‹ La question sociale est-elle une question morale? [microform]Chapitre 7 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

tredit cette notion. Il suppose, en effet, l'homme doué d'une faculté qui devait causer sa perte, la

perfectibilité; c'est par làqu'il a voulu changer son état et qu'il s'est dépravé. — Mais: 1° Si l'homme était bon, toutes ses facultés devaient être bonnes, y compris celle de se perfectionner; si au contraire sa perfectibilité pouvait empirer son état, c'est que

toutes ses facultés n'étaient pas bonnes, donc sa nature primitive n'était pas parfaite; 2° On ne comprend pas que sa facultéde perfectibilité ait eu pour résultat de le dépraver; si c'était vraiment la

faculté de se rendre plus parfait, elle ne pouvait, par son jeu, qu'accroître son bonheur, augmenter safélicité ; si cette faculté néfaste a empiré sa situation, c'est que Thomme n'était pas perfectible, mais destiné à être déchu.

Passons sur ces incohérences.

Est-il vrai de dire que la société est une création artificielle, et qu'elle a consommé irréparablement notre dépravation?

Loin de là. La société est à la fois un fait nécessaire et un fait heureux.

La société familiale, embryon de la société civile,

le démontre péremptoirement. Elleserésoud en une

association des parents et de l'enfant pour élever celui-ci, le protéger, le nourrir, jusqu'à ce qu'il soit en âge de se suffire à lui-même. Si cette forme sociale n'avait apparu spontanément à l'origine, l'espèce humaine n'aurait pas dépassé la première

génération.

Quant à la société civile, Rousseau lui-même ad-

met que maintenant elle s'impose, puisqu'il déclare

le retour à l'état de nature impossible désornriais. Et comme il manifeste lui-même des doutes sur la réalité de ce premier état, la société civile apparaît dans sa propre hypothèse, c^omm^i peut-être nécessaire môme dès le plus lointain passé. Ce peut-être

doit faire placeà la certitude. La société s'est formée entre les hommes, non parce qu'un jour le libre caprice do leur fantaisie Timagina, mais parce qu'elle était conforme aux besoins fondamentaux de leur nature. L'instinct de conservation en est le plus profond peut-être. Or, l'homme isolé ne saurait se suffire ; il est trop dépourvu de tout ; c'est fa coopération de ses semblables qui décuple ses ressources et

ses forces, et lui assure la plus efficace des protections. La vie en société conditionne sa vie comme individu. Aristote l'avait exprimé fortement lorsqu'il avait dit que l'homme est un animal sociable. Saint Thomas d'Aquin a développé ce principe péripatéticien : « La nature del'homme en fait un animal politique et social ; il vit, plus que tout autre animal, en collectivités : c'est une nécessité de sa nature. En effet, les autres animaux possèdent naturellement un vêtement et des moyens de défense tels que les griffes, les dents, les cornes, la rapidité de la course ; la terre leur donne toute prêt la nourriture. Mais l'homme n'a rien reçu de ces dons: il

a^été doué de raison, et grâce à cela, il peut se servir de ses mains pour créer ces choses. Or, un seul homme ne suffit pas à les produire, un seul homme'

ne peut pas par lui-même les mener au complet et achèvement. Il est donc naturel à l'homme de vivre en société. Bien plus: les autres animaux possèdent une connaissance instinctive de qui leur est utile ou nuisible ; par exemple, le mouton sent dans le loup

un ennemi. L'instinct indique à certains animaux les propriétés médicales de certaines plantes, et quelles sont celles indispensal>les à leur nourriture. Mais l'homme ne pressent que vaguement ce qui peut satisfaire aux nécessités de son existence ; c'est sa raison qui le rend capable de partir des principes universels pour aboutir à la connaissance particulière des objets indispensables à sa vie. Or, il n'est possible à un seul homme de parvenir à tout avoir par sa propre raison. 11 lui est nécessaire de vivre en société, car chacun aide à chacun, tous se spécialisent dans une recherche scientifique particulière ; l'un se livre à la médecine, celui-ci à autre chose, celui-là à autre chose encore » (S. Thom., De Regim. Princ, lib. I, G. I).

La société n'est pas seulement un fait naturel et nécessaire, mais aussi un fait heureux. Elle ne nous conserve pas seulement la vie animale, elle nous permet aussi de vivre par l'intelligence et par le cœur. Elle détermine notre incessant perfectionnement : (1)

1. I M. de Donald l'a dit dans un mol de génie : — l'animai naîL parfait et l'homme naît perfectible^ — et c'est précisément parce qu'il est comme indéfiniment perfeclible qu î la société, non plus seulement la sociélé restreinle du foyer domestique, du clan, ou de la tribu, mais aussi la large et puissante société civile, lui est nécessaire pour (aire passer

fi'

« le simple enveloppe toute virtualité. Mais ce n'est

qu'en composition qu'il développe sa virtualité en vertu. En langue aristotélique, toute puissance réside dans le simple, mais ce n'est qu'en composition et par composition, que la puissance passe à l'acte... La monade, réduite à elle-même, équivaut pratiquement à rien. Mais, par l'association, elle peut s'élever à tout... L'association évoque les possibles... L'union crée : voilà ce qu'il faut dire^ C'est l'union

seule qui extrait* éternellement du morne non être

les splendeurs de l'être. L'isolement absolu, c'est

l'être au mininjum. Legroupement total et suprême, c'est l'être au maximum » (J. Izoulet, La Cité moderne, 6 et 7). En effet, nous constatons que le développement progressif de la vie et de l'intelligence

est lié au développement progressif de l'association chimique, biologique et sociologique. La complexion des éléments groupés et de leurs rapports est la

condition nécessaire de leur apparition et de leur intensité. Le progrès intellectuel et l'évolution psychique des individus sont parallèles au progrès matériel et à l'évolution économique des sociétés.

L'homme isolé est moins qu'un homme. Certes, il

possède la raison en puissance. Mais ce germe obscur ne sera fécondé que par le rapprochement d'autres

raisons d'hommes. C'est le rapport entre individus qui fait naître le langage. Et, si la raison rend le langage possible, du moins le langage fait épanouir

en acte celle pcrFectibililé » (Le P. de Pascal, Philosophie morale et sociale, I, 256)

magnifiquement la raison. Or, il n'y a pas de véritable langage, stimulant actif d'une intelhgence assoupie, hors d'une société permanente, d'une vie commune, d'une organisation développée. L'homme civilisé est plein d'idées, ces leviers actifs des bras : mais combien petit est son apport personnel dans cette richesse cérébrale reçue des contemporains et des ancêtres ! Chacun de nous donne peu au corps

social, mais il en reçoit des biens en abondance. Notre capital mental privé est fait d'un prélèvement incessant sur le capital intellectuel commun dû à la collaboivition d'une multitude degénérations, et notre apport en retour est infime comparativement au butin que nous faisons nôtre. Aussi l'homme social est-il riche et l'homme isolé dans une pauvreté navrante. Celui-ci (( ne possède que les attributs de l'animal, à savoir : la sensation, l'appétit, l'impulsion, la voix ou le cri. » Celui-là « au contraire, possède les attributs que nous appelons proprement humains, à savoir: non plus seulement la sensation, mais la raison ; non plus seulement l'appétit, mais l'aspiration ; non plus seulement l'impulsion, mais la liberté ; non plus seulement la voix ou le cri, mais la parole ou le verbe » (izoulet. Cité moder?ie, i49). Et dès lors, en possession de cet outil incomparable qu'est la pensée, l'homme social ne demeurera plus tremblant devant les forces naturelles déchaînées, victime des intempéries, des bêtes fauves, de l'avarice du sol. Par son intelligence souverain^, il domptera les éléments, domestiquera la

nature, arrachera aux entrailles de la terre ses richesses cachées, étendra sur les choses et sur les êtres inférieurs sa glorieuse royauté.

L'action de la société sur les individus n'est pas

seulement bienfaisante au point de vue intellectuel.

Elle Test aussi au point de vue moral, car elle engendre l'altruisme. « Partout où il y a des sociétés, il y a de raltruisme, parce qu'il y a de la solidarité» (Durkheim, De la division du travail social, p. 215). Le développement de la société entraîne celui de la

solidarité. La société a donc cet effet heureux d'éliminer l'égoïsme, ou tout au moins de lui susciter un sentiment concurrent. En outre, puisque l'homme isolé serait exclusivement égoïste, il est faux de prétendre que l'homme à Tétat de nature est bon et que la société le pervertit. C'est Tinverse qui est vrai. L'absence de société conduirait à la guerre de tous

contre tous. L'état de société désarme ces égoïsmes,

à tout le moins leur interdit de demeurer intransigeants. Il se résoud en un mutuellisme, un échange de concessions, une coopération de tous pour la sauvegarde de chacun.

Une société particulière, comme la société en général, peut être moralisatrice. L'association a pour

effet de multiplier la force individuelle de chaque

associé. Là où un individu isolé ne pourrait vaincre un désir, un groupe d'individus unis pour devenir meilleurs aura plus de chances d'y parvenir. C'est le principe des institutions monastiques. On sait aussi qu'en Angleterre et aux Etats-Unis, les sociétés de

tempérance sont parvenues, eri groupant et renforçant les bonnes volontés à réprimer bien des écarts. A unautrepointde vue, l'organisation sociale présente encore sur l'absence d'organisation une supériorité manifeste. La société est, en effet, l'arbitre des conflits individuels. Elle assure à chacun le respect de sa liberté et la tranquille possession de ses biens. Elle veille à la loyale exécution des contrats. La crainte, que la puissance qu'elle détient inspire, suffit à elle seule pour empêcher que des atteintes

soient portées aux personnes, à leurs droits, à leurs

propriétés. Elle agit ainsi préventivement. Même, par ce pouvoir, elle enseigne et fait pénétrer dans

les esprits qu'il est mal de porter atteinte à autrui, qu'il est honnête de le respecter. Le pouvoir social devient ainsi, pour l'enseignement de la morale, une vraie leçon de choses. Il peut, il est vrai, en fausser

îa notion s'il ne s'inspire pas des vrais principes.

Mais s'il en est le reflet, il renforce par cela même, les bons instincts et refoule les désirs condamnables. En cela/il joue le rôle d'agent moralisateur. Si l'état social est conforme à notre nature, s'il est bienfaisant et utile, le relâchement ou la rupture des liens qu'il crée entre individus, doit amener

une diminution de leur intelligence et de leur moralité.

