Pour la dépravalion des mœurs produite par le régime
de l'inlernat sur les enfanls dos deux sexes. Voir: Henri Sain le -Glaire Deville, De r internat et de son influence sur l'éducation de la jeunesse. Revue scientifique, n® du 2 septembre
notre religion de l'amour dans les livres du Nouveau-Testament juif. Les épopées des Grecs et des
Latins et leurs histoires sont les évangiles de notre religion de la haine. Dans l'éducation de la jeunesse,
nous consacrons une faible partie du temps à la première, et une bien plus considérable à la dernière. De plus, comme pour rendre le compromis réel, les deux cultes sont professés dans les mêmes lieux
par les mêmes maîtres... La noblesse du sacrifice
de soi-même, établie dans les leçons de l'Ecriture et
développée dans les sermons, est mise en relief un jour sur sept ; les sixautres jours on démontre brillamment combien il est noble de sacrifier les autres » [Introduction à la science sociale, 195).
Si l'éducation en général peut fausser nos jugements, par l'éducation spéciale à notre classe ou profession nos idées aussi peuvent être perverties. On estime volontiers l'intérêt national en péril si l'intérêt particulier de la petite coterie à laquelle on appartient ne prédomine pas. Il y a là un danger pour le groupe social, une cause de déviation pour sa marche, un péril pour l'objet qu'il doit remplir.
L'instrument social risque d'être faussé sous cette
pression dont nous nous faisons les auteurs inconscients. « Les officiers de marine ne cachent pas leur
intime persuasion que l'Angleterre court un danger imminent, parce qu'on n'a pas donné satisfaction complète au mouvement d'opinion réclamant Taugmentation du nombre des vaisseaux de guerre et
des matelots. Les débats sur le système d'achat ont
prouvé la ferme conviction des militaires, que notre sûreté nationale dépend de la conservation d'une
armée organisée commecelle qui les a formés etdans laquelle ils ont conquis leurs grades » ("Spencer, id., 261).
Tout cela nous démontre combien est puissante l'influence d'un milieu clos. Remarquons que chacun de nous appartient à une société plus ou moins restreinte, à un groupe professionnel où certaines idées et sentiments constituent une propriété commune dont tous ont l'usufruit.Le jeune hommepasse par la caserne : or, la vie de caserne uniformise les soldats au plus haut degré ; ce sont, chez tous;
mêmes idées, mêmes goûts, mêmes impressions, même langage. Dans la vie civile, on connaît là
propagation de certaines locutions, de certaines
phrases toutes faites. Les individus s'imprègnentde l'état d'âme du groupe dont ils font partie. Un milieu professionnel laisse sur les membres de la profession son empreinte spéciale, plus ou moins caractérisée. Le milieu militaire, très absorbant pour les soldats, les uniformise complètement. L'officier, malgré la diversion de la vie civile où il se meut
partiellement, est profondément imprégné de Tespril spécial au milieu militaire (1) ; son physique
1. Cette influence du milieu produit parfois, sur ceux qui la subissent,decurieux renversements d'optique. Une récente caricature représentait un officier qui, campé devant un civil, émettait gravement cette réflexion : t II faut avouer que vous autres, civils, vous vivez dans un milieu un peu spécial. >
Tout un état d'âme se révèle daiis ces paroles.
est marqué autant que son moral ; on le reconnaît de prime abord, à sa tenue, sa démarche, son verbe.
A un plus haut point encore, le prêtre reçoit une empreinte indélébile, et l'habit civil ne dissimule pas sa qualité. D'une façon générale, chaque profession « nous plonge, un grand nombre d'heures
chaque jour, dans un milieu spécial. Chacun met en jeu un ensemble particulier d'organes et laisse les autres dans un repos plus ou moins absolu ; chacun développe en nous des tendances, nous incite à des goûts spéciaux et nous expose à des excès particuliers » (Dictiomi. encyclop. des Se, mêdic. Art, Mèso-
logie.ç^r le D^ Bertillon,2« série, Yll, 251).
Nous ne relevons pas seulement d'un groupement corporatif, mais d'une ville, d'une province. Cette action locale est presque nulle aujourd'hui, Que Ton compare la vie locale sous l'ancien régime à celle de la fin du xix® siècle : il y a un peu plus de cent ans, les populations voisines vivaient dans
une ignorance profonde Tune de l'autre; les idées
d'une collectivité restreinte croupissaient sur place, un mur isolant les seigneuries, les provinces, les Etats; partout une organisation figée, raidie, empesée, un état d'esprit imperméable, un cloisonnement rigoureux ; c'était pour chaque groupe d'individus, le régime cellulaire. Les événements révolutionnaires, le régime impérial, les secousses politiques de ce siècle provoquèrent un ébranlementgé-
néral, fréquemment répété, qui unifia cette diversité, concentra cette conscience nationale diffuse.
Le mouvement, favorisé par le développement des postes, des diligences, s'eff'ectua d'abord progressivement et avec une certaine lenteur. Mais, depuis quarante ans, c'est une révolution véritable et soudaine : le réseau compliqué des chemins de fer internationaux, nationaux, locaux, s'est improvisé en
quelque sorte ; les communications télégraphiques (i) et téléphoniques ont couvert le monde ; la presse quotidienne à un sou a pris une extension incroyable. Aujourd'hui, une nation sait etpense instantanément d'un bout à l'autre du territoire; des peuples entiers sont au courant du détail de la vie de
leurs voisins. La vie urbaine(2), qui ajoute encore à
cette concentration des activités, à cette simultanéité dessentiments etdesidées,a été Tobjetd'un développement excessif que rien ne ralentit. Le milieu agit
donc différemment sur l'individu. 11 l'uniformise sur des milliers de lieues carrées ; il le modèle par masses énormes, il constitue chacun de nous citoyen de Tunivers; il fait vibrer des peuples entiers. Au marécage mental de l'existence provinciale d'il y a cent ans, il substitue des raz de marée formidables, des tourbillons de sentiments, de larges courants d'idées qui brusquement envahissent tout un monde. L'action du milieu était autre-
1. En France, en 1851, il s'échangeait 9.000 dépêches privées; en 1870, 14 raillions.
i. La proportion de la vie urbaine à la vie rurale était en
France, en 1851, de 25 0/0 ; en 1882, de 33 0/0. Elle s'est donc élevée, dans l'espace d'une génération, du quart au tiers.
fois morcelée ; sa base était étroite ; son influence était lente et conservatrice. Elle est à cette heure
universelle, rapide et novatrice. Dans nos sociétés tiomogènes, vastes, se pénétrant réciproquement
sans cesse, toute idée exerce ses prises immédiatement et sur une masse énorme d'esprits.
La presse et la littérature sont peut-être les plus puissants agents propagateurs d'idées et de sentiments. A cet égard malheureusement leur action
est trop souvent funeste. Une influence déplorable e^t exercée sur les mœurs par les journaux, qui, reproduisant tous les crimes et scandales avec un
luxe surabondant de détails, se font ainsi le véhicule des plus malsaines passions. Les esprits de volonté faible, doués d'un insuffisant pouvoir d'inhibition, ne peuvent résister à celte poussée des
exemples. La littérature du journal, le feuilleton sont absolument pornographiques. Parla, « une certaine presse, la plus répandue, est chez nous l'apologie journalière de la vengeance, de la jalousie et de la colère » (Fouillée, Réflexions sur la criminalité. Revue Bleue, 30 octobre 1897). Ajoutons
que ces feuilles circuleflt entre les mains des enfants
au foyer paternel, et que, dans la rue, les illustrations affichées aux kiosques et vitrines font l'éducation de leurs yeux. Beaucoup de dévoyés commettent des crimes par vanité ambitieuse, pour obtenir la célébrité des causes retentissantes (1), car ils sa-
1. f Les journalistes suisses, M. Rastaud Ta dit à Marseille, au Congrès des sociélés savantes en 1889, se sont en-
vent la publicité gratuite dont ils seront l'objet de la part des feuilles quotidiennes ou hebdomadaires, et combien ils serviront d'aliment aux conversations privées et à la curiosité générale. Sans doute
il faut une prédisposition pathologique chez ceux qui, sous rinfluence d'un récit de crime, cherchent à le réaliser à leur tour. Mais, que l'on y songe : il y a chez tous certains germes, sinon de crime, de
vice du moins, prêts à éclore sous la pression même
légère d'un récit banal ; si le récit n'est pas lu, les images par lesquelles les journaux ou suppléments illustrés le traduisent, constituent cette vivante leçon de choses, instigatrice des funestes tentations, Parfois aussi, cette influence se manifeste par des conséquences simplement risibles : les journaux rapportent souvent que des enfants de 10 à
14 ans, enthousiasmés par la lecture de Robinson, s'introduisent en fraude dans les chemins de fer,
sur les steamers en partance, afin de courir de semblables aventures. Il y a quelque temps, on citait deux de ces aventureux garçons qui, depuis plusieurs jours, vivaient au milieu du bois de Vin-
cennes comme dans une contrée déserte. Du reste,
le livre, comme le journal, est susceptible de renforcer la criminalité : « en 1881, F. Lemaître, quinze ans, vole son patron. Quand l'argent est dépensé, il entraîne un enfant chez lui, lui plonge un couteau dans le ventre, et (( comme il criait, je lui ai
tendus pourne donner qu'un compte rendu sommaire des affaires criminelles » (Aiibry, La contagion du meurtre, 102).
(f coupé la gorge. J'ai beaucoup lu de romans, et, « dans l'un d'eux, j'ai trouvé la description d'une « scène pareille à celle que j'ai exécutée » (Aubry, La contagion du meurtre^ 90). « Troppman avoua à l'abbé Crozes que la cause de sa profonde démoralisation était la lecture des romans. A force de vivre
dans ce monde imagin-^re, il s'était pris d'une belle passion pour ces héros du bagne qui se refont une honnêteté avec les dépouilles de leurs victimes et meurent administrateurs d'un bureau de bienfaisance » (Moreau, Le monde des prisons, 39). « Cherchez la femme, disait un juge. C'est le volume que
je cherche, moi. Le chapitre, la page, le mot...
