ÉTUDE HISTORIQUE DE CETTE THEORIE
De ridée de bonlé originelle de Thomme sont nées deux tendances diamétralement opposées : les autoritaires croient à Tefficacité et à la nécessité de mesures d'État pour que la vertu apparaisse et ne
subisse aucune éclipse ; les libertaires pensent à
rinverse qu'un acte d'autorité, quel qu'il soit, a toujours pour effet de vicier notre nature. Ces derniers semblent donc affirmer la bonté native d'une manière absolue, et se mieux conformer aux règles de la logique dans les systèmes sociaux dont cette notion constitue la pierre angulaire. Et, de fait, les
représentants de la première opinion parfois admettent moins la bonté native que la neutralité native :
c'est bien encore affirmer Texcellence de notre nature que de n'y voir aucun germe mauvais, mais
c'est aussi atténuer celte affirmation quelque peu. Martin 1
Nous allons aborder successivement l'étude de ces
deux écoles.
§ 1. — Xies autoritaires
Historiquement, les conclusions autoritaires ont été énoncées avant même que le principe, sur lequel elles sont assises, ait été défendu. Ce qui, dès
l'antiquité, est mis en relief, c'est l'influence essentiellement moralisatrice d'une société bien constituée, et la mission qui incombe à l'État de diriger
les citoyens dans la voie du bien.
Platon disait que « lès crimes sont causés par le défaut de culture, par la mauvaise éducation et par la mauvaise organisation de l'État ». Les vices ont
leur origine dans l'inégalité des biens : « Voilà donc
deux choses auxquelles nos magistrats prendront bien garde de donner entrée dans nos villes : l'opulence et la pauvreté; l'opulence, parce qu'elle engendre la mollesse et la fainéantise ; la pauvreté, parce qu'elle produit la paresse et Tenvie » (République, livre II). Il n'y voit de remède que dans le
communisme le plus absolu : tout sera en commun, biens, femmes et enfants. Dans cette communauté des femmes, il ne faudrait pas voir la liberté de Tamour que les modernes réclament. La reproduction de l'espèce est d intérêt général ; aussi, les unions sont-elles déterminées par le sort ; toutefois,
comme les résultais pourraient n'être pas tout à fait
satisfaisants s'ils étaient entièrement déterminés
par le hasard, les magisU aLs pourront honnêtement
tricher en usant de ruse pour conduire Taveugle
Destin (1). Ce communisme n'est pas non plus l'égalité politique. Il ne détermine que l'égalité économique. Au point de vue du pouvoir, la société se spécialise en fonctions hiérarchisées. Il y a trois castes : à la base, les artisans et les laboureurs; audessus, les guerriers ; au faîte, les magistrats. Le
commerce est tenu dans le plus profond mépris.
C'est d'ailleurs l'idée qui domine toute l'antiquité
grecque et romaine. Gicéron aussi flétrit le commerce (De officiis, lib. 1, | 42). Âristote le répute dangereux, car il engendre la richesse, et celle-ci est essentiellement corruptrice; il confine au travail manuel, et celui-ci est dégradant. Aussi, comme on
ne peut s'en passer pour produire les choses nécessaires, sera-ce fonction d'esclave. Aristote rejette le communisme, mais il investit l'État de la haute mission de faire régner la vertu, et, pour remplir ce but, il lui confère le droit d'intervenir sans cesse, par une réglementation minutieuse, dans le détail de la vie des citoyens.
Ces idées réapparaissent à la Renaissance. Thomas
1. Gampanella s'est inspiré de celte idée. La Cité est gouvernée par un magistrat, le Soleil ou le Métaphysicien, investi d'un pouvoir absolu. Trois autres magistrats, placés sous ses ordres, et nommés Puissance, Amour et Sagesse^ gouvernent : le premier, ce qui concerne la guerre ; le second ce qui est relatif au développement de l'espèce, de là une régleraentaLion des rapports sexuels que surveillent certains Ibnclionnaires ; le troisième, ce qui a trait aux sciences, aux
arts et à l'éducation.
Morus^ dans son île d'Utopie, s'en inspire : « Vous
faites souffrir aux voleurs, écrit-il, des tourments affreux; ne vaudrait-il pas mieux assurer l'existence à tous les membres de la société, afin que personne
ne se trouvât dans la nécessité de voler d'abord,
ensuite d'être puni ? » Pour assurer à tous l'existence et supprimer jusqu'à la tentation du vol, il
propose d'établir la communauté des biens. Mais il diffère des philosophes païens à un triple point de vue : — il n'y a pas de castes; la république est gouvernée par une sorte de sénat dont les membres
sont nommés par tous les citoyens ; — tous les citoyens sont des associés ; il n'y a plus une aristocratie d'hommes libres entretenus par le travail des
esclaves; — le travail, en effet, n'est plus tenu en mépris; il est honoré; c'est une cité de travailleurs, et non plus seulement de philosophes et de guerriers; tous travaillent manuellement et se récréent
intellectuellement. Ces trois caractères nouveaux sont dus à l'influence du christianisme.
Aristote et Platon confondant la politique et la
morale, avaient proposé pour objet à la première de faire régner la vertu. La Cité forcera les hommes à être vertueux. Cette conception a été l'inspiratrice de tous les systèmes autoritaires qui se sont succédé
jusqu'à nos jours. Co fut Tldée maîtresse des utopistes de la Renaissance, et le programme réalisé par Calvin dans le gouvernement de la ville de Genève. Au xvn® siècle, Fénelon l'applique au pays imaginaire de Salente. Le xvm® siècle lui est acquis
tout entier. Les Physiocrates, libéraux en économie politique, développent en politique la théorie du despotisme éclairé; un bon tyran, conseillé par des philosophes, rendra les hommes sages. C'est également ridée fondamentale des jacobins et des babou-
vistes. Pendant la Révolution, les jacobins la réalisent : ils instituent le despotisme collectif de
conventionnels incorruptibles, etprétendent, comme Aristote, faire régner la vertu grâce à une réglementation étroite et minutieuse des moindres actions des citovens. Les babouvistes, comme Platon, poussaient
jusqu'au communisme.
Cette apparition, dans les faits, à l'époque révolutionnaire, d'idées jusqu'alors confinées dans le domaine de la spéculation, est due à l'influence pressante de cette légion de publicistes et de philosophes qui exerça, au xvm^ siècle, une action décisive sur la direction des esprits. Chez certains de ces écrivains, on ne constate que la croyance à l'efficacité souveraine de l'aclion du milieu social sur la conduite privée. L'homme est réputé produit social : telle sera la société, tel sera l'homme. Mais, même dans leurs écrits, on peut affirmer que cette conviction repose sur l'idée sous-entendue de la bonté originelle. On peut le dire, car cette idée imprègne tout le xviii« siècle, J.-J. Rousseau sera son plus ferme défenseur. Du reste, nous ne trouverons pas de preuves, mais seulement 1 affirmation. Une faut pas s'en étonner, car telle est la caractéristique du xvm° siècle : une polémique vive, alerte, brillante et
cMjÉ^
toujours superficielle; les idées ne sont pas neuves ;
encore moins sont-elles profondes; un trait d'esprit, une raillerîeou une emphatique figure de rhétorique
tiennent lieu de démonstration. Le xviii" siècle est
tout en surface. C'est un cliquetis de reflets, une interniittence d'éclats, une phosphorescence qui amuse et trompe. Le regard est attiré, mais la pensée ne
se fixe pas, car il n'est, sous l'expression, ni puissance de logique, ni leçon d'expérience. A vrai dire, ce sont des littérateurs, non des philosophes on des
savants. Ils battent le briquet, et leur étincelle passagère ne semble un soleil que pour les regards habitués à la nuit.