Lorsque des civilisés s'éloignent de leur pays pour explorer des régions inconnues ou pour commercer avec des peuplades sauvages, ces hommes cultivés, que ne contiennent plus les exemples de leurs sem-

blables, les usages de leur nation, les convenances reçues, la crainte de la critique, la peur des sanctions pénales, et qui, désormais responsables envers eux seuls, se voient investis de la toute puissante supériorité de leur savoir, de leur or et de leurs armes, se livrent à des actes d'une cruauté rare ou d'une culpabilité certaine : il y a moins de

deux ans, un explorateur anglais, en tournée dans

le Continent Noir, acheta une petite négresse et la fit manger par les anthropophages, afin d'assister à une scène de cannibalisme et de la reproduire en aquarelle. On peut signaler aussi ces trafiquants qui ont empoisonné d'eau de feu les Indiens, les Océaniens, et autres peuplades sauvages. En voici un

récent exemple : « M. de Windt a visité une île curieuse, l'île du Roi, petit rocher d'environ un mille de diamètre au milieu du détroit de Behring... Les habitants ne vivent en hiver que de la viande de

morse, car ils sont à 40 milles de la terre la plus voisine et sont entourés de glaces pendant huit

mois de Tannée. Il y a sept ans, un baleinier avait

laissé à la population une centaine de barils de très mauvais whisky, en échange de quatre défenses de morses. Tous les habitants se jetèrent avec tant d'avidité sur cette boisson, qu'ils en moururent jusqu'au dernier. Aujourd'hui, l'île est repeuplée par des Esquimaux venus d'Alaska. » {Le Tour du

Monde, n* du 12 juin 1897, p. 191.)

Si l'on constate cette diminution de moralité lorsque les liens sociaux se relâchent, à plus forto

raison cette dépression doit-elle se produire lorsque les liens sociaux se rompent. « Quand une foule déchaînée a rompu tout lien de loi, ou d'ordre, il se manifeste en plein jour ce bellum omnium contra omnes, dont Hobbes a faitle tableau admirable dans le premier chapitre De Cive. On voit alors chacun', non seulement ravir aux autres ce qu'il envie, mais

aussi anéantir le bonheur et l'existence de ses semblables, dans le seul but de se procurer un supplément fort mesquin de bien être » (Schopenhauer. Le monde comme vol. et comme représentation, livre IV). L'homme rétrograde alors jusqu'à la brute. Il tue par plaisir, par besoin. Il se montre impitoyable, féroce. Une révolution est une désorganisation sociale : or toute révolution se signale par les pires excès. C'est le triomphe de la bestialité humaine que la prise d'assaut d'une ville par une

armée, car plus rien ne contient le soldat ; il est à lui-même sa loi, il a la puissance, la force, il fait acte de maître, et ce maître est esclave des instincts

les plus bas.

Ce n'est pas seulement la moralité des individus qui, hors d'une société organisée, disparaît ; c'est l'individu lui-même, son intelligence, sa raison. L'homme libre, autonome, se dirige d'après ses inspirations personnelles, il se commande après avoir

pris conseil de lui-même. En temps d'effondrement

social, le pouvoir appartient aux rassemblements de la rue, et, lorsque les cohues tumultueuses, formées au hasard, s'érigent en maîtres, l'individu dispa-

Martin

raît, emporté par le torrent anonyme des foules comme le fétu de paille par un fleuve impétueux. Sa

personnalité est anéantie.

La disparitioQ do l'organisation sociale amène donc la ruine de notre moralité, de notre intelligence et de notre individualité.

Si, en principe, l'état de société est nécessaire et

bienfaisant, en est-il de même d'une forme quelconque de cet état ?

Les réformateurs ne le pensent pas. Libertaires et autoritaires, ils sont d'accord sur ce point qu'il suffit de fonder une société parfaite pour que rtiomme le devienne. Mais relativement à l'idéal

social, ils manifestent des aspirations divergentes.

Les autoritaires, affirmant que l'tiomme est bon, parce qu'il est neutre, concluent qu'il sera ce que le fera la société ; celle-ci doit donc être organisée de telle sorte qu'elle prédétermine chacun de nous à la vertu. Les libertaires, au contraire, affirmant que l'homme est bon parce que sa nature est positivement et activement bonne, concluent qu'il suffît de supprimer toutes les entraves apportées à l'expansion de ses désirs pour que le règne universel de la vertu s'établisse aussitôt ; la société est conçue sous une forme purement négative ; il n'y a plus d'appareil coercitif au service d'une volonté générale ; seules subsistent les volontés individuelles,

ir

et elles sont toujours droites tant qu'elles demeurent libres. Tout obstacle à la satisfaction de nos instincts les fausse: voilà le mal. S'il les supprime, il appauvrit notre nature : voilà le pire. Le bien consiste dans la pleine liberté laissée à tous nos dé-

sirs de se traduire en dehors. Le mieux résulte de ce que l'on a pu ce que l'on a voulu. Notre nature est toujours vertueuse, quand une loi civile ou morale ne prétend pas la conduire. Notre volonté est à

elle-même sa propre obligation. Les vices sont nés

de son abdication dans l'obéissance à une volonté étrangère, individuelle ou collective. La vertu est plus facile : il suffit de suivre le courant de nos inclinations et d'apaiser tous nos besoins.

Examinons si cette foi aveugle en l'excellence de notre nature reçoit, des faits, confirmation.

Nous sommes doués assurément de raison, mais nous ne sommes pas raison pure, et ce que nous

en possédons n'est pas toujours agissant. Le tumulte des passions et des intérêts étouffe trop souvent sa voix. Non seulement elle n'a sur notre con- • duite qu'une influence combattue, mais encore ce n'est pas au même degré que chacun la possède. 11 est trop de gens qui l'ont peu développée ou n'en font que rarement usage. La grande foule n'a reçu qu'une culture imparfaite ; les cerveaux bruts et mal exercés déforment les idées qu'ils reçoivent ; l'attention, chez les travailleurs manuels, se lasse aisément, et l'appel bruyant aux passions aveugles peut seul éveiller leur espritqui s'endort.

Que sera-ce si, réunis en grand nombre, échauffés par la dispute, le breuvage peut-être, ils sont travaillés par un rhéteur habile ? Prenez même des savants, des hommes rompus à toutes les gymnastiques cérébrales : on peut à coup sûr prédire qu'un afflux de colère, les tentatives de l'égoisme, le

souffle malsain desrivalitésjalouses, feront sombrer, s'ils entrent enjeu, la barque fragile où trône leur orgueilleuse raison.

C'est que chez tous les influences ancestrales accumulées ont superposé, par sédiments successifs, les assises robustes des intérêts et des passions. Nous avons derrière nous un long passé de rapacités et de violences ; l'àme belliqueuse des hordes guerrières, la ténacité implacable des tribus de chasseurs, la rapine audacieuse des nomades, làpre

travail des agriculteurs, bref, cette recherche têtue de la nourriture et du vêtement, cette lutte acharnée contre la nature hostile et les hommes ennemis, cette nécessité impérieuse de la faim devant

laquelle tout scrupule, toute loyauté, toute délicatesse, toute affection s'évanouissent, voilà ce qui, par

chocs incessamment répétés durant de longs siècles, a pétri de boue, éclaboussé, maculé, sali, une àme non ignorante cependant d'aspirations généreuses ; voilà, dans notre ruche, la légion bourdonnante

d'insectes venimeux qui nous harcèlent et nous

piquent, nous torturent, nous affolent, messagers du mal, conseillers du pire, incitateurs d-e tous les excès.

ît:

Certes, on écrasera bien quelque jour ce nid malfaisant, ce repaire de férocités. On l'espère. Et on le veut. Mais, d'ici-là, quelles luttes ! quel travail pénible et lent ! que de temps ! que de péripéties dans cette guerre, avec ses alternatives de terrain gagné, perdu, reconquis encore, de progrès et de reculs !

Vaine est l'ignorance, menteuse l'enfantine certitude que, par le coup de baguette magique d'une

révolution sociale, ce tumulte de maux prendra fin, s'évanouira soudainement, tout comme le réveil met au cauchemar un terme. Nos prophètes de l'avenir n'ont point ravi à l'enchanteur Merlin ses secrets de sorcellerie. Ils ne créeront pas de nouveaux

hommes, de nouvelles terres, de nouveaux cieux, par le fiât souverain de leurs formules. On ne repousse pas d'une parole le flux qui cavale sans

trêve sur la côte ; on n'arrête pas d'un mot le raz de marée qui roule furieusement à la conquête des terres. Il faut un travail quotidien, patient, savant, des hommes de génie servis par les puissances naturelles, pour refouler la mer ou contenir ses fureurs. Il faut le génie moral pour nous dompter nous-mêmes^ et l'appareil social au service de notre volonté.

Nous verrons bien sans doute qu'unesociété mauvaise peut favoriser, parmi nos instincts, les pires, et comprimer, parmi nos aspirations, les meilleures.

Aussi bien pensons-nous que notre bonne volonté est impuissante et la prédication morale ironiquement inutile, lorsque, nos détestables penchants

•i.ii^^^ .^~.

trouvant dans les institutions sociales des complices, les plus sincères efforts sont condamnés par avance aux échecs certains.

Mais il n'en est pas moins vrai qu'une refonte sociale n'a pas une puissance souverainement créatrice du bien et destructive du mal. Si la société peut faire obstacle à notre volonté, notre volonté peut faire obstacle à la société. Une volonté mauvaise neutralisera donc Tinfluence heureuse d'institutions sociales bienfaisantes. Et notre volonté, lorsqu'elle est libre, est trop souvent mauvaise. L'histoire nous en livre la preuve : la disparition brusque et inappropriée d'une organisation sociale, même défectueuse, pousse à leur paroxysme les instincts dévastateurs que tout homme porte en lui, car, une constitution quelconque étant toujours dans une

certaine mesure régulatrice de nos impulsions, la

soudaineté de sa ruine débride ces forces sauvages, tandis que les formes sociales nouvellement implantées demeurent incapables de s'adapter rigoureusement à des besoins auxquels leur caractère prématuré ne leur permet pas de correspondre. C'est pourquoi toute révolution hâtive est fatale, perverse, désastreuse. C'est pourquoi toute révolution violente,

même venue à son heure, est une crise redoutable d'où le bien sortira peut-être, mais à coup sûr au

prix d'une douloureuse transition.

J'en conviens, on ne s'imagine plus, comme au xviif siècle, voir apparaître, grâce à un bouleversement social, l'homme de la nature dans toute la

kl

grâce de sa bonté native et le rayonnement de sa haute raison. C'est dans la mythologie que le flot, entr'ouvrant sa paroi d'émeraude, dépose sur le sable

d'or des grèves les naïades séductrices. Notre siècle

croit moins à la vertu puissante des révolutions ; il y voit avec raison la rupture terminale d'une longue

évolution plus ou moins apparente ou cachée ; c'est une crise d'enfantement par laquelle se clôt la gestation lente. Tous nos réformateurs pensent que

cette innovation sociale exige une préparation minutieuse. Et néanmoins, par une contradiction singulière, ils persistent à croire que l'homme n'a pas

à se réformer intérieurement. Suivant eux, cette évolution préparatoire concerne exclusivement la société ; des réformes partielles doivent amener peu à peu l'instant précis où la société nouvelle doit

éclore.Dès Fouiier, cette préoccupation se fait jour :

le garantisme servira de trait d'union entre la civilisation et l'harmonie intégrale de Tétat sociétaire.

