‹ La question sociale en EspagneChapitre 2 sur 187 · FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

LIBRAIRIES FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108

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LA

On connaît le mot de Gambetta : « Il n'y a pas une question sociale, il y a des questions sociales. » Cela est aussi vrai, que Ton compare entre eux des pays différents, ou que, dans un même Etat, on étudie la condition des diverses classes de travailleurs.

La question sociale au xixe siècle peut être la résultante de causes générales, telles que le développement du machinisme et la concentration de l'industrie : elle est loin, cependant, de présenter partout les mêmes caractères. On ne saurait l'expliquer dans chaque nation qu'en tenant compte à la fois de son histoire et de ses conditions politiques et économiques actuelles, de la situation qui y est faite aux prolétaires des villes et des campagnes, ainsi que des traits saillants de leur caractère.

Ceci permet de comprendre, notamment, que le taux des salaires en Espagne soit moins élevé que dans tel autre pays et que pourtant l'ouvrier, à cause de son extrême sobriété et de son grand esprit de résignation, y souffre moins d'un élat de choses, dont

MARVAUD 1

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s'accommoderait mal un étranger. Mais sous le coup de la nécessité, l'Espagnol passe vite de l'apathie la plus absolue à l'enthousiasme le plus combatif. Ses réveils sont brusques et violents. Ce pays, si calme et si endormi en apparence, vit sous la menace continuelle d'une révolution. Et Ton peut se prévaloir de ce trait, qui caractérise, à lui seul, le mouvement social, aussi bien que l'évolution politique dans le royaume voisin, pour rapprocher l'habitant actuel de la Péninsule des peuples africains qui l'ont si longtemps subjugué. Sa nonchalance orientale et son ignorance notoire, bien plus que son individualisme de prétendu Latin, expliquent aussi son manque de discipline et sa résistance aveugle à l'esprit d'association, et nous pouvons être assurés d'avance, au seuil de ce travail, que nous ne rencontrerons au sud des Pyrénées aucun mouvement comparable à celui des Trade-Unions anglaises ou de la Sozialdemokratk allemande.

La misère du prolétariat rural retiendra particulièrement notre attention. L'Espagne doit attendre sa résurrection, avant tout, du réveil de son agriculture, et c'est de celle-ci cependant que le gouvernement s'est le moins occupé jusqu'ici. Ici encore, remarquons qu'en dépit des analogies, voire des ressemblances qu'offre la question agraire au sud des Pyrénées avec celle d'autres pays, elle ne se présente pas moins avec des caractères qui lui sont propres et qui tiennent autant aux vestiges persistants de l'ancien régime et de la féodalité, qu'à des lois édictées inconsidérément, au cours du siècle

dernier, et qui ont eu les effets les plus fâcheux sur la condition du prolétariat rural.

C'est à une date toute récente que, sous la pression de l'opinion, le gouvernement, suivant en cela, d'ailleurs, l'exemple de l'étranger, s'est occupé de remédier à l'état de choses actuel ; et si les réformes déj^à faites sont encore peu de chose en regard de l'étendue du mal, il faut y voir, cependant, le premier pas dans une voie largement ouverte à de réconfortants espoirs.

La question sociale est ainsi venue au premier plan des préoccupations du pays. Les journaux de tous les partis y font sans cesse allusion ; elle a donné lieu à d'importants débats auxCortès.On peut dire enfin qu'elle remplit la littérature contemporaine chez nos voisins. Il leur suffisait, au reste, de rester fidèles à leurs traditions de réalisme et de provincialisme pour nous donner une peinture exacte de la société espagnole. Et ce n'est pas tant, d'ailleurs, les vices ou les travers de l'aristocratie et du grand monde madrilène qui les intéresse (et ils nous le dépeignent, à la vérité, sous des couleurs bien peu flatteuses) — que l'existence des classes moyennes et du petit peuple, dans les diverses régions. C'est la misère des paysans de Galice, des mineurs et des pêcheurs de la région de Santanderque nous décrivent les romans de Pereda et de Mme de Pardo Bazan ; ce sont les mœurs parfois bien primitives des habitants de la côte levantine, — petits commerçants de Valence, pêcbeurs du Cabanal, marins du Grao, paysans de la Huerta — que l'on trouve exposées dans

les premiers romans, les meilleurs à mon avis, de Blaseo Ibaïïez, Arroz y Tartana, Flor de Mayo, la Barraca, Entre Naranjos^ Cahas y ba?ro, etc., tandis que l'Andalousie tout entière apparaît dans les œuvres de Fernân Càballero, de Estébanez Calderdn, de Juan Valera, de Pedro de Alarcôn, de Salvador Rueda, pour ne citer que les noms les plus connus, les Provinces Basques dans les Contes de Trueba et que M. Pio Baroja, enfin, nous promène dans les bas fonds madrilènes. Trois livres de ce dernier auteur, la Busca, Malet hierba, Aurora Roja, portent le titre général de La lâcha par la Vida, et cons! ituent, à eux seuls, une vaste enquête sociologique. Et je ne parle pas de la littérature catalane, qui n'est pas moins riebe que sa sœur, la castillane, en peintres de mœurs [costumbîistas) et où nous trouvons des tableaux achevés et fouillés de la société contemporaine.