Locke croyait à la toute puissance de l'éducation:
« Sur cent hommes, affirmait-il, il y en a plus de
quatre-vingt-dix qui sont bons ou mauvais, utilesou nuisibles à la société, par l'instruction qu'ils ont reçue ; et c'est de l'éducation que dépend la grande différence aperçue entre eux ».
Helvétius allait plus loin lorsqu'il prétendait « que tous les hommes naissent égaux et avec des aptitudes égales, et que l'éducation seule fait les différences » {De VEsprit, 3" Discours^ Il n'accusait pas
seulement l'éducation, mais aussi la morale et la législation, de corrompre les mœurs : « Les vices d'un peuple sont toujours cachés au fond de sa législation : c'est là qu'il faut fouiller pour en arracher la racine productrice » {DiscourSy II, ch. 15). « Nous ne voyons tant de crimes sur la terre, que
parce que tout conspire à rendre les hommes victi-
mes et criminels ; leurs religions, leur éducation, leurs gouvernements les poussent irrésistiblement au mal. Pour lors, la morale leur prêche vainement la vertu ^{Système de la nature, ch. II).
L'abbé de Mably écrit : « Son principal objet (de la politique) est de prendre les mesures les plus efficaces pour empêcher que les passions ne sortent victorieuses du combat éternel que notre raison est condamnée à soutenir contre elles. Son but est (le
tenir les passions courbées sous le joug » (Entre-
tiens de Phocion, Amsterdam, 1763, 2« entretien, p. 42). Puisque nous avons des passions et qu'elles cherchent à obscurcir notre raison, nous ne sommes pas entièrement bons. Mais une bonne politique nous rendra tels : il suffira que l'Etat réglemente les
actes des citoyens et l'usage de la propriété. Le communisme régnait aux premiers temps de Thumanité ; mais cet âge d'or a disparu sans retour ; on ne peut songer à le rétablir ; la propriété individuelle subsistera donc : toutefois, des lois devront mettre obstacle à l'avarice et à l'ambition, ces maux
que la propriété fait naître (voir son Traité de la législation) ; des lois somptnaires empêcheront le luxe, et des lois agraires interdiront l'extension exagérée des propriétés.
Morelli, au contraire, estime le communisme h la fois possible et nécessaire : « J'ai découvert, que de tout temps, nos sages, pour chercher à guérir
une dépravation qn1Is ont, mal à propos, pru m
fatal apanage de la condition humaine, ont été pré-
cisément prendre le poison pour le remède. Ils n'ont jamais pensé que leur morale pouvait être la cause de la corruption ; les lois humaines paraissent trop
augustes pour être malfaisantes quelquefois; ils ont
préféré accuser la nature. C'est votre éducation corruptrice et votre triste morale qui font le mal
dont vous accusez la nature « {Le Code de la Nature). Voilà donc apparaître entin l'idée qui s'agitait sourdement sous tous ces systèmes : l'idée de l'excellence de la nature, que faussent et dépravent les
morales et les lois. Morelli présente comme remède
un système qui n'est autre que le collectivisme contemporain : la propriété sera commune à l'exception
des choses d'usage ; les individus ont le droit d'exiger de l'Etat la subsistance, l'Etat a le droit d'exiger des individus leur part de travail contributive à l'utilité générale ; plus de commerce, mais
des magasins publics où chacun apportera ses produits et viendra puiser les objets dont il a besoin.
Voltaire paraît en demeurer à l'idée de neutralité de notre nature, lorsqu'il voit en nous i( des espèces de singes que l'on peut dresser à la raison comme à la folie, p Mais la théorie de la bonté native ne tarde pas à se dégager pleinement de cet état embryonnaire. « L'homme n'est pas né méchant, il le
devient comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers, vous ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte ; s'ils étaient nés méchants, malfaisants, cruels, ils en montreraient quelques signes. Mais la nature n'ayant pas
donné h l'homme plus d'armes offensives qu'aux
pigeons et aux lapins, elle ne leur a pu donner un instinct qui les porte à détruire. L'homme n'est
donc pas né njauvais : pourquoi plusieurs sont-ils
donc infectés de cette peste de la méchanceté ? C/est que ceux qui sont à leur tête, étant pris delà
maladie, la communiquent au reste des hommes » (Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot Méchant).
Même opinion chez d'Holbach: « L'homme est
méchant, non parce qu'il est méchant, mais parce
qu'on l'a rendu tel » {Système de la nature y I, 347). Et chez Buffon: « La vertu appartient à l'homme
sauvage plus qu'à l'homme civilisé, le vice n'a pris naissance que dans la société. »
Il appartenait à Rousseau de donner à cette doctrine toute son ampleur, et d'en tirer d'abonilantes
conséquences au point de vue de la politique, Téco-
nomie politique, la civilisation et l'éducation.
Le procédé de démonstration de J.-J. Rousseau
est^aussi simple qu'original : il se regarde, se scrute, fait son examen de conscience, et se trouve parfait. 11 n'avait pas connu sa mère, morte en lui donnant le jour. Son père délaissa son éducation. Le maître,
chez qui il fut placé comme apprenti, le rudoya. Froissé de quelques punitions imméritées, il quitta
à seize ans la Suisse, et commença à courir par le monde une vie d'aventures et de déboires, tour à tour graveur, catéchumène, laquais, séminariste, précepteur, secrétaire de l'ambassade de France à
Venise, secrétaire deMmeDnpîn, copiste, poète et faiseur de comédies, mais toujours déclassé, avec des intermèdes de vagabondage, d'oisiveté et de misère, lorsqu'il ne trouvait plus à se faire entretenir par quelque dame philosophe. Sa sensibilité ex-
cessive avait souffert d'une enfance de tristesse et
d'abandon. Son esprit misanthrope, inquiet et soupçonneux lui aliéna bien vite ces sympathies superficielles qui courent le monde. Il se crut persécuté, calomnié, et, froissé de tant d'injustices, alors que cependant il sentait en lui des élans vers le bien, il conclut à l'excellence de sa propre nature et maudit
la société. 11 eût cette indulgence : s'étant proclamé
le meilleur des hommes, il ne rendit pas les autres responsables de leurs propres défauts. C'est de la
société, cette marâtre, que vient tout le mal. Luimême reconnaît bien en avoir reçu quelques atteintes: dans ses Confessions, il avoue ses fautes. Mais il le fait sans honte, car, s'il les dénonce, il
les excuse, les justifie, se justifie: s'il abandonne
ses enfants, par exemple, c'est parce qu'il estime ne
pouvoir les élever convenablement, et parce qu'il attribue à l'Etat la charge de l'éducation. Aussi peut-il sans hésitation dire à Dieu lui-même . « Rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables ; que chacun découvre à son tour son cœur au pied de ton trône, et puis, qu'un seul
te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet hommelà» {Confessions).
La thèse de Rousseau n'ira pas sans soulever dans
ses propres écrits des contradictions de plus d'une sorte.
Lorsqu'il expose son optimisme dans sa lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne, il affirme que Dieu, étant la bonlé même, n'a pu créer un monde mauvais. Or, le mal existe, et s'il ne vient de Dieu,
il ne peut venir que des hommes. Gomment cela estil possible si leur nature les contraint au bien ?