Sous une autre forme, cette même idée pénètre à cette heure la théorie anarchiste, la plus révolutionnaire cependant de toutes les doctrines réformistes, et l'un de ses docteurs (J. Grave, dans son livre,

L'iMmd/(^ntt société, au chapitre la panacée-révolution), ne préconise pas tant l'évolution préparatoire, dans la société présente, que dans les concepts

individuels : pour que la révolution réussisse, il faut que tous soient convaincus de la nécessité de cette refonte totale. Ainsi donc, aujourd'hui, on affirme qu'une rénovation sociale totale doit être précédée

I t \mf^iw.^t^émm^^»t,X■M.

de rénovations partielles dans les choses et d'une rénovation mentale chez les individus. Mais on n'en

est pas venu encore à se convaincre qu'il est aussi rigoureusement nécessaire, pour éviter Tavortement final, de travailler à la rénovation morale des hommes. On en reste encore à cette idée vieille et fausse

que, délivré des entraves d'une société jugée mauvaise, chacun de nous apparaîtra de suite expurgé de ses vices, doué exclusivement de raison et de vertus, parce que, si chacun de nous semblait pervers, c'est qu'il puisait à la source empoisonnée d'une société corruptrice. Et cependant, autant que par la raison, cette assertion est démentie par l'expérience.

Lorsqu'au dernier siècle éclata la Révolution, on

ne peut nier que depuis longtemps elle était mûre dans les institutions et dans les esprits. Une réforme profonde s'imposait : depuis soixante ans, les publicistes, les philosophes la préparaient, traçaient le plan de la société nouvelle ; on savait ce que Ton

voulait, on possédait un programme, on ne marchait pas en aveugles. La vieille constitution était vrai, ment incapable de remplir son œuvre désormais, et

les gouvernés en avaient conscience, et les gouvernants eux-mêmes le sentaient. Tout au début, nul ne voulait la violence, et nul ne pouvait la prévoir: sauf quelques troubles locaux, dus à la faiblesse et

à l'imprévoyance complices du pouvoir, sauf la petite fraction récalcitrante de princes en bouderie s'exilant de leur propre chef, il n'y avait de toutes

parts que promesses de paix, désir d'entente, bonne

volonté pour mettre un terme aux injustices criantes et préparer un avenir meilleur. On sait comment disparurent vite les enthousiasmes de la première heure, comment s'évanouirent les espoirs optimistes, avec quel fracas s'écroula d'un coup l'édifice, et quels mariages républicains consommèrent dans les eaux de la Loire les baisers de Lamourette joyeusement échangés dans l'Assemblée. Cependant, brusquement, tout le système de lois, de propriété, de coutumes, d'idées séculaires, d'habitudes, d'esprit, le gouvernement, l'administration, les autorités morales ou les puissances séculières, tous les liens qui des individus épars font un corps et relient la génération présente à la longue série des ancêtres, tout cela s'était évanoui, tout cela était mort, tout cela avait été anéanti, dispersé, brisé, pillé, sali. Ce fut

la table rase. N'aurions-nous pas dû voir apparaître aussitôt l'homme naturel, doué de sa raison robuste,

investi de ses hautes et fécondes vertus ?

On sait ce qu'il en fut, et comment la réalité s'accorda avec les folles promesses.

Les vexations, visites domiciliaires, dénonciations, emprisonnements, brigandages des campagnes et émeutes des villes, l'inquiétude partout et la sécurité nulle part, le terrorisme des bandes armées, le pillage des biens, le gaspillage des vies,

le favoritisme, la concussion, les massacres légaux ou spontanés, excitations, intimidations, menaces,

le soupçon en permanence, les exécutions sommai-

£,' ''^tf*-^"l^^-^-^k

'^mimm\m f^^m>^:^!<s!psfi

res, tels sont les menus faits de cette tragédie où triomphent la force brutale, les haines, les bas instincts, les odieuses rancunes, la rapine, la sauvagerie la plus atroce, la passion du carnao^e, la

délation et la peur. Quelque mauvais que soit un gouvernement, « c'est grâce à lui que les volontés humaines font un concert au lieu d'un pôle-mele » (Taine, Origines de la France contemporaine , la Révolution, I, 68), et toute société, même avec des dissonances, même défectueuse, même imparfaite, est

par essence un concert, une organisation, une harmonie. Le pire est la disparition de toute coordination entre les associés « Par la dissolution de la société et par l'isolement des individus, chaque homme est retombé dans sa faiblesse originelle, et tout pouvoir appartient aux rassemblements temporaires, qui, dans la poussière humaine, se soulèvent comme des tourbilJons » (id., 69). La rupture des liens sociaux déchaîne la bête humaine; dès

avant que la fraternité, énoncée en des déclarations immortelles, se fût traduite par la proscription et la guillotine, les sentiments les plus humains, la pitié la sensibilité tant vantée par le siècle qui meurt,

font place aux raffinements de cruauté les plus

odieux. Dès la tin de 1789, « Huez, sortant de son tribunal, est renversé, meurtri à coups de pied et

de poing, empoigné au collet, ramené à la salle d'audience, frappé à la tête d'un coup de sabot, jeté en bas du grand escalier. Vainement les officiers municipaux veulent le défendre ; on lui passe

une corde autour du cou et on commence à le traîner. Un prêtre, qui implore la permission de sauver au moins son âme, est repoussé et battu. Une

femme se jette sur le vieillard terrassé, lui foule la

figure avec les pieds, lui enfonce ses ciseaux dans les yeuxà plusieurs reprises. Il est traîné la corde au cou jusqu'au pont de la Selle, lancé dans le gué voisin, puis retiré, traîné de nouveau par les rues, dans les ruisseaux, avec une poignée de foin dans

la bouche. Picard, le principal meurtrier, avoua

« qu'il l'avait fait bien souffrir, que ledit sieur « Huez n'était mort que vers l'auberge du Chau- « dron, que cependant on avait le projet de le faire « souffrir davantage en lui donnant à chaque coin « de rue un coup de couteau au cou, et en se mé- « nageant la faculté de lui en donner davantage

« tant qu'il vivrait » (id., 88). « Ceux de Caen ont

fait pis : le major de Belsunce, non moins innocent et garanti par la foi jurée, a été dépecé comme La-

pérouse aux îles Fidji, et une femme a mangé son cœur» (id.,89). « Dans le Languedoc, M. de Barras est coupé en morceaux devant sa femme prête d'accoucher et qui en est morte » (id., 104). Pendant plusieurs années, des faits analogues vont se

multiplier spontanément ou légalement. On dirait qu'une bande de cannibales s'abandonne par toute

la France au délire des plus atroces fureurs.

Voilà l'homme, tel qu'il demeure au milieu de l'efifondrement d'une société, l'homme naturellement raisonnable et vertueux.

On nous avait dit cependant qu'il suffisait de laisser faire pour bien faire. On voit ce qu'il convient de penser de ce principe. On sera mieux éclairé encore par Texamen d'une de ses applications, celle à laquelle les libertaires atlachenl peut-être le plus

haut prix : la question de Tunion libre.

Le réquisitoire contre le mariage peut se résumer ainsi : l'amour est chose fugitive et légère; on

lui impose la permanence; la loi veut qu'il dure alors qu'en nous il meurt. Cette hypocrisie est imposée pour assurer le règlement plus facile des intérêts et sanctionner définitivement le marchandage qui fut la cause déterminante de Tunion. La

fidélité est imposée parce qu'un conjoint est réputé propriété de l'autre. Tout amour extra-conjugal est une atteinte à cette propriété du corps; l'adultère de la femme peut introduire dans la famille un héritier inattendu, et cet étranger, appelé à prendre part dans l'avenir au partage des biens, porte ainsi

atteinte à la propriété des choses. Cette idée fondamentale du mariage, l'idée de propriété, ne rend pas seulement l'amour mercenaire ; elle le fait malheureux. C'est là la raison majeure de tous ces chagrins intimes qui font du foyer domestique un enfer. La jalousie S alimente des compensations que chaqueépouxdevine prélevées par l'autre au dehors. Trop souvent, cette situation fausse se dénoue par le

drame.

Le moindre reproche que Ton puisse faire à Tu-

nion libre, c'est de prêter aux mêmes objections.

— ui —

Elle n'est nullement une garantie d(î mutuelle félicité. Il faudrait pour cela qu'un nouvel amour ne demeure jamais sans réponse et qu'il s'éteigne à la fois chez les deux amoureux. 11 faudrait que le désir apparaisse au même moment chez les deux intéressés, et que la séparation se fasse toujours de plein

gré à l'inslant précis où chacun est las. Peut-on dire que ces conditions se réaliseront en fait toujours ?

Dans le cas de la négative, l'union ne demeure libre que pour un seul, celui qui se dégage. Or, dans le mariage, telle est exactement la situation : celui qui est las se retire, ouvertement ou en cachette, légalement par le divorce, ou illégalement en prenant une maîtresse, c'est un fait. D'autres difficultés, élevées contre le mariage, subsistent contre l'union libre. On dit que le mariage est contre nature, parce qu'il entend rendre perpétuel un lien fondé sur une sensation fugitive. Mais l'union libre tend à rompre et détruire une affection qui, au moment où on la

brise, aspire peut-être à vivre encore. On dit que le mariage éternise une situation fausse, parce qu'il

enchaîne des âmes qui voudraient se séparer. Mais l'union libre éternise aussi une situation fausse, car elle sépare des âmes alors que l'une d'elles voudrait demeurer enchaînée encore. L'union libre n'assure donc pas la liberté d'aimer chez les deux intéressés,

puisqu'elle peut interdire à l'un d'eux dfe continuer d'aimer. On peut donc objecter qu'elle est aussi contre nature, que, par suite, elle fait obstacle à notre bonheur.