Combien j'en sais dont tel passage lu un matin a dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé l'existence ! Une pensée, traduite du chinois ou du grec, prise à SénèqueouàSt-Grégoire, adécidé d'un avenir, pesé sur un caractère, entraîné une destinée. Quelquefois le traducteur s'était trompé, et la vie d'un
homme pivotait sur un contresens. » (Jules Vallès,
Les rèfractairesy au chap. Les victimes du crime).
D'une façon générale, la littérature dirige ces esprits superficiels que sont la presque totalité des hommes. Si nous écartons la littérature pornographique, si puissamment outillée cependant, il nous reste la masse énorme encore des écrits de talent
qui se sont fait une spécialité de ruiner les idées
de moralité coutumière. L'ironisme fin de M. Anatole France a causé bien des ravages. Pour témoins, cette école littéraire a façonné des sceptiques, des
épicuriens, desjouisseurs, des égoïstes raffinés ; elle
a fait table rase des idées d'honneur, de délicatesse, de conscience, de devoir; elle a vidédeces notions l'esprit réfléchi d'hommes mûrs, et stérilisé chez les jeunesles germes de moralité qu'y avaient déposésdes mains attentives. Cette œuvre négative consommée,
la reconstitution d'une àme nouvelle se fait vite dans
le sens d'une résurrection païenne. On vante la vie voluptueuse des anciens, leur corruption élégante,
leurs vices couronnés de fleurs. Cela s'écrit dans des œuvres raffinées où, maudissant le devoir maussade du christianisme, on souhaite le retour au culte antique de la beauté vivante, les parfums de
la chair, l'idylle amoureuse de dieux aimables (V. Pierre Loùys, Aphrodite, préfacé ; Clemenceau, Le Grand Pan, préface; et ï Ecole naturiste de Saint- Georges-de-Bouhélier.) Les idées théoriques renforcent ces tendances. Une ligue se forme pour la restauration du paganisme. La libre pensée l'a même
rétabli par la déification des forces de la nature.
Mais, comme si déjà le vide de ce néant leur pesait trop douloureusement, certains, affirmant l'existence d'une force mystérieuse dont découlent tous les êtres, d'un principe obscur des choses, d'une âme agissante de l'univers, d'un inconnaissable inaccessible à nos élans, priant sur l'acropole, ou
dans un cri de souffrance affirmant leur volonté de
vivre, clament leur désespoir sous un ciel d*airain, appellent à leur aide le Dieu qu'ils ont méconnu.
Cet affaiblissement de la foi a entraîné la disso-
lution des mœurs. Ce résultat n*est pas lié à la disparition de toute conviction religieuse, quelle qu'elle soit. Il est inexact que toute religion soit vraie ; il
a'est pas moins faux de dire que toute religion est
bonne. Il y a des religions matérialistes, le paganisme antique, les superstitions bouddhiques de l'Asie. On sait en quoi consistait la morale en Grèce et à Rome, ce qu'elle est encore aujourd'hui en Extrême-Orient. Les pays européens, la France
surtout, sont ravagés par la foi athée; il ne manque
à celle-ci qu'un rituel ; mais nous avons les dogmes, et M. P. Bourget, dans son Disciple, a parfaitement analysé leurs conséquences, pratiques, Tinconduite et même le crime qu'ils déterminent fatalement. Une religion déiste peut enseigner une morale détestable. Voici par exemple les Wahabites :
(( Le premier des grands péchés est d'accorder les
honneurs divins à une créature. — Naturellement, répondis-je ; Ténormité d'un semblable péché est
incontestable. Mais, si c'est là le premier, il doit y en avoir un second : quel est-il? — Boire la chose honteuse, me fut-il répondu sans hésitation, c'està-dire fumer du tabac. — Et le meurtre, l'adultère,
le faux témoignage? suggérai-je. — Dieu est clément et miséricordieux, répliqua mon ami ; ce ne
sont là que de petits péchés. — Ainsi, il n'y a que deux grands péchés, être polythéiste et fumer? continuai-je, bien que j'eusse grand peine à garder mon sérieux. Abd-el-Kareem, du ton le plus convaincu, répondit gravement « qu'eflfectivement,
c'était bien cela » (Palgrave, Journey through Central and Eastern A rabia, U, 11). On imagine quel peut être l'effet, sur la conduite des individus,
d'une religion pour laquelle fumer est un sacrilège égal au polythéisme, et les crimes contre le prochain des peccadilles sans importance.
Le christianisme au contraire a accumulé pendant de longs siècles des trésors de vertus. Notre époque les gaspille et tarit leur source. On peut
aisément constater, parallèlement à la diminution
des croyances due à certaines mesures politiques, l'affaiblissement des caractères et le développement de l'inconduite. Cette influence moralisatrice de la religion chrétienne est neutralisée en partie, dans les agglomérations industrielles et urbaines, par l'action malfaisante de ces concentrations d'individus. La vie des campagnes, au contraire, pi^ésente
le minimum irréductible d'incitations au vice dues au milieu ; l'imagination y travaille moins, les occasions de mal faire sont rares, bref, les conditions heureuses sont, autant que faire se peut, réunies; les inclinations mauvaises ont leur source presque exclusive dans les individus, et le frein moral, que la foi constitue, peut plus aisément que partout ailleurs enrayer leur action. Si donc nous constatons que la démoralisation gagne les campagnes, nous devons en attribuer la cause à l'extension de l'irréligiosité, due elle-même à la propagation de certains journaux, à l'action d'une certaine politique, au séjour des jeunes paysans dans les villes
pendant la clnrée du service militaire. Les faits confirment cette induction. Je sais pertinemment que, dans certains centres ruraux où la déchristianisation, conduite avec ardeur, est aujourd'hui tait accompli, règne la plus complète licence. L'immoralité y atteint à coup sûr en étendue, en précocité
et en cynisme, ce que nous savons de pire sur les mœurs des villes. Athées, ils vivent en athées. Militants de la libre-pensée, ils en pratiquent la morale.
Appuyons de quelques chiffres nos affirmations. De 1841 à 1872, les suicides d'adultes ont augmenté
de 2.300 unités ; de 1872 à 1891, de 3.400. De 1841
à 1872, les suicides d'enfants ont passé de 149 à 206 ; de 1872 à 1891, de206 à 468. (1). (V. Bonjean, Enfants récoltés et parents coupables, 235). Cette progression est parallèle à la vulgarisation des doctrines irréligieuses ; elle s'accélère effroyablement lorsque la morale civique remplace la morale chrétienne. Une société incroyante est vraiment une société qui meurt. L'athéisme la dissoud. Non pas seulement que les liens de solidarité s'affaiblissent, mais aussi parce que, désarmés contre les désilllusions, réputant sans remède la perte des biens terrestres considérés comme les seuls réels, sans
1. t La moyenne annuelle des meurtres commis sur eux-mêmes par des jeunes gens, qui n'était, il y a une trentaine d'années, que de 19 pour les mineurs de 16 ans et
de 130 pour ceux de 16 à 21 ans, est aujourd'hui de 75 pour
les premiers et de 450 pour les secon Is • {Journal d'Indre-et- Loire, ler décembre 1897).
crainte comme sans espérance pour le lendemain de la mort, les vaincus d'un jour préfèrent déserter définitivement leur tâche.
Passons à la criminalité de l'enfance. En 1841, on condamna 13.000 mineurs. En 1891, 36.000 (Bonjean, id. 258). (( Le nombre annuel moyen des assassinats commis par des mineurs, qui était de 20
en 1870, est actuellement de 39 » (Journal d'Indre' et-Loire, l'"' décembre 1897). Or, la propagande irréligieuse, très puissante sous l'empire, est devenue plus violente encore après 1870, et s'est traduite par la législation scolaire laïcisatrice. Au contraire,
« les départements bretons... voient s'éclaircîr leurs teintes sur les cartes de la criminalité. La Bretagne
a une moralité vraiment exceptionnelle ; là, s'est
conservé pur le sentiment de la vie de famille, pure
aussi la croyance au but idéal de la vie. Ajoutez qu'en Bretagne, l'influence favorable de la foi religieuse s'exerce tout d'abord chez l'enfant » (Fouillée, Réflexions sur la criminalité, Revue Rleue, 30 octobre 1897).
L'influence néfaste de l'école laïque se manifeste encore par le plus grand nombre de demandes d'envoi en correction paternelle, qu'elles provoquent. Le tableau suivant le montre (Bonjean, id., 385) :
Proportion pour 100 de la population scolaire.
Garçons Filles
Laïque 85,13 70,95
Gongréganiste 14,87 29,05
Marti Q 49
Proportion pour 100 de la correction paternelle. Laïque 86,95 83,20
Congréganiste 11,40 16,80
Sans aucune école 1,65 Différence favorable
aux écoles congréganisles 3,47 12,25
Et M. Bonjean ajoute : il faut considérer « que les parents des écoles libres sont particulièrement
vigilants; oi% coinme c'est cette vigilance qui provoque les demandes en correction, il faut en conclure que, si les parents des élèves des écoles laïques étaient, proportion gardée, aussi soucieux de maintenir leurs enfants dans le respect des choses respectables, les demandes formées par eux seraient infiniment plus nombreuses qu'elles ne le
sont aujourd'hui, ce qui permettrait de conclure à un état moral relativement très inférieur dans ces dernières écoles. »
Que la criminalité des enfants ou des adultes soit activée par la destruction de l'idéal chrétien, les chiffres ci-dessus, et ceux fournis par M. Fouillée dans la Revue des Deux-Mondes, et que cita M. De-
nys-Cochln à la Chambre des Députés, séance du 16 novembre 1897, le démontrent péremptoirement. A la séance parlementaire, que nous rappelons,
M. Den\s-Cochin déclara : « Sur 100 individus condamnés, 1 i sortent des écoles congréganistes, et 89 des écoles laïques ». M. Léon Bourgeois tenta d'affaiblir l'autorité écrasante de ces chiffres par un
commentaire qui se résume dans les quatre argu- '
ments suivants :
1« Les élèves des écoles laïques ont cependant reçu renseignement du catéchisme hors de l'école. — Réponse : la majorité de ces enfants sont soustraits à cette influence religieuse ; quant à ceux qui fréquentent le catéchisme, ils subissent à l'école une direction qui neutralise la direction reçue à Téglise. .
