter, en effet, derrière l'expression « question sociale », bien des aspirations diverses, bien des idées contradictoires. Elle ne compromet personne, puisque chacun l'interprète à sa fantaisie ; elle peut couvrir
les pires théories anarchiques ou n'être que l'étiquette d'un sentimentalisme charitable ou humanitaire.
Aussi ne s'occupe-t-on plus guère, depuis que Ton donne à cette formule d'aspect si redoutable des interprétations faciles, de nier ou d'affirmer la question sociale. On a beaucoup discuté, cependant, il y quelques années, sur le point de savoir s'il existe « une question sociale » ou des « questions sociales ». Y a-t-il opposition réelle entre ce singulier d'allure absolue et ce pluriel large, prudent, plein de relativités ? Au. premier abord, il semble bien qu'on ne puisse voir là, comme il arrive si souvent, qu'une simple querelle de mots. Les orateurs et les hommes politiques, en général, très séduits par la sonorité de cette expression nouvelle, fort à la mode, ont employé et emploient encore, sans trop les distinguer, le singulier et le pluriel. A y regarder de près, néanmoins, on s'aperçoit que les deux formules peuvent présenter des différences de méthode et de conceptions. Les socialistes purs, partisans du singulier, traduisent ainsi leur opinion absolue sur le problème social auquel ils donnent une solution unique : le changement complet du système de propriété. Les autres, les défenseurs du pluriel, socialistes d'État ou même économistes, expriment par ce moyen, cette idée que le problème est complexe et ne peut pas être résolu, ni aussi rapidement, ni avec une formule simple. Mais, en réalité, la nuance n'est pas nettement établie. Malgré cette judicieuse distinction, l'on emploie
maintenant plutôt le singulier, sans s'attacher à son sens littéral. Qui dit aujourd'hui « question sociale » entend indiquer un problème à solutions multiples. On sait qu'il n'est pas un programme électoral où on ne lui donne la plus belle place, où on ne la signale avec solennité en lettres majuscules. Elle a pénétré dans les déclarations ministérielles avec les atténuations de style et les périphrases qui conviennent à ces exposés prudents ; car la formule « question sociale » tranche complètement sur celle de « question politique ». Elle a pris de plus en plus un sens très différent. La « question sociale » c'est le problème posé du bien-être matériel de tous les habitants d'un pays et peut-être du monde entier. Pour beaucoup de personnes qui ne vont point au fond des choses, ou dont l'esprit se plaît aux classifications absolues, la politique n'est qu'un élément très secondaire en regard des éléments sociaux. Au fond, elles paraphrasent, dans un autre sens, l'aphorisme : « On meurt de politique, on ne vit que d'affaires ». Suivant elles, la politique a bien donné aux nations civilisées des mécanismes nouveaux de gouvernement plus conformes aux nécessités de la démocratie ; elle n'est toutefois, aies entendre, qu'une sorte de procédure préparatoire, un moyen de poser la « question sociale » dont la solution, seule, amènera le bonheur de tous. Telle est la tendance générale des esprits, tout au moins de ceux qui n'ont pas — et ils sont nombreux — sérieusement étudié le problème.
En dehors de cette conception vague, faite surtout de désirs, Ton trouve des définitions variées et parfois assez originales de la question sociale. La plupart sont faites pour frapper l'imagination d'un auditoire comme celle attribuée aux élèves de Marx : «La question sociale est une question de ventre ». M. Schâffle et Mgr Ketteler ont dit — avec une connaissance plus grande de la physiologie et la psychologie — : « La question sociale est une question d'estomac ». M. Th. Ziegler, dans un autre ordre d'idées, assure qu'elle est une « question morale ».