La jalousie n'est pas davantage monopolisée par Tétat de mariage. Elle ne disparaîtrait pas dans l'union libre. Si elle ne se manifeste pas au dehors, si le jaloux enferme au plus profond de lui-même son dépit et son chagrin, il souffrira. S'il éclate en reproches, s'il soulève une dispute, s'il donne des coups, si la querelle finit par un drame, il fera souffrir, et il ne cessera pas d'être malheureux, « Hearne nous

dit à propos des Ghippeouayens : chez ce peuple, il a

toujours été d'usage que les hommes se battent pour les femmes auxquelles ils sont attachés. D'après Hoo-

per, cité par Bancroft, un Toski qui désire la femme d'un autre se bat avec son mari. Lichtenstein dit à propos des Boschimans ; l'homme le plus fort enlève

quelquefois la femme du plus faible. Narcisse Pel-

tier, qui fut retenu en captivité par une tribu australienne de Queensland depuis l'âge de 12 ans jusqu'à 29 ans, rapporte que les hommes se battent souvent àcoupsd'épieupour la possession d'une femme. Comme résumé des récits concernant les indiens Dogribs. Sir John Lubbock écrit : en réalité, les hommes luttent entre eux pour la possession des femmes,

absolument comme les cerfs » (Spencer, Principes de sociologie, 11, 212). Passons chez les civilisés : « Au

n** 26 de la rue de l'Argonne, habitait depuis près de quatre mois un faux ménage, un journalier, Joseph Goblet, âgé de 22 ans, et sa maîtresse, une ouvrière fleuriste, Louise Callenve, âgée de 26 ans. La bonne intelligence ne régnait pas précisément dans ce peu intéressant ménage où les disputes étaient

presque continuelles, Joseph Goblet reprochante sa maîtresse de lui être infidèle, et Louise reprochant

à son amant de rentrer toujours complètement ivre. Avant hier, Joseph Goblet ne rentra qu'à cinq heures du matin, ivre encore et accompagné d'un ami. Trouvant la porte fermée, Joseph parlementa avec sa maîtresse, qui, par crainte de scandale, finit par lui ouvrir. Joseph ordonna à la jeune femme de lui donner à boire. Cette dernière refnsant, une querelle

éclata, et Louise jeta une lampe à la figure de son amant. Furieux et blessé au-dessus de l'œil droit,

Joseph Goblet entra dans une grande fureur, et, s'élançant sur la fleuriste, il lui administra force coups de poing et coups de pied. Ensuite il s'arma d'un revolver ; en voyant l'arme, Louise chercha à

s'enfuir ; mais son amant, la saisissant par le cou,

lui déchargea à bout portant les six coups de son revolver » {La Libre Parole, n<>du 11 mai 1897). «... Au n*^ 2 de Timpasse Damy, habitait, depuis longtemps déjà, un jeune homme de 24 ans, nommé Ernest Feurtet. Il vivait là avec sa maîtresse, une jeune femme de 17 ans, nommée Lucie Ghanudet. Le ménage étail loin d'être uni. Les amants faisaient mauvais ménage, et c'était sans cesse dans le logis des disputes, des querelles, qui, de jour en jour, s'enveni-

mant, devinrent plus violentes. Plusieurs fois, Lucie avait fait part à son amant de l'intention qu'elle avait de le quitter, de s'en aller bien loin où il ne pourrait la retrouver. L'autre n'y croyait guère. Mais, il y a un mois et demi environ, Ernest Feurtet partit

au régiment où il devait accomplir une période de

28 jours. Pendant tout le temps qu'il resta au régiment, il ne reçut pas une lettre, une seule, de son amie. Et, quand il revint impasse Damy, il trouva le nid vide, l'oiseau s'était envolé. Alors, furieux et

jaloux, 11 commença des recherches et se mit à la poursuite de Tinfidèle, la chercha partout, s'informa,

fureta, tant et si bien qu'hier il la rencontra vers quatre heures. Il alla à elle, lui parla et n'eut pas de peine à la persuader de venir chez lui. Elle vint. Ils s'enfermèrent tous deux dans leur chambre de l'impasse Damy. Pendant un quart d'heure on n'entendit aucun bruit, puis tout à coup on entendit des cris déchirants, des appels désespérés. Feurtet, dans un accès violent de colère, avait pris un fer à repasser et en avait assommé sa maîtresse, l'avait frappée avec un acharnement effroyable, l'avait laissée morte sur le parquet » {VEcho de Paris, n** du H mai

On voit ce que vaut la prétention d'éliminer,

grâce à l'union libre, toute jalousie et toute souf- Irance amoureuse.

Contre l'union libre se retourne enfin lobjection

adressée avec le plus d'insistance au mariage. Les préceptes de fidélité et d'indissolubilité sont « contraires à la nature, puisqu'ils supposent qu'un

être pensant, sentant et libre peut être la propriété d'un être semblable à lui » (Diderot, Supplément au

voyage de Bougainville, (Euvres, édition Assézat, II, 223). Les crimes passionnels, dit J. Grave, sont dus

à ce que nos préjugés sociaux nous fout voir une

propriété dans la femme qui s'est livrée (V. La Société future, p. 140).

Or, ce préjugé n'est pas dû à ce que noire civilisation repose sur la propriété individuelle, mais à

ce que l'idée d'appropriation réciproque est l'essence

môme de l'amour. L'amour, fut-il conçu sous la forme d'un échange passager de caprices (i), ce

court instant n'en serait pas moins le don en propriété d'un être à un autre être. L'amour, quelque conception que Ton s'en fasse, est cela par nature. Il est inconcevable autrement. On se donne en entier, on se livre corps et âme, à qui Ton aime, et cette aliénation consentie est d'autant plus absolue que plus violente est la passion. Si l'amour est réciproque, l'aliénation l'est aussi ; il y a, de part et d'autre, renonciation de soi au profit d'autrui. Si l'on veut appliquera l'amour l'idée communiste, on dira qu'il y a mise en commun des deux moi, dépouillement volontaire des deux personnalités au profit d'un être idéal que la folle passion évoque en

son rêve. Le drame naît d'une rupture unilatérale. Si l'un des amants déclare morte sa flamme, resterait-il chaste, la colère de son associé peut naître puisqu'il a donné son cœur en échange d'un autre cœuretque celui-ci se dérobe ; au point de vue de

notre société propriétaire, il y a vol de là propriété

individuelle du premier ; au point de vue de la so-

1. CharaforL Ta défini : « L'échange de deux caprices »>l le conlact da deux épiderœes »

Martin IQ

ciété communiste, il y a détournement d'une moitié du bien commun au profit exclusif du second. Que la douleur de l'un atteigne au paroxysme, et il

tuera Tautre. Cette notion de l'amour et sa conséquence fatale sont si vraies que nous les constatons, même lorsque r.amour de l'un n'a jamais été partagé par qui en est celui l'objet ; un homme aime une femme passionnément ; il le lui déclare et la presse d'y répondre, c'est-à-dire, qu'il avoue lui appartenir

et lui demande en retour qu'elle s'aliène à lui. Mais

cette femme ne Taime pas; elle repousse ses avances. Il peut y avoir drame passionnel, car cet homme est trompé dans son attente : il donnait et n'a pas reçu. A plus forte raison le dénouement sanglant est-il possible, lorsque, Tamour commun ayant été vécu,

puis ayant unilatéralement cessé, le conjoint, qui

n*aime plus, se prend à en aimer un autre.

L'amour est, par nature, une possession. Si donc cette idée de propriété est reconnue cause de drame le drame subsistera dans la société communiste,

puisque cette société n'entend pas supprimer l'amour. Elle ne prétend même pas supprimer la propriété, mais la rendre commune : or nous avons vu

que rameur peut se coucevoir comme propriété commune. 11 convient d'ajouter que le drame passionnel ne dérive pas uniquement de Tidée de propriété. 11 s'y joint d'autres éléments : le dépit, l'humiliation, rirritation, la colère, le chagrin, bref, tout l'univers de nos sentiments condensés dans l'amour

comme dans leur formule suprême. L'amour n'est

pas un sentiment isolé, mais le plus corpplexe de tous et qui fait jouer tout le clavier de tout notre

être. De là son égarement, ses troubles, sa fureur,

sa folie, ses conséquences criminelles. La société communiste ne pourrait supprimer le drame passionnel qu'en supprimant l'individu lui-même. Remarquons, enfin, que l'idée de communauté des femmes, défendue par Platon, Gampanella, Dom

Deschamps, est identique à l'idée d'union libre,

celle-ci conduisant à celle-là et s'y résolvant en fait. Or, la notion de communauté des femmes consiste

en une assimilation de la femme à une propriété : la femme est mise en commun, comme les biens sont mis en commun. Les hommes sont les propriétaires collectifs des biens et des femmes. C'est donc une

théorie d'asservissement de la femme à l'homme :

elle est digne de l'Orient musulman, où la chair réhabilitée triomphe,mais où la femme, moralement

et intellectuellement dégradée, devient un instrument de plaisir et un objetde mépris. Par une contradiction singulière,cet asservissement de la femme est préconisé par les apôtres de l'émancipation féminine. Le mariage était présenté comme* impliquant l'appropriation d'un époux par laulre et

comme constituant ainsi une prolongation du système capitaliste dans le domaine du cœur. Or, la communauté des femmes repose sur le principe de propriété poussé à l'extrême et appliqué aux personnes. C'est l'esclavage renouvelé, mais réservé, à

— as —

titre de situation privilégiée, au seul sexe féminin. C'est une théorie de harem.

L'union libre ne tombe pas seulement sous le coup de la critique adressée au mariage. Elle appelle des objections toute spéciales.

Ses théoriciens font à tout instant usage de ce postulat : l'amour est variété. Les mariages, mêmed'amour. sont « fous » et sont « coupables, parce qu'ils consacrent des engagements insensés, en absolue contradiction avec notre nature mobile, inconstante,

capricieuse » (S. Faure, La Douleur unimrselle, p. 318). Nous nous transformons, en effet, à toute heure, et nos sentiments sont l'objet de modifications constantes. « On ne peut pas plus répondre de son cœur que de sa santé » [id,). On aime différemment suivant les différents âges, et, à rencontre des engagements inflexibles, des promesses de fidélité éternelle, « la nouveauté, toujours attrayante, nous séduit par ses inconnus chargés de grisantes

promesses... Rien ne tue plus sûrement Tamourque

le mariage ; la certitude de la possession, d^ine part, et l'obligation de la vie commune, d'autre part, ont vite fait de l'empoisonner. Le désir ne s'alimente que de variété et la passion ne vit que de désir » (p. 319V « Tes préceptes, dit Orou à l'aumônier, je

les trouve.... contraires à la loi générale des êtres.

Rien, en effet, ne te paraît-il plusinsensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui commande une constance qui n'y peut être et qui viole la liberté du mâle et de la femelle en les

enchaînant pour jamais l'un à Tautre ; qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un môme individu ; qu'un serment d'irainiutabilité de deux êtres dechair, à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'ébranle? » {l)\i\Gvoi, Supplément au voyage de Bougainville, Œuvres, édition Assézat, il, 223-224). Est-il vrai que l'amour soit l'inconstance ? Le changementest-il en nous d'une façon absolue ? N'y a-t-il pas aussi en nous la durée? Si l'inconstance est

dans notre nature, l'amour fidèle s'v trouve aussi, et c'est même la marque du véritable amour que d'aspirer à ne jamais finir.

L'idée d'amour est, par essence, contraire à l'idée de changement. Peut-être est-ce une illusion que croire à l'amour éternel. Du moins est-ce de la nature de l'amour de faire naître cette illusion. Il n'est

donc pas vrai de dire qu'un précepte qui commande la constance est « insensé » et « contraire à la loi

des êtres ». Ce qui viole la nature c'est cette inconstance perpétuelle en laquelle on ne saurait voir

que la caricature de l'amour vrai et l'impuissance d'y atteindre; une telle frivolité est le fait d'infir-

mes ; l'homme normal ne la connaît pas.