2« La criminalité est provoquée, non par l'école laïque, mais par les mauvaises conditions de la vie sociale ; la famille ouvrière étant dispersée dans les usines, les entants sont abandonnés à la rue et à eux-mêmes. — Réponse : ces mauvaises conditions sont communes aux enfants de l'école laïque et aux enfants de l'école chrétienne ; il faut donc conclure que l'éducation reçue par ces derniers les prémunit, puisque, chez eux, la criminalité est moindre.
3*> La criminalité est due moins à l'école qu'à l'absence d'école. — Réponse : Tinstruction n'a, par elle-même, aucune action moralisatrice. Spencer Ta vigoureusement démontré.
4^ L'école laïque enseigne une morale positive,
celle qui est contenue dans toutes les religions, et qui leur est commune parce qu'elle leur est antérieure. Cette morale est celle de la société moderne. — Réponse : il faudrait en conclure l'inefficacité de toute morale indépendante de la religion. De plus,
cet argument constitue un aveu de la non-neutralité
de l'école laïque, car, dire que Ton y donne cette
^/; -u^yw.
morale et qu'elle suffit, c'est dire que la morale positive d'une religion positive est superflue : assertion du reste démentie parles statistiques. Enfin, puisque cette morale est celle de la société moderne, et que celle-ci a été, comme l'école, laïcisée, il faut
convenir que les enfants des écoles laïques ont
trouvé, hors Técole, la pratique des principes que l'école leur a inculqués : que devient alors la deuxième excuse invoquée, et comment se fait-il que, chez ces enfants, la criminalité soit plus grande? Par conséquent, toute mesitre législative (jui, sans
froisser les consciences incroyantes, favorise l'extension de ridée chrétienne en assurant à sa propagation cette pleine liberté à laquelle elle a droit et dont elle lire toujours plus de force, est par cela même une mesure efficacement moralisatrice.
Ce qui précède permet de croire, non que les lois ont sur les mœurs une action souveraine, absolue,
définitive, mais du moins une influence réelle.
Quelques exemples d'une autre nature affermiront cette conviction.
(( En Italie, l'impôt foncier dépasse 60 0/0 dans beaucoup de cas. En Autriche, l'impôt immobilier atteint 35 et 40 0/0. 11 y a eu dans ces dernières années une recrudescence très marquée du brigandage dans l'Italie méridionale et en Sardaigne. C'est
un des indices les plus certains que la fiscalité a dépassé la limite supportable. L'histoire de tous les peuples montre que, lé jour où le parasitisme politique prend une extension trop considérable, le pro-
ducteur, accablé, renonce à travailler et s'enfuit dans la brousse pour piller les passants » (Novicow, Les gaspillages dans les sociétés modernes^ 129).
Dans l'Allemagne du Sud, on avait interdit le mariage à toute personne ne justifiant pas d'un certain capital ou d'une profession qui lui permette d'élever une famille. La conséquence de cette loi fut
Taugmentation des unions irrégulières et des naissances illégitimes.
L'influence du régime successoral du partage forcé
a été minutieusement étudiée par Le Play. D'après lui, le droit à l'héritage, que la loi assure à tous les
enfants, favorise chez eux le penchant à la paresse :
« Sous le régime du droit à l'héritage, les enfants,
qui se soumettent à de pénibles efforts quand leur bien-être dépend du travail et de la vertu, tombent dans l'oisiveté et dans le vice dès qu'ils peuvent jouir, malgré Tindignité de leur vie, de la richesse créée par leurs aïeux. Tel est le cas de la France
moderne, où Teff'ort vient surtout de hi jeunesse
pauvre, où la jeunesse riche ne s'emploie guère qu'à la décadence du pays » (Le Play, Organisation du travail, 289). Chez les paysans, le partage forcé livre les parents âgés à la cupidité cruelle, à l'égoïsme âpre des jeunes, avides d'entrer en jouissance immédiate du champ paternel. La liberté testamentaire,
« chez les pauvres, soustrairait les vieux parents aux
vSévices d'enfants dénaturés ; chez les riches, elle opposerait un frein auxdérèglements de la jeunesse (1) »
1. « Les jeunes gens, se fondant sur leur droit de naissance,
..jsJvih^'
(Le Play, Organisation de la famille, 8d). La liberté de tester permettrait la constitution de ce que Le Play
.appelle famille-souche, c'est-à-dire une famille dont
rexploitalion agricole, industrielle ou commerciale, est affectée par le père au plus capable des enfants,
tandis que les autres, dotés par lui (1), s'en vont par
prétendent jouir, dès Jeur entrée dans la vie, de la richesse créée par leurs aïeux. Ils ne se croient pas obligés de s'en montrer dignes par le travail et la vertu. Rebelles à l'autorité des parents, ils s'abandonnent aux appétits sensuels et
aux extravagances de la mode » (Organisation de la famille, 81), « Le droit de succession conféré aux ^niants étend au corps social son influence délétère ; il pervertit particulièrement ceux qui devraient être le principal espoir de la nation ; il habitue la jeunesse riche à croire que la naissance lui donne le droit de jouir de tous les avantages sociaux, de vivre dans l'oisiveté ou le vice, et de se soustraire à tout devoir envers Ja famille et la société. La loi favorise indirectement l'essor de ces sentinaenls et des scandales qui en résultent, si elle ne laisse point aux parents le pouvoir d'imposer à la jeunesse
le travail, la v^^rtu et l'obéissance. Le père do famille doit donc transmettre au besoin sa propriété à un citoyen honnête et laborieux plutôt qu'à un fils vicieux et indolent que les conseils et le bon exemple n'ont pu corriger. Sans doute, la société est en droit d'exiger que ce dernier ne tombe pas à sa charge, soit avant soit après la mort du père, et à ce point de vue d'intérêt public, elle peut réclamer des aliments pour l'enfant prodigue ou incapable; mais là doit s'arrêter Tobligation imposée au chef de famille : le reste doit être
laissé à son amour et à son expérience» {Laréforme sociale en
France, I, 199-200). Ce sont ces principes qu'observent les
Etats-Unis et l'Angleterre. On sait quelle application en a récemment faite dans son testament le millionnaire américain Pullmann.
1. La famille « se croit tenue en effet de constituer pour les frères et les sœurs de l'héritier des dots qui permettent à chacun d'eux de se procurer un établissement en rapport avec les habitudes qu'il a contractées au foyer paternel » [Les ouvriers européens, tome IV, page XL).
le monde à la recherche d'une situation qu'ils se créeront eux-mêmes. Le Play et son école pensent
que ce régime prévient la disparition, parle partage, d'un établissement prospère, assure sa direction entre les mains de l'enfant le mieux doué, stimule chez
les autres l'esprit d'initiative, de personnalité, d'entreprise, favorise la procréation d'enfants, l'émigration, la colonisation.il a permis autrefois le peuplement du Canada et de la Louisiane par les fils de famille. Le partage forcé a fait obstacle à cette fécondité de notre race. « Plus funeste que la corruption de la monarchie absolue, le partage forcé des héritages a détruit les familles souches d'où sortaient nos
anciens émigrants, et il a condamné notre race à la stérilité » (Organisation du travail, 494).
Le système de Le Play soulève des objections sérieuses. Le droit égal des enfants à l'héritage paternel les encourage, dit-il, à l'oisiveté! Mais si un seul
est investi de la presque totalité de la fortune, sa paresse ne se trouve-t-elle pas fortifiée ? La liberté testamentaire ne soustrairait pas davantage les^ paysans âgés aux mauvais traitements d'enfants cupides : ils lutteraient pour obtenir la préférence; la
menace, au besoin suivie d'effet, serait un moyen d'exercer une pression ; l'hypocrisie en serait un autre.
Mais ces objections, tout comme les idées qu'elles combattent, mettent en relief l'influence des institutions économiques sur le moral des individus. Et
c'est là ce que nous entendons démontrer.
M. de Laveleye a fait remarquer que la propriété privée, dans nos campagnes, suscitant chez les enfants le désir de posséder le bien de leur père, associe en leur esprit l'idée du décès de celui-ci au plaisir d'en hériter. Si le père partage ses biens de
son vivant, on ne lui épargne aucune occasion de lui
faire sentir qu'il est à charge ; on le délaisse, on le soigne mal, même on l'injurie. Au contraire, « là oii les allmenden (propriété collective des habitants de la commune suisse) existent, on ne connaît pas cette situation pénible des vieillards. Les enfants rivalisent de soins à l'égard de leurs parents âgés ; chacun
d'eux veille à leur bien-être avec amour, jusqu'à leur
mort, et s'efforce de leur rendre agréables les dernières années de leur vie, car, plus celle-ci se
prolonge, plus longtemps ils peuvent jouir de leurs allmenden. On appelle le docteur au moindre dérangement des vieux parents » (de Laveleye, La prophète primitive, 212).
La propriété commune de^i allmenden produit également cet effet moral de multiplier les mariages
précoces. Assurant en outre aux plus pauvres un lot de terre, c'est-à-dire de quoi vivre par leur travail, elle supprime toutes les conséquences fâcheuses de Taumône : dégradation du caractère, avilissement, paresse entretenue, mendicité de profession, escroqueries de la charité, encouragement aux similations de la misère, hypocrisie.
