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pas faite du tout ? » « Cette justice, qui déclare coupable celui qui n’a pas encore agi, c’est la vendetta barbare, ce n'est pas la justice des hommes éclairés. Elle n'est pas au-dessus de mon idée de justice, elle est au-dessous ». (id., 481). « Rien n’est plus inconconciliable avec la justice que de faire peser la responsabilité morale de la faute d’Adam sur ses descendants. Nous ne sommes coupables ni comme auteurs ni comme complices ». (Barrier, Principes de sociologie, [, 297).
Cette critique est exacte, mais elle ne frappe que les pélasgiens, les jansénistes etles protestants. Les jansénistes nous estiment responsables de la faute d'Adam bien que nous ne l’ayons pas commise, puisque, d’après Jansénius, il peut y avoir responsabilitélà où iln’ya pasliberté,parexemple responsabilité pour un acte commis sous l'empire d'une nécessité irrésistible : proposition pour laquelle il fut condamné par l'Eglise. Pascal commet cette erreur ; il conçoit le péché originel comme une faute imputable aux enfants d'Adam, et ne peut s'empêcher de s’écrier : « Rien ne choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste... Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. Et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mèê-
mes. Lé nœud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abime. De sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme ». M. Naville se fait aussi l'interprète de cette fausse conception : «Chacun de nous, en tant qu'homme, est solidairement responsable de la chute de l’espèce humaine. » (Le Problème du mal, 200). Le péché originel apparaît ainsi comme la faute collective de l'humanité. Pour adopter cette opinion, il faut admettre l’existence de l'entité humanité, ce qui est réaliser une abstraction, ou croire à la préexistence des âmes ; Leibnitz explique par là le péché originel ; mais, outre que l'Eglise a rejeté cette doctrine (1), la conséquence que l’on en tire est fausse, car nous ne préexisterions qu’à l’état de germes, non à l’état d’individualités libres, ayant usé de leur liberté et en demeurant responsables.
L'objection, que nous avons reproduite, n’atteint donc pas la théorie catholique du péché originel. Nous n'en sommes pas les auteurs. Il n’y a pas autant de péchés originels qu'il y a eu et qu'il y a d'hommes sur terre. Le péché originel n’est pas imputé à faute personnelle à chacun de nous. Il n’est imputé à faute personnelle qu’au premier homme qui l’a commis. Nous héritons seulement de la privation de justice originelle qui est résultée de la faute d'Adam. En chacun de nous, le péché originel n’est pas un acte, mais un état: « Hinc frequentius cum
Î. V., sur ce point, Lotze, Psychologie physiologique.
S. Thoma admonimus, peccatum originale non esse actionem quamdam,quæ maxime spectat ad personam, sed esse privationem reclitudinis et sanctitatis » (de Rubeis, cap. LXVI). Le péché originel « ne seraitil point un acte de notre volonté? un consentement donné au péché de notre premier père à l'heure même où nous prenons possession de la vie? ou bien une complicité mystérieuse, réelle et actuelle de notre libre arbitre dans le libre arbitre d'Adam représentant et contenant sa postérité? L’incrédulité affecte de nous prêter cette croyance, pour se donner vis-à-vis de nous l’avantage d’un superbe mépris et d’une vertueuse indignation... L'Eglise ne dit pas, l’Église n'a jamais dit que nous fussions personnellement coupables du péché originel. L’Eglise n’a jamais attribué à notre libre arbitre une complicité, je ne dis pas actuelle, mais même virtuelle ou interprétative dans l’acte volontaire et personnel par lequel le chef du genre humain a consommé sa déchéance » (Le P. Monsabré, 22° Confér., p. 172). Le péché véritable, c'est le péché actuel. Chez Adam, le péché originel fut péché actuel. Chez les descendants d'Adam, c’est un péché de nature, c’est-à-dire transmis, et non de personne, originel et non actuel ; ce n’est même plus, à proprement parler, un péché, car qui dit péché, dit faute commise par un auteur responsable ; c’est seulement une tache, un état de privation.
En réfutant les objections adressées à la Doctrine, nous l’avons justifiée rationnellement. Le mode de
transmission du péché originel va nous permettre de le justifier scientifiquement. Ce mal négatif, qu'est la privation de l’état de justiceet de sainteté primitives,nousest héréditairement transmis, per originem. St Thomas d'Aquin expose cette opinion (Summ. theol. I* Il, quæst. LXXXL, a. 1). Le Concile de Trente l’a consacrée: « Ce n’est pas, dit-il, par imitation que le péché d’Adam se multiplie ; mais,unique dans son origine, il se propage par transfusion, et devient propre à chacun de nous, Adæ peccatum, quod origine unum est, et propagatione, non imitatione, transfusum omnibus inest unicuique proprium. » Pour expliquer cet état de privation, dit le P. Monsabré, Qil suffit d'appliquer à la race humaine la loi d’hérédité en vertu de laquelle un être ne transmet à ses descendants que ce qu'il est et que ce qu’il possède » (28° Conf., p. 209). Le péché originel apparait ainsi comme l'expression surnaturelle de la loi naturelle d’hérédité, de même que la loi d’hérédité est l'expression physique de la notion mystique de péché originel. La révélation divine démontre l’un, l'induction humaine démontre l’autre, et, par cette affirmation commune, la science sortie de l’homme et la science venue de Dieu prennent contact : elles se soudent dans un dogme commun. Dèslors, toutes les objections adressées au péché originel font choc en retour sur la loi d’hérédité, et les anathèmes impies, lancés contre la parole divine confondue avec les erreurs des hommes, frappent ce même savoir humain que l’on avait décrété infailli-
ble. La science incréée et la science créée sont solidaires. Si le péché originel est un mythe, la science a failli én formulant la loi d’hérédité. Si la loi scientifique d’hérédité est vraie, la notion théologique du péché originel rencontre là sa vérification expérimentale. Que si l’on dit: nous constatons l’hérédité, mais nous ne la comprenons pas, — l’on aboutit simplement à cet aveu que les mystères révélés sont investis d’un caractère scientifique, et qu’il est, dans la science, des mystères qu’elle énonce mais qu’elle ne peut résoudre.
A l'origine spécifique, l’homme était donc bon. Mais cette bonté n’était pas nécessairement définitive ; son maintien était conditionnel, subordonné à l'emploi que l’homme ferait de son libre arbitre, à la direction qu'il imprimerait librement à son activité. Le péché originel n’était pas inné. Mais il était possible, et il a été commis et transmis. Innocent au début, l’homme s’est corrompu. La concupiscence, éveillée, s’est affermie de toutes les complaisances coupables. Les sollicitations impérieuses sont le lot de tout enfant qui vient au monde. Il naît marqué pour la lutte, car «il y a deux natures en nous, l’une bonne, l’autre mauvaise » (Pascal). Et la liberté, qui fut l'instrument de notre ruine, devient l'espérance et la source naturelle de notre relèvement.