L'expérience nous prouve du reste que la fidélité dans l'amour n'est ni impossible, ni contraire à

notre nature, puisque, en fait, l'immense majorité des hommes la pratique. Ce peut être par convie-

tion amoureuse. Ce peut être aussi par habitude

routinière : et cela aussi est dans notre nature de

goûter le toujours la même chose, de craindre le passage du mal au pis, d'éviter l'effort de la recherche, et d'aimer s'assoupir au ronron coutumier du même pot-au-feu. On allègue que l'attrait du nouveau nous séduit par l'inconnu qu'il renferme. Mais cet inconnu sait aussi nous remplir de craintes, car on

ignore ce qu'il prépare et l'on sait ce que l'on pourrait perdre. La fantaisie nous a-t-elle pris d'y courir,

que parfois nous en revenons trop meurtris pour que la leçon en soit à tout jamais salutaire ; l'ancien amour se fortifie et se retrempe dans le remords de l'avoir un seul instant méconnu. Si d'ailleurs on aime tant le changement, il suffit pour satisfaire ce

goût, d'égrener ensemble le chapelet des années. S. Faure reconnaît que l'on n'aime pas de même toute sa vie. Il suffit donc de se lier définitivement pour

joindre à la permanence la variété. Et, de fait, c'est une joie que de vieillir à deux, car chaque retonr

d'âge s'accompagne de nouvelles harmonies.

On insiste: lemariagetue l'amourpar lacertitude

de la possession et l'obligation de la vie commune.

— Et cependant c'est le propre de l'amourde vouloir que la possession soit certaine et qu'une communauté de toute heure la fasse plus intime et plus

sûre ; c'est faire obstacle à l'amour que de résister à cet impérieux besoin qu'il fait naître. D'ailleurs, S. Faure détruit lui-même cette critique du mariage

indissoluble, en reconnaissant que le ménage irré-

guliercrée, par la communauté de vie, de besoins,

d'intérêts, d'habitudes, des liens tout aussi forts:

• Je tiens à faire observer, écrit-il, que, à mon sens, les mêmes inconvénients résultent des unions illégitimes, des ménages irréguliers. Ces unions ne sont en définitive que de véritables mariages auxquels fait défaut la sanction civile et religieuse ; car la cohabitation, la communauté des intérêts, les habitudes ancrées, et surtout la naissance des enfants, par les responsabilités et les devoirs qu'elle impose

au père et à la mère, créent à la longue, entre ceuxci, des liens moraux tout aussi forts que les chaînes forgées par la loi et par l'Eglise » (p. 316, note 1). — S'il en est ainsi, à supposer les rapports des sexes défectueux, il faut avouer que la situation est sans remède. Il est inutile de prétendre supprimer la sanction civile et religieuse des mariages, puisque, privés de cette sanction, ils engendrent les mêmes chaînes. Faudrait-il interdire la cohabitation d'où dérivent ces liens intimes, si lourds? Mais alors on fait peser la tyrannie des prohibitions sur les volontés individuelles, et l'on comprime illégitimement

les désirs de vie commune que Tamour suscite. La naissance des enfants est à coup sûr le lien le plus foi^t qui puisse attacher l'un à l'autre deux amants : prétendrait-on interdire aux enfants de naître? ou faire un crime aux parents d'aimer leurs fils et d'en recevoir des témoignages d'affection? Ce serait violenter notre nature, d'abord en réglementant dans

leurs effets ces rapports sexuels que Ton entendait

,.-^.jUe.. .■^■..

affranchir, ensuite en prohibant l'ainour paternel

et maternel et l'amour filial. Du moins, retenons cet aveu précieux, que l'union irrégulière et la famille naturelle aboutissent aux conséquences et produisent les effets des mariages réguliers et des familles

légales. Donc eelles-là ne sauraient remédier à celles-ci. Donc celles-ci sont conformes aux données naturelles et la loi se borne à exprimer ce que noire

nature exige.

Les libertaires, en définitive, vantent, comme devant seul nous rendre heureux, non seulement

Tamour libre, maisTamour inconstant, variable et

varié. Or, est-ce à dire que nous devions y trouver le bonheur? Que prouve donc cette recherche incessante, sinon le dégoût des réalités obtenues et Tillusion de cette poursuite perpétuelle d'un idéal que nous ne parvenons pas à saisir? Promesses fallacieuses des sens, poursuite inutile de la félicité,

chasse folle dont l'agitation stérile n'empêche pas

de sentir le vide immense qui se creuse et qui grandit en nous !

Puis, cela suppose qu'en nous viendront toujours éclore de nouveaux désirs, qu'en dehors de nous viendront toujours s'offrir des tentations inconnues, que les passions réciproques ne s'éteindront pas

dans un abandon prématuré, qu'elles ne s'exacerberont pas dans une attente prolongée au point d'en

devenir douloureuse, que l'échange des caprices sera plein de ces charmes nouveaux dont l'inconnu sollicitait, que l'union ne sera ni courte au point de

laisser des regrets, ni longue au point de devenir fastidieuse, qu'elle se dénouera sans déchirement et d'un commun accord. Or, si deux feuilles ne se ressemblent pas dans la forêt, comment deux âmes

pourraient-elles tant vibrer à l'unisson que leurs

capricieuses métamorphoses se succèdent suivant ce parallélisme rigoureux? On sait, de reste, qu'il n'en est jamais de la sorte : la jeunesse et le désir d'aimer ne garantissent pas la rencontre certaine de l'âme sœur ; si la passion naît, celui qui en est l'objet peut n'y pas répondre ; un amour partagé peut

ne pas donner le bonheur attendu ; l'un peut se lasser plus tôt que l'autre; les ruptures souvent sont unilatérales; elles provoquent parfois la haine, la jalousie contre le rival heureux; c'est par un drame que l'idylle peut finir.

Enfin, en admettant même que notre nature nous invite h l'inconstance, encore ne serait-il pas démontré que l'immutabilité dans l'amour n'est pas un état supérieur. Sous sa forme la plus haute, l'amour est le don total de deux âmes. Or elles ne se donnent pas tout entières si elles ne se donnent pa-s pour toujours : une séparation est une complète reprise de soi pour l'avenir, elle est même une reprise partielle de soi dans le passé, elle le biffe rétrospectivement puisqu'elle équivaut à un aveu d'erreur. La fusion des cœurs, l'harmonie des pensées, la mise en commun de tous les sentiments intimes de joie, d'inquiétude, de tristesse, qui font que chacun se complète par l'autre et s'achève et vit en lui :

::^7:yfi^£É^^M

voilà bien à quoi nous devons tendre. Et si nous le

devons, et si les aspirations de notre être supérieur sont dirigées vers cet idéal, qui oserait dire qu'il

n'est pas en notre pouvoir d'y atteindre?

D'ailleurs les théoriciens de l'union libre ont dû certainement fausser la solution du problème du rapport des sexes. Ils en ont,en efîet,oublié une donnée,

et non la moindre, ce qui est le but et le résultat de

l'amour, l'enfant.

Alors qu'en eux-mêmes les rapports sexuels ne fourniraient pas matière à obligation, ils en suscitent à coup sûr par leur objet et leurs conséquences naturels. L'amour n'est pas son propre but à luimême. N'étant pas égoïste, il ne saurait être stérile.

Avant donc que d'y céder, il faut songer toujours à ceux que Ton appelle à la vie. Avant qu'ils soient,

nous avons envers eux des devoirs. La procréation est assujettie à ce que j'appellerai le devoir ethnique : — négativement, nous ne devons pas pervertir ou souiller hi race lorsque nous nous trouvons dans des conditions physiologiquesou psychiques propres à déterminer la procréation d'enfants qui seraient affectés de ces tares ; — positivement, nous devons travaillera l'amélioration de la race en nous inspirant dans notre choix amoureux du désir de trouver une compagne qui, par elle-même et ses antécédents familiaux, permette de supposer que les enfants hériteront d'une bonne constitution physique, intellectuelle et morale. Le devoir négatif est strict. Il

doit dominer absolument l'impulsion de la passion

amoureuse. Le devoir positif est moins strict : c'est

une indication plus qu'un commandement, un conseil de perfection plus qu'un précepte étroitement

rigoureux.

Nous pouvons donc dès maintenant conclure que l'union libre est une chimère. Elle n'est pas, elle ne peut pas être libre absolument. L'observation du

devoir ethnique envers les enfants à naître est une obligation dont nulle puissance humaine ne peut nous affranchir.

Lorsque les enfants sont nés, de nouveaux devoirs naissent envers eux à la charge des parents. Or la paternité, dans un régime d'union libre, restant incertaine, ces devoirs eux-mêmes demeureraient incertains. Déplus, si la société les assume, ce ne peut être qu'au détriment de la satisfaction de cet instinct

profond qu'est l'amour paternel. Cet instinct est d'autant plus vif qu'il est primordial. Les races humaines inférieures en sont elles-mêmes largement douées, et les races primitives devaient l'éprouver fortement parce que, sans lui, la disparition de la

race se serait imposée à bref délai ({). Chez les sauvages assurément, cet instinct souffre de nombreuses infractions. L'infanticide y est fréquent. 11 s'y joint une très grande mortalité en bas âge. La cause en doit être attribuée aux difficultés matérielles de l'existence et à la faible constitution de la famille, à son absence môme dans les peuplades où règne,

i. C'est ce que remarque Spencer, Principes de Sociologie^

soit la promiscuité absolue de raccouplement bestial, soit cette promiscuité relative due au caractère temporaire des unions, à la polygamie ou polyandrie (1). Ces lacunes de l'affection paternelle ont été

comblées ctiez les races supérieures. Le développement de cet instinct s'est manifesté parallèlement à la forte constitution des familles. Donc, revenir sur ce progrès acquis, c'est de propos délibéré prétendre appauvrir notre nature sentimentale.

