INTRODUCTION
La question sociale naît de la constatation des maux engendrés par le fonctionnement de la vie
collective. A la vue des souffrances qui accablent
les hommes, on se demande quel remède apporter aux imperfections du régime qu'ils subissent. Estil une organisation meilleure qui remédie aux iniquités dont les individus se plaignent et qui apaise leur détresse en assurant à tous plus de bien-être et plus de bonheur ? Quelle forme de société peut
répondre à leur aspiration immense vers la justice? Gomment concilier tous les intérêts, satisfaire
tous les besoins, assurer le respect de tous les droits?
Où découvrir cet idéal, et par quelles voies le faire pénétrer dans la réalité vivante ? Ce problème est poignant. Il veut que l'on se hâte. Or, les recherches qu'il impose ne se suffisent pas à elles-mêmes ; elles s'éclairent par les solutions données au problème moral. Celui-ci s'inquiète, en effet, de savoir si l'homme ne doit pas s'élever au-dessus de lui-même, quel modèle il faut qu'il se propose, et comment il y peut atteindre. Mais peut-être notre progrès moral est-il conditionné par le progrès social ? Peut-être, au contraire, sutflt-il, pour
que la société soit plus imprégnée de justice, que Martin '
nous soyons plus riches en vertus ? L'homme deviendra-t-il meilleur par cela seul que la société sera plus parfaite ? Ou le perfectionnement des
individus est-il Tunique agent du progrès social ?
On le voit : entre le problème moral et le problème social, il y a une étroite connexion. Les efforts tentés jusqu'à ce jour pour l'établir ont abouti à la constitution de deux écoles adverses : suivant l'une, tous les maux, même individuels et moraux, ont dans la société leur source unique ;
suivant l'autre, tous les maux, même collectifs et sociaux, sont Tœuvre exclusive de chaque individu. Les représentants de la première doctrine, affirmant que rindividu n'est jamais coupable et responsable en tant qu'individu, s'attachent exclusivement à renouveler la société ; ce sont donc, à cet
égard, des novateurs. Les représentants de la seconde doctrine, n'admettant pas que la société puisse être coupable et responsable en tant que société, s'efforcentuniquement d'obtenir des hommes qu'ils travaillent à devenir plus parfaits, mais ils
se refusent à rien changer à Porganisation politique et économique; ce sont donc, à ce titre, des conservateurs. D'après les uns, la question morale
est une question sociale ; d'après les autres, la
question sociale est une question morale.
A notre sens, il est excessif d'absorber complètement l'un de ces problèmes dans l'autre problème. Pour une part, la question morale est purement morale, et la question sociale purement sociale.
in
Mais elles ne sauraient s'ignorer ; elles sont unies intimementet s'achèvent l'une par l'autre. L'amélioration delà société suppose, outre un progrès économique et politique (point de vue purement social), un perfectionnement moral des individus produit par leurs personnels efforts, de telle sorte que, si la question sociale est une question sociale, elle se ramène aussi, dans une certaine mesure, à une question morale : nous l'établirons contre les novateurs. Mais le progrès moral des individus
nécessite, outre leur volonté persévérante (point de vue purement moral), un milieu propre à assurer à cet effort voulu vers le bien ses pleins effets, de telle sorte que, si la question morale est une question morale, elle se ramène aussi, dans une certaine mesure, à une question sociale :
nous l'établirons contre les conservateurs. Les
formules, énoncées par les deux écoles adverses, ne se détruisent pas : elles se complètent. 11 n'y a pas subordination unilatérale du point
de vue moral au point de vue social, ou inversement : mais subordination réciproque de l'un à l'autre.
Gomment aboutit-on à poser les deux premières
formules ? En étudiant la nature originelle de
l'homme. Ramener la question sociale à une question morale, c'est voir en l'homme un être mauvais par lui-même, mais réformable par lui-même : ne touchons pas à la société, car c'est de nous que viennent les vices, et nos seuls efforts suffisent à
les déraciner. Ramener la question morale à une question sociale, c'est voir en l'homme un être bon par lui-même, mais déformé par la société et ré-
formable par la réforme de celle-ci : nous ne sommes vicieux que parce que la société nous pervertit; constituons-la sur des bases nouvelles et nous
recouvrerons du coup notre primitive vertu.
Que pensait de cette controverse l'antiquité classique ?
