CHAPITRE II
L'inégalité des conditions.
L'inégalité des conditions pose continuellement le problème de la question sociale. — Les causes premières de cette inégalité. — Ces causes se diversifient et deviennent plus complexes avec la civilisation. — L'accroissement moderne de la richesse et les grandes fortunes. — Causes provenant du milieu social, des lois de privilège et de protection, de l'action qu'a l'homme sur sa vie, du hasard. — Tendance de l'opinion, à croire seulement aux causes occasionnelles.
Pour que les aspirations, vieilles comme le monde, contenues dans la formule nouvelle, aient remué, par toute la terre, les sociétés humaines depuis les temps les plus reculés, il faut nécessairement qu'elles aient eu un même aliment toujours vivace à travers les siècles. Les querelles intestines des cités de la Grèce, les. guerres sociales à Rome, le travail lent des sociétés secrètes poursuivant la révolution en Chine, dans cet Extrême-Orient discipliné par une hiérarchie puissamment organisée, les révoltes des Jacques, des pastoureaux, celles si nombreuses des paysans d'Allemagne au moyen âge et mille autres épisodes historiques de la grande lutte pour le progrès matériel, ont eu comme puissant moteur le désir né de la
comparaison entre puissants et faibles, entre riches et pauvres. Depuis que les sociétés existent, elles sont en mal d'inégalité des conditions.
Car l'inégalité des conditions est un fait naturel, permanent, qui s'est manifesté et se manifeste à des degrés divers, à toutes les époques, dans toutes les sociétés. Il est donc dans l'ordre logique qu'il ait été et soit peut-être plus que jamais encore le point de départ de toutes les tentatives et de toutes les combinaisons théoriques faites en vue d'une transformation sociale. Ce perpétuel contraste, parfois profond, éclatant, des situations entre les individus, devait forcément exciter l'envie des foules et attirer les regards des philosophes et des moralistes. L'antithèse entre la fortune des uns et le dénuement des autres, est bien de nature à provoquer chez les pauvres un sentiment mal défini d'égalité.
Si l'on considère les enseignements généraux de l'histoire, on s'aperçoit, après une étude attentive, que cette inégalité des conditions a été beaucoup plus grande dans les sociétés antiques et dans celles du moyen âge que dans les sociétés modernes. Et cependant l'antithèse subsiste toujours. Elle apparaît peut-être plus accusée en apparence dans sa forme économique, au milieu de nos sociétés contemporaines, parce qu'elle est l'objet de désirs plus aiguisés par les excitations de toutes sortes. Les pauvres sont certainement moins pauvres qu'autrefois, leurs besoins se sont étendus et aussi les moyens de les satisfaire. Entre autres améliorations, celle de l'habil-
lement (1) et de l'alimentation doivent être considérées comme réelles. Il n'en est pas moins vrai que l'inégalité subsiste quand même à la suite de l'élévation rapide de fortunes industrielles, qui suggèrent toujours la comparaison et provoquent l'envie. C'est le fait brutal. Ceux qui l'observent superficiellement n'analysent point ses causes multiples, n'établissent pas les différences qui existent entre les fortunes conquises par le travail et l'intelligence et celles qu'ont édifiées les monopoles, les lois injustes et le hasard qui tient tout sous son formidable imprévu.
Dans les sociétés primitives, les supériorités sociales dues à la richesse et à la puissance se manifestaient sous une forme assez simple, celle de la guerre, art très rudimentaire à cette époque, et dans lequel la force physique était un élément premier. Le principal mode d'acquisition était alors le pillage. On ignorait naturellement que les richesses sont susceptibles d'une augmentation indéfinie. On les croyait limitées, comme on l'a cru, du reste, jusqu'à la fin du xvm e siècle. Dans ces conditions, la guerre s'imposait à une peuplade dépourvue d'aliments nécessaires ou désireuse d'augmenter ses ressources. Les groupes de combattants étaient alors beaucoup moins nombreux que ne le sont aujourd'hui même des régiments. Le courage et les hauts faits des plus braves, des plus forts, l'astuce des plus habiles
(1) La moyenne des prix de vente de la confection paraît d'être abaissée de 30 p. 100 depuis dix ans. (Bulletin de l'Office du travail, juillet 1894.)
s'offraient dans leur brutale simplicité à tous les yeux. L'ennemi vaincu, le partage de ses dépouilles se faisait suivant une loi de répartition inégale dont les causes étaient visibles pour tous. Et puis la vie était simple, peu compliquée ; les industries rudimentaires étaient exercées par la famille, qui se suffisait ainsi à elle-même. Le commerce était méprisé, assurément peu répandu. Les voyages se bornaient à des incursions guerrières.