Aussi bien, en un tel état que rêvent certains réformateurs, ne ferait-on plus d'enfants (lue par accident,

Transformer en but ce que la nature a institué comme moyen, voilà l'immoralité véritable. Or, les

1. Chez les Ghippeouais, le mariage résulLc de sa consommalion, et le divorce du (ail de chasser la femme avec des coups. Le Pericui de la Basse-Californie s'accouple, comme la bêle, ajj gré de son caprice, prend autant de femmes qu'il

veut, et les renvoie quand il n'en veut plus. De même, le Tupi. Les Tasm.miens, les Kasias, les Nt'*o-Zéland iis, les Tahitiens, changent de leaimcjà leur gré. Chez les Kasias, ce sont les lemfiies qui meltenl leurs maris à la porte; il en était ainsi dans quelques unes des anciennes tribus mexicaines. Lorsque les Cumnnas, les Esquimaux, les Indiens de rAmérique du nord et du sud, les Polynésiens, les nègres de l'est el de l'ouest, les Cafres, les Mongols, les Tutzkis ont

roccasion d'exercer rhospitalilo, ils offi^enl à leur hôle leurs

femmes on leurs filles. Chez les Arabes Assuniehs, le mariage n'engage les époux que pour plusieurs jours, en général quatre. Les unions entre le père et la fille, la mère et le

(ils, le l'vbve et la. sœur, sont habiluellcs chez les Chippeouai«j, les Kad-aks, les Karens de Tenassenm, les rois du c.ip Gonzalve et du Gabon, les Panuchais (V. Spencer, Principes di' Sociologie, II, 214-219).

relations sexuelles préconisées par les partisans de l'amour libre, supposent fin en soi ce plaisir dont la nature a fait l'aiguillon destiné à perpétuer Tes-

pèce. De là, l'éveil prématuré des sens (1), la pré-

domiiience de Tamour physique, les excès que commettent fatalement ceux qui n'ont pas appris à

se contenir, les pratiques vicieuses dont s'assaisonne la débauche lorsqu'elle se lasse d'une monotone accoutumance. De là, aussi les fraudes destinées à entraver les conséquences naturelles du plaisir, car on craint qu'il ne se gâte par la naissance

d'un enfant, ce trouble-fête, cet interrupteur d'idylle, dont la venue altère prématurément la beauté et hâte la vieillesse. L'individu et l'espèce sont appelés à périr dans cette poursuite contre nature du plaisir amoureux. Diderot supposait que les Taïtiens adoraient la Vénus féconde. Les faits démontrent

(lu'à Cythère la Vénus stérile se dresse seule au

fond des temples. L'ancien directeur de Gempuis, liobin, théoricien de l'amour libre, a créé à Paris

(1) Dans une civilisalion où tous les instincts sonl sacrés, la passion sexuelle devient bientôt prédocjinante. El.e s'affiche publiquement, et, comme dans l'anliquiié païenne, reçoit les honneurs officiels du culte. De telles nrjoeurs sont appelées à exercer sur l'enfance l'influence désastreuse d'une expérience précoco. Rousseau Ta signalée ^n ces termes :

« Les instructions de la nature sont tardives et lentes ; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillent Timaginalion ; dans le second, rimaginalion éveille les sens ; elle leur donne une activité précoce qui ne peut manquer d'énerver, d'afl*aiblir, d'abord les individus, puis l'espèce même à la longue « Emile, Liv. IV).

Ï£-.ÎSii-

une ligue malthusienne et publié une brochure

pour exposer ses théories sur les moyens de restreindre le nombre des enfants. La dépravation

croissante des mœurs a répandu la pratique de l'ovariotomie (1). L'union libre, érigeant en dogme et exaltant le plaisir de l'amour, propagerait les

pratiques destinées à l'entourer de toutes garanties contre ses résultats normaux.

Enfin, le rêve de l'amour libre est en désaccord

(i) — ((Pourquoi rovariotomie chirurgicale ot l'avorle-

ment chirurgical, pratiqués dans l'exercice régulier de l'arl, ne seraienl-ils pas soumis préalablement à une autorisation du Parquel, sur l'avis molivé de deux experts? S'il en était

ainsi j'alfirme qu'il y aurait beaucoup moins d'ovariolomies

de complaisance, aussi bien dans les hôpitaux que dans la

clienlèle de ville. Celle opérât ion esl devenue trop à la mode ;

les spéciaiistes veulent tous tenir le record du nombre d'ova-

riotomies faites dans un temps déterminé. Tous veulent avoir leur statistique d'ovariolomies réussies. Gela devient un danger public, d'autant plus que souvent il n'y a pas qu'un banal amour-propre engagé dans la question... Celle opération n'était pratiquée autrefois que sur les vaches, les truies et les brebis, pour faciliter l'engraissemeul, et sur les

chiennes et les chattes pour empêcher la pi^ogénilure. Il paraît que c'est dans le même but que Tovariotomie était jadis

en usage en Orient, pour les femmes adultes et bien portantes... L'ovariolomie ne devrait être (aile que dans le cas où l'ovaire est malade et ne peut guérir parles moyens médicaux. Malheureusement il n'en est pas toujours ainsi. On enlève les ovaires pour beaucoup de raisons qui ne sont pas du domaine chirurgical, et alors qu'on sait parfaitement que Tovaire est sain... Combien de femmes que les ennuis de la grossesse incitent à réclamer celle opération ! Elles veulent

avant tout, femmes du monde ou femmes galantes, jouir de

la Vie • (Art. du D"" Dupouy, d'Auch, dans La Libre Parole,

28 décembre 1896).

avec les théories contemporaines sur la genèse de

la famille et son avenir.

D'après Spencer, « la forme monogame de l'union sexuelle est évidemment la forme dernière ; les

changements quel'avenir peut y apporter contribueront nécessairement à la compléter et à l'étendre »

{Principes de Sociologie, II, 409). Or la pratique de

l'amour libre favorise la polygamie et la polyandrie successives, transformables en polygamie et polyandrie simultanées si la volonté des co-con tractants le commande. Autrement dit, elle permet la réapparition de la promiscuité répugnante que l'on constate chez les plus bas représentant de l'espèce humaine.

Spencer émet dubitativement l'opinion de la dis-

solubilité du lien monoganique : « il pourra arriver qu'on regarde comme mal de maintenir le lien légal dès que le lien naturel est rompu » {id. 410). Un temps viendra où l'union par affection sera censée la plus importante et l'union par la loi la moins importante: ce qui donnera lieu à la réprobation

des unions conjugales où l'union par affection sera

dissoute » (erf. 411). Autrement dit, la disparition de l'amour entraînerait la dissolution du mariage.

Mais cette opinion, à laquelle Pauleur laisse un caractère hypothétique, est affaiblie par l'observation suivante: a On peut aussi prévoir qu'un autre lien, qui louche au premier, se resserrera : celui qui est formé par l'intérêt commun que les parents portent aux enfants. Dans toutes les sociétés, c'est là un facteur important, et quelquefois très puis-

sant même chez les peuples grossiers. Falkner remarque qu'en Patagonie les mariages durent le temps qu'on veut ; cependant, une fois l'accord

conclu, et après que des enfants sont nés, on se

quitte rarement, même dans l'extrême vieillesse. Ce facteur acquerra plus de puissance à mesure que

la sollicitude pour les enfants deviendra plus grande et durera plus longtemps, ce qui arrive avec les progrès de la civilisation, etcequidoit continuer avec eux... A l'avenir, c'est le bien-être des enfants qui doit déterminer la marche de l'évolution domestique... Par conséquent, les relations matrimoniales qui favorisent le plus ce résultat doivent se

propager » [id. 411-412).

Or le mariage monogamique indissoluble remplit à merveille cet objet, et l'exemple des Palagons montre à quels instincts profonds et sûrs de notre nature une telle institution répond.

C'est d'ailleurs Tavis formel d'un autre sociologue D'après Westermarck, « le mariage est devenu plus durable à mesure que la race humaine s'est

élevée à de plus hauts degrés de civilisation, et une certaine somme de civilisation est une condition essentielle pour former des unions durant toute la vie » (Origine du mariage dans V espèce humaine).

De cette étude sur l'effet des révolutions et de l'amour libre, nous pouvons conclure, d'une façon générale, que la liberté entière, donnée à nos désirs, ne ferait pas disparaître nos vices. La théorie libertaire se présentait comme un cri de révolte lé-

gitime de la nature injustement comprimée: elle aboutit en réalité à Ja compression de la nature véritable. C'est qu'elle part d'un principe faux : elle

imagine qu'en l'homme tout est bon et dès lois il

convient que toutes ses inclinations se développent sans frein. Or tout n'est pas bon dans l'homme : il connaît la tentation de mal faire ; il commet des

actes mauvais, soit qu'ils nuisent à autrui, soit qu'ils nuisent à leur auteur; il importe d'y résister, quelque sollicitée qi,e soit notre volonté. A supposer même que toutes les inclinations qui s'éveillent en l'homme soient bonnes, leur satisfaction intégrale est mauvaise, car ces inclinations s'opposent et se combattent ; elles sont contradictoires ; on ne peut satisfaire les unes sans tueries autres ; de là un choix nécessaire, donc une discipline de' la volonté.

L'étude de l'hérédité nous convaincra mieux encore que l'homme n'est pas doué de bonté native, et

qu'une réforme sociale ne saurait suffire à lui restituer ses vertus originelles.

Si l'homme était naturellement bon, il n'y aurait pas d'enfants vicieux dès le bas âge, « J'ai'en observation en ce moment une petite fille de 10 ans

qui, depuis l'âge de 4 ans, s'approprie, vole tousles objets brillants qu'elle voit. Elle s'en empare, et aucun raisonnement, aucun châtiment si cruel qu'il soit, ne peut la convaincre que ce qui est brillant ne lui appartient pas. » (Le Temps, 25 octobre 1897 art.cle du D^ G.bertj. On ne peut attribuer cetins-

Martin , ,

■ 'I^ÉiÉf"ii""ffif * -* • -^

tinct aux influences du milieu, puisque le milieu s'est toujours attaché à lecombattre.

Deux frères sont élevés exactement dans les mômescondilions, dans le même milieu, subissent rigoureusement les mêmes influences. Et cependant, l'un est travailleur, l'autre paresseux, l'un est énergique, l'autre efféminé, l'un franc, ouvert, l'autre

menteur, dissimulé, l'un modeste, patient, l'autre orgueilleux et colère. N'est-ce pas d'observation courante? Dans un même milieu, deux enfants présentent des divergences relativement au caractère, à rintelligence, aux sentiments, aux goûts, de même que, au point de vue physiologique, ils diffèrent de beauté, de santé et de force. Leurs personnalités s'opposent. Le milieu n'est donc pas

l'unique facteur des penchants de chacun de nous. L'ambiance sociale n'est donc pas le seul élément qui fait l'homme bon ou mauvais. Son influence est loin d'être négligeable ; elle est même très importante. Mais elle n'est pas unique. 11 faut tenir compte des prédispositions héréditaires.

L'enfant vient au monde, non pas avec une nature exclusivement vertueuse, ou neutre, mais doué au physique, au mental, au moral, des qualités ou des défauts que lui transmettent ses ancêtres. . L'hérédité est la loi biologique en vertu de laquelle tous les êtres doués de vie tendent à se répéter dans leurs descendants ; elle est pour l'espèce ce que l'identité personnelle est pour l'individu. » (Ribot, L'hèrèdUé psychologique, p. 3.) Cette

loi est universelle. Elle régit le physiologique et le

psychique.

Etudions rapidement l'hérédité physiologique.

Hérédité de la structure externe : la taille, le visage, la physionomie, se transmettent des ascendants à leurs descendants ; par exemple, le nez

bourbonien, les gardes géants de Frédéric-Guillaume \'' (i).

Hérédité de la structure interne : les proportions du squelette, la conformation du crâne, le développement du cerveau, la constitution du système circulatoire, digestif, musculaire, nerveux (1).

1. « La régularité, irrégularité, les signes dislinclifs, la laideur, la beauté, l'agrément des figures, sont hérédilaires... La ressemblance peut aller jusqu'à l'aire illusion sur l'identité ou jusqu'à déceler, au pren:iier coup d'oeil, l'origine des personnes. Dix ans avant sa mort, un célèbre chanteur de rupéra, Nourril, parut sur la scène avec un de ses fils qui avait hérité de sa complexion physique comme de sa belle voix, et dans Les deux Salem, dont l'intrigue est du genre de celle des Menechames, la ressemblance vraiment extraordinaire du père et du fils centupla l'intérêt des méprises sans nombre dont la pièce est remplie, en leur prêtant aux yeux des spectateurs surpris l'apparence et le charme de la

réalité. » (Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle, I, 194-495).

