CONCLUSION
On le voit maintenant : en naissant, l'homme n’est pas bon, pas même neutre; il est doué d’inclinations diverses, parmi lesquelles de mauvaises tendances. Avant que le milieu social n'ait influé sur lui, l'homme est déjà fait; étant libre, 1l pourra plus tard, de lui-mème, se refaire, diriger en un certain sens son développement. Or la société est faite du groupement des individus ; elleen recevra donc sa marque ; elle sera ce qu'on la fera; elle deviendra ce que nous deviendrons. Nos actes n’auront pas seulement des conséquences immédiates, circonscrites au temps présent; par la voie de la génération, ils se propageront au-delà de nous-mèmes et engageront l’avenir. L’hérédité transmet ce qu'on lui confie, le bien comme le mal. Considérée en elle-même, elle est éminem vent conservatrice des vertus comme des tares. Elle prépare donc les progrès comme les déchéances. C’est un agent d’amélicration ou de décadence. Elle est utile ou nuisible. L'hérédité, en elle-même, est quelque chose de passif : c’est un commissionnaire consciencieux, un scrupuleux exécuteur d’ordres reçus, un intermédiaire de confiance. On peut l’imaginer comme une canalisation : elle conduit ce que l’on met de-
dans. De là, la nécessité d'y mettre le plus possible de bonnes choses. Ici apparaît le rôle actif, créateur, de l'hérédité. Elle incorpore le nouveau qu'on lui impose. L'individu est l'agent de cette acquisition, le propulseur de cette action augmentée. Le progrès, maintenu et accumulé par la transmission héréditaire, a donc son point de départ, sa source, son origine, dans l'innovation de chacun de nous. Chaque homme est initiateur de progrès ou de décadence, il crée ou il ruine, dans la mesure où il Jette dans la voie héréditaire une puissance de bien ou un fardeau de mal. Le progrès et le regrès apparaissent ainsi comme ayant dans l'individu leur cause première, leur raison essentielle, féconde. Une force héréditaire vertueuse n’est conservable que par la non adjonction d’habitudes acquises contraires. Une force héréditaire vicieuse n’est réformable que par la substitution, à ces tendances répréhensibles, d’une volonté droite. Donc, le progrès n'est possible que par lindividu, assez vigilant pour conserver ce qui est bon en lui, assez persévéramment énergique pour éliminer ses aspirations coupables. De là, l'importance capitale du travail de réforme de l'individu, de l’œuvre de redressement qu'il doit accomplir sans trêve sur lui-même. C’est une haute mission et une responsabilité lourde qui de ce chef nous incombent, car, en nous améliorant, nous améliorons, pour le présent et pour l'avenir, la société elle-mème. Si nous restons mauvais, nous fausserons les ressorts de la société meil-
leure que l’on prétendra nous donner ; nous paralyserons les effets d’une réforme sociale: Ja réforme de la société sera vaine, si l’homme ne s’est pas d’abord réformé lui-même. En ce sens, il est vrai de dire que la question sociale est une question morale.