Manuel Trojano, Los viegos en Valencia
leuse (le Jucar est appropriée à la culture <le l'oranger, tandis que les champs du nord, plus sablonneux, conviennent à la culture du blé, du maïs et du chanvre. Les eaux de ers fleuves sont captéesau moyen de barrages [rendes] échelonnes sur leur parcours. Les canaux principaux [acequias) se subdivisent eux-mêmes à l'infini. Les champs sont ainsi divisés en parcelles d'une horizontalité parfaite, dont l'étendue varie naturellement avec la superficie de chaque propriété. A une heure déterminée du jour et de la nuit, les canaux amènent l'eau dans les ruisseaux bordant chaque parcelle ; le paysan ouvre une petite vanne pour inonder ses sillons ; il la referme ensuite pour permettre à l'eau de pénétrer dans le champ voisin.
Chaque àeequia est régie par une commission [junta) dont font partie les plus gros propriétaires riverains. Un « syndic des eaux » est chargé de l'administration : il veille à l'exacte distribution des eaux, perçoit les taxes imposées aux arrosants {regantes) et rend compte de sa gestion à la junta. Les difficultés et les contraventions sont jugées par un tribunal spécial, le Tribunal île las Aguas, que le beau roman de Blasco ïbanez, la Barraca, a suffi à immortaliser. Cette curieuse institution remonte au temps des Maures. Les juges sont choisis parmi les paysans réputés les plus honorables, et ils rendent leurs sentences en plein air, le même jour, depuis des siècles et à la mémo place : à la porte de la cathédrale de Valence. Les jugements sont oraux, bien entendu, car la plupart de ces juges rustiques
ne savent pas écrire, mais ils prononcent sans appel, condamnant à l'amende ou à la privation d'eau pendant un certain temps. Et il est bien rare que Ton ne s'incline devant leurs décisions, qui sont d'ordinaire (Tune équité remarquable.
Dans la région du Sud-Est, les pantanos ou immenses barrages-réservoirs, dont j'ai parlé, recueillent les eaux de pluie, de source et de vallée, mais ils ne sauraient fournir directement des eaux d'irrigation. Aussi, est-ce, avec la vallée de l'Ebre, la région de la Péninsule, vers laquelle s'est portée, de préférence, l'attention des pouvoirs publics.
On a cherché aussi à utiliser les eaux souterraines qui existent en grande quantité dans la Péninsule. L'exemple des États-Unis a encouragé l'Espagne dans cette voie. Un puits, de six pouces (pulgadas) de profondeur, suffit normalement à arroser de 25 à 30 hectares. Le premier pozo artesiano que l'on ait construit chez nos voisins date de 1862 et fut creusé dans la province de Cartagène. Plus tard, les œuvres de ce genre se multiplièrent et donnèrent, en général, de bons résultats, notamment dans les provinces de Valence (qui compte plus de 1.500 puits artésiens), d'Alicante et de Murcie.
Canaux, réservoirs et puits artésiens sont appelés sans doute à transformer l'aspect de la Péninsule et à développer considérablement son agriculture. On ne saurait donc trop applaudir l'Etat espagnol, qui encourage le développement de ces travaux par les études de ses ingénieurs et par d'importantes sub-
ventions. Deux écueils seulement soûl à éviter : crime pari, il ne faudrait pas que la « politique hydraulique » constituât pour certains députés ou minisires une simple réclame électorale ou gouvernementale. D'autre part, il sérail à souhaiter que les travaux d'irrigation entrepris en Espagne obéissent à une plus grande unité de plan et de direction et qu'ils ne soient décidés dans tous les cas qu'après des études poussées très loin par des gens compétents.
Peut-être aussi ne faut-il pas trop se faire d'illusion sur les résultats à attendre de cette « politique ». A en croire M. Jean Brunhes, qui a particulièrement étudié le problème de l'irrigation dans la Péninsule Ibérique et dans le nord de l'Afrique. « ceux qui veulent servir les vrais intérêts de l'Espagne ne doivent jamais oublier que ses conditions géographiques la condamnent, en une partie de sa surface, à une presque irrémédiable pauvreté agricole ; elle est, en ce sens, mal façonnée et Von ne pourra la tram former complètement... 1 ». Le rapport officiel de 1904 ne se montre pas non plus trop optimiste. 11 estime que Ion pourrait, au plus, augmenter du double le système d'irrigation actuel, de manière à mettre en valeur 2.1/2 millions d'hectares. Mais ce n'est pas là un chiffre négligeable.
Jusqu'à un certain point, on peut donc soutenir que l'agriculture dans la Péninsule n'atteindra tout son développement que par des irrigations artifî-
1. L'irrigation', ses conditions géographiques, ses modes et son organisation dans lu péninsule ibérique et dans l'Afrique du Nord.
cielles. La loi de 18(38 sur « les colonies agricoles », qui se proposait de mettre en valeur les terres incultes, a à peu [très complètement échoué. Cette loi assurait certains avantages, tels que la réduction des impôts et des droits de mutation, ainsi que l'exemption des droits de douane pour les instruments agricoles importés, l'exemption du service militaire, etc., à tous ceux qui construiraient une maison sur une surface de deux cents hectares, située à plus de six kilomètres d'un centre de population. Mais, comme on l'a l'ail remarquer, « deux cents hectares qui, bien arrosés, nourriraient trente familles, sont insuffisants pour assurer l'existence d'une seule, s'ils n'ont à attendre que la pluie du ciel ' ».
La construction de réservoirs, retenant l'eau des montagnes et de canaux la conduisant eu pente douce dans les plaines pour les arroser, procurerait leur subsistance à des millions d'habitants. Tandis qu'un hectare en terrain sec (secano) donne un produit brut de 100 pesetas, une bonne irrigation peut donner lieu à un rendement de 890 pesetas par hectare, soit une augmentation de 560 p. 100. Encore faut-il ajouter que, dans la culture de secano, on ne compte guère plus d'une récolte tous les dix ans, alors qu'avec le regadio (irrigation), il n'y a pas plus d'une mauvaise récolte pour neuf bonnes. De plus, la sécurité de la récolte modifierait sans cloute le tempérament joueur des populations, avec
1. Rapport consulaire de M. G. de Contenson, agent consulaire à Huesca (190Gi.
la paresge et tous les défauts qui accompagnent la passion du jeu. Et « comment ne seraient-ils pas joueurs, ces agriculteurs qui, après avoir mis leur grain en terre, n'ont plus qu'à regarder le ciel pour savoir s'ils moissonneront dix fois leur mise ou s'ils la perdront entièrement? i »
La politique hydraulique doit aussi avoir pour résultat d'augmenter la variété des productions, de transformer la culture extensive en culture intensive, et d'arrêter l'importation du blé étranger en Espagne.
Enfin — et c'est un fait qu'il convient de souligner — on peut espérer que le développement des travaux d'irrigation permettra à la petite propriété de se constituer. Il est intéressant, en effet, de signaler que dans les pays où l'eau existe, dans les provinces basques, les Asturies, la Galice, la huerta valencienne, la propriété, comme nous l'avons vu, est très divisée et presque morcelée. Au contraire, en Andalousie, où les domaines de 10.000, 20.000, et même 50.000 hectares, ne sont pas rares : si l'existence de ces immenses « latifundia » a une cause historique — le partage des terres, après la conquête entre les chefs des armées catholiques — le fait qu'ils ont survécu plus de trois quarts de siècle au droit de primogéniture aboli, ne s'explique que parce que les seigneurs propriétaires, retirés à Madrid, se soucient fort peu d'augmenter leurs revenus au