La propriété commune familiale, en renforçant la puissance paternelle, tend à faire prédoniiner l'esprit
de tradition. Au contraire, la division de la propriété
entre les différents foyers de la même famille, en garantissant l'autonomie des jeunes couples, favorise l'esprit de nouveauté. A la propriété collective de famille, M. de Laveleye attache les plus bienfaisants
effets : « Le nombre des crimes et des délits est
moindre chez les Slaves méridionaux que dans les autres provinces de l'empire hongro-aulrichien, et cela semble provenir de l'influence favorable qu'exerce l'organisation agraire des zadrugas (communautés de famille). Deux causes contribuent à ce résultat. D'abord presque tout le monde a de quoi
satisfaire à ses besoins essentiels, et cette grande
source de méfaits, la misère, n'apporte qu'un assez faible contingent aux tables de la criminalité. En
second lieu, les individus vivant au sein d'une famille nombreuse, sous le regard des leurs, sont contenus par cette surveillance involontaire de tous les instants... Il paraît évident que cette vie de famille
doit exercer une action moralisante. Elle développe la sociabilité... Dans ces communautés de famille,
rattachement aux traditions anciennes se transmet de génération en génération ; elles sont un puissant
élément de conservation pour l'ordre social... Ces associations remplissent également un rôle très utile dans l'organisation politique. Elles sont l'intermédiaire entre Pindividu et la commune, et servent ainsi d'initiation à la politique du gouvernement local. L'administration de la zadniga ressemble en
petit à celle d'unecommune ou d'unesociété anonyme.
Le gospodar remplit des fonctions semblables à celles d'un directeur : il rend compte de sa gestion aux
siens, qui délibèrent et exécutent. C*est comme un
rudiment de régime parlementaire qui prépare à la pratique des libertés publiques... La vie commune de la zadrnga a encore pour effet de développer certaines vertus de l'homme privé, l'affection entre les parents, le support mutuel, la discipline volontaire,
riiabitude d'agir ensemble pour un même but. On a
dit que la famille n'était plus qu'un moyen d'hériter. Il est certain que la succession, suite ordinaire de la perte d'un parent, éveille de mauvais sentiments que le théâtre, le roman et la peinture ont souvent mis en relief. Dans la zadruga, on n'hérite pas. Cha cun ayant droit personnellement à une part du produit, la cupidité n'est pas en lutte conti^e l'afïection
du sang, et à la douleur que cause la mort d'un père d'un oncle ne vient point se mêler l'idée d'un héritage à recueillir d (Lapropriété et ses formes primitives,
Examinons en détail l'influence démoralisatrice de notre régime économique.
Il permet à trop de gens de demeurer fiches en restant désœuvrés. Or on sait de longtemps, que l'oisiveté est mère de tous les vices. Le travail est, au contraire, l'agent le plus sûrement conservateur de la vertu. Une société, où nul ne serait oisif, ignorerait tous les défauts que Toisiveté fait naître. « Le travail, étant par lui-même le motif d'une vie honnête et morale, contrebalance la tendance aux plaisirs
vains, et tient éloigné de la corruption dans laquelle l'oisiveté des riches, l'esclavage des misérables et la conquête avaient plongé les nations anciennes »
(Minghetti, Rapports de ïèconomie politique avec la
morale et le droit ^ 208).
Celui qui ne travaille pas cherche les occasions de dépense. Les caprices de la mode et les besoins du luxe aident au gaspillage . La forme moderne du
commerce, le grand magasin, surexcite la manie de
l'achat ; Zola {Au bonheur des Dames) a décrit admirablement ce pouvoir fascinateur des marchandises entassées à portée de la main ; les femmes sont dévorées par la fièvre d'acquérir, sans besoin réel, pour le seul plaisir d'acquérir ; cette passion est tant aiguë qu'elle peut aller jusqu'au vol, et mainte honnête femme, qui serait restée honnête, succombe à
la kleptomanie ; cette maladie était autrefois très rare ; le grand magasin devient une provocation permanente au vol.
Dépenser beaucoup et ne rien faire, voilà qui n'est pas sans soulever quelques difficultés pratiques : où trouver l'argent? On demandera aujeu les ressources
que Ton ne cherche pas àobtenird'un travail régulier.
Aussi voyons-nous foisonner les cercles, les tripots, les loteries, les agences de paris aux courses, et surtout se répandre la pratique du jeu de Bourse. Or, a la pratique usuelle de ces opérations aléatoires (le jeu de Bourse), la disproportion des gains ou des pertes au travail effectué et au service rendu abaissent singulièrement le niveau moral de ceux qui s'y
^•♦'ai
livrent » (Cl. Jannet, Le Capital au XIX^ siècle, 370). Parlant des trusts aux Etats-Unis, le même auteur écrit : « C'est dans l'état des mœurs publiques qu'il faut chercher le secret de la force redoutable des trusts. Nulle part la puissance de l'argent n'est plus
grande et son immixtion dans la politique plus prépondérante. Non seulement ces grands capitalistes, que l'on trouve dans les trusts, dominent les législateurs d'Etat ; mais encore ils ont été à même, aux élections présidentielles de novembre 1888, d'écraser rhonnêle Cleveland sous la force de l'argent et de fausser par la corruption le suffrage de tout le pays.
Ils ont pu faire nommer un Président dans leur dépendance et avoir dans le 50' Congrès une majorité absolument à leur dévotion » {id.^ 316). On sait
qu'il est d'autres pays où certaines Compagnies industrielles et financières ont su acheter des consciences de législateurs.
Des financiers passons aux industriels. Pendant
longtemps, les armateurs du Nord de l'Europe pratiquaient la spéculation suivante : lorsqu'un navire était en si mauvais état qu'il devenait impossible de
le réparer, le propriétaire, plutôt que de le réformer définitivement et de subir cette perte, l'expédiait avec équipage, mais sans cargaison. En pleine mer,
la maison flottante devenait un cercueil entre deux
eaux. Mais l'armateur touchait Tindemnité d'assurance. C'est dans ces dernières années seulement que l'Angleterre a pris des mesures législatives pour mettre lin à cette pratique. D'autre part, les enquêtes
parlementaires, en Belgique, en Angleterre, en France, ont révélé jusqu'à quel point,poussés par la passion de s'enrichir, les patrons ont pressuré la population ouvrière.
Celle-ci est démoralisée à la fois par lexemple des
hautes classes et par les institutions économiques. Corrompus par la société, les riches deviennent à leur tour des corrupteurs. Leurs détestables exemples pervertissent la classe laborieuse. M. P. Leroy- Beaulieu le reconnaît : « On accuse les ouvriers à bon droit d'ivrognerie, mais que font sur nos boulevards ces lignes de cafés regorgeant d'oisifs et de buveurs d'absinthe, qui envahissent la chaussée ? On
leur reproche de Tinconduite et de l'immoralité. Mais qui nourrit ces courtisanes élégantes, dont le luxe effronté s'étale sur nos promenades et dans nos théâtres et dont les noms sont répétés et prônés avec une sorte de déférence par nos journanx de salon ? On les accuse encore de paresse et de manque d'assiduité aux ateliers. Mais ces légions de promeneurs des boulevards,où sont leurs occupations ?. . . Ouvrons les yeux et avouons nos fautes. La population ouvrière des grandes villes n'a d'ordinaire devant elle que des exemples corrupteurs » (La question ouvrière y 302).
Quelle est maintenant l'influence du régime économique sur les ouvriers?
Le travail industriel, par lui-même, imprime un tour particulier à la mentalité de ceux qui lui sont assujettis. Les ouvriers agricoles « travaillent dans
des conditions beaucoup plus salubres que les ouvriers des fabriques. Au lieu d'être parqués dans un espace étroit, au milieu d'une poussière suffocante et
du vacarme assourdissant des machines, ils travaillent la plupart du temps en plein air. Enfin, leur travail est beaucoup moins dur, entrecoupé qu'il est de pauses plus ou moins longues laissées en partie à
leur gré. ils ne sont pas poursuivis et harcelés par le
mouvement incessant et infîitif^abie de la machine et par l'activité dévorante de la vapeur. J'ai eu les années précédentes en Wurtemberg l'occasion d'entendre des ouvriers de la campagne qui étaient occupés pour la première fois à une machine à battre à vapeur. Le calme ordinaire dos habitants du pays
Souabe les avait abandonnés et ils récriminaient amèrement contre cet affreux métier en déclarant qu'ils ne le supporteraient pas longtemps » (Ziegler, La question
sociale est une question morale, 63-64).
D'une façon générale, le travail industriel produit donc chez ceux qui s'y livrent l'irritabilité.
Plus spécialement, l'industrie repose sur une
excessive division du travail. Or, elle présente les inconvénients suivants: — elle réduit l'homme au rôle de rouage mécanique, et enlève ainsi à son travail tout attrait ;— elle abrutit l'ouvrier par l'incessante répétition du même acte machinal (1) ; — elle
i. « Dans le progrès que fait la division du travail, l'occupation de la majeure partie de ceux qui vivent du travail,
c'esL-à-dire, de la masse du peuple, se borne à un très petit
nombre d'opérations simples, très souvent à une ou deux...
Un homme dont la vie se passe à remplir un petit nombre
•Il
le met à la merci d'un chômage ou d'un renvoi, puisque, en dehors de cette occupation étroitement
déterminée, il est inapte à faire quoi que ce soit.