On pourrait ainsi multiplier ces définitions sans en tirer profit, car, si elles indiquent peut-être le point de vue auquel se placent leurs auteurs, elles ne sauraient nous éclairer sur les méthodes ou les solutions offertes. Elles montrent, en tout cas, dans leur diversité, que le problème est posé de bien des manières, suivant le genre d'éducation, les croyances, ou le tempérament de ceux qui s'essayent à le résoudre. Le plus souvent, les investigateurs sociaux se donnent une solution à priori et alors cherchent les moyens de la réaliser. Ils bâtissent une société idéale, bien loin dans les brouillards de leurs rêves, et s'ingénient ensuite à déterminer les routes qui y conduisent. C'est de là que naissent les systèmes faits de toutes pièces, avec des échafaudages simples ou compliqués, suivant les temps et le degré des connaissances scientifiques. A cet ordre général de conceptions se rattachent tous les romans communistes, depuis celui de Platon jusqu'à ceux de Morus, de Campa-
nella, et de Mably, qui n'en sont que de pâles copies. Les organisations plus savantes de Saint-Simon et de Fourier appartiennent à la même famille. Tous ces faiseurs de sociétés prennent l'homme et le pétrissent à leur fantaisie pour en faire l'être parfait, l'agent social non seulement de son propre bonheur, mais aussi de celui des autres. Ils partent de cette idée que, pour résoudre la question sociale, il faut transformer complètement la société, en transformant radicalement le système de propriété. Les socialistes purs, qui s'intitulent aussi scientifiques ou révolutionnaires, considèrent la solution du problème de ce point de vue absolu. S'ils ne créent plus d'organisasations fantaisistes à la façon des Saint-Simon et des Fourier, s'ils attendent tout de l'adaptation au milieu, ils semblent mépriser assez ouvertement les remèdes empiriques et les solutions relatives. Toute amélioration partielle et locale est, pour eux, un obstacle, parce qu'elle retarde le grand jour de la solution absolue, en atténuant la force des revendications ouvrières.
D'autres socialistes, au contraire, ne demandent qu'à faire cheminer lentement leur idée, à prendre en route les avantages qui s'offrent à eux. Ils ne veulent point brûler les étapes, précipiter l'évolution. Ils font une différence entre le socialisme et la question sociale. Le socialisme, suivant leurs définitions, est la direction que prend l'évolution des sociétés vers une « socialisation » de plus en plus grande; cette tendance est de toutes les époques, bien qu'elle se
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manifeste sousdesapparences parfois contradictoires. La question sociale, au contraire, est un problème actuel, qui appartient à une phase déterminée de cette évolution. « Il ne faut, en effet, » dit M. le docteur J. Pioger (1), « confondre le socialisme, ni avec » la question sociale, ni avec les doctrines et théories » socialistes. La question sociale est inhérente à » chaque civilisation dont elle manifeste les défauts et » les imperfections en se révélant par les souffrances » individuelles et les crises ou révolutions sociales. » Le socialisme est la tendance solidarisante inhérente » à toute société animale ou humaines. »
Cette façon de poser le problème est assurément plus scientifique que celle qui consiste à ne vouloir accepter qu'une solution absolue. Nous étudierons, d'ailleurs, plus loin, lorsque nous nous occuperons des solutions socialistes, ces différences de méthodes et de moyens. Elles sont fort nombreuses, aussi nombreuses que les positions de la question, et elles se subdivisent et s'enchevêtrent suivant des données multiples, les plus mobiles, les plus difficiles à apprécier qu'il ait été donné à des investigateurs de choisir. Chacun puise à même l'inépuisable réservoir des faits, chacun exagère l'importance des conditions entrevues par lui comme les meilleures. Le plus souvent, pour le plus grand nombre, le champ d'observation se réduit au pays où l'on est né, où l'on habite, où l'on voudrait vivre heureux suivant un
(1) Qu'est-ce que le socialisme? {Revue Socialiste, juillet 1893.)
La question sociale. o
idéal déterminé par le milieu, par les habitudes et les préjugés. La question sociale ne se pose point de la même manière pour les habitants de la Sicile et pour un ouvrier parisien. Le manœuvre hindou, qui gagne quatre sous par jour et vit dans une sorte d'indifférence fataliste, ne présente pas aux chercheurs de remèdes un élément semblable à l'ouvrier anglais des trade's-unions, actif, intelligent, très désireux d'augmenter son bien-être et de se créer des besoins nouveaux. Le problème se divise, se particularise avec chaque pays, chaque groupe constitué* et, dans chaque groupe, avec les catégories même qui les composent. Chaque nation, en général, est, malgré son unité, si complète qu'ait pu la faire l'histoire, un milieu hétérogène où les aspirations différentes constituent autant de facteurs dont il faut tenir compte. La question sociale devient alors, un ensemble de questions sociales à résoudre.
