‹ La question sociale en EspagneChapitre 133 sur 187 · V. supra, p · texte numérisé non relu

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sérables Andalous, à destination des îles Hawaï, — d'autres faits encore qui émurent l'opinion publique dans la Péninsule ont décidé le gouvernement à étudier les moyens d'arrêter ce lamentable exode. Ce n'est pas le lieu ici de discuter les avantages et les inconvénients de l'émigration, au point de vue absolu. Elle peut être un bien, lorsqu'elle permet aux habitants d'un territoire ingrat et sans ressources d'aller chercher fortune dans des pays neufs. Encore faut-il que dans ce cas elle soit surveillée et « dirigée » par l'autorité publique; qu'à défaut de moyens pécuniaires, les partants soient suffisamment armés par la nature pour la lutte qui les attend au delà des mers ; qu'ils n'abandonnent pas non plus leur patrie sans esprit de retour. L'émigration profite alors à la fois à l'individu qu'elle fortifie et enrichit, au pays neuf dont elle aide au développement, et au pays d'origine qui augmente ainsi son expansion au dehors et qui est naturellement appelé à profiter, au retour des émigrants, de leurs nouvelles richesses. Tel est le cas de ces Basques — des indianos, comme on les appelle — dont les luxueux palais, à Bilbao notamment, sont un objet de rêverie pour leurs compatriotes, et qui savent, au reste, donner le meilleur et le plus utile emploi à leur fortune. Il existe même, outre-Pyrénées, des sociétés patriotiques qui s'efforcent de diriger ce flot humain vers les pays où l'Espagne croit avoir intérêt à conserver ou à accroître son influence : par exemple, YUnion ibéro- américaine, qui a. pour but de développer de toutes manières les relations avec les

républiques de langue espagnole, et les Centres hispano-marocains , dont l'effort embrasse, outre les « présides » marocains, l'Empire du Mogreb et les divers établissements de la Péninsule sur la côte occidentale africaine. Les colons que Ton cherche à détourner de l'Algérie au protit de ces pays y seront autant de pionniers de la métropole, avec laquelle ils ne cesseront de demeurer en contact.

Mais lorsque des malheureux — sans aucune espèce de ressource matérielle ni morale, sans énergie et sans instruction — se décident à quitter pour toujours la mère-patrie , parce qu'ils sont séduits par les offres souvent fallacieuses d'une agence, et s'embarquent — comme c'était le cas des émigrants de YRéiiopolis — à destination d'un pays dont ils ignorent même la distance de leur patrie d'origine, et qui n'a pas de communications régulières avec elle, où ils seront, en outre, forcés, aux termes de leur engagement, de faire le sacrifice de l'usage de leur langue et même de leur nationalité, — dans ce cas, le gouvernement du pays d'origine a une double raison d'intervenir, pour protéger ses sujets trompés et aveuglés, et aussi, en son propre nom, pour se préserver lui-même de la ruine qui le menace.

Le danger est d'autant plus pressant, en ce qui concerne l'Espagne, qu'elle n'a pas trop de ses enfants ; il est peu de pays où la densité de la population soit aussi faible. De plus, — comme nous l'avons vu — c'est l'élément le plus actif, le plus productif de la population, qui émigré surtout; ce

qui part, ce sont des familles entières, et principalement des gens des campagnes'.

Les statistiques nous apprennent, en effet, que pour 1.000 passagers, 472. en 1901. et 464, en 1902, étaient des agriculteurs, tandis que dans la période 1891-1900. il n'y en avait que 382 pour 1.000- : c'est-à-dire qu'en l'espace de deux ans. l'émigration a arraché à l'agriculture plus de 50.000 individus. « On ne connaît pas encore, ajoute le Rapport officiel de 1907, les chiffres exacts pour les années suivantes, mais il est à craindre qu'à la suite des dernières récoltes, qui ont été mauvaises, la proportion des agriculteurs n'ait atteint 50 p. 100, chiffre énorme, si on tient compte qu'en 1905 et 1906, plus de 250.000 Espagnols ont quitté par mer l'Espagne, ce qui suppose une perte pour la culture du sol de 125.000 agriculteurs, sans parler de l'émigration intérieure vers les villes ! » — qui représente, ces trente dernières années, d'après les mêmes calculs, une perte de 30 p. 100 pour les campagnes...

