L'OUVRIER EN GALICE
La Corogne est, avec Barcelone, Bilbaoet Madrid, une des villes où les conflits entre les ouvriers et les patrons ont été les plus fréquents, ces dernières années, et c'est sans doute celle où ils ont pris les caractères les plus inquiétants.
Nous aurons une idée de la condition du prolétariat dans cette région par l'enquête faite, en 1905, par la Revisla médico-social de la Gorogne. Voici quelques-unes des réponses qui furent adressées à ce journal : « Au petit déjeuner, les ouvriers man-
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gent un morceau de pain sec, ou bien cuit dans de l'eau bouillie... » « Dans quelques endroits, on leur donne pour un réal (0,25), du pain et un lit, où ils dorment à deux ; pour quinze centimes, ils peuvent dormir par terre sur une natte en paille, les pieds des uns servant parfois d'oreiller aux autres... »
D'après les statistiques de l'abattoir, on voit qu'en un mois (février 1907; , la ration journalière de viande ne dépasse guère 6 grammes par habitant. Aussi la tuberculose existe-t-elle dans la population à l'état endémique. La mortalité atteint les chiffres effrayants de 15 à 17 p. 100.
Les rues de la Corogne offrent le plus répugnant spectacle : « Beaucoup d'enfants, nous dit la Voz de Galicia, sont jetés au ruisseau, parce que chez eux il n'y a ni feu ni pain ; mais beaucoup aussi le sont pour devenir les victimes d'un commerce et d'une exploitation infâmes... » '
Cet état de choses, rapproché du caractère mystique qui est au fond celui de beaucoup d'Lspagnols, explique peut-être les progrès l'ail s <!;ms cette ville par l'anarchisme. c< Nous sommes révolutionnaires par conviction, déclare le principal journal libertaire, Germinal, par tempérament, jx/r nécessité, non par fanatisme... »
Les premiers ouvriers, groupés en syndicats nettement anarchistes, furent les typographes cl les cantonniers, sous l'action d'un certain « compagnon »
1. Ces faits sont rapportes par un témoin que l'on ne saurait taxer d'exagération, M. P. Sangro y Ros de Olano. attaché ;ï l'Institut des Réformes sociales et qui est lui-même originaire de la Corogne. [Elproblema Social y obrero de la Connut, dans [a.Revista Social, juillet l'JOS).
Rodriguez, vers 1890-92. Républicains et socialistes essayèrent, en vain, de résister à la force de ce mouvement. Les ouvriers déclinèrent, en 1904, l'invitation que leur fit le républicain révolutionnaire Lerroux de parler devant eux. Les socialistes n'arrivèrent à constituer qu'une société de cantonniers, El Trabajo, qui ne compte pas plus d'une centaine de membres. Toutes les autres sociétés, au nombre de vingt, avec plus de 4.000 affiliés, sont nettement anarchistes. « La capitale de la Galice, écrit M. P. Sangro, est un cas unique dans le monde de l'anarchisme pratique, une colonie libertaire dans un régime organisé... » Les chefs de ces groupements, bien qu'ils soient, en général, plus orateurs que savants, affectent des allures d'c< intellectuels » : ils sont, comme nous l'avons vu, en relations suivies avec les premières figures de l'anarchisme contemporain. Un de leurs groupes, Germinal, est intitulé « centre d'études sociales » : ses fins déclarées sont la propagande sociologique, les conférences de vulgarisation scientifique et artistique... Ces anarchistes — nous dit encore M. Sangro— sont, au fond, d'« excellentes personnes et d'habiles ouvriers ». Ceci n'empêche que ce soient des partisans décidés de l'action directe, môme individuelle : l'attentat anarchiste leur apparaît comme une « mission de justice sociale ». Et malheureusement, ils passent trop facilement de la parole aux actes. La solidarité la plus étroite existe entre les diverses sociétés.
Un soir de mai 1901, à onze heures, les employés
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d'octroi entrèrent en lutte avec la force publique. Deux heures plus tard, la grève générale de tous les métiers était proclamée. Le sang coula, et, pour venir à bout de rémeute, il fallut établir l'état de siège.
En 1906, lors d'une grève des ouvriers du bâtiment, un patron fut assassiné.
C'est à cette époque que fut constituée une junte mixte de conciliation ; on introduisit aussi quelques améliorations dans la condition du prolétariat : augmentation de salaires, diminution des heures de travail, etc.
Mais il ne semble pas que ces réformes aient satisfait les ouvriers : de nombreuses grèves — notamment parmi les corps du bâtiment et les marins — ont éclaté Tannée dernière et ont donné lieu à de graves désordres. Les femmes elles-mêmes — fait assez rare en Espagne — ont pris part aux réunions publiques et aux émeutes. Et ceci est la meilleure preuve qu'en dépit des vastes théories de bouleversement social que l'on retrouve dans la bouche des divers meneurs, la plupart de ces grèves ont, avant tout, un caractère économique. En juillet 1908, 180 ouvrières d'une fabrique de tissus de la Corogne se mirent en grève : elles travaillaient treize heures par jour pour un salaire de 1,50 pesetas, et elles demandaient un réal d'augmentation ! Un vapeur se présente dans le port, avec un chargement destiné à la fabrique. Les ouvrières grévistes s'opposent au débarquement. Comme des furies, elles assaillent de pierres l'équipage et la police. Par esprit de
solidarité, les autres sociétés déclarèrent la grève générale : elle dura plusieurs jouis.
Malheureusement, la surexcitation provoquée parmi les travailleurs des champs, surtout par la
question <\("r- foras, dont nous aurons l'occasion de parler1, est une autre cause inquiétante de trouble dans celle région.
L'esprit révolutionnaire des ouvriers de l'industrie et l'émigration, qui dépeuple les campagnes, sont deux symptômes certains, auxquels peu! se mesurer la misère du prolétariat urbain, aussi bien que rural, de Galice.