Dans tous ses ouvrages, il insiste sur les effets malfaisants de la société. C'est elle qui gâte les individus. Voyez plutôt les funestes conséquences des conventions du monde : une jeune fille et son précepteur s'aiment ardemment ; elle devient sa maîtresse ; ils espèrent et ils désirent le mariage ; or, le père, gentilhomme imbu de préjugés, s'oppose
à cette union ; les convenances sociales et l'autorité paternelle interdisent à Julie d'épouser Saint-Preux ; son père la marie à Wolmar. C'est tout le roman de la Nouvelle Héloïse. Ne rend-il pas sensible les résultats fâcheux du groupement des hommes en
société? Jean-Jacques érigera cette idée en doctrine absolue, à laquelle nulle exception ne saurait être apportée. Et cependant, nouveau Lycurgue, il apporte aux hommes une constitution nouvelle ; il prétend les délivrer du vice, non en détruisant la société, mais en l'organisant sur les bases du contrat social.
Nul ne dénoncera plus véhémentement l'action
corruptrice des relations sociales. Et cependant, il écrit : c( Tout en moi dépend d'un concours de mes
If.
semblables. Je ne suis plus un être individuel et
isolé, mais partie d'un grand tout, membre d'un
grand coi-ps Mais un avantage infiniment supérieur à tous les biens physiques, et que nous tenons
incontestablement du genre humain, c'est celui de parvenir, par la communication des idées et le progrès de la raison, jusqu'aux idées intellectuelles ; d'acquérir les notions sublimes de l'ordre, de la sagesse et de la bonté morales^ de nourrir nos sentiment du fruit de nos connaissances, de nous élever, par la grandeur de l'âme, au-dessus des faiblesses
de la nature, et d'égaler à certains égards, par Fart du raisonnement, les célestes intelligences, entin de pouvoir, à force de combattre et de vaincre nos passions, dominer l'homme et imiter la divinité même.
Ainsi ce commerce continuel d'échanges, de soins,
de secours et d'instruction nous soutient nousmêmes, nous éclaire quand nousavons besoin d'être éclairés, et met en notre pouvoir des biens d'un prix inestimable, qui nous font mépriser ceux que nous
n'avons plus.... Voulons-nous maintenant rechercher ce qui peut nous rendre heureux en ce monde?
Rentrons en nous-mêmes et consultons notre cœur. Chacun sentira que son bonheur n'est pas en lui,
mais dépend de tout ce qui l'environne. Soit besoin d'aimer, soit désir de plaire, soit amitié, confiance
ou orgueil, l'habitude du commerce avec les autres nous rend le commerce tellement nécessaire qu'on peut douter s'il se trouverait un seul homme qui,
sûr de voir d'ailleurs tousses souhaits prévenus, fût
sûr en même temps de ne revoir jamais ses semblables, sans tomber dans le désespoir. Tels sont
les liens indissolubles qui nous unissent tous, et font dépendre notre existence, notre conservation, nos lumières, notre fortune, notie bonheur, et généralement tous nos biens et nos maux des relations sociales. » (Lettres sur la vertu et le bonheur, adressées à Mme d'Houdetot, lettre l'^^).
Il a fait d'un état de nature,oii les hommes vivent
isolés les uns des autres, une peinture enthousiaste; en le quittant, l'homme a déchu. Et cependant, il
écrit ailleurs : « Cette parfaite indépendance et cette liberté sans règle, fût-elle demeurée jointe à l'antique innocence, aurait eu toujours un vice essentiel et nuisible aux progrès de nos plus excellentes facultés, savoir, le défaut de cette fiaison des parties, qui constitue le tout.» (Manuscrit de la bibliothèque de Genève, p. 8). Ou encore : « Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait
auparavant » {Contrat social, I, viii).
Il serait trop facile d'écrire une étude sous ce titre : Jean-Jacques réfuté par lui-même. Suivons
plutôt sa pensée, dégagée de la broussaille des contradictions.
Le principe de la bonté et du bonheur originels de rhomme n'est nulle part démontré. Mais partout
il est énoncé : « Le principe fondamental de toute
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morale, surlequelj'ai luisuuiie dans tous mes écrits,
et que j'ai développé dans ce dernier (VEmile) avec toute la clarté dont j'étais capable, est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et Tordre ; qu'il n'y a point de perversion originelle
dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits... J'ai montré que tous les vices qu'on impute au cœur humain
ne lui sont point naturels. » (Lettre à M. de Beaumont). « L'état de réflexion est un état contre nature, et l'homme qui médite est un animal dépravé...
Eh ! quand vous ne penseriez pas, où serait le mal?
L'imbécillité n'est pas un si grand malheur, et ce fut un être bienfaisant qui le premier suggéra à un habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originels » (Discours sur
l'origine de l'inégalité parmi les hommes). «L'homme
est né libre, et partout il est dans les fers. » (Contrat social, I, i). « Tout est bien, sortant des mains
de TAuteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme « {Emile, livre I). « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme, car on ne peut être à la fois homme
et citoyen » (id.). « La dépendance des choses, qui
est de la nature, ne nuit point à la liberté et n'engendre point de vices, tandis que la dépendance des
hommes, qui est de la société, est désordonnée et engendre tous les vices » (id., livre II). U Emile « est
un ouvrage assez philus jphique sur ce principe
avancé par d'autres écrits, que l'homme est naturellement bon » (Lettre à Philiber Cramer, 13 oct., 1764). « Posons pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours
droits; il n'y a point de perversion originelle dans le cœur humain ; il ne s'y trouve pas un seul vice
dont on ne puisse dire comment et par où il est entré » {Emile, liv. II). « Nos passions naturelles sont très bornées : elles sont les instruments de notre liberté, elles tendent à nous conserver.Toutes celles qui nous subjugent et nous détruisent, nous viennent d'ailleurs: la nature ne nous les donne pas, nous nous les approprions à son préjudice » {id., liv. IV).
Cet état de vertu, de bonheur et de liberté, l'homme l'a connu au début des âges. C'est l'état de nature. Il « n'a peut-être pas existé », et cependant « il est nécessaire d'en avoir des notions justes
pour bien juger de notre état présent ». (Discours sur l'origine de l'inégalité, Préambule). Rousseau n'hésite donc pas. Il n'est pas certain que l'état de nature ait existé. Mais il a dû exister. Et Ton peut en donner « des notions justes ». Et cela même est nécessaire « pour bien juger de notre état présent. » Voilà donc l'auteur créant de toutes pièces cet état
de nature, déroulant le roman dé la genèse humaine. Il nous en fait un tableau enthousiaste. Les hommes vivaient dans les bois, isolés, et dans une condition voisine des animaux. Ils n'avaient à pourvoir
. iffyi l.,i|ii iji,J >|||i' llljiptl II -Il j!j|^ iWI»'i,.|'. "■)>>*■ '-*-.
qu'à un nombre restreint de besoins physiques. Il
n'y avait entre les sexes que les rapports nécessités par des accouplements fortuits. Alors les hommes connaissaient la paix et Tinnocence. Ignorant le mal, ils ne pouvaient le faire. Vivant isolés, ils ne pouvaient opprimer leurs semblables. Les désirs de chaque homme « ne passent pas ses besoins physiques ; les seuls biens qu'il connaisse dans l'univers
sont la nourriture, une femelle et le repos ; les seuls maux qu'il craigne sont la douleur et la faim » (1).
(( La terre, abandonnée à sa fertilité naturelle », fournit en abondance de quoi satisfaire ses besoins. Habitué aux intempéries, son corps acquiert une vigueur remarquable que nous ne connaissons pas. Les botes féroces ne constituaient pas un danger :
« il ne paraît pas qu'aucun animal fasse naturellement la guerre à Thomme hors le cas de sa propre
défense ou d'une extrême faim, ni témoigne contre lui de ces violentes antipathies qui semblent annoncer qu'une espèce est destinée par la nature à servir de pâture à l'autre ». La vieillesse? Ils la sentent à peine, car « la vie sauvage éloigne d'eux la
goutte et les rhumatismes » ; (c ils s'éteignent, sans •1. Voltaire écrivait à Rousseau à propos de ce Discours :
« J'ai reçu votre nouveau livre contre le genre huT^ain ; je vous en remercie. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêles. Il prend envie de marcher à quatre patles, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ni perdu l'habitude, je sais
malheureusement qu'il est impossible de la reprendre, et je liii.-se collo allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes
que vous el naoi ».
qu'on s'aperçoive qu'ils cessent d'être, et presque sans s'en apercevoir eux-mêmes ». Les maladies?
