‹ La question sociale est-elle une question morale? [microform]Chapitre 17 sur 32 · LUI-MÊME · texte numérisé non relu

LUI-MÊME

Gardons-nous, disent les économistes optimistes, de toucher à notre régime économique basé sur la libre concurrence des intérêts particuliers. Il y a harmonie préétablie entre ces intérêts privés et l'intérêt général. Celui-ci reçoit toute satisfaction par le libre épanouissement de ceux-là. La société apparaît ainsi comme la meilleure possible. Elle ne saurait donc être rendue responsable de nos défauts, ni être l'objet d'une réforme.

Supposer que la société la plus parfaite doit sortir

du libre jeu des activités humaines, c'est supposer, *

semble-t-îl, que, l'activité des hommes mettant en jeu seulement des éléments parfaits, leur nature est excellente. L'école de J.-B. Say, Dunoyer, Bastiat, n'a jamais éprouvé ces préoccupations spéculatives. Elle prétend constater que Tindividu suit toujours et exclusivement son intérêt personnel, que la concurrence surexcite la production des richesses, que

raccord entre les besoins des consommateurs et

Tactivité des producteurs est constant, et elle s'en tient là. Il lui suffit de croire que tout va bien.

Les sociologues évolutionnistes de Técole spencérienne ont systématisé cette apologie du laisser

faire. L'étranglement des faibles est la loi universelle : elle s'applique au monde social, de même qu'elle régit le monde inorganique, le règne végétal et l'animalité. Il est donc vain de chercher à s'y soustraire. Et ce serait néfaste, si c'était possible, car la lutte pour vivre est le principe du progrès. C'est le combat sans trêve qui, se terminant par

Textermination des mal doués, assure l'apparition

des meilleurs, la survivance et la propagation des espèces supérieures, dans chaque espèce la prédominances des fortes races, dans chaque race la production des types individuels les plus beaux. Ce mécanisme de l'évolution est nécessaire, et il est bien faisant. Nous devons simplement nous efforcer d'assurer son fonctionnement facile, en supprimant toutes les entraves par lesquelles nos préjugés ont

pu jadis paralyser l'action de la concurrence la plus

absolue. L'intervention législative dans les affaires privées est un mal, car elle affaiblit les effets d'une activité que les conseils de l'intérêt aiguillonnent. La philanthropie constitue une pratique détestable,

car elle met les faibles à la charge des forts, elle

perpétue les organismes physiquement mal constitués, et, en soutenant les vaincus de la vie, elle apprend à ceuxqui combattent que Ton peut compter sur d'autres que soi-même. Elle « aide les moins

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méritants à se propager, en les affranchissant delà mortalité à laquelle les vouerait naturellement leur défaut de mérite » (Spencer, Introduction à la science sociale). Autant de causes de ralentissement du progrès.Que l'Etat s'abstienne: nous saurons bien nous

enrichir, et cela suffit pour être honnêtes. Que l'altruisme s'efface : on obtient mieux le but et plus vite, lorsqu'on ne pense qu'à soi.

Les économistes et sociologues optimistes, comme les réformateurs libertaires, estiment donc qu'il y a lieu de laisser agir les individus suivant leurs impulsions natives. Mais les premiers pensent que cela est dès maintenant possible, dans le milieu social actuel ; les libertaires, que cet abandon aux impulsions naturelles suppose la réforme préalable du milieu. De plus, les premiers rapportent toutes nos impulsions au seul intérêt individuel : les seconds font plus riche le clavier de nos désirs, de nos passions maîtresses. Les uns et les autres affirment aussi que rharmonie résulte de lalibreexpansiondes instincts individuels. Mais les optimistes affirment

cette harmonie réalisée, tandis que les novateurs* l'attendent. De plus, les libertaires croient en Texcellence'de ces instincts, parce que la nature humaine est bonne. Au contraire, les optimistes, et nous allons

le mieux souligner encore, ne manifestent qu'une

médiocre admiration pour notre nature : les uns, les moralistes, pensent qu'il y a des défauts, mais susceptibles d'être corrigés par l'effort persévérant de la volonté que guide la loi morale ; pour les

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autres, les orthodoxes purs, si ces vices ne disparaissent pas, il n'y a pas lieu de s'en préoccuper, car, tant que la production est abondante, l'industrie

prospère, la richesse en voie de croissance, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, la morale étant peu de chose auprès de l'économique, et l'observation du laisser faire étant la première et la

plus grande des vertus.

Les optimistes fervents s'attachent à démontrer que réconomie politique, non seulement est conforme à la morale, mais qu'elle est même toute la

morale.

Quelle est, en effet, l'essence de notre nature?

Elle se résoud dans la recherche du plaisir et la crainte de la douleur ; toutes nos actions sont inspirées par ce mobile fondamental de l'intérêt

égoïste: « A quelque degré que se trouve placé un être vivant dans l'échelle de la création, il est gouverné par ce mobile. Il fuit la peine et cherche le plaisir » (de Molinari, Notions fondamentales d'èconomie politique, p. 3). Pour vivre, il faut s'assimiler

certaines forces que la nature recèle. Leur assimilation est une jouissance. Mais leur découverte implique un travail,c'est-à-dire, une dépense de forces, laquelle est une souffrance. De là la recherche du moyen d'obtenir le plus possible en dépensant le moins possible : (( c'est la loi d'économie de forces » (îd.). Et comme les individus et les espèces possèdent à des degrés inégaux l'intelligence et l'énergie, les mieux doués l'emportent sur les autres et leséli-

minent : « c'est la loi de la concurrence » (irf.), par

laquelle survivent « les plus aptes à remplir la fonction dévolue à l'espèce » (id.). Ces lois sont donc essentiellement avantageuses (1). Il faut s'appliquer à les connaître et à les respecter. L'intérêt individuel et celui de l'espèce le commandent. Si chacun, en eftet, agit « de manière à toujours produire un

maximum de forces en échange d'un minimum de

dépenses, l'espèce humaine arrivera au summum de progrès que les pouvoirs qui sont en elle et dans le milieu où elle est placée lui permettent d'atteindre » (id., 236). Comment atteindre cet objet? En n'entravant pas l'action concurrente des mieux doués, en n'affaiblissant chez personne le stimulant de l'intérêt personnel. Comment assurer cette liberté delà

concurrence et cette action souveraine de Tintérêt

propre ? En respectant la propriété et la liberté de chacun. L'observation stricte de ces principes entraînerait c( la production delà plus grande quantité de forces vitales en échange de la moindre dépense, et le résultat serait conforme à l'intérêt général et

permanent de l'espèce » (239).

D'autre part, ces principes sont ceux aussi que la

1. En effet, tout oe qui « contrarie ou paralyse Topération des lois naturelles, a pour effet inévitable d'enrayer les progrès de l'espèce, en affaiblissant l'impulsion qui les détermine. Laisser agir ces lois, sans diminuer leur énergie, aplanir les obstacles qui entravent leurs opération, régler la conduite de chacun en vue de l'objectif de conservation et de

progrès que la nature assigne à l'espèce, tel est le but de la

science du gouvernement de l'homme par lui-même » {id.,

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