Dans ce milieu, l'on comprend que l'inégalité des conditions, certainement plus considérable que de nos jours, pût paraître alors un phénomène très naturel.
Mais à mesure que la population a augmenté, que les inventions dues au hasard ou à l'esprit de recherche ont perfectionné et compliqué les industries primitives, que le commerce s'est répandu, le cercle étroit de la cité s'est peu à peu reculé. A la solidarité matérielle simple,* à la coopération exigeant l'effort commun et la présence des membres de la communauté, a succédé une solidarité tout autre, souvent invisible : la division des occupations et la division du travail. L'inégalité des conditions, par un autre côté, s'accusait aussi davantage sous l'influence de cette autre division du travail : le travail mental et le travail musculaire. Non pas qu'ils puissent être séparés l'un de l'autre, dans le même homme et dans la production d'une même œuvre; mais l'un a pris, par rapport à l'autre, une part plus grande dans l'effort, suivant que cet effort est plus
spécialement musculaire ou mental. Le premier tisserand construisait son métier, le réparait, calculait les quantités de tissus dont on pouvait avoir besoin ; il était à la fois inventeur, réparateur de sa machine, et entrepreneur. Aujourd'hui le travail mental de l'inventeur, celui de l'entrepreneur deviennent de plus en plus distincts du travail musculaire ; ils ne paraissent pas se matérialiser dans le produit luimême parce que ces travailleurs mentaux ne touchent plus au produit, parce que l'un se livre aux recherches purement intellectuelles, fait des calculs, des dessins, et que l'autre observe, surveille, tente de découvrir des débouchés, de surveiller son prix de revient.
Ce travail mental et son action ont échappé et échappent encore à l'observation de beaucoup de gens. Gomme il se manifeste, la plupart du temps, sous une forme peu saisissable, il ne paraît pas compter dans l'effort et être une cause permanente et légitime d'inégalité. 11 domine pourtant la civilisa* tion, en est l'âme, la condition puissante, l'élément de vie. Tous les hommes ne peuvent prétendre à une môme force mentale, pas plus qu'ils ne peuvent pré* tendre à une même force physique. Les deux causes premières, naturelles, d'inégalité demeurent, et cependant leur action est bien différente de ce qu'elle! fût en d'autres temps.
Néanmoins, ceux qui font la critique passionnément absolue de l'organisation sociale actuelle, organisation assurément bien imparfaite, semblent avoir
perdu de vue ces deux causes naturelles de l'inégalité des conditions. Elles ne comptent plus dans leurs analyses, ils les écartent systématiquement. Ils admettent implicitement avec Helvétius cette grosse erreur, que les hommes naissent tous avec une même force intellectuelle. Alors ils ne voient dans les causes de l'inégalité des conditions que les causes accidentelles ou encore celles provenant du hasard ; ils signalent comme la plus importante la concurrence économique établie par des lois qui, suivant eux, consacrent la toute-puissance des uns au détriment des autres. Ils oublient de montrer que cette concurrence> objet de leurs attaques, n'est pas ce qu'elle devrait être. Ils oublient de montrer que, s'il est des inégalités artificielles ajoutées aux inégalités naturelles, ces inégalités proviennent de lois contraires aux principes de la concurrence économique, de lois comme celles, par exemple, relatives aux douanes et qui créent des monopoles et des avantages au profit d'une catégorie de personnes privilégiées.