Mais en vérité ils les ignorent! C'est un produit de la civilisation, et Ton peut (( croire que l'on ferait
aisément l'histoire des maladies humaines en suivant celles des sociétés civiles ».
Cet état de sauvagerie primitive n'est pas un état de société, mais d'isolement. Aussi, tout en reconnaissant à l'homme la perfectibilité, ne s'explique-
t-il pas le développement de cette faculté ; elle suppose l'augmentation de la pensée; or, le langage est l'agent le plus actif de multiplication des idées; mais comment comprendre, en dehors de Télat social, l'invention du langage? « Les hommes n'ayant nulle correspondance entre eux, ni aucun besoin
d'en avoir, on ne conçoit ni la nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas indispensable ». Il imagine bien ce qu'il appelle « le cri de
la nature », une sorte de son inarticulé, que les hommes auraient pu varier el perfectionner lorsque, devenus plus nombreux, leurs communications seraient devenues plus fréquentes. Mais il voit à cette élaboration du langage tant d'obstacles, qu'il conclut : « Quant à moi, effrayé des difficultés qui
se multiplient, et convaincu de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par des moyens purement humains, je laisse à qui voudra l'entreprendre la discussion de ce difficile problème, lequel a été le plus nécessaire,
de la société déjà liée à l'institution des langues, M ai tin ^
P^ïV.i. Z-'. Jl*.
ou des langues déjà inventées à l'établissement de la société ».
Moralement, l'homme primitif est doué de pitié. La pitié, dit Rousseau, « est le pur mouvement de
la nature, antérieur à toute réflexion k Or, « de
celte seule qualité découlent toutes les vertus sociales », générosité, clémence, humanité, bienveillance, amitié. Dans l'état de nature, l'homme s'identifie avec la douleur de son semblable et l'éprouve ; au contraire, « la raison engendre l'amour-propre, et la réflexion le fortifie; c'est elle qui replie l'homme
sur lui-même ; c'est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne et l'afflige ». Ce sentiment naturel de pitié,
« modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir; c'est elle qui, dans l'état de nature, tient
lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix ». Chez les sauvages, l'amour n'est qu'un besoin physique indifféremment satisfait par toute femme ; le moral de l'amour, « qui détermine le désir général du sexe et le fixe sur un seul objet exclusivement... est un sentiment factice né de l'usage de la société »,
et duquel naissent les rivalités, les jalousies, les tortures de fâme. les disputes sanglantes. « C'est donc une chose incontestable que l'amour même, ainsi que toutes les autres passions, n'a acquis que dans
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la société cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes ».
Dans cet état de nature, il y a peu d'inégalité entre les hommes, les diff*érences qui les séparent
aujourd'hui étant dues presque toutes à la diversité
de culture et d'éducation. Et, à supposer l'inégalité naturelle considérable, « quel avantage les plus favorisés en tireraient-ils au préjudice des autres dans un état de choses qui n'admettrait presque aucune sorte de relations entre eux? » L'inégalité est donc presque exclusivement l'œuvre de la société, et
ses effets funestes sont exclusivement son œuvre.
L'état de sauvagerie présente la transition entre cet état de nature et nos sociétés. Les vices et l'inégalité commencent à paraître. Néanmoins il existe une large réserve non entamée de simplicité et de vertus : « L'exemple des sauvages, qu'on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde. »
Comment donc les hommes en ont-ils pu sortir ? Par l'institution de la propriété privée : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Mais cette idée de propriété elle-même ne se forma
pas brusquement. Comment y est-on parvenu ? Les hommes, par la chasse et la pêche, sentirent la supériorité de leur espèce sur les animaux. De là bientôt le désir orgueilleux de supériorité individuelle.
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Puis l'expérience montra à chacun que, clans certains cas, l'existence d'un intérêt commun lui assurait le
concours de ses semblables, ils s'unissaient alors temporairement en troupeau. De là, l'idée rudimentaire d'engagements mutuels. Ce commerce devint plus fréquent, les familles s'établirent, avec elle la propriété, les sentiments du cœur, le langage, les
rivalités, les vengeances, les luttes, l'invention de la métallurgie et de ragricullure. Alors, « l'égalité
disparut, la propriété (individuelle) s'introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître
avec les moissons ». On vit naître les gouvernements
et les lois, les classes, les guerres, les impôts, les vices, le despotisme et les révolutions.
La disposition de l'état de nature n'est pas suffisamment expliquée. Le besoin de domination individuelle ne pouvait s'exercer que dans un groupe,
et Rousseau suppose la formation de ce groupe due
à Texistence d'un intérêt commun. Mais pourquoi cet intérêt commun n'apparaît-il pas tout au début de l'humanité? Et, s'il n'est perçu que plus tard, quoi donc a pu le faire naître? On suppose une chasse exigeant la collaboration de plusieurs hommes. Mais, dès l'origine, ces hommes ne peuvent
vivre que de chasse. Pourquoi celte collaboration
cynégétique n'apparaît-elle pas dès l'origine? Puis, une collaboration n'est supposable qu'entre indivi-
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dus susceptibles d'être rapprochés par une inclination mutuelle; on ne Timagine pas entre individus que la nature a faits solitaires, et par suite outillés pour demeurer dans l'isolement; mais si les individus sont mus les uns vers les autres par cette sympathie fondamentale, comment ont-ils pu y résister, et comment, lorsqu'ils y cèdent, peut-on prétendre
qu'ils violent leur constitution native?
L'apparition de l'inégalité non plus n'est guère justifiée. Même la supposition de l'égalité primitive est aussi peu prouvée que vraisemblable. Jean Jacques écrit : « L'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et du progrès de
l'esprit humain. » Or, dans l'état de nature, l'iné-
o^alité existait tout autant pour le moins que dans l'état de civilisation, avec cette différence que. dans
le premier état, elle avait pour mesure la force physique, dans le second, la force mentale. A cet égard, c'est déjà un progrès. Mais ilen estun autre: le développement de la civilisation a pour effet de la diriger vers une moindre inégalité intellectuelle par un'e tendance constante à accorder aux classes inférieures plus de loisir et plus de culture. Gela, les anarchistes l'ont très bien vu, lorsque, dans leur société individualiste à l'extrême, ils disent qu'il y aura égalité entre les hommes et diversité entre eux. C'est en effet en variété mentale que l'inégalité antique peut se transformer ; une société, égalitaire au point de vue économique et social, peut n'être
pas une société d'êtres identiques; des individus, de force physique et mentale à peu près égale, peu vent être des individus très différents les uns des
autres; ils peuvent manifester une variété infinie
dans le mode de sentir, de penser, et d'exprimer des sentiments.
Quoi qu'il en soit, d'après Rousseau, par l'apparition des sociétés, la déchéance humaine est consommée. Le développement de ces sociétés va l'accentuer plus encore. Ce ne sont pas seulement les
gouvernements et les lois qui asservissent les individus, ce sont aussi leurs travaux intellectuels et leurs
raffinements d'art. Leurs liens deviennent plus sûrs parce qu'ils cessent de les sentir, a Tandis que les gouvernements et les lois pourvoient à la sûreté et au bien être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs
sur les chaînes dont ils sont chargés, étouffent m eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblent créés, leur font aimer leur esclavage, et en font ce qu'on appelle des peuples policés. Le besoin éleva les trônes, les sciences et les arts les ont affermis... Les princes voient avec plaisir le
goût des arts agréables et des siiperfluités, ils savent bien que tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge... Quel
joug imposerait-on à des hommes qui n'ont rien ?
qui, comme les sauvages de rAn)érique, vont tout nus et ne vivent que du produit de leur chasse ?...