On pourrait y remédier par une instruction professionnelle étendue, par une large diminution de la journée de travail permettant d'utiliser les loisirs en récréations morales et culture mentale, par l'affectation successive du même ouvrier à toute la
séiie de (ravaux fragmentaires, par une organisation professionnelle tempérant cette concurrence à laquelle il convient d'attribuer les excès fâcheux de
la division du travail (1).
d'opéralion» simples, dont les effets sont aussi, peut-être, toujours les mêmes, ou à peu près les mêmes, n'a pas lieu de développer son intelligence, ni d'exercer son imagination
à chercher dos expédients pour écarter des difficullés qui ne
se rencontrent jamais ; il perd donc naturellement l'habitude de déployer ou exercer ces facultés, et devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant quMl soit possible à une créature humaine de le devenir; l'engourdissement de ses facul tés morales le rend non seulement incapable de goûter aucune conversation raisonnable, ni d'y prendre part, mais même d'éprouver aucune affection noble, généreuse ou tendre, et, par conséquenl, de former aucun jugement un peu
jusie sur la plupart des devoirs, même les plus ordinaires,
de la vie privée. Quant aux grands intérêts, aux grandes
affaires de son pays, il est également hors d'état d'en juger »
(Ad. Smilh, Richesse des nations, Liv. V, Gh. I). Il signale comme rem.ède l'inslruction populaire. Whvi[e\Y (Introduciory lectures of political Economy, Lect. VIII) y ajoute l'éducation morale et religieuse.
1. « Dans une bonne organisation sociale, ces inconvénients, ou disparaîtraient, ou seraient réduits au minimum.
« Le premier remède consiste dans Téducation et dans
l'instruction professionnelle du travailleur : « Aucun enfant, « dit très bienleP.Liberatore {Principii di Economica politicaf
•^.T^'WW^^
^ Sous Taiguillon de la concurrence, le patron se préoccupe exclusivement de faire des bénéfices; la poursuite du gain accapare toute son attention ; il
(( p. 81-83), ne devrait être appliqué à un travail mécanique
« constant, avant un développement suffisant, non seulc-
a menl de sa force corporelle, niais aussi de ses forces in-
« tellectuelles, particulièrenaent en ce qui touche la religion
« et la morale ». En outre, si l'instruction du travailleur dépasse les subdivisions spéciales d'un travail déterminé, si,
avecla connaissance de la prolession spéciale h laquelle il doit se vouer, il reçoit encore les notions générales de quelque profession collatérale, son esprit sera plus alerte, moins opprimé en quelque sorte par la monotonie du travail restreint qu'il accomplit, et en cas de modification des procédés industriels, de chômage, il ne sera pas pris au dépourvu et incapable de faire autre chose.
I La limitation de la journée de travail, — non seulement pour les femmes et les enfants, mais encore pour les adultes, — limitation qui laisse à l'ouvrier le moyen d'occuper d'une façon plus morale son corps et son espril,doitêtre considérée comme un correctif indispensable de la division du travail dans l'industrie moderne, et nous verrons plus loin quel est, à cet égard, le devoir du pouvoir public.
« EnQn, suivant ropinion du P. Liberatore (id.), « Tou-
« vrier ne devrait pas être perpétuellement astreintau travail
f fragmentaire dans la confection d'un produit donné, mais
f il faudrait autant que 'possible, le faire passer graduelle-
f ment par toutes ou par presque toutes les occupations. Le
c champ de son activité serait ainsi moins limité, et U serait
« ainsi affranchi d'une dépendance trop stricte à l'égard du
t patron, son habileté plus étendue le mettant à même de
I contracter des engagements avec plus de liberté et avec
c moins de crainte de la concurrence. »
« Je ferai remarquer que les abus dont nous parlons sont
moins l'effet de la division du travail en elle-même, que la conséquence de l'organisation actuelle du travail basée sur l'individualité. Avec le régime corporatif, avec l'association
qui réglerait le jeu de la concurrence et garantirait à Touvrier, avec la dignité de sa personne, la juste rétribution de
iS"!
ne s'attache pas à sauvegarder, autant que faire se peut, les mœurs des travailleurs des deux sexes qu'il emploie : « Est-il bien permis de reprocher à tous les ouvriers des manufactures leur inconduite
et leur indigence? D'ailleurs, fait-on partout, dans
ces établissements, ce qu'il est possible, ce qu'il est même facile de faire pour les y arracher? A ceux qui me répondraient oui, je dirai non. Quoi! vous mêlez les sexes dans vos ateliers, lorsque d'ordinaire vous pourriez si aisément les séparer. Ignorez-vous donc les discours licencieux que ce mélange provoque,
les leçons de mauvaises mœurs qui en résultent, même avant l'âge où les sens ont parlé, et les passions entraînantes que vous favorisez dès que leur voix se fait entendre ? Et là où vous séparez les
son travail, ils disparaîtraient. On l'a trèsbien dit: a L'entret preneur (Ott, Traité d'Economie sociale,!, 168), engagé dans « la lutte de la concurrence et ne pouvant échapper à la
« ruine qu'à la condition de vendre moins cher que ses ri-
« vaux, ne poursuit qu'un seul but : réduire le plus possible
« les frais de production. La division du travail est un des
€ moyens de cette réduction. Il divise donc le travail à l'inf fini, po ir faire rendre à l'instrument humain tout ce qu'il « peut rendre. Il brisera peut-être cet instrument en l'assu-
€ jettissant à un tel usage. Il détruira dans son germe « l'agent du travail futur. Que lui importe ? Il est à son point « de vue individuel ; il ne considère que le présent; il n'a f pas à se préoccuper des conséquences de son procédé tant « que des bras viendront s'offrira lui, et il sait que delong-
t temps ces bras ne manqueront pas. »
€ Ce sont là les résultats du régime ou plutôt de Tanar-
chie individualiste, qui seraient impossibles avec un régime corporatif bien conçu » (Le P. de Pascal, Philosophie morale et sociale, II, p. 398 etsuiv).
Martin 20
^/aiisi
sexes, croyez-vous avoir tout fait? Dans les ateliers
où se trouvent des jeunes filles, imposez-vous la décence ? le cynisme du langage, la jalousie qu'inspire l'innocence à celles qui font déjà perdue, ne sont-ils pas autant de causes de corruption que vous voyez et que vous n'empêctiez pas ? » (Villermé, Tableau de V état des ouvriers, H, 51). « Beaucoup de
nos maîtres de manufacture, je pourrais dire la plupart, ne s'occupent nides sentiments.ni des mœurs, ni du sort de leurs ouvriers, et ne les regardent que comme de simples machines à produire » {id., 55). « J'ai vu, dans une filature de Saint-Quentin, les deux seuls cabinets de l'établissement où l'on devrait être le plus caché à tout regard, n'être séparés l'an de l'autre que par une mince et vieille
cloison en planchesdisjointes,à laquelle il y avait des trous à passer plus que la jambe ! Mais j'ai vu des
dispositions bien plus offensantes encore pour les mœurs dans une grande manufacture de Tmdustrie cotonnière à Gand, que j'ai visitée en 1837, avec M. le D' Houdet, professeur à l'université de
cette ville.Les détails en sont trop repoussants pour
être décrits » {id., 60, note 1). « Les maîtres.... n'ont-ils aucun reproche à se faire ? A-t-il bien le
droit de se plaindre de l'ingratitude, de la haine même dé ses ouvriers, celui qui ne s'informe jamais de leur position , de leur santé, de celle deleur femme et de leurs enfants ? Celui qui, lorsque la maladie vient les atteindre, les abandonne complètement, et les remplace aussitôt par d'autres, sans leur réser-
ver leur emploi ou leur métier pour le temps où ils
pourront le reprendre? Celui qui saisit la première occasion pour ne plus donner d'ouvrage au vieil-r lard dont le bras devient faible, la main moins habile et le travail plus lent, et cela justement à l'époque de la vie où il aurait besoin de gagner davantage? » (id., 57).
Le régime de la concui-rence, voilà le vrai coupable : chez le patron, il produit l'indififérence, Tégoisme ; chez l'ouvrier, la fatigue excessive, la licence des mœurs ; entre l'un et l'autre, l'antagonisme, les rancunes, la haine, la guerre. Celle-ci se traduit par la grève. Or, l'usage de cet arme ne laisse pas que de coûter fort cher, même au vainqueur. On évalue à 800 millions de francs, c'est-àdire de quoi procurer l'aisance à 160.000 familles,
les pertes occasionnées par la grève des mineurs
anglais de 1893 (Novicow, Les gaspillages dans les sociétés modernes, 73). Aux Etats-Unis, les grèves ont fait perdre, de 1881 à 1886, 233 millions aux ouvriers et 191 aux patrons {id.). Et, cependant, les
intéressés ne peuvent pas se dispenser de recourir à ce moyen. Habilement manié, il a toujours procuré à la classe ouvrière des améliorations sensibles; parfois même celles-ci ont été accordées spontanément par la simple crainte que les patrons éprouvaient de la grève possible. Et, cependant, on ne peut nier que si les résultats poursuivis et obtenus par la grève pouvaient êlre atteints sans que l'on y
eut recours, un grand progrès serait réalisé. Mais,
dans l'organisation économique actuelle, l'ouvrier n'a pas d'autre procédé de rendre sa situation moins pénible. Evidemment, il serait bon de supprimer les grèves. Mais il faudrait pour cela supprimer l'organisation économique qui les rend nécessaires.