Le paganisme, affirmant le bonheur primitif, rage d'or, affirmait par là qu'à l'origine l'humanité était bonne. Mais ce bonheur avait disparu
pour faire place à une décadence continue, marquée
par le passage de l'âge d'or à l'âge d'argent, puis à l'âge de fer. Devenus moins heureux, étions-
nous devenus moins vertueux ? Sans doute Ovide dépeint les crimes qui parla suite désolèrent le monde. Mais ce sont des maux plus que des vices. La conception morale est,en efifet,des plus grossières encore. Les dieux eux-mêmes ne donnent-ils pas l'exemple des pires imperfections, et, leur ressembler, n'est-ce pas leur rendre hoirimage ? Le paganisme est la religion de la nature ; il la divinise : comment pourrait-elle être mauvaise ? Elle est la perfection même, puisqu'elle participe de la divinité. Ce n'était pas seulement opinion du vulgaire, mais pensée de philosophes : les cyniques estimaient que la vie devait se régler sur les mouvements de la nature, et les épicuriens, avec plus de raffinement, professaient une opinion identi-
que. Toutefois, comme la vie en société n'est pas
possible sans une certaine conception des droits et
des devoirs, la cité antique devait nécessairement s'inspirer d'une certaine morale, si rudimen taire qu'elle fût. C'est ce qu'exprimaient les lois par la
fixation des actes défendus et des obligations imposées. La religion païenne, par les prescriptions rituelles, indiquait que les hommes étaient tenus
de certains devoirs envers la divinité ; par le culte
de la chaste Diane et de Vesta, elle manifestait
même une vague intuition d'une vertu supérieure.
Mais Socrate, Platon, Aristote pressentirent une
morale plus haute. De Fétude de Thomme, les
stoïciens dégagèrent les éléments de sa nature idéale, et se proposèrent de la réaliser en eux; lorsqu'ils disaient « tout ce qui est naturel est bon », ils n'entendaient pas notre nature avec ses défauts et ses passions comme le faisaient les épicuriens et les cyniques, mais notre nature châtiée, épurée, transfigurée ; ils opposaient, à ce qui est, ce qui doit être. Gicéron se fait leur interprête lorsqu'il écrit : « Nihil est prof ecto prœstabUius quam
plane inlelligi nos ad justitiam esse natos, neque opinione^ sed naixira constitutura esse jus.., Sed depravatio consuetudinum^ opinionum varietas^ muUitudinis consensus^ animos torquet
et abducit a vero » (Traité des lois). « Oînries igi-
tur génies et omni lempore una lex^ el seynpiterna^ et immutabilis continel^ unusque est corn-
munis quasi magisler el imperator omnium Deus
ille^ legis hujiis inventor^ disceptator^ lator ;cui
qui nonparebU^ ipsese fagiet ac naturam Itomi-
nis aspernabittir » (Fragments sur la Fiéinihli' ^i^é^. Dans ces textes, Cicéron formule cette idée, développée par le Ghristianisme,utiliséepar lesPhysiocrates^et si en faveur dans Técole éclectique de Cousin, qu'il y a une loi naturelle gravée par Dieu dans les consciences, et qu'en nous interrogeant
nous-mêmes nous pouvons en connaître les préceptes. Mais il reconnaît également que les sollicitations de nos instincts peuvent nous détourner de l'observation de cette loi supérieure, et nuire à nos semblables autant qu'à nous-mêmes.
Comment expliquer cette double nature dont les rivalités transforment chaque individu en un
champ clos où s'éternise la lutte? Le Christianisme résoud l'énigme par la théorie du péché originel. Cette doctrine règne sans conteste jusqu'à la Renaissance. A cette époque, l'intluence retrouvée du paganisme fait envisager avec quelque faveur l'idée de l'excellence de la nature humaine divinisée. Toutefois, dans son Institution chrétienne^ Calvin souligne énergiquement,au contraire, nos tendan.
ces mauvaises, et c'est cette idée qu'au xviii^ siècle, Spinoza, Bayle, les Jansénistes, et, avec plus de mesure dans l'expression et dans la pensée, Pascal, Bossuet, Bourdaloue, défendent unanimement. La réaction contre la tradition chrétienne éclate violemment au xviii^ siècle. Nos contemporains
ont affecté plus d'une fois de croire la dispute rela-
tive à la chute originelle scientifiquement close, et ce dogme insoutenable désormais. Aussi, dans
l'abondante moisson des systèmes sociaux, en estil fait abstraction. On bâtit, on déduit, on discute,
on détruit. Mais tous s'entendent pour faire silence
sur cette doctrine. Nous verrons au contraire quelle place importante lui est due.
Nous commencerons par étudier, dans une première partie, les théories sociales échaffaudées sur
le principe de la bonté originelle de Thomme, et nous établirons contre elle la nécessité du travail
individuel de réforme intérieure.
Puis contre les doctrines économiques qui se refusent à reconnaître la réalité des obstacles opposés par la société à cet effort individuel vers le
mieux, nous démontrons à quel point une réforme
collective s'impose. Ce sera l'objet de la seconde partie de cette étude.
.fa
}jru.