Avant que Tart eût façonné nos manières et appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques, mais naturelles, et la différence des procédés annonçait au premier coup d'œil
celle des caractères. » Au contraire, « dans ce troupeau qu'on appelle société, plus d'amitiés sincères,
plus d'estime réelle, plus de confiance fondée. Les soupçons, les outrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison, se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme de politesse. Ici l'effet est certain, la dépravation est réelle, et nos âmes se sont
corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. » {Discours sur les
arts, les sciences et les lettres). Faisant alors appel à l'histoire, il oppose les décadences brillamment raffinées et corrompues de la Grèce, de Rome, de Gonstantinople, de la Chine, aux mœurs rudes, mais vertueuses, des premiers Perses, des Scythes
et des Germains. « Le luxe, la dissolution et l'esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés. » — « Peuples, sachez donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science,
comme une mère arrache une arme dangereuse aux
mains de ses enfants ; que tous les secrets qu'elle vous cache sont autant de maux dont elle vous garantit, et que la peine que vous trouvez à vous instruire n'est pas le moindre de ses bienfaits. » — « L'astronomie est née de la superstitioa ; Télo-
ri
quence, de rarnbition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie, de Tavariee ; la physique,
d'une vaine curiosité ; toutes, et la morale même, de l'orgueil humain. Les sciences et les arts doivent donc leur naissance à nos vices. » Il jette l'anathème sur rimprimerie : « Le paganisme, livré à tous les
égarements de la raison humaine, a-t-il laissé à la
postérité rien qu'on puisse compareraux monuments honteux que lui a préparés l'imprimerie sous le règne de TEvangile ? » (id.)
Les spectacles sont un produit de la civilisation et de l'art. Rousseau était donc logiquement conduit à les critiquer. Il y consacre sa Lettre à d'Alembert
mr les spectacles. Dans cet écrit, il reproche au théâtre : — de détourner les hommes des occupations
sérieuses, — d'exciter les passions, — de démoraliser plus encore les troupes d'interprètes; — il ne réforme pas les mœurs, attendu qu'il se borne à les refléter. Le théâtre « purge les passions qu'on n'a pas, et fomente celles qu'on a >). Les spectacles iont oublier « les goûts simples et naturels », et favorisent l'oisiveté. Ils intéressent à des fables et détournent des malheurs réels. Ils flattent nos passions, traduisent nos mœurs, mais ne les corrigent pas, de telle sorte que « l'effet général du spectacle est de renforcer le caractère national, d'augmenter les inclinations naturelles et de donner une nouvelle énergie à toutes les passions ». Si la tragédie nous inspire la pitié, ce n'est qu'une « émotion passagère et vaine, qui ne dure pas plus que l'illusion qui Ta pro-
fâ*ife.;.. ^.
te
duite », « une pitié stérile ». Dans les pièces, tragiques ou comiques, on donne toujours « l'ascendant
aux femmes sur les hommes », et la conséquence est « d'étendre l'empire du sexe, de rendre des femmes etdesjeunes filles les précepteurs du public, et de leur donner sur les spectateurs le même pouvoir
qu'elles ont sur leurs amants. Pensez-vous que cet
ordre soit sans inconvénient, et qu'en augmentant avec tant de soin l'ascendant des femmes, les hommes en seront mieux gouvernés? » De même, on y donne toujours la supériorité « aux jeunes gens sur les vieillards, et c'est un autre renversement des rapports naturels, qui n'est pas moins répréhensi-
ble >.
Si Ton considère, non plus les effets du théâtre
sur le public, mais sur les professionnels, le jugement ne sera pas plus favorable : « Je vois, en général, que l'état de comédien est un état de licence et de mauvaises mœurs ; que les hommes y sont livrés au désordre ; que les femmes y mènent une vie scandaleuse ; que les uns et les autres, avares et prodigues tout à la fois, toujours accablés de dettes
et toujours versant l'argent à pleines mains, sont aussi peu retenus sur leurs dissipations que peu scrupuleux sur les moyens d'y parvenir. » Et cela découle de l'art même qu'ils professent : « Qu'est-ce
quele talent du comédien? L'art de secontrefaire,de
revêtir un autre caractère que le sien, de paraître
différent de ce qu'on est, de se passionner de sang froid, de dire autre chose que ce qu'on pense, aussi
hit
naturelloment que si on le pensait réellement, et doublier enfin sa propre place à force de prendre
celle d'autrui. »
Le spectacle est donc essentiellement corrupteur, pour celui qui le donne et pour celui qui le voit. Toutefois, Rousseau admet le théâtre, à la condition qu'il soit en plein air et inspiré de Tesprit républicain, comme dans la Grèce Antique. Ici, reparaît l'influence de Téducation classique. Déclamant contre la civilisation de son temps, reconnaissant qu'il
est impossible de ressusciter l'homme primitif, heureux, libre et bon, il prend un parti intermédiaire et vante, soit les peuples sauvages, soit les païens
de la Grèce et de Rome. Il esquisse alors un programme de fêtes et solennités publiques inspirées de l'antiquité et que réalisera la Révolution française :
exercices physiques, revues, danses publiques et
solennelles, théories de jeunes filles et de vieillards.
Notre civilisation est doncéminemment malsaine.
Nous respirons cette atmosphère de vices, et, alors
que notre nature recèle en ses flancs féconds la promessse du froment le plus pur, la société stérilise SOUS l'ivraie ces riches espérances. Un homme
ne saurait être laissé à lui-même dès sa naissance, car a les préjugés, l'autorité, la nécessité, l'exemple, toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons submergés, étoufferaient en lui la nature et ne mettraient rien à la place. » {Emile, liv. 1). L'homme, tel que nous le voyons, avec « son
ineptie, son orgueil, et tous ses vices, fait déplorer
la misère et la perversité humaines. » Mais cette conclusion est fausse, car un tel homme est un produit artificiel, un être factice, une àme déformée :
« c'est ià rhomrae de nos fantaisies ; celui de la nature est fait autrement. » Par conséquent, une éducation est nécessaire et dont l'unique objet soit de développer la nature spontanée de l'enfant, en écartant de lui les influences désastreuses du dehors. Il faudra l'isoler de ses semblables, et il faudra que
son précepteur, s'enfermant dans un rôle négatif, se
préoccupe uniquement de favoriser l'éclosion des inclinations natives de son élève. Le but de l'éducation, (( c'est celui même de la nature. » Qu'est-ce que la nature ? « Nous naissons sensibles, et, dès notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les objets qui nous environnent. Sitôt
que nous avons, pour ainsi dire, la conscience de nos sensations, nous sommes disposés à rechercher
ou à fuir les objets qui les reproduisent, d'abord selon qu'elles nous sont agréables ou déplaisantes,
puis selon la convenance ou disconvenance que nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin selon les jugements que nous en portons sur Tidée de bonheur
ou de perfection que la raison nous donne. Ces dispositions s'étendent et s'affermissent à mesure que nous devenons plus sensibles et plus éclairés; mais,
contraintes par nos habitudes, elles s'altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération^ elles sont ce que j'appelle en nous la nature. C'est
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donc à ces dispositions priniitives qu'il faudrait tout rapporter. » Voilà le but de l'éducateur. La méthode habituellement suivie en est tout
l'opposé. « Comment me prouveroz-vous que ces mauvais penchants, dont vous prétendez guérir
l'enfant, ne lui viennent pas de vos soins mal entendus bien plus que de la nature? » (livre il). Lorsqu'on emmaillote le nouveau-né, on commet sur sa nature
physique une première atteinte ; c'est une mutilation déjà et l'image de toute l'éducation dont il sera désormais l'objet. Ecoutant la \oix de la nature, la mère allaitera son enfant. Elle lui donnera des vêtements amples pour qu'il jouisse de la liberté de
ses mouvements. Et comme l'excès do soins, amollissant le corps, le rend débile, elle devra lui apprendre à supporter les intempéries, le faire robuste
en l'exerçant aux fatigues. Agir différemment serait s'opposer artificiellement aux exigences de la nature. Observez-là, en effet, « et suivez la route qu'elle
vous trace. Elle exerce continuellement les enfants ; elle endurcit leur tempéramment par des épreuves
de toute espèce ; elle leur apprend de bonne heure ce que c'est que peine et douleur » (livre II). Par conséquent, a exercez les enfants aux atteintesqu'ils auront à supporter un jour. Endurcissez leur corps aux intempéries des saisons, des climats, des élé-
ments, à la faim, à la soif, à la fatigue. »
D'ailleurs, les excellents conseils, les vues saines
pullulent chez Jean-Jacques: par exemple, sur le choix des nourrices, la douceur à l'égard de l'en-
fant, la vigilance à l'empêcher de prendre des habitudes mauvaises, Taccoutumer à n'avoir peur de rien, ne passouff'rir qu'il commande « aux hommes, car il n'est pas leur maître, ni aux choses, car elles ne l'entendent point », mais au contraire « leur
laisser plus faire par eux-mêmes et moins exiger
d'autrui ».