La concurrence produit d'autres effets déplorables : 1*^ jusqu'à l'intervention de lois protectrices, exploitation odieuse des femmes et des enfants ; maintenant encore, trop peu de pays ont fait appel à la puissance du législateur et, là où les pouvoirs publics sont intervenus, non seulement les textes
présentent des lacunes, mais encore les industriels savent se dérober aux exigences de la loi (l) ;
2^ falsification des marchandises en vue de vendre meilleur marché ; le consommateur est ainsi empoisonné ou volé ; 3° phénomènes de surproduction, entraînant des crises industrielles, des faillites manufacturières, ouvriers jetés en masse sur le pavé,
chômage, misère ; 4*» destruction volontaire de produits, par suite de la surproduction, ou en vue d'amener une hausse de prix ; 5' concentration des capitaux en quelques mains, grands magasins, grande propriété, haute finance, drainage des capitaux, agiotage et constitution de deux classes, l'une tou-
l. Dans son livre récent sur La Sicile, M. G. Vuillier a retracé dans un récit émouvant le régime de travail imposé aux enfants de 6 à 10 ans, que les raines de soufre emploient. Menés à coups de trique par les surveillants, ils travaillent 10 heures par jour dans les solfatares et gagnent autant de SOUS qu'ils ont d'années.
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jours plus riche et moins nombreuse, l'autre toujours plus nombreuse et plus pauvre.
Le P. de Pascal (Philosophie morale et sociale, II, 402 et suiv.) et M. Jay (Cours de législation industrielle pvoks^^é en 1896-1897 à la Faculté de Droit de Paris) estiment que la concurrence ne peut être
utile et bienfaisante qu'à trois conditions: si elle ne cause pas l'insécurité de la vie, si elle ne permet pas Tenrichissement des uns parla ruine des autres, si elle est loyale et juste. Aucune de ces trois conditions n'est présentement remplie.
Insistons plus particulièrement sur une triple
conséquence de la concurrence relativement à la classe ouvrière : travail excessif et ivrognerie, salaires insuffisants et misère, dissolution de la famille.
La journée de travail trop longue entraîne une
fatigue trop grande. Cet excès de dépense physique
pousse l'ouvrier à chercher dans la boisson une excitation factice. Or, l'ivresse est rendue plus dangereuse par la mauvaise qualité des liquides que les industriels livrent à la consommation ouvrière. Ce poison, qu'est Talcool, constitue le pire excitateur des sentiments violents, des mauvais traitements
conjugaux, des luttes du trottoir, de la sauvagerie
de la rue ou du foyer (1). L'alcolisme est, avec la
1. « Il est donc licite de se demander si les ravages de l'alcoolisme, loin d'êlre le seul effet d'un vice populaire, ne sont pas en premier lieu le fruit de la rapacité de quelques gros bourgeois » (Leyret, En plein faubourg, 74).
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misère, la cause principale du suicide. C'est un
agent actif de folie, de criminalité ; les enfants rachitiques et scrofuloux naissent de parents alcooliques. Ge vice ruine la santé physique, intellectuelle et morale de l'individu, transforme la famille en un enfer et compromet l'avenir de la race.
Cependant il ne cesse de s'étendre : en 1880, en
France, il y avait 356.000 débits ; en 1892,430.000;
en 1830, 1 débit par 130 habit. ; en 1894, 1 par 84 hab. Marseille a 500 écoles et 4.000 cabarets. Dans certaines rues de Rouen, on compte oO débits d'eaude-vie sur 100 maisons. En 18o0, la France absorbait 1 litre 46 d'alcool pur par habitant ; en 1880, 2 1. 84 ; en 1892, 4 1. 56 d'alcool pur, c'est-à-dire
1)1. 46 d'eau-de-vie au litre moyen de 40 degrés.
En 1880, la France consommait annuellement 18.000 hectol. d'absinthe. En 1893, 108.000 hectol. En 1896, 125.000. Or, Fabsinthe est composée d'alcools 10 fois plus nuisibles que les alcools ordinaires. En tout ceci apparaît nécessaire et urgente une réforme plus sociale qu'individuelle,par la réduction des heures de travailla culture intellectuelle et morale des ouvriers pendant leurs heures accrues de loisir, la reconstitution du foyer grâce au repos dominical, la moralisation due àFinfluence religieuse, et ces simples remèdes matériels : monopole de la rectification de l'alcool et limitation du nombre des débits. On a pu déjà mesurer les effets heureux de
cette action législative. En Angleterre, en 1852, la
consommation d'alcool était de 21. 86 par habit, et
par an ; en 1892, de 2 I. 70 ; et, depuis 25 ans, le nombre des débits a passé de 25.000 à 19.000 En Suède, la consommation de Falcool a diminué de moitié. Aussi, avait-on pris dans ces deux pays des mesures législatives restreignant le commerce des boissons alcooliques et dégrevant les boissons alcooliques, thé, caté, etc.
L'égoïsme patronal, aiguisé parla nécessité delà
concurrence, ne pousse pas seulement à exiger de l'ouvrier un travail excessif, mais à lui payer des salaires de famine. « Si Ton retranche les tisserands et les simples journaliers, dont la plupart sont si mal rétribués, le salaire moyen des travailleurs qui font le sujet de mes recherches, est d'environ 2 fr.
pour l'homme, 1 fr. pour la femme, 45 cent, pour
l'enfant de 8 à 12 ans, et 75 c. pour celui de 13 à 16 » (Villermé, Tableau de V état des ouvriers, 1840, II, 11). « La proportion des ouvriers qui ne gagnent pas assez pour se procurer le strict nécessaire ou ce que l'on regarde comme tel, varie suivant les industries, leur état de prospérité ou de détresse et
suivant les pays ou les localités. Un filaleurde Rouen
a trouvé en 1831, époque d'une crise marquée par l'abaissement des salaires, que les 6/10 de ses ouvriers, ou 61 sur 100, supposés continuellement employés alors dans sa filature de coton, ne gagnaient pas, chacun en particulier, le strict nécessaire dont il s'agit » (id., Il, 17). Aujourd'hui encore, le plus grand nombre des ouvriers ne gagne pas suffisamment pour élever toute une famille.
Quel est en effet le coût de la vie ouvrière?
Le logement est, au minimum, à Paris, pour une seule chambre, de 100 à 150 fr. ; une chambre et un cabinet, de 150 à 200 fr. ; deux chambres et une cuisine, 200 à 300. En garni, de 200 à 400 fr., un simple cabinet; et beaucoup, pour une somme relativement élevée, couchent en chambrée. Pour qu'une personne puisse vivre de son travail, M. d'Haussonville {Misère et remèdes^ 214) estime qu'il lui faut au moins de 850 à 1200 fr., et il décompose
ainsi ce budget :
Logement 100 à 150 fr.
Nourriture, 550 750
Vêtement 100 150
Dépenses diverses (chauffage,
éclairage, blanchissage,
menus plaisirs) 100 150
850fr.ài200fr.
Ce qui suppose un salaire quotidien de2fr. 75 à
4 fr. pendant 300 jours de Tannée.
Que feront donc ceux, et ils sont légion, qui, ayant charge de famille, gagnent seulement de 3 à
5 fr. par jour ? Ceux qui sont atteints par le chômage OU la maladie ? Et ces ouvrières de l'aiguille,
qui, obligées de vivre de leur travail, gagnent pour la plupart de 1 à 2 fr. par jour? En 1873, M. P. Leroy-Beaulieu estimait à 15.000 le nombre des femmes dont le salaire quotidien variait entre 1 fr. et 1 fr. 50. 11 est vrai que Bebel, le grand industriel
allemand qui fait partie du triumvirat gouvernant le parti marxiste, répondait qu' <( à 9 heures du soir, il y a encore des hommes dans les rues de Berlin ». Ce n'est pas seulement la femme qui, pour
améliorer son budget se prostitue spontanément, ce sont aussi les parents qui parfois, acculés aux pires extrémités par la misère, prostituent leur fille (V. ÏEcho de Paris, 12 janvier 1897, art. sur le sauvetage de l'enfance). La misère produite par les salaires insuffisants, élève à la fois la mortalité infantile et les naissances illégitimes. « La vitalité de l'enfance surtout est dominée à un degré inouï par le bien être des familles. La misère peut laisser succomber jusqu'à 90 et plus pour 100 de ces enfants avant la cinquième année, tandis que Taisance intelligente et soigneuse peut en élever 90 et plus » (Diclionn. encycl des sc.mèdic.^ art. Mésologie, par
le D^ Bertillon, 2^ série, t. YII, p. 251). Sur le second point, M. de Greet (Les lois sociologiques, 108 et suiv.) donne des chiffres intéressants. Pour le Hainaut, région minière et industrielle, les naissances illégitimes s'élevaient à 8,94 p. 100 dans la période 1861-1870, et les salaires étaient de2fr. 62. Ce tant pour cent se réduit à 8,32 dans la période 1871-80,
pendant laquelle les salaires montèrent à 3 fr. 39,
et à 8,28 en 1872-74, années pendant lesquelles les salaires dépassèrent 3 fr. 39. La période 1881-89 est marquée par une crise de l'industrie charbonnière et un abaissement des salaires qui descendent à 3fr.: le tant pour cent des naissances illégitimes monte
aussitôt à 10,74. En 1800, les salaires montent à 3 fr. 60, les naissances illégitin[ies descendent à i0,44p. 100.