1. « Rien de plus positif que l'hérédité de la forme, du volume, et des anomalies du système osseux : celle des proportions, en tout sens, du crâne, du thorax, du bassin, de la colonne vertébrale, des moindres os du squelette, est d'une observation quotidienne et vulgaire ; on a constaté jusqu'à celle du nombre en plus ou en moins des vertèbres et des

dents » (Lucas, Traité philosophique et physiologique de F hérédité naturelle,!, 22i). c Valentin Polychrest parle d'une famille dans laquelle tous les mâles avaient une hernie. Marc a pu également suivre Ihéré lité de hernies ombilicales jus-

Hérédité des particularités physiologiques : — la longévité ; par exemple, dans la iamille de Léon XIII,

les Pecci : au contraire, dans la famille de Turgol, on ne dépassait pas 59 ans; — la fécondité : Achille

de Harlay, père du premier président, avait neuf enfants, son père dix, son grand-père dix-huit; Lucas (ouvrage cité, I, 246) rapporte le cas d'un père et une mère de dix-neuf entants, dont les fds, filles ou petits-fils héritèrent de cette puissance prolili-

(ju'à la troisième génétation » (id . , 223). — Hérédité des caractères propres aux élémenls fluides de l'organisation:

« Le sang est plus abondant dans certaines familles qu'il ne

Test dans d'autres... La prépondéranci; peut, chez d'autres familles, se porter sur la bile... La névrosilé et la lymphe sont sujettes aux mêmes disproportions dans les individus, et, comme les précédenles, ces disproportions des individus passent à leurs produits et leur inoculent des prédispositions à l'hérédité des afTeclions spéciales dont elles sont rorigine »

(id., 234). — Hérédité morbide dans le système nerveux, — Hérédité desnévropalhies de la respiration : « Alibert rapporte l'histoire d'une l'amille dont l'asthme attaquait les membres à quai^ante ans. Fioyer a recueilli un autre lait analogue... Un autre médecin, père do trois enfants sujets à d'efï'royables accès de suflbcation et que rien n'expliquait, avait été lui-même sujet, d'après Gareaux, à des accidents semblables dans son enfance... Sur 32 cas d'asthme relevés chez des femmes de la Salpêlrière, 22 avaient été transmis par les parents » {id., 11,678-679). Héi^édité desnévropathies

de la circulation : « Telle est l'hérédité des palpitations liées à des anévrismes ou à l'hypertrophie, ou à toute autre lésion organique du cœur ou des troncs artériels, comme dans les deux familles où Portai reconnut, chez tous les membres atteints, une dilatation avec épaississement du ventricule gauche ; et dans les cas semblables recueillis par Piorry » (H, 688). Hérédité des névropathies de la digestion : « Les différentes formes de la gastralgie sont transmissibles par la

génération » (II, 696).

que; —la perte ou le blanchissement prématuré des

cheveux ; — le talent de la danse, par exemple dans

la famille des Vestris ; — la beauté de la voix et l'art du chant ; — lesanomalies naturelles, albinisme, rachitisme, le bec de lièvre et les déformations artificielles : par exemple, Brown Séquard, par Thémisection de la moelle, pratiquée sur des cobayes sains, leur donnait des accès épilepliques ; les cobayes engendrés étaient eux-mêmes épileptiques. Mais il

faut faire cette réserve que les anomalies ne se transmettent pas toujours : par exemple, la circoncision, pratiquée depuis de longs siècles par les Juifs, n'en est pas moins nécessaire à chaque génération nouvelle. De plus, si l'anomalie se trans* met, elle tend à disparaître : par exemple, la fa-

milleCoIhurn ctaitatteinto de sexdigilisme; diaprés

Burdacii (Physiologie, II, 251), l'anomalie, qui était à la première génération dans le rapport de 31 à 1,

n'était plus à la deuxième que dans le rapport de 14 à 1, et, à la troisième, dans le rapport de 3 1/4 à 1. Le type normal de l'espèce tend donc à reparaître par l'élimination progressive des caractères individuels qui sont en opposition formelle avec lui.

Les maladies sont héréditaires, par exemple la phthisie, Tépilepsie, la cécité : « Dans une famille, elle fut héréditaire pendant trois générations, et 37 enfants et petits-enfanls devinrent tous aveugles entre 17 et 18 ans » (Ribot, De Vhérêdité, 204).

Un autre manifestation de l'hérédité physiologique est ce qu'on appelle Thérédité d'influence, c'est-à-

dire ce phénomène en vertu duquel les enfants, nés d'un deuxième mariage de la mère, ressemblent au

premier mari. Cette particularité se retrouve chez les animaux supérieurs.

Des faits nombreux attestent l'hérédité des facultés perceptives, non seulement en tant qu'elles présentent des caractères spécifiques, par exemple la

puissance optique de Taigle, mais aussi en tant qu'elles présentent des particularités individuelles. — Le toucher : il y a des familles de gauchers. Ceux dont la série dçs ascendants est composée de travailleurs manuels ont des mains plus fortes queceux

dont les parents ont vécu sans faire œuvre matérielle. — La vue : le strabisme, la myopie et la presbytie se transmettent de père en fils. Chez les animaux des cavernes de la Carniole et du Kentucky, Tatrophie de l'organe visuel, déterminée peu à peu parle défaut d'usage, est devenue caractère spécifique invariablement transmis. Un pisciculteur ayant déterminé artiticiellement Texophthalmie chez des poissons, cette infirmité s'est reproduite dans leurs

descendants (V. Guillemot, De ïhèrèditè de quelques lésions acquises, p. 9). Les races sauvages possèdent une acuité de vision bien supérieure à celle des Européens.— L'ouïe : la surdi-mutité est héréditaire. Et

aussi le talent musical : les trois Mozart, les deux Beethoven, cent-vingt membres de la famille de Bach, les Tziganes. — L'odorat et le goût : Laycock rapporte que la paille, donnée en litière aux lions et tigres d'une ménagerie, ne pouvait servir à des

chevaux ; l'odeur les jetait dans l'épouvante, bien qu'un long temps se soit écoulé depuis l'époque où les chevaux sauvages pouvaient craindre Tattaque de ces bêles féroces. La puissance olfactive de la race nègre est excessive. (( Trois membres d'une

maison, la grand'mère, la mère, une fille ne boivent pour ainsi dire pas ; leur répugnance contre les liquides est telle qu'elle résiste à la fièvre même »

(Lucas, Traité de V hérédité naturelle, l, 388). On cite des cas d'aversion héréditaire pour tout ce qui n'est pas la nourriture exclusivement végétale.

Abordons l'étude détaillée de l'hérédité psychologique.

L'hérédité des instincts. — Instincts na^wrds héréditaires chez les animaux : les abeilles se transmettent l'art de construire leurs cellules hexagonales ; les oiseaux, celui de bâtir leurs nids ; ces instincts naturels persistent chez les animaux domestiques : « Nous savons que, quoique abondamment et régulièrement nourri, le chien enfouit souvent, comme le renard, la nourriture dont il n'a pas

besoin ; nous le voyons encore sur un tapis tourner

longtemps sur lui-même comme pour fouler l'herbe à la place où il veut se coucher » (Darwin, De la variation des animaux et des plantes, I, 192.) — Instincts

acquis transmis par hérédité chez les animaux : des

instincts nouveaux sont acquis, soit sous l'influence du milieu, soit par suite de la domestication. Influence du milieu : si les circonstances Fy obligent, le castor cesse d'être constructeur et devient mi-

.-iLri>ai.i.^At.v*>.w.a-^,..^.v. îhîf^itii^

neur : cette modification de l'instinct se conserve par hérédité ; de même, les animaux, pour la pre^

mière fois mis en contact avec l'homme, no le fuient pas ; si l'homme les chasse, ils apprennent à le

craindre, et cette crainte se transmet de génération à génération. (1) influence de la domestication : «La première fois qu on mène au bois, en Amérique, les descendants de chiens dressés de longue date à la

périlleuse chasse du pécari, ils savent, comme leur

1. M. Mercier, enseigne de vaisseau, racontant la prise de possession officielle, au nom de la France, des îles désertes de Kerguelen, dans le sud de l'Océan Indien, rapporte que les oiseaux voyaient l'honnme sans aucune crainte : « A cette époque de Tannée, tous les oiseaux de l'hémisphère sud se donnent rendez-vous dans ces îles pour y déposer leurs œufs et présider à Téclosion des jeunes rejetons. Mouettes pétrels, prians, damiers, albatros, cormorans, tourbillonnaient

en vols nombreux au-dessus de nos têtes, nullement effrayés

ou même étonnés de la présente de Thomme, qu'ils n'ont pas

encore appris à craindre. A coups de pierres, les matelots

tuèrenlsans peine autant de sarcelles et de canards qu'ils en eurent besoin pour varier leur ordinaire. Il arrivait môme que le gibier non atteint revenait becqueter la mousse et le hchen à portée du chasseur maladroit. Certains oiseaux se laissaient approcher et toucher, et c'était une joie d'enfant pour les matelots que de prendre d'énormes pingouins par les ailerons et de les emmener en riant de grand cœur aux petits soubresauts comiques de l'animal, i (Aux terres de Kerguelen par M. Mercier, enseigne de vaisseau ; te Tour du Monde n du 21 août 1897, p. 398.) « Nous trouvâmes une vingtaine d'espèces d'oiseaux de mer, dont le fameux Chionis minor de la grosseur d'un pigeon, avec un plumage blanc et les pattes non palmées, exception unique parmi tous les autres volatiles de Tîle. Ces animaux étaient si peu sauvages que quelques-uns cherchèrent à dérober des lapins dans notre carnassière. » (irf., p. 402.)

père, et sans nulle instruction, la tactique à suivre. Or ces chiens sont d'origine étrangère, mais acclimatés depuis longtemps dans la vallée de la Magda-

lena. Les chiens des autres races qui ne le savent point, si vigoureux qu'ils soient, sont d'abord dévorés.» (Ribot, L'hérédité, '28.)

Hérédité des habitudes. — Darwin (Variation des animaux et des plantes, II, 6) cite le cas d'un enfant qui, «lorsqu'il était content, avait la singulière habitude de remuer rapidement ses doigts, parallèlement les uns aux autres ; quand il était très excité, il levait les detrx mains de chaque côté de sa figure, à la hauteur des yeux, toujours en remuant les doigts. Cet enfant devenu vieillard, avait encore de la peine à se contenir pour ne pas faire ces gestes

si ridicules. Il eut huit enfants, dont une petite fille

qui, dès l'âge de quatre ans, remuait ses doigts et levait ses mains exactement comme son père.»