Or, au milieu de nos sociétés modernes, où la vie active et compliquée enchevêtre en un réseau confus les multiples actions des hommes, on peut attribuer les fortunes acquises à une foule de causes qui, souvent, ne sont pas les vraies. Il est évidemment difficile de rechercher et de découvrir, avec certitude, les causes réelles de succès, d'autant plus que l'envie s'efforce toujours d'écarter, parmi les éléments de réussite, la supériorité intellectuelle et morale. Aussi faut-il, à cet égard, se défier beaucoup de l'opinion
publique. Ceux-là seuls, d'ailleurs, qu'une très grande situation de fortune, acquise très rapidement, ont mis en relief, peuvent fournir, par suite de leur notoriété, un champ d'observation plus commode à explorer. Les milliardaires et les archimillionnaires, dont M. C. de Varigny nous a raconté l'Jiistoire, présentent à cet égard des enseignements bien curieux. Pour toute une catégorie d'entre eux, et particulièrement pour les grands propriétaires terriens de l'Angleterre, la fortune a une origine politique et est un legs de l'histoire. Pour les autres, dont les causes d'enrichissement sont beaucoup plus intéressantes, il s est produit des circonstances exceptionnelles, anormales. La mise en exploitation des richesses du nouveau monde n'a pris un réel développement que depuis les progrès de l'industrie. La société nouvelle qui se fondait par delà les mers ne connaissait point les entravés et les préjugés de la mère patrie; elle ne traînait pas derrière elle tout un passé historique. Elle avait tout à créer sur un domaine presque sans limites. L'esprit hardi d'entreprise, l'audace des conceptions industrielles devaient naturellement prendre la place et l'extension qu'ils méritaient. Au début, la population encore clairsemée sur ce vaste territoire des États-Unis, n'offrait pas cette concurrence de tous les instants que l'on trouve dans les populations agglomérées. Les entrepreneurs aventureux profitèrent de cette poussée formidable de civilisation; ils construisirent le matériel économique de la nouvelle société sans rencontrer les
obstacles inhérents aux vieilles civilisations européennes. Ceux mêmes des Anglais qui parvinrent aux grandes fortunes industrielles le durent aux développements du nouveau monde, aux services qu'ils rendirent en établissant des moyens de communication, des lignes de paquebots, aux matières premières amenées d'Amérique pour être transformées en produits consommables.
Jusque-là, il semble que la source de ces fortunes soit purement due à des causes économiques normales. Les plus audacieux, les plus habiles dans l'art de conduire une affaire, arrivent à de hautes situations de richesse, par suite d'un concours de circonstances qui parait devoir être fort rare dans le cours des siècles. La spéculation bat son plein. Mais bientôt la population grandit, la concurrence augmente, l'outillage se complète, l'enrichissement présente plus de difficultés. Alors l'esprit d'entreprise subit une maladie atavique, legs du vieux monde ; il se déprime, semble renier ses conquêtes et fait appel à la protection. Des fortunes seront édifiées encore sous ce nouveau régime, fortunes immenses qui auront des causes absolument opposées à celles des fortunes créées au début. Des tarifs presque prohibitifs séparent l'Europe de l'Amérique; les monopoles qui en résultent permettent des enrichissements rapides, poussent aux accaparements, aux spéculations effrénées. Les possesseurs de mines d'argent, encore que leur produit ne soit pas utile sur le marché, forcent le gouvernement de
l'Union à être leur acheteur quand même, à des prix exorbitants. On sait les effets du bill MacKinley et du Bland bill, de toutes ces lois d'exception, source d'une inégalité des conditions de plus en plus grande et d'une démoralisation à laquelle préside la toute-puissance du dollar. Aussi ces faits n'ont-ils pas manqué de frapper des esprits observateurs comme celui de Henry George qui, dans son livre Progrès et Pauvreté, a étudié, de son point de vue socialiste, en des pages éloquentes, les causes de ces inégalités.
On comprend facilement qu'avec des lois créatrices de monopoles et de privilèges au profit de certains chefs d'industrie, la situation des ouvriers n'ait aucune chance d'être améliorée, même sur un marché très étendu comme celui de l'Union. Bien que, dans quelques États, la loi fixe la durée maximum de la journée de travail à huit heures, les patrons la prolongent au delà de cette limite. Les formidables grèves organisées par les associations ouvrières les plus puissantes n'ont pu réussir à changer, de façon appréciable, les conditions générales du travail. L'enquête faite par M. Caroll Wright nous donne, à cet égard, des détails fort instructifs. On travaille, dans la plupart des fabriques de textiles aux États-Unis, jusqu'à soixante-neuf heures par semaine, alors qu'en Angleterre, dans l'industrie similaire, la durée du travail ne dépasse guère cinquante-six ou cinquantesept heures.