La rapacité du propriétaire accroît cette misère et cette immoralité que la rapacité du patron a fait naître : « le loyer pour le travailleur est souvent la cause du désordre dans le ménage... L'impossibilité de trouver un logement d'un prix possible, la rapacité et les prétentions de certains propriétaires, sont la cause souvent, très souvent, de découragements incroyables, de haines implacables, et la base de misères effrayantes et d'avilissements honteux. Pour avoir son terme, l'ouvrière se prostitue, la femme mariée trompe son mari, la mère de famille se
déshonore, le mari descend au subllmisme (1) » (D. Poulot, Le sublime ou le travailleur, 1872, 2® édit., p. 47). « On peut dire que le loyer prend au salaire du
travailleur 30 p. 100. L'ouvrier qui fait 300 jours en moyenne à 4fr., soit 1200 fr., pour peu qu'il ait un ou deux enfants, ne sera guère à l'aise dans les logements de 3à400fr. Le logement du travailleur ne
devrait pas varier entre 10 et 12 p. 100 de la moyenne ci-dessus. Si le fardeau se trouvait ainsi diminué, nous trouverions qu'il serait encore assez lourd ». (iV/., 48). On sait au contraire que, dans une famille bourgeoise, le loyer varie, à Paris, entre le 6* et le 8" du revenu. La proportion du loyer, dans
notre société, est donc d'autant plus forte que les
ressources du locataire sont moindres. Et que sont 4. Le sublime est l'ouvrier paresseux, violent et ivrogne.
ces logements de la partie la plus nombreuse de la
de la population ? « Comment décrire les misérables cabanes des montagnards ne contenant souvent qu'une seule pièce ou vivent, travaillent et dorment, sept, huit, quelquefois dix personnes ? La misère y est telle qu'une famille un peu moins nombreuse prend volontiers un locataire, et qu'au mépris de
toutes les règles de la pudeur et de l'hygiène, cinq
personnes occupent parfois le même lit » (Le Petit Journal, 2 octobre 1897, article sur l'Allemagne ouvrière). « J'ai été conduit un jour (c'était sur la paroisse de Saint-Séverin) dans Tintérieur d'un maçon. Le père était parti à l'ouvrage dès l'aube, et la mère était seule au logis, qui se composait d'une chambre et d'un petit cabinet. Là couchaient, dans un seul lit, la sœur et le frère aîné (1), celui-ci déjà
assez grand garçon pour aider son père dans son ouvrage; sur la table était étendu un petit matelas qui servait pour deux autres enfants ; sous la table, deux autres couchaient également ; un septième, dans un berceau d'osier, un huitième dans le lit du
père et de la mère. Il était trois heures de l'aprèsmidi ; aucun lit n'était fait, et le matelas qui était sur la table avait été simplement repoussé pour y placer aussi le déjeuner. Epars, ça et là, des vôte-
1. Le même fait s'est présenté plus d'une fois dans des familles qui demandaient les secours de la conférence Saint- Vincent-de-Pdul de la paroisse Saint-Etienne du Monl. La
cause en était toujours la même : exiguïté du logis el manque des ressources nécessaires pour acheter les lits indispensables.
ments et des linges malpropres. La mère, affaissée
sur elle-même, présentait Timagedu découragement dans la misère. On sentait qu'elle avait renoncé à
la lutte. Cependant le père faisait des journées de 5
à 6 fr. » (d'Haussonville, Misère et remèdes, 188). En un tel état, que peut devenir la moralité des enfanls ? Insuffisance de salaire, insuffisance du logegement, nombreux enfants : comment parleràcette mère de propreté, d'hygiène, de morale, de courage? Ce sont là choses de luxe : il faut être plus riche
pour pouvoir se payer la vertu. Ce serait folie que
d'imaginer l'aumône capable de remédier à de tels maux.
Le but doit être l'extinction, et non l'entretien de la pauvreté. Si l'aumône est indispensable pour soulager les misères immédiates, soit par don d'argent ou en nature, soit par l'assistance par le travail, OU les malheurs sans autre remède (vieillesse
et infirmités), elle présente par ailleurs ce grave inconvénient d'encourager la simulation et la paresse; elle éteint chez ceux qui reçoivent tout sentiment de dignité, alors que ceux qui donnent s'imaginent devoir à leur supériorité naturelle d'obliger autrui et se flattent orgueilleusement de remplir tous leurs
devoirs par l'abandon de quelques pièces de monnaie ; enfin, l'aumône devient pour les donateurs
une réclame tapageuse, un masque dont se couvrent les égoïsmes incurables, une justification pour les consciences troubles.
On l'a dit avec autant de force que de raison :
« Une certaine quantité de biens matériels est condition indispensable au développement de Tintelligence, de la moralité (i), à l'institution d'un gouvernement, au repos public... Un certain degré de
richesse est essentiel à l'existence des nations, et nécessaire au développement de la civilisation. » (Minghetti, Rapports de r économie politique avec la Morale et le Droit, 412). « Le moyen le plus sûr d'empêcher la perpétuation de l'assassinat et du vol, c'est préalablement de supprimer la misère; la pauvreté est bien plus destructive de l'ordre, de la famille, de la société, que les idées condamnées comme subversives » (de Greef, Introduction à la Sociologie, 1, 175). « Qui oserait nier que l'extrême pauvreté et la misère noire ne soient le sol le plus favorable pour l'éclosion des criminels, que ce sont elles qui livrent l'homme à l'ivrognerie et la femme à la prostitution, qui privent l'enfant d'éducation, d'instruction, de surveillance et de bons exemples, et qui le contraignent prématurément à la mendicité hypocrite, aux petits larcins, et même au vol?... Qui niera que dans nos grandes villes, avec leurs révoltantes conditions d'habitation, la perversion et le vice entrent comme un élément nécessaire et inévitable dans l'existence que l'on mène au fond de ces
repaires de la misère?... Je crois fermement qu'une
i. € Dans une société bien constituée, il doit se trouver une certaine abondance de biens extérieurs, dont Vusage est requis à r exercice de la vertu » (S. Thom. De reg. Prhicip., I, c. XV) (Léon XIII, Encycliq. De conditiom opificum).
répartition plus équitable de la richesse, la suppression de la misère et de la mendicité, la disparition de l'armée de réserve du capital (i)qui arrivera enfin às'éleverau niveau des ouvriers instruits, enfin une amélioration générale dans les conditions de la vie de famille et de l'éducation des enfants,je crois enfin qu'une augmentation des heures de liberté de l'ouvrier (2), et une augmentation de son salaire amèneront nécessairement une décroissance considérable dans le nombre des criminels » (Ziegler, La question
sociale est une question morale, 138-139).
Nous n'avons pas encore énuméré tous les désastres. Le régime de liberté économique n'a pas seulement ruiné physiquement, intellectuellement, moralement l'individu, il a encore détruit la famille.
On peut dire delà famille ouvrière qu'elle n'existe
plus.
Pour augmenter le salaire insuffisant de l'homme, la femme et les enfants ont été à la fabrique. On les y a d'autant mieux accueillis qu'ilssont plus dociles,
et la femme plus appliquée au travail et plus
' adroite: déplus, ne venant chercher qu'un salaire
d'appoint, leurs exigences étaient plus modestes, et
1. On entend par là cette masse d'ouvriers dépourvus de culture professionnelle qui, s'embauchant à n'inaporle quel prix lorsqu'un supplément de bras est temporairement nécessaire, font aux ouvriers instruits une concurrence désastreuse.
2. Sous réserve, Faite plus haut, d'une culture morale préalable garantissant les bons emplois de cet accroissement des heures de liberté.
le patron y trouvait un sérieux avantage pécuniaire.
La conséquence fut la dispersion de la famille. Ses membres, au lieu de s'unir pour se protéger
mutuellement,prolongèrentràpre lutte économique jusqu'à se faille concurrence les uns aux autres. Les exigences du travail contraignirent les femmes à abréger avant et après leurs cojches la période de
repos nécessaire et à confier à des meixenaires mal
payées la garde et le soin des nouveau-nés ; de là, des infirmités, des maladies dues à des couches mal
faites, et. pour les enfants, Taugmentation de la mortalité en bas-âge. Plus tard, les enfants sont abandonnés à la rue. Le soir venu, le mari et la femme ne peuvent pas se réunir toujours, car l'un
revient du travail de jour et Tautre est parti pour le
travail de nuit. Et comment se rencontreraient-ils le dimanche, puisque le Capital prétend ignorer la loi de Dieu? En vérité, les théoriciens de l'union libre sont étroitement conservateurs : ils demandent à la loi de consacrer une situation de fait. Le capitalisme, voilà le véritable agent révolutionnaire, le plus actif destructeur du foyer familial : « Dans un ménage d ouvriers, le père, la mère sont absents, chacun de leur côté, 14 heures par jour. Donc il n'j a plus de famille. La mère qui ne peut plus allaiter son enfant, l'abandonne à une nourrice mal payée, souvent même à une gardeuse qui le nourrit de quelques soupes. De là une mortalité effrayante, des
habitudes morbides parmi les enfants qui survivent,
une dégénérescence croissante de la race, l'absence
complète d'éducation morale. Les enfants de trois ou quatre ans errent au hasard dans des ruelles fétides, poursuivis par la faim et le froid. Quand, à
7 heures du soir, le père, la mère et les enfants se
retrouvent dans Tunique chambre qui leur sert d'asile, le père et la mère fatigués par le travail, et les enfants par le vagabondage, qu'y a-t-il de prêt pour les recevoir? La chambre a été vide toute la journée; personne n'a vaqué aux soins les plus élémentaires de la propreté; le foyer est mort; la mère épuisée
n'a pas la force de préparer des aliments ; tous les vêtements tombent en lambeaux ; voilà la famille
telle que les manufactures nous l'ont faite » (J. Simon, Vouvrière, Préf., p. V). « Chaque matin, avant le lever du soleil, père, mère et enfant partent pour la fabrique; ladispersion commence au seuil même de la maison... La mère, en vérité, n'est plus qu'un ouvrier comme son mari. C'est à peine si ses enfants la connaissent. Le salaire qu'ils touchent, quelque minime qu'il soit, leur donne une sorte d'indépendance dont ils sont très prompts à se prévaloir, et le père, absorbé par son travail, tenu loin d'eux dans une autre manufacture, ne peut ni les gouverner, ni les protéger. Ils ont, comme lui, leur atelier, leur patron, leurs compagnons, leur tâche. En signant le contrat d'apprentissage dé ses enfants, le père a signé son abdication d (id., 99-100).
La famille bourgeoise elle-même a reçu du capitalisme la plus terrible des atteintes. Si elle n'est pas
dissoute, il est juste de dire qu'elle se désagrège.
Les grandes fortunes entraînent la vie mondaine:
la mère abandonne ses enfants à des mains mercenaires, le mari délaisse sa femme ; chaque époux vil au dehors ; ils dissipent leur activité au bal, au théâtre, au cercle, en frivolités et en intrigues coupables.