Il importe donc que l'Etat mette l'individu à l'abri des invites éhontées, dont il est l'objet de la part des agences d'émigration et qu'il le mette en garde

1. En 1903. le total imposable de la richesse agraire et rustique de L'Espagne, d'après les statistiques officielles, était de 614.603.772 pesetas; en l'JO", il est descendu à 600.180.947, et. en liJOS. selon la Gaceta, il ne serait plus que de agO-ôTO-oUO pesetas. En cinq ans. la perte en capital, dont ces chiffres ne représentent que le revenu, atteindrait donc 500 millions de pesetas, et la principale raison en est dans la dépopulation des campagnes et l'émigration.

"1. Voir le tableau-annexe T, p. 450.

3. Memoria sobre el Proyecto de ley de Colonisation interior (Madrid, 1907).

ACTION DK L'ÉTAT EN FAVEUR DI" PROLÉTARIAT AGRICOLE 36d

aussi contre son propre esprit d'aventure, en lui donnant, en même temps, les moyens de vivre par son travail sur le sol natal.

C'est au premier de ces buts que répond la loi du 21 décembre 1907, due au dernier ministre de l'Intérieur, M. La Cierva, et qui met uniquement en action des procédés de contrainte.

Ce n'est pas, à vrai dire, la première fois, que le gouvernement espagnol prend des mesures pour enrayer l'émigration. Il suffit, pour s'en rendre compte, de parcourir l'important volume publié par l'Institut de Réformes Sociales, en 1905 '.

On y trouvera, à côté d'un exposé complet de la législation étrangère et d'une consciencieuse bibliographie, tous les décrets édictés depuis 1848 par le gouvernement espagnol en vue de réglementer l'émigration : nécessité d'un passeport, dépôt obligatoire par les chefs d'entreprise d'un cautionnement ou « garantie », limitation des permis d'embarquement subordonnés à certaines conditions, dispositions prises contre les émigrations clandestines, mesures pour empêcher le départ d'individus qui n'ont pas satisfait aux obligations du service militaire, etc.

Dans le même temps, le gouvernement mettait tout en œuvre pour étudier les causes de l'émigration et rechercher les moyens d'y remédier. Dès 1882, il crée, à Y Institut géographique et de statistique, un bureau spécial chargé de dresser la statis-

1. La Emigration, information legislativa y bihliografica de la section primera tëcnica administrativa (Madrid, -1905).

tique exacte de l'émigration, et au ministère du Fomento une section destinée à recueillir tous les renseignements possibles sur le même sujet. Lors de la constitution de la Commission de Réformes sociales, à Madrid, en 1901, le gouvernement lui soumit un avant-projet de loi sur l'émigration qui fut repris plus tard par l'Institut de Réformes sociales, lorsque celui-ci hérita des pouvoirs de la Commission : c'est ce projet, plusieurs fois remanié, qui a reçu, le 21 décembre 1907, l'approbation des Cortès \

Je ne puis en donner ici qu'une brève analyse. Rien qu'elle reconnaisse « le droit d'émigrer à tout citoyen espagnol », cette loi apporte, en réalité, d'importantes restrictions à la liberté de 1' «. émigrant ». Sous ce nom, elle entend, en effet, quiconque abandonne le territoire espagnol avec un passage de troisième classe ou gratuit \ et elle interdit d'émigrer aux individus condamnés ou sous le coup d'une poursuite judiciaire, aux jeunes gens encore sujets au service militaire et aux filles célibataires de moins de vingt-trois ans, qui ne peuvent justifier de moyens honnêtes d'existence — ce qui est une sage prévision contre la « traite des blanches ».

La loi institue un Conseil supérieur d'émigration de 33 membres, comprenant les sous-secrétaires de l'Intérieur et des Affaires étrangères, des fonction-

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