Il nous eut suffi, comme on voit, de mettre en œuvre tous ces romans, pour donner un exposé vivant, pittoresque et complet, riche en couleurs et en détails typiques, de la question sociale au suit des Pyrénées. Et il ne faudrait pas non plus négliger les œuvres très fortes des dramaturges : M. Joaquin Dicenta, l'auteur de Juan José, virile protestation des opprimés contre les oppresseurs, copie exacte de la réalité, qui mériterait d'être mise à côté des Tisserands d'Hauptmann et des Mauvais Bergers de Mirbeau; les Catalans, Angel Guimerà et Ignacio Iglesias, qui ont écrit le premier Terra Baxa, le second Els Vells. Ces deux pièces, d'une grande puissance drama-

tique, en même temps que d'une réelle portée sociale, ont été traduites en français et représentées à Paris. Feliu y Codina, Catalan lui aussi, qui a enrichi le théâtre castillan de trois charmantes pièces, pleines de couleur et de saveur populaires, la Dolores, Miel de la Alcarria, et Maria del Carmen; Benavente — qui rappelle à la fois Brieuv et Bernstein chez nous. On pourrait citer d'autres noms encore... Toute cette littérature, si riche, si originale, qui a gardé son parfum de terroir, mériterait d'être davantage appréciée en France.

Mais, âne nous servir que de tels documents, on eût pu reprocher à notre travail d'être trop romanesque ou, si l'on veut, trop romantique, et pas assez scientifique et réaliste. Quelque pénible qu'en soit la lecture, nous avons donc dû faire appel aux statistiques et aux documents officiels.

Les uns et les autres, au reste, sont encore bien insuffisants. La statistique en Espagne est en enfance, et ce n'est guère que depuis la création de l'Institut de Réformes Sociales, c'est-à-dire depuis moins de dix ans, que nous possédons quelques renseignements concrets et suffisamment contrôlés sur la situation des travailleurs dans les diverses régions de la Péninsule. Quelques études particulières, et surtout un certain nombre de mémoires publiés à l'occasion de concours officiels ou récompensés par l'Académie madrilène des Sciences morales et politiques, nous ont également fourni des données précieuses, que nous avons utilisées dans cet ouvrage.

En France, l'Espagne, si voisine de nous cepen-

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dant. est encore fort mal connue. La question sociale dans ce pays, en particulier, n'a fait l'objet d'aucun travail d'ensemble En dehors de quelques pages de Laveleye et de Lavollée, qui n'ont plus qu'un intérêl historique, c'est tout juste si l'on peut citer les deux monographies de Le Play, riches en observations et toujours vraies dans leur ensemble, qui traitent l'une de la situation du « métayer de la Vieille-Castille », l'autre du « pêcheur côtier de Saint-Sébastien1 » ; une étude remarquable de notre regretté maître, M. L. Léger, sur la nouvelle législation du travail en Espagne, parue dans les Annales des Sciences Poli floues \

Enfin, ces dernières années, le Musée Social a chargé plusieurs de ses collaborateurs de missions dans la Péninsule, qui ont donné lieu à un certain nombre de publications : Les Conditions du travail rural en Andalousie et l'Industrie rurale en Guipuzcoa, deux intéressantes études de M. Henri Lorin et un ouvrage consciencieux de M. Escarra, intitulé le Développement Industriel delà Catalogne.

C'est au cours de deux missions analogues, que le Alusée Social a bien voulu nous confier, que nous avons réuni les matériaux de ce livre. Nous avons cherché à contrôler nous-mème les renseignements que nous tirions de nos lectures, tantôt par

1. Lesouvriers européens, t. IV, 2» éd., 1877, p. 278 et suiv., 291 et suiv. ■2. Année 1906, pp. 494-515.

l'observation directe, conformément à la méthode de Le Play, toutes les fois que cela nous a été possible, tantôt par des conversations avec les personnes les mieux placées pour nous renseigner.

A toutes, nous adressons ici, en bloc, l'expression de notre gratitude. Il nous est impossible, en effet, de mentionner individuellement tous les concours auxquels nous avons fait appel : aucun, hàtons-nous de le dire, ne nous a fait défaut, pas plus de ce côté-ci que de l'autre des Pyrénées. L'éloge de l'affabilité espagnole n'est plus à faire, et il semble bien que ce soit surtout dans les relations scientifiques entre gens également passionnés pour la vérité, que « l'internationalisme » — pour employer ce barbarisme à la mode — n'est pas un vain mot.