Encore ce mal est-il fort circonscrit.il en est un autre commun aux classes supérieure et moyenne,
et qui menace de détruire la famille bourgeoise
dans son principe, c'est-à-dire le mariage. La société moderne en a complètement faussé la notion.
Le service militaire, la lenteur avec laquelle les situations se créent, les sollicitations du plaisir dans les grands centres où accourent des adolescents étrangers à toute idée du devoir, reculent à 30 ans
et plus l'âge auquel on se crée un foyer ; trop souvent même, ces motifs en empêchent la formation. L'égoisme, legoût du bien être, du luxe, l'ambition
et l'orgueil, sentiments exaltés par une organisation sociale où le succès est tout et où ce sont les seuls agents officiellement licites du succès, déterminent des mariages dont les considérations de fortune, de
titre, de situation sociale, sont les seuls éléments.
La question pécuniaire intéressant étroitement les familles des futures conjoints, le consentement des parents est parfois plus essentiel que celui même des intéressés,
Or, le mariage, en dehors des vocations ecclé- Martin ^i
siastiques, devrait être général ; de plus, il devrait être précoce, navoir pour unique facteur que l'amour, et trouver dans la volonté mutuelle des jeunes gens sa raison suffisante. Telle est la doctrine de l'Eglise, et telles sont les conclusions de la raison et de la science, tant il est vrai, à rencontre
des conclusions ignorantes des tenants du divorce
mental, qu'il n'est entre ces trois agents du savoir qu'une admirable tiarmonie.
D'après l'Eglise, le mariage est conclu par l'échange des consentements ; le prêtre n'est que le témom nécessaire ; ce sont les futurs conjoints qui sont les ministres du sacrement ; on pourrait dire qu'ils font en quelque sorte acte de sacerdoce en s'engageant par leur serment damour (1). Les parents peuvent-ils s'y opposer ? Nullement : « post
amos pubertatis quilibet ingemus libertatemhabet quantum ad ea quœ pertinent ad dispositionem sui status » (S Th. d'Aq. Il\ II". q. GLXXXIX. a. 6). Et le concile de Trente, malgré les instances du pouvoir séculier, s'est refusé à proclamer l'invalidité des mariages contractés contre le consentement des
parents,
L'expérience montre la sagesse de cette disposition. Le sentiment de la responsabilité mûrit le ca-
1. Le mariage civil, au contraire, est un acte d-autorité : les intéressés s'effacent devant le représentant delEUl; ils ne se marient pas, c'est l'EUl qui les marie et le d clare.
Tout à ropposé, ce sont les ûdèles qui se marient euxmêmes ; le rôle derEglise se borne à assister à leur contrat sacramentel et à le bénir.
im
ractère. Les jeunes gens seront d'autant plus prudents dans leurs décisionsqu'ils sauront en assumer définitivement les conséquences. D'ailleurs l'opposition familiale aux volontés amoureuses a multiplié les drames du désespoir : quotidiennement nous en lisons des exemples. En voici quelques-uns
pris au hasard: la fille d'un commerçant parisien,
Mlle Marguerite Bion, âgée de 20ans, voulait épouser un M. V... âgé de 24 ans, fils d'un autre commerçant du quartier ; le père de Mlle Bion, ne trouvant pas le jeune homme assez riche, refusa à plusieurs reprises son consentement ; la jeune fille s'est tuée d'un coup de revolver au cœur (V. Le Petit Journal, 14 avril 1897). « Le sieur Charles
Gillot, âgé de 22 ans, originaire de Rochefort, s'est jeté sous l'express arrivant de Pontarlier, non loin de la gare de Châtelay (ligne Dôlo-Salins ; il était ii h. du soir, la nuit était très sombre et lé mécanicien ne pouvait le voir. Une heure plus tard, le chef de gare, faisant sa tournée habituelle, trouvait le malheureux sur la voie, les deux jambes et la main droite coupées ; il respirait encore, mais rendait le dernier soupir en arrivant à l'hôpital de Dole où on l'avait transporté. Ce suicide est attribué à des chagrins d'amour ; ses parents refusaient de consentir à son union avec une jeune fille qu'il adorait D {Echo de Paris, 17 avril 1897). « On a trouvé en Seine, hier soir, les cadavres liés ensemble de deux jeunes gens, Alphonse Ghoiselat, ^4 ans, et Mathilde Delprat, 26 ans, qui, désespérés du refus
des parents de les laisser se marier, ont préféré mourir » (id., 5 mars 1897). Je sais une jeune fille devenue folle à la suite du refus formel de son père
de la donner en mariage autrement que sans dot; plusieurs partis avantageux s'étaient présentés, mais le postulant se retirait toujours lorsqu'il apprenait la condition imposée.
Notre régime économique retarde aussi l'époque de la conclusion du mariage, et propage le célibat. Or le mariage, et surtout le mariage fécond, exerce sur les individus l'action la plus heureuse.
Inflence sur la moralité: le mariage suscite Tesprit de travail, de prévoyance, d'ordre et d'économie, le courage, le sentiment du devoir et de la responsabilité, développe les sentiments affectueux; la maternité est une sauvegarde pour la femme, souvent elle la préserve de déplorables défaillances.
« La criminalité des gens mariés est inférieure à celle des célibataires, et même à celle des veufs, malgré les impuissances de la sénilité... Ainsi, la criminalité des célibataires étant 100, celle des époux n'est aujourd'hui que de 49,25 pour les crimes contre les personnes; elle descend encore
au-dessous s'il s'agit de crimes contre la propriété »
(Dict. encycl. des se. méd., 2« série, t. V, art. Mariage, par lé D'^ Bertillon, p. 36).
Influence sur l'état mental : ici la statistique, ne faisant pas de distinction d'âge, « tend à augmenter fallacieusement le tribut d'aliénation propre aux gens mariés, puisque, pour la généralité des
hommes, le danger de l'aliénation a son maximum entre 30 et 40 ans, qui est aussi Tâge d'élection du mariage. » Néanmoins, « par tO.OOO habitants de
chaque sexe et de chaque catégorie d'état civil, on
trouve : chez les célibataires mâles, 3,95 aliénés ; 2,17 chez les hommes mariés ; et 3 chez les veufs ; de même, par 10.000 femmes, on trouve 3,4 folles chez les tilles; 1,9 chez les épouses : et 3,13 chez les veuves. Si on prend les deux sexes ensemble, les trois rapports précédents deviennent : 3,68chezles
célibataires, 2,02 chez les époux, et 3,1 pour les veufs et veuves. Ainsi, la préservation que l'association conjugale exerce contre la folie est si puissante qu'elle réduit le danger à près de moitié (environ dans le rapport de 0,55), quoique Tâged'élection pour la folie soit précisément l'âge probable
des époux » {id., p. 38).
Influence sur la mortalité et la durée de vie moyenne et probable : « partout ce sont les gens mariés qui offrent la moindre mortalité, et généralement les veufs (étudiés à chaque âge) qui ont la plus considérable. On voit par exemple que, sur 1.000 hommes de 40 à 45 ans, il y a, en France :
9,55 décès s'il s'agit des hommes mariés, mais 16
pour les célibataires, et 18,89 pour les veufs. De même à l'âge suivant (45 à 50), on trouve : 11,47 décès d'époux, 19,6 de vieux garçons, et 22,2 de veufs » {id., p. 44).
Influence sur le suicide : « Un milHon d'hommes non mariés fournit, par an, 273 suicides; un même
nombre de veufs en compte jusqu'à 628, tandis
qu'un million d'époux n'en a que 246. » {id., p. 50.) Si le mariage est bienfaisant, à quel âge convient-il de le conclure ? Voici l'opinion d'un moraliste : « U y a avantage moral à ce que le mariage
ait lieu de bonne heure, péril à ce qu'il soit différé. » (Marion, De la solidarité morale, 159). Voici celle d'un médecin : « On peut voir, au moins au point de vue de la santé, que dès l'âge de majorité le mariage paraît plus favorable que le célibat. Que si, de 21 ou 22 ans à 25, nos jeunes époux ne donnent que 100 décès annuels, quand un même nombre de célibataires en fournissent 150, et 163 dans la période quinquennale suivante (25 à 30 ans), il est donc évident qu'au seul point de vue de l'hygiène et de la santé publiques (pour ne parler que de ce qui est prouvé ici) l'hygiéniste et le législateur doivent encourager les mariages de nos jeunes hommes, et cela dès les premières années qui suivent leur majorité. Nous réaliserions ainsi une économie qui peut s'élever au tiers du tribut annuel que ces jeunes célibataires (de 21 à 30 ans) payent à la mort, économie qui, pour ces seuls âges, ne s'élèverait pas à moins de 7 à 8 mille victimes annuelles de dissipations malsaines. Si l'on ajoute à cette épargne sur la mort une autre économie, celle des maladies que supposent les 7 à 8 mille décès, que dé deuils, que de souffrances remplacées par les fêtes nuptiales! que de dissipations, de temps perdu, remplacés par les fortifiantes joies du jeune
foyer; car c'est très certainement en endiguant, en
réglant, modérant le cours tumultueux des passions de la première virilité, que le mariage devient un si puissant élément de santé et de vitalité. » {Diction, encycl. des soc, médic. art. mariage, par le D' Ber-
tillon, 2« série, Y, 54).
Enfin, notre régime économique, à un troisième point de vue, avilit et pervertit le mariage en le subordonnant aux questions d'intérêt. On épouse comme l'on fait une affaire. Que de fois et avec quelle raison ne l'a-t-on pas dit : de telles unions sont des actes de prostitution (1). Cet état d'àme
a multiplié les agences matrimoniales, les marchands de titres et de dots. Voici par exemple une annonce du Figaro (1).
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