A côté de cela, une méthode artificielle et arbitraire. Comme si le corps et l'intelligence ne grandissaient pas ensemble et n'exigeaient pas une culture parallèle, il prétend séparer ces deux éléments, et, pendant l'enfance, exercer exclusivement le premier. (( Exercez son corps, ses organes, ses sens, ses
forces; mais tenez son âme oisive aussi longtemps qu'il se pourra » (liv.ll). H ne faut en aucune façon parler à sa raison ; il faut segarderde lui apprendre les notions de devoir, de morale : « Connaître le bien et le mal. sentir la raison des devoirs de
l'homme, n'est pas en effet l'affaire d'un enfant
Toutes ses pensées s'arrêtent aux sensations : que de toutes parts il n'aperçoive autour de lui que le monde physique ».
Le rôle de l'éducateur est purement négatif : il n'enseigne pas la vertu et la vérité, il empêche qu'Emile apprenne le vice et l'erreur. Il doit veiller a ce que rien ne vienne du dehors entraver ou déformer le développement spontané de son élève : « Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce soit au monde, absolument rien. Ne lui laissez pas même imaginer que vous prétendez avoir quelque autorité
sur lui. » Et cepeadaiit, Jean-Jacques investit le précepteur d'une autorité absolue sur son élève,
mais par un détour : le précepteur ne manifestera
pas qu'il possède une autorité, il fera sentir à l'enfant que la nécessité des choses le rend plus fort que ce dernier. « Qu'il (renfant) sache seulement
qu'il est faible et que vous êtes fort; que, par son état et le vôtre, il est nécessairement à votre
merci. Qu'il le sache, qu'il l'apprenne, qu'il le sente ;
qu'il sente de bonne heiii'e sur sa tète altièreledur jou^ que la nature impose à Thomme, le pesant joug de la nécessité, sous lequel il faut que tout être fini plie ». On pourra donc conduire l'enfant en cachant derrière la nécessité, vraie ou imaginaire, l'autorité que l'on exerce. Cette simulation est facile, puisque
l'enfant a été tenu dans l'ignorance.
L'éducation, en apparence libérale et négative, devient ainsi en réalité autoritaire et positive. De même, de naturelle qu'elle semblait être, l'éducation devient essentiellement artificielle. Gomment, en effet, l'enfant apprendra-t-il de lui-même toutes les notions, les idées qui ont cours autour de lui ?
Ni par livres, ni par enseignement doctrinal, mais
par des leçons de choses, par l'expérience. « Ne donnez à votre élève aucune espèce de leçon verbale, il n'en doit recevoir que de l'expérience ». Le rôle du précepteur consistera dans l'art de susciter des faits à l'occasion desquels Tenfant aura envie de s'instruire, il faudra commencer par lui apprendre
ce que c'est que la propriété. Emile, pour imiter le
jardinier, se sera emparé d'un coin du jardin, îi y aura semé des fèves. Le jardinier détruit son travail, et, comme Emile proteste, le jardinier réplique avec vivacité, alléguant qu'il occupait le premier
cette terre, qu'elle était à lui. De là un dialogue avec le précepteur qui discute au nom de son élève, et
c'est ainsi que ce dernierapprend, sans s'en douter, la' théorie de la propriété. Pour lui enseigner à lire, on mettra son intérêt en jeu : par exemple, un billet d'invitation pour une fête arrive ; Emile ne sait pas
le traduire; comme par hasard, personne ne se trouve là pourle déchiffrer; lorsqu'un lecteurse présente, c'est trop tardivement ; on ne peut plus
partir, l'heure est passée; Emile sait qu'il a manqué un plaisir, il en connaît la cause, son ignorance; désormais, de lui-même, il demandera à apprendre à
lire. « Si Emile ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeuse, et lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu'il en pourra laisser au sommeil ; s'il dort trop,
je lui montre à son réveil un amusement de son goût ». En d'autres circonstances, on piquera sa
curiosité, afin qu'il sollicite l'étude d'une matière et
non qu'elle lui soit imposée, ce qui la rendrait rebutante. Par exemple, pour le préparer à l'étude de
la cosmographie : « Après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui avoir fait remarquer du même côté les montagnes et les autres objets voisins, après l'avoir laissé causer là-dessus tout à son
aise, gardez quelques moments le silence comme un
homme qui rêve, et puis vous lui direz : je songe
qu'hier au soir le soleil s'est couché là et qu'il s'est levé là ce matin; comment cela peut-il se faire? N'ajoutez rien de plus ; s'il vous fait des questions, n'y répondez point, parlez d'autre chose. Laissez-le
à lui-même et soyez sûr qu'il y pensera d (liv. III).
Tous les faits, à l'occasion desquels Emile pourra apprendre, sont donc concertés, machinés par le
précepteur. Sans doute, une telle méthode ne permettra pas que l'élève fasse des progrès rapides. Par exemple, Rousseau estime que la connaissance de la notion de propriété pourra, dans la pratique,
exiger deux années. Mais Rousseau en prend allègrement son parti : « La règle la plus grande, la plus importante et la plus ulile de toute éducation, ce
n'est pas de gagner du temps, c'est d'en perdre ».
Il faut se garder d'enseigner à l'enfant les langues et l'histoire, car : ou Ton se borne à lui enseigner des mots et des faits, mais alors ce n'est plus une
science ;ou le maître exposera la science du langage, la grammaire comparée, renchaînement des
événements histoiiques et leur philosophie, mais
alors c'est faire appel à la raison, et l'enfant n'en a pas.