En outre, comme l'a fort bien démontré Bastiat,
sous un régime protectionniste, le mouvement des salaires ne suit pas toujours et nécessairement le mouvement du prix des produits. Il n'est pas besoin de compulser les longues enquêtes — très concluantes, du reste, sur ce point — pour s'assurer que les salaires tendent bien plutôt à baisser par l'action des droits de douane. Une simple analyse de la loi de l'offre et de la demande suffit à le montrer. Un droit de douane a pour but de faire hausser le prix des produits; la hausse des prix tend à réduire la consommation et par voie de conséquence la production, et enfin la demande d'ouvriers par les employeurs. L'ouvrier paye plus cher les produits qu'il consomme, et a moins de débouchés pour son travail. L'employeur vend 100 unités de son produit, par exemple, au lieu de i50, mais comme il vend plus cher qu'auparavant, il obtient un plus grand bénéfice avec moins de souci, de risques et de peine. D'où une source profonde d'inégalité.
D'autres causes d'inégalité résident dans certaines lois fiscales et augmentent encore les avantages artificiels qui se trouvent ajoutés ainsi aux avantages naturels ou aux situations déjà acquises. Dans ces conditions, la libre concurrence se trouve donc violée au profit de quelques-uns contre la grande majorité des individus.
Mais ce n'est pas tout. Sous l'influence de merveilleuses découvertes scientifiques appliquées à l'art industriel, il s'est produit un accroissement considérable de puissance productive. Les sociétés ont vu
grandir leur population et augmenter, chaque jour, les rapports de toute nature qu'elles avaient entre elles. Les villes et surtout les centres manufacturiers et commerciaux ont pris une extension rapide ; des travaux publics ont été exécutés en un temps relativement court; l'outillage économique des nations a été renouvelé. Ces modifications si grandes du milieu économique ont non seulement multiplié la puissance productive et augmenté la richesse dans de vastes proportions, mais elles ont aussi changé les conditions d'enrichissement et déplacé les fortunes. Le vieux monde où la population est dense, où l'industrie et le commerce vivaient sur des traditions et des habitudes, sur des positions acquises, ont ressenti, de façon profonde, les effets de ces changements. Les vieilles industries qui ne se sont pas renouvelées ont été obligées de disparaître ou de diminuer leurs affaires. La grande entreprise, du moins pour les produits manufacturés, a de plus en plus remplacé la petite. Les propriétés immobilières ont augmenté considérablement de valeur sur certains points, tandis que, sur d'autres, cette valeur tendait plutôt à baisser, par suite du changement de direction des courants commerciaux ou du déplacement des industries. Il en va toujours ainsi lorsque se produisent des phénomènes économiques de nature à révolutionner l'organisation industrielle d'un pays et les relations commerciales entre les peuples.
Les villes, sous l'impulsion d'une richesse plus grande, sous la nécessité de besoins nouveaux, se
sont étendues, renouvelées. Les valeurs de toutes sortes ont subi dans cet entraînement général des variations énormes. Des fortunes ont été édifiées simplement par suite d'une situation de terrain avantageuse, à cause du voisinage d'une grande ville. Ce que Ton appelle les effets de la loi de la rente se sont manifestés dans cette crise de croissance sociale. On peut s'en faire une idée, en comparant la valeur des actions minières, aujourd'hui, à ce qu'elle était dès le commencement de ce siècle. Ces causes d'enrichissement, parce qu'elles étaient rapides, n'ont point échappé aux regards de ceux qu'attire plus particulièrement l'étude des inégalités sociales.
Cependant la période pendant laquelle ont été constituées ces fortunes, période telle qu'il ne s'en présente pas souvent dans la suite des siècles, a été relativement courte. Aujourd'hui la production, après cette rapide montée, garde un niveau à peu près normal. La richesse est beaucoup plus difficile à acquérir. L'accumulation des capitaux destinés à une production qui ne s'étend plus, est devenue si grande, que le taux de l'intérêt baisse, diminuant les revenus de tous ceux qui possèdent. A côté, le taux des salaires, qui s'était fortement élevé, s'est presque maintenu. Tout fait présumer qu'il se maintiendrait encore et pourrait même progresser s'il n'y avait, ainsi que je l'ai montré plus haut, une cause de baisse dans les tarifs de douane trop élevés.