Assurément les mêmes données générales se retrouvent partout où l'homme vit dans une société un peu civilisée, mais elles ont des degrés d'importance bien différents, et ne se groupent point dans des rapports semblables. Les mêmes causes ne produisent pas nécessairement les mêmes effets. En France, il est des gens qui considéreraient la question sociale comme résolue si l'ouvrier, vers soixante ans, avait une retraite assurée de sept ou huit cents francs. D'autres, estimant que cette mesure ne serait qu'une solution partielle, visant les ouvriers de l'industrie, voudraient que l'on fît, en outre, une loi comme celle du home-
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stead, établie aux États-Unis, dans le but de conserver leur patrimoine aux petits propriétaires. Le crédit populaire généralisé, placé sous la direction de l'État, est encore une solution offerte. De bons esprits voient dans les coopératives de toute nature une thérapeutique infaillible. Les remèdes sont nombreux et variés, parfois simples, souvent impraticables. L'imagination des médecins sociaux n'est pas moins grande que celle des médecins de la Faculté, Etle rapprochement ne se borne pas seulement à cette similitude intellectuelle. Chaque inventeur défend son ou ses remèdes avec une opiniâtre ténacité. Comme il arrive souvent en pareil cas, les discussions se poursuivent sans ordre sur une formule dont le sens ne peut être clairement défini, ce qui n'ajoute pas précisément à la clarté du sujet.
Mais cette confusion des idées en ce qui regarde la question sociale, et, surtout, la position du problème, se trouve encore augmentée par d'autres raisons. La question sociale, en effet, n'est pas une question abstraite, spéculative, une question de science pure dont l'analyse attire les seuls savants. Elle est humaine, avant tout, puisque son objet est l'amélioration de la vie de l'homme ; elle touche à des intérêts nombreux et immédiats que réveillent la misère dont souffrent les uns et l'ambition dont sont torturés les autres. Sans études préalables, sans préparation aucune, le premier venu jette au vent du hasard une solution quelconque sans savoir s'il n'ajoute pas un obstacle aux autres obstacles
si nombreux déjà. Et presque tous les inventeurs de remèdes sociaux n'ont pas seulement la prétention de donner une solution de détail, mais d'offrir au monde une panacée infaillible.
La question sociale, si Ton envisage cette formule dans sa tendance, vivra d'ailleurs autant que l'homme. Elle est la conséquence inéluctable de sa nature mobile et inquiète, de l'extension indéfinie de ses besoins et de ses désirs ; elle traduit son aspiration continue vers un état meilleur. Alors surtout que les religions semblent perdre peu à peu leur empire sur les esprits, elle est comme la prophétie confuse d'un monde nouveau, d'un paradis terrestre moins « subjectif», plus réalisable que les joies de l'autre monde, que le bonheur céleste promis par les livres sacrés. Et plus apparaissent indéterminées ou incertaines les solutions offertes, plus il semble que leurs contours mal définis attirent comme un mirage tous ceux qui, à des titres divers, ont à se plaindre de leur sort.
C'est le résultat de causes profondes que nous allons analyser, et, parmi lesquelles nous nous proposons de rechercher, successivement, les éléments divers du plus complexe de tous les problèmes qui puissent être soumis à l'esprit de l'homme, problème troublant, que rend encore plus redoutable, à l'égard des ignorants, la formule vague qui l'enferme.
La question sociale, en effet, n'est plus étroitement posée, comme je l'ai dit plus haut, sous la forme restreinte du paupérisme, ou même sous celle déjà plus
large de question ouvrière. Elle s'étend à tout et à tous; elle embrasse les conditions générales de la vie sociale. Aux yeux des socialistes, la société, du haut en bas, est mal faite. Un petit nombre seulement de privilégiés jouissent largement de la vie en face de la multitude toujours croissante des déshérités. Ce n'est donc plus, comme autrefois, parmi les ouvriers, seuls, que les réformateurs cherchent à recruter leurs adhérents, ils s'attachent aussi à persuader aux employés, aux petits agriculteurs, aux petits bourgeois, et même à la masse des fonctionnaires de l'État, qu'il est pour eux tous, comme pour les travailleurs manuels, une question sociale.
En élargissant ainsi la donnée générale du problème, on a provoqué des solutions de plus en plus nombreuses et des remèdes de toute nature. Il importe donc, devant cette confusion d'idées et de points de vue, pour faciliter l'examen des principales solutions auxquelles elle $ donné lieu, d'étudier tout d'abord avec soin la position de la question.