L'instruction acquise par Emile se réduira donc à peu de choses. Et c'est un bien : « Souviens-toi,
souviens-toi sans cesse que l'ignorance n'a jamais fait de mal, que Terreur seule est funeste, et qu'on
ne s'égare point parce qu'on ne sait pas, mais parce qu'on croit savoir. » Toujours l'idée de nature hu-
maine originellement bonne : la science ne peut que la gâter. 11 faut bien savoir, puisque l'on vit en société. Mais n'\ sacrifions que le moins possible. Réduisons le savoir à son strict minimum. <( Puisque toutes nos erreurs nous viennent de nos jugements, il est clair que, si nous n'avions jamais besoin déjuger, nous n'aurions nul besoin d'apprendre ; nous ne serions jamais dans le cas de nous
tromper; nous serions plus heureux de notre ignorance que nous ne pouvons l'être de notre savoir... Puisque plus les hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d'éviter Terreur est l'ignorance.
Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais ; c'est la leçon de la nature aussi bien que de la raison... Que m'importe ? est le mot le plus familier à l'ignorance et le plus convenable au sage. »
On se bornera à quelques notions élémentaires de géométrie, géographie, physique, histoire naturelle et dessin. L'enfant atteindra ainsi douze ans.
A ce moment, il y aura lieu de faire intervenir la
notion d'utilité. Elle permettra d'augmenter le pouvoir du précepteur. Celui-ci profitera de ce qu'Emile lui demande : à quoi sert de connaître telle chose? pour combiner un ensemble de circonstances tel que l'élève s'aperçoive de la nécessité
d'une science déterminée. Par exemple, il égarera
Emile dans la forêt de Montmorency ; Emile est las, a faim, prend peur. Le précepteur lui apprendra à
s'orienter d'après le soleil, et Emile concevra de la sorte l'utilité de l'astronomie.
Martin 3
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Puis on lui enseignera l'existence de la société, la
dépendance des hommes entre eux, les relations sociales, en lui faisant voir le commerçant, le paysan qui cultive pour Fartisan, l'artisan qui fabrique
pour le paysan. Emile lui-même devra apprendre et exercer un métier manuel. Rousseau y voit un moyen propre à égaliser les classes, et aussi à armer le jeune homme contre les retours imprévus de
fortune. La seule lecture que Jean-Jacques permette, est celle de hobinson. Et, de fait, Emile est bien un Robinson.
Emile atteint quinze ans: « Jusqu'ici, nos soins n'ont été que des jeux d'enfants; ils ne prennent qu'à présent une véritable importance, » (Liv. lY) car les passions vont naître. Tous les efforts de l'éducateur devront tendre à en retarder Tapparition : f J'ai toujours cru que les jeunes gens corrompus de bonne heure et livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels... Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses... Oui, je le maintiens et je ne crains point
d'être démenti par Texpérience, un enfant, qui n'est pas mal né et qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est, à cet âge, le plus généreux, le
meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. » Pour remplir ce but, il faudra développer chez le jeune adolescent les sentiments affectueux, l'amitié pour quelques personnes de choix.
ji
envers toutes la bonté, lui apprendre à<( aimer tous
les hommes, même ceux qui le déprisent ». Or, pour
faire naître la compassion, la pitié, l'altruisme, il faut cultiver l'égoïsme : quand, en effet, a la force
d'une âme expansive m'identifie avec mon semblable, et que je me sens, pour ainsi dire, vivre en lui, c'est pour ne pas souffrir que je ne veux pas qu'il souffre, je m'intéresse à lui pour l'amour de
moi... L'amour des hommes, dérivé de l'amour de
soi, est le principe de la justice humaine. » L'égoïsme sera donc le fond de l'éducation. Mais, de
cet égoïsme naît l'amour d'autrui, et alors, mais alors seulement, Emile peut connaître le bien et le mal, la morale.
Puis il apprendra la politique, et comment la
la société pervertit l'individu. Ensuite l'histoire,
mais par Texpérience et non par les livres, car les livres jugent l'histoire, et « les pires historiens pour un jeune homme sont ceux qui jugent. » Ici se manifeste encore très nettement cette idée que, l'homme étant naturellement bon, il ne faut pas que l'éducation vienne fausser sa nature en entravant son libre développement. Emile n'apprendra
donc que les faits : « Les faits ! les faits ! et qu'il juge lui-même; c'est ainsi qu'il apprend à connaître les hommes. » — « A quinze ans, Emile ne
savait pas s'il avait une âme, et peut-être à dix-huit n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne. » C'est en effet, par le libre choix d'idées religieuses que
l'éducation du jeune homme se termine : « A quelle
secte agrégerons-nous l'homme de la nature ? La réponse est fort simple, ce me semble ; nous ne l'agrégerons ni àcelle-ci, ni à celle-là; mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire. » La religion naturelle, c'est-à-dire la croyance en Dieu, l'àme et la vie future, constituera un frein suffisant contre les pressions mauvaises. Rousseau en ajoute d'autres : le précepteur instruira solennellement Emile du mystère de Famour, afin qu'il n'en apprenne rien par d'autres personnes: puis, comme dérivatif aux passions, il lui enseignera l'éloquence, la
poésie, les langues ; enfin, pour qu1l évite la débauche, il le rendra amoureux ; l'amour qu'Emile éprouvera pour Sophie le détournera du libertinage. Le précepteur va donc chercher une compagne à Emile. C'est lui qui la choisit : « J'aurais refusé d'élever Emile, si je n'avais pas été le maître de le marier à son choix, c'est-à-dire au mien. ï) Tous deux ils partent en voyage à la recherche de cette épouse. Non qu'elle ne soit pas trouvée déjà; au contraire, (( dès longtemps Sophie est trouvée. Peut-être Emile l'a-t-il déjà vue; mais il ne la reconnaîtra que quand il en sera temps». Ce voyage est donc un prétexte.
Par un hasard que le précepteur a combiné, ils s'égarent, demandant l'hospitalité à la seule maison qu'ils rencontrent : c'est là que Sophie demeure ;
elle les reçoit, et aussitôt Emile en tombe éperdûment amoureux ; Sophie partage ce sentiment. 11 semblerait qu'ils dussent s'épouser dès maintenant.
Nullement. Le précepteur les sépare pendant deux
années, durant lesquelles Emile achèvera de s'instruire.
Dans son ensemble, le système d'éducation, que
Jean-Jacques entend fonder sur la nature afin d'en
dégager les tendances, est donc le plus artificiel et le plus faux que l'on puisse voir. Tout y est truqué comme dans une coulisse de théâtre. Tout y est factice. Le moindre inconvénient de cette intervention perpétuelle du pédagogue serait de rendre l'élève incapable de jamais se conduire par lui-même; il lui
faudra toute sa vie subir ce pion fâcheux et FimportuniLé de ses longs discours. Il n'est pas une âme délicate que ne révoltent les accès de logomachie de cet encombrant péroreur couvant l'amour de son élève, et, le soir môme du mariage, tirant sur l'alcôve d'Emile et de Sophie l'indiscret rideau de son infatigable rhétorique.
On voit par quels soins minutieux, l'éducation parvient, d'après Rousseau, à développer, même dans nos sociétés mauvaises, cette excellence native dont tout homme est doué. Mais plutôt que de s'attachera un seul individu, tâche ardue, nécessitant un concours de circonstances exceptionnellement favorables, il serait mieux et plus aisé peutêtre de réformer tout un peuple. Sans doute, il est impossible de retrouver la primitive innocence; mais, puisque notre état social est si funeste, il faut nous résoudre à en chercher et instituer une forme meilleure. Quel type nous en propose Rousseau ?
Tous les hommes sont libres. Nul « n'a une autorité naturelle sur son semblable. « (Contrat social^ liv. I, ch. IV). Nul ne peut renoncer à sa liberté, car ce serait « renoncer à sa qualité d'homme ». Or, supposons qu'à l'état de nature les obstacles s'opposant au maintien de cet état deviennent supérieurs aux forces que les individus peuvent déployer
pour s'y maintenir. Dans rintérêt de leur propre
conservation, les hommes devront s'unir. Un pacte sera nécessaire, d'après lequel chacun engagera,
pour le bien commun, sa liberté, sans cependant la perdre. Il faudra « trouver uue forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et
par laquelle, chacun s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant » (1, VI). Cette difficulté, Rousseau prétend
la résoudre.