Ce sont là des causes générales, des causes plus spécialement économiques. Il faut y ajouter, de toute
nécessité, les causes qui tiennent à la direction, à l'arrangement de la vie pour chaque individu. Les sociétés sont faites d'unités irréductibles qui sont les individus. Le milieu social a sur leurs pensées, sur leur opinion, sur la manière dont ils dirigent leur vie, une influence certaine, mais, en revanche, ils ont eux-mêmes, à des degrés divers, une action indiscutable sur les faits qui touchent de près aux conditions de leur existence. Il est des individus économes, et d'autres qui sont dissipateurs; les uns ruinent leur santé par des excès, les autres la conservent par une hygiène bien entendue. Le hasard, et les fortunes imprévues qu'il peut amener, tentent les gens désireux de s'enrichir rapidement ; la sécurité, même lorsqu'elle n'assure qu'une vie médiocre, satisfait ceux qui recherchent une existence tranquille. Tous les faits importants de la vie : le choix d'une profession, le mariage, l'éducation que l'on donne à ses enfants, sont autant d'éléments qui se combinent chez l'homme, avec les inûuences du milieu social et avec les qualités naturelles et physiologiques qu'il apporte en naissant, pour différencier les situations et les fortumes.
Mais l'opinion publique, en général, n'analyse point les causes complexes de l'inégalité des conditions. Elle n'établit pas de différence entre les causes permanentes et irréductibles, les causes occasionnelles et temporaires, les causes artificielles susceptibles d'être modifiées. Elle voit partout le fait brutal du succès et se trouve portée à lui donner pour cause
l'intrigue, la violence, ou la chance. Au milieu des complications sociales, il est difficile en effet, lorsqu'on n'est point préparé aux observations de cet ordre, d'arriver à faire une distinction entre ce qui est le fruit de la liberté du travail, de la concurrence économique, et les résultats du monopole des privilèges, du pillage du budget, et parfois aussi du hasard, dont le rôle cependant tendrait à diminuer de jour en jour, si le mécanisme social était mieux connu de tous.
Cette tendance de l'opinion est, comme nous l'avons vu, malheureusement trop justifiée, en nombre de cas, par les faits. C'est de là, et de considérations erronées sur l'action du capital, que partent les socialistes pour résoudre, soit par une transformation complète du système de propriété, soit par l'intervention de l'État, le problème de l'égalité des conditions. Les uns voudraient, avec une organisation nouvelle, établir une égalité presque absolue entre les individus d'une même société ; les autres estiment pouvoir diminuer ces inégalités par des règlements minutieux destinés à protéger ce que l'on appelle, assez vaguement, les faibles.
En résumé, il est, parmi ces causes d'inégalités, des inégalités originelles qui établissent des différences de force physique et mentale entre tous les individus; il en est qui tiennent à certaines conditions du milieu économique et social, comme, par exemple, les périodes de grande production ou encore les crises de toutes natures; il en est qui sont dues à
des causes purement artificielles, comme les lois de privilège et de monopole. Puis viennent les causes morales, si multiples dans leur diversité, si particulières, et si puissantes dans leur action sur la vie des individus, et enfin le hasard, facteur mystérieux et insaisissable, qu'aucune organisation ne pourra complètement supprimer.
Et ces causes générales qui se subdivisent à l'infini, se pénètrent, se juxtaposent, se heurtent ou s'harmomisent, suivant les milieux, pour produire la vie sociale.
Telle est la matière complexe du problème à interprétations si diverses que l'on appelle la question sociale. On aperçoit déjà l'étendue que l'on peut lui donner et les difficultés inextricables qu'il offre même dans ses positions les plus simples. Ces difficultés premières proviennent d'erreurs commises, le plus souvent, dès le point de départ, sur les véritables causes de l'inégalité des conditions, sur leur classification et leur nature. Avons-nous besoin de dire que ceux qui croient à une solution relativement facile du problème, considèrent toutes les causes d'inégalité comme artificielles et comme susceptibles, en conséquence, d'être détruites? N'est-ce pas sur cette conception fausse qu'au siècle dernier Jean- Jacques Rousseau échafauda ses paradoxes?