On nous permettra cependant d'adresser des remerciements particuliers, d'abord aux personnalités du Musée Social, MM. Mabilleau, André Lichtenberger, Georges Blondel, comte de Rocquigny, qui ont bien voulu nous encourager à écrire ce livre. De l'autre côté des monts, je citerai parmi les hommes à qui je suis le plus redevable, le chef du parti libéral et président de l'Athénée de Madrid. M. Morct, M. Canalejas, ancien président de la Chambre, et l'illustre professeur et politique De Azcârate. (lest aux deux premiers de ces hommes d'État que revient surtout l'honneur d'avoir fondé l'Institut de Réformes Sociales, tandis que M. de Azcârate en dirige les destinées encore aujourd'hui. Je me garderai d'oublier tous ses collaborateurs, dont le concours m'a été si précieux : les professeurs

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A. Postula el A. Buylla, dont les noms ne sont point inconnus chez nous, et aussi. le vicomte de Eza, — un des Espagnols qui ont le plus fait pour l'agriculture — M. Pazos y Garcia, qui s'en est également occupé dans d'importants ouvrages, M. Severino Aznar, et M. Jimenez, deux des promoteurs du mouvement catholico-social, enfin, dans le camp socialiste, MM. Pablo Iglesias, F. Mora, et J. J. Morato...

'Comme on le voit, nous nous sommes adressé à toutes les individualités, sans distinction de partis et de croyances. Ce livre n'a cependant point la prétention d'être impartial, au sens absolu du mot : un travail de ce genre ne se passe pas, en effet, de conclusions, et s'en défendit-il, qu'il serait impossible à l'auteur de ne pas trahir ses préférences et ses idées personnelles, croyons-nous.

Le seul reproche auquel nous serions sensibles serait qu'on nous accusât d'avoir ignoré ou négligé systématiquement tel ou tel aspect de la question, telle opinion, telle tendance, et c'est pour échapper à cette critique que nous avons promené nos investigations et poursuivi notre enquête dans tous les milieux et dans tous les partis.

Malgré tout, notre livre restera forcément incomplet. Il est impossible, en quatre cents pages, de donner au lecteur une peinture exacte et achevée d'un problème aussi complexe et aussi grave. De plus, en ce qui concerne particulièrement l'Espagne, l'absence de sources d'informations ne permet point d'écrire, à l'heure actuelle, une étude scientifique et définitive. Xous nous sommes donc contenté de résumer

ce qu'il nous a été possible de savoir, et n'eût-il d'autre mérite, notre labeur, en donnant aux investigateurs de l'avenir et aux sociologues curieux le désir de pousser plus loin leurs recherches, leur fournira, espérons-nous, un ensemble de matériaux dont ils pourront tirer profit.

Une autre observation nous paraît ici nécessaire. il ne sera question dans les pages qu'on va lire, que de la condition du prolétariat, c'est-à-dire des travailleurs manuels vivant de leur salaire. C'est, évidemment, la classe la plus nombreuse et celle dont on se préoccupe d'ordinaire, quand on étudie la « question sociale » dans un pays déterminé.

Il s'en faut cependant, que ce soit la seule digne d'intérêt. La « classe moyenne » mériterait aussi toute notre attention, mais elle n'a guère participé — en raison même de sa situation — au mouvement des idées au sud des Pyrénées, et les pouvoirs publics ne s'en sont pas non plus préoccupés. C'est pourquoi nous n'en parlerons pas : encore convient-il cependant de lui faire une place, si modeste soit-elle, dans cette introduction.

La misère est grande en Espagne dans la petite bourgeoisie : employés de ministères, révocables au gré de la politique, qui passent une partie de leur existence à l'état de cesantes, c'est-à-dire en nonactivité, en attendant le retour au pouvoir de l'homme politique auquel ils ont attaché leur fortune et dont

ils grossissent la clientèle ; officiers des grades inférieurs, sortis tout jeunes des « Académies » militaires el qui mènent une existence oisive et misérable dans les rues et les « casinos » de la capitale et d<s villes de province ; prêtres de campagne ou de pauvres paroisses, dont on n'a guère consulté la vocation, mais que leurs parents ont envoyé au séminaire, parée qu'il n'était pas à leurs veux de métier plus lucratif que celui de « curé »..

Ici encore, la littérature nous fournirait une ample mission d'exemples curieux et typiques. Sans remonter plus loin que la dernière « saison > du théâtre madrilène, je citerai la comédie de Benavente, Pô/las Nubes (Jusqu'aux nues), qui a pour but de nous montrer justement que la classe moyenne souffre autant — pour ne pas dire davantage — que les travailleurs manuels de la cherté du coût de la vie. Un des personnages de cette pièce n'hésite pas, pour échapper à la médiocrité dégradante de sa condition, de descendre un degré de l'échelle sociale : au moins, de cette manière, le salaire de l'ouvrier sera bien à lui, « et non point à ces apparences qu'exige l'hypocrisie du monde...'))

11 y a quelques années, un journaliste madrilène eut la curiosité d'étudier de (très ces a prolétaires » en redingote, en uniforme ou en soutane. ~ Il nous paraît intéressant de résumer ici le résultat de son enquête.

Voici comment peut s'établir, d'après notre jour-

1. Voir la chronique de M. E. Martinenche dans le Temps (feuilleton du 23 août 1909i.

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