En effet, le contrat social équivaut à « l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté». Mais, « chacun se donnant à tous,
ne se donne à personne : et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on
lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a ». (id.)
Sophisme, artifice de langage et pur jeu de mots. Je perds en effet la totalité du droit que je possède
sur moi-même et n'acquiers en retour qu'une fraction infinitésimale de droit sur chacun de mes co-
associés. J'arme contre moi seul la communauté entière, et je ne suis armé contre l'un des co-eombattants qu'en tant que membre de la communauté. Donc je suis dupé. Encore n'est-il pas certain que je puisse exercer cette fraction infime de puissance, puisque cela ne m'est possible qu'en tant que membre delà collectivité, c'est-à-dire eu tant que la collectivité elle-même consent à cet exercice. Assurément, de cette association résulterait « plus de force pour conserver ce qu'on a », mais c'est une force inutile, car, en réalité on n'a plus rien. Rousseau l'avoue plus loin (liv. III, ch. I), lorsqu'il écrit : Supposons que l'Etat soit composé de 10.000 citoyens.... Le souverain est au sujet comme 10.000
est à 1, c'est-à-dire que chaque membre de l'Etat n'a pour sa part que la dix millième partie de l'autorité souveraine, quoiqu'il lui soit soumis tout entier ».
Cette conséquence est manifeste. Jean-Jacques l'amplifie à plaisir. L'homme, disait-il, a, par le contrat social, perdu la liberté naturelle; mais,dans
la liberté civile, qu'il a acquise, il retrouve l'équivalent de la première qu'il n'a plus. S'il en était ainsi, l'individu, dans l'état social comme dans l'état naturel, devrait être souverain et sa volonté particulière faire loi. Aq contraire, dans l'état social» l'individu disparaît, le bien commun devient objectif unique, et la volonté générale seule tranche en
maîtresse : « La première et la plus importa nie
conséquence desprincipes ci-devant établis est que
la volonté générale peut seule diriger les forces de l'Etat selon la fin de son institution, qui est le bien commun » (II, i). « C'est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée »
(id.). Et qui donc songerait à s'en plaindre? « La
volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique » (11, m). Assertion incroyable, et que dément Texpérienee : les pires catastrophes out été causées toujours par l'aveuglement de la la volonté générale. C'est cependant là le souverain
infaillible qui doit disposer absolument de chacun
de nous : « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps, ce qui ne
signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre » (1, vu). « Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir
absolu sur tous les siens » (II, iv). Aussi bien nul
doute ne peut-il subsister sur ce point : la vie des particuliers est entre les mains de l'Etat : « Quand le
prince dit au citoyen : il est expédient à l'Etat que lu meures, il doit mourir,... sa vie n'est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de TEtat » (11, v). Il en sera de même pour
ce qui, autant et plus même que la vie, est justement réputé le bien le plus précieux, le droit le plus inviolable, à savoir, celui de confesser sa foi : chacun recevra de l'Etat sa croyance,comme il en reçoit la vie, et sa vie même ne lui sera laissée que sous condition de l'abdication de cette liberté intérieure.
ft
(( 11 y a une profession de foi purement civile dont
il appartient au souverain de fixer les articles Il
peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas
Que si quelqu'un, après avoirreconnu publiquement
ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort » (IV, vni). 11 serait macabre, on l'avouera, d'affirmer maintenant que l'individu est libre, que sa liberté civile est l'équivalent de sa liberté naturelle. Rousseau pousse encore plus loin la plaisanterie : après avoir énu-
méré les dogmes positifs de la religion civile, —
Dieu, la vie future et ses sanctions, la sainteté du contrat social et des lois, — il énonce un seul dogme
négatif, « c'est l'intolérance» (td.). Rousseau estime donc qu'il pratique la tolérance. On ne peut s'étonner de l'entendre dire qu'il nous assure la liberté. Cette conviction, chez lui, est entière. Elle est
déterminée par ce principe, que « le souverain, par
cela seul qu'il est, est toujours ce qu'il doit être » (I, vil). On ne saurait trouver procédé de justification plus facile et plus prompt. La loi, exprimant cette volonté générale qui est le souverain, est, comme cette volonté générale elle-même, toujours juste. Le citoyen étant raisonnable et bon, c'est lui seul
qui fera les lois: la constitution sociale ne peut pas rengager pour toujours ; il conserve la faculté de la modifier à sa guise ; sa souveraineté s'exerce directement, ou, s'il emploie des députés, ceux-ci ne sont que des mandataires dont les décisions deviennent
définitives seulement après avoir été expressément
ratifiées par les mandants ; des assemblées périodiques du corps électoral remettront en question le contrat social lui-même et la validité des pouvoirs de ceux qui sont chargés de le faire observer, car, dans ces assemblées, deux propositions devront toujours être soumises au vote général ; « s'il plaît au
souverain de conserver la présente forme du gouvernement, s'il plaît au peuple d'en laisser l'administration à ceux qui en sont actuellement chargés. » L'exécution des décisions souverainesde la volonté générale sera confiée à des magistrats nommés par le peuple et toujours révocables. Ce gouvernement presque direct n'étant possible que dans de petites agglomérations, « l'Etat devra se borner à une
seule ville tout au plus » (Manuscrit de Genève, p. 59).
Telle est l'organisation politique qui, en restituant à chaque citoyen sa liberté, lui garantit le bonheur et la vertu.
L'autoritarisme résumait les projets réformateurs
du philosophe genevois : autoritarisme externe, par
la compression que l'appareil gouvernemental devait exercer sur les actes des individus ; autoritarisme interne, par rintrusion inquisitoriale du Vicaire savoyard dans le domaine de leurs consciences.
Saint Simon et son école firent appel à l'un et à l'autre, mais surtout renforcèrent celui-ci : Tomni-
potence de l'Etat n'est pas moindre chez les saints
sinnoniens que chez J.-J. Rousseau ; mais le spiritualisme de celui-ci est accru par le théologisme de
ceux-là.
Le Moyen Age et l'Ancien Régime étaient fondée sur la force et s'inspiraient de la foi. La société nouvcîlle, disait Saint Simon, devra être basée sur le travail et être dirigée par la science. Désormais, le pouvoir temporel sera attribué aux industriels, et le pouvoir spirituel aux savants (1) (Voir, Saint Simon, t Organisateur, etk Système industriel). C'est le
régime industriel et scientifique substitué au régime féodal et théocratique. Mais ce réginne industriel ne
va pas sans hiérarchie, et ce régime scientifique sans théocratie d'un autre genre. On accorde bien que l'école libérale a détruit l'ancien féodalisme et l'ancienne théocratie ; mais une telle action est purement négative ; le libéralisme n'a rien édifié, et il
n'est capable de rien construire ; le saint-simonisme
apporte le programme réorganisateur, la charte des temps nouveaux. Le but de l'activité sociale, c'est le
travail pour produire, « l'exploitation du globe par l'association » (Œuvres, XY,i8'2, et XIX, 2H). Or
la société, avant comme après la Révolution, compte
à côté des <c travailleurs », agriculteurs, artisans, savants, « les oisifs », nobles, propriétaires, rentiers ; les premiers produisent, cesont « lesabeilles»;
les seconds consomment et ne produisent pas, ce sont (( les frelons » [Œuvres, XIX, 211).
CiOmment donc la société, pour remplir son objet.
devra-t-elle être organisée ?
Trois Chambres composeront le Parlement : — une