Hérédité de Tintelligence. — a L'activité de l'intelligence suppose comme conditions nécessaires certaines notions de temps, d'espace, de cause. Quel qu'en soit le nombre et de quelques noms qu'on

les désigne, cela n'importe pas. En fait, elles existent et sont léguées invariablement. Ce sont des caractères spécifiques, c'est-à-dire qu'il est aussi contradictoire de concevoir l'homme sans elles qu'un vertébré sans axe cérébro spinal... Il s'ensuit donc que les conditions fondamentales de l'intelligence

sont héréditaires » (Ribot, Vhèrèditè, 70).

Il en est de même des caractères individuels d'in- .

lelligence. H y a des familles de musiciens, peintres,

poêles, hommes de science.

Musiciens :1a famille Bach en a fourni une grande quantité, dont 29 éminents. Le père de Beethoven

élail ténor de la chapelle de Télecleur de Cologne,

et son grand père fut maître de cette chapelle. Le père de Mozart était second maître dechapelle du prince archevêque de Salzbourg ;sa sœur eût de nombreux succès en musi(|ue pendant son enfance ; un de ses fils la cultiva en amateur, Tautre fut compositeur. Les trois fils de Palestrina, quoique morts jeunes,

ont laissé des œuvres musicales.

Peintres : les Bonheur, les Bellini, les Garache, les Téniers, les Van derVelde. Bassano était fils de peintre et ses quatre fils furent des peintres distingués. Caracci et son père, son neveu, ses trois cousins germains. Le Titien comptait dans sa tamille neuf peintres de mérite, dont son frère, ses deux

fils, et, les autres, cousins et petits-neveux.

Poètes : Gallon (Hèreditary Genius, p. 228), sur

56 poètes, on compte 40 0/0 qui fournissent des preuves d'hérédité Par exemple : Arioste, son frère et son neveu, Aristophane et ses deux fils, Eschyle, son fils et son neveu. Racine et son fils, Sophocle, son fils et ses petits-fils.

Ecrivains et érudits : la famille des Estienne, deux frères, deux fils, un neveu, deux petits-neveux ; Grotius, son grand'père, son père, son oncle, son fils ; Sénèque, son père, son frère, son neveu ;

Mme de Staël, son grand'père, son père, son oncle, le fils et le petit-fils de ce dernier.

Hommes de science : la famille Bernouilli, qui compte dix mathématiciens, physiciens ou naturaliste ; la famille Gassini, qui compte trois astronomes, un mathématicien, un naturaliste ; Darwin, dont le père et l'oncle étaient médecins, le grand'père naturaliste ; de Candolle et son fils, botanistes; les Euler ont fourni cinq mathématiciens, le père, le fils, trois pelils-fils ; les Jussieu comptent cinq botanistes ; Stuart Mill et son père.

Hérédité des sentiments et des passions. — La mimique des sentiments est héréditaire et non apprise

par imitation puisque, comme le remarque Darwin, {De ï expression des émotions, p. 287), le fait de rougir de confusion, de hausser les épaules en signe d'impuissance, de lever les bras en ouvrant les mains et en écartant les doigts pour marquer l'étonnement, se constate chez les aveugles-nés et dans toutes les races humaines. La transmission des

sentiments et passions eux-mêmes est d'observation courante. Il en est ainsi chez les animaux : Buffo'n avait remarqué que les chevaux ombrageux produisent des poulains affectés de ce vice. Même phénomène chez les hommes ; l'alcoolisme est héréditaire,

ou bien dégénère chez les enfants en idiotie. Les Bourbons étaient gourmands et grands mangeurs. De même, la passion du jeu : M. Ribot cite, d'après Gama Machado, le cas d'une dame qui passait ses nuits à jouer ; il en fut de même de son fils aîné et

de la filie de ce dernier. Les exemples d'hf^rédité du vol ou de l'homicide sont nombreux (V. Lucas, Traité

de Vtiêrèdité naturelle, 1, 504, o20 ; Despine, De la

folie, II, 281, 283 ; Moreau, Psychologie morbide^ 319, 321). La race des bohémiens offre l'exemple du goût héréditaire du vagabondage.

Hérédité du caractère national. — M. Ribot rappelle les travaux de Taine, rattachant « à la loi de

l'hérédité ses études sur la littérature, la constitution et les mœurs de l'Angleterre, considérées comme expression du caractère national», montrant «combien le vieux fond germanique et Scandinave est demeuré solide », retrouvant « dans lord Byron un vrai descendant des Bersekirs y» (Ribot, L'hérédité, 122J. (( Le Français du xix® siècle, dit encore

M. Ribot (uL, 123) est au fond le Gaulois de César.

On trouve dans les Commentaires, dans Strabon et Diodore, tous les traits essentiels de notre caractère national: l'amour des armes, le goût de tout ce qui brille, l'incroyable légèreté d'esprit, la vanité incurable, la finesse, une grande facilité à parler et à se

laisser prendre par les mots. Il y a dans César des

réflexions qui sembleraient dater d'hier : « LesGau- « lois, dit-il, ont l'amour des révolutions {novis re-

« basstadent) ; ils se laissent, sur de faux bruits,

« emportera des actions qu'ils regrettent, et déci-

(( dent des affaires les plus importantes ; un revers

« les abat; ils sont aussi prompts à entreprendre

« des guerres sans motif que mous et sans énergie

€ à l'heure des désastres » (César, De bello Gallico ,

IV, 5). Les Arcadiens mènent encore la vie pastorale, et les habitants de Sparte, leurs voisins, ont la

passion des combats, l'humeur irritable et turbulente. Au Moyen Age, le Byzantin a conservé tous

les traits essentiels de ses ancêtres ;.... il a gardé

du Grec, outre la langue et les traditions littéraires, une finesse qui, n'ayant plus de force pour soutien, dégénéra en ruse mesquine « (Ribot, id., 124). La

différence du caractère national apparaît, dès l'enfance, chez les petits écoliers de deux peuples différents. Et cependant les diverses races ont subi bien

des mélanges. M. Ribot en étudie deux qui ont le mieuxconservéleurpureté,lesJuifsetles Bohémiens, et il décrit leurs caractères propres : « Au physique les Juifs se font généralement remarquer par la couleur noire de leurs cheveux et de leur barbe, leurs

longs cils, leurs sourcils épais, saillants et bien arqués, leurs yeux foncés grands et vifs, leur teint

mat, leur nezfortement aquilin..(id.J28)... Au moral, la race juive se présente dans l'histoire avec des caractères tranchés : prédominance du sentiment et de l'imagination, ce qui l'a rendue si apte aux créations religieuses, poétiques et musicales » (129). Quant aux bohémiens : au physique, « les traits

durs et aigus, les cheveux noirs comme de Fébène, |es dents fines et blanches, les yeux étincelants, le regard fascinateur. Pour Tintelligence proprement dite, ils semblent légers et frivoles comme des enfants... Ce qui caractérise avant tout le bohémien, c'est le goût, le besoin inné du vagabondage et de la

vie d'aventure » (13S). La force héréditaire du caractère national se manifeste par sa survivance à

des caractères étrangers acquis : par exemple, M. de Rochas dit que, chez les jeunes bohémiens élevés dans nos écoles, après l'âge de douze ans les

instincts de leur race renaissent et remportent ;

même chez ceux qui sont isolés et vivent avec une population indigène, « il y a un instinct de vagabondage qui survit à leur transformation extérieure, aussi bien que l'appétit glouton qui les fait se ruer comme des vautours sur les bètes mortes de maladie, fussent-elles déjà enterrées » (de Rochas, Les

Parias de France et d'Espagne, Bohémiens et Cagots,

p. 259). On connaît la puissance de l'instinct anthropophagique : on cite un néozélandais, intelligent et qui, après un long séjour en Angleterre, attendait avec impatience le moment où il pourrait satisfaire son goût pour la chair humaine.

Hérédité psychologique morbide. — On reconnaît

unanimement aujourd'hui que les altérations mentales ne se produisent que là où il y a altération du système nerveux. La transmission des premières est donc possible puisque les anomalies physiologiques sont transmises. D'ailleurs elle se constate. — Hérédité du suicide : Esquirol cite une famille dans laquelle la grand'mère, la mère, la fille et le petits-fds se sont

suicidés. H cite un négociant ayant cinq fils et une fille : quatre fils se suicidèrent, le cinquième devint fou, la fille tenta à plusieurs reprises de se suicider,

et un petit-tils se frappa de deux coups de couteau.

Parmi les très nombreux exemples de cette fatale hérédité, beaucoup attestent que cette folie du suicide atteint les descendants au même âge quêteurs ascendants et les pousse à adopter le même genre de mort. — Hérédité de l'aliénation mentale sous ses

diverses formes : d'après Esquirol, la lypémanie

(idée fixe que l'on veut vous tuer) est héréditaire une fois sur quatre ; la manie (désordre complet des

idées), une fois sur deux. D'après Séguin, l'idiotie se transmet surtout en ligne collatérale ; en ligne directe, elle se transmet après interruption de deux générations. L^hérédité de la démence et de la paralysie générale s'observe courammpnt ; c'est unedes plus impérieuses ; elle frappe des familles entières. L'hérédité est donc une loi. L'expérience la montre chez le végétal, chez l'animal et chez Fhomme : les caractères physiologiques et psychologiques de Fespèceet ceux de la race sont toujours transmis; les caractères individuels le sont souvent. D'où cette conclusion : « Thérédité est la loi, la non hérédité l'exception » (Ribot, p. 167). C'est une « loi biologique », qui régit « la vie sous toutes ses formes: végétale, animale et humaine, normal et morbide, physique et mentale. » (icL, 169).

Dans l'état actuel de la science, les lois de l'hérédité sont les suivantes (V. Ribot, 172) : V loi de l'hérédité directe et immédiate,c'est-à-dire tendance des parents à transmettre l'ensemble de leurs caractères aux enfants; 2^ loi de prépondérance dans la transmission des caractères, c est-à-dire prédomi-

nance dans lenfant des caractères de l'un des

parents; 3° loi d'hérédité en retour ou médiate,

atavisme, c'est-à-dire qualités particulières à des ancêtres, trensmises par dessus une ou plusieurs générations à des enfants qui peuvent ne pas ressembler à leurs ascendants immédiats ; 4*^ loi d'hérédité aux périodes correspondantes de la vie, lorsque certains caractères apparaissentchez les enfants

au même âge que chez les ascendants,

On pourrait être tenté d'opposer certaines exceptions à la loi d'hérédité : un crinninel naît dans une

famille d'honnêtes gens, des parents vigoureux ont un enfant débile, des individus normalement constitués engendrent un monstre ; ou laids^une beauté; ou d'intelligence moyenne, un génie. Mais ces exceptions sont purement apparentes. L'hérédité les

explique. Son jeu pi^ovoque ces prétendues dérogations. L'apparition d'un type qui constraste avec

l'un des générateurs s'explique par l'influence prépondérante de l'autre générateur ; s'il tranche avec le naturel d'ascendants médiats, cela est dû à la transmission, par les ascendants immédiats, de qualités nouvelles qu'ils avaient acquises; s'il diffère des deux ascendants immédiats, cela résulte de l'influence d'un ascendant plus éloigné; s'il ne ressemble à aucun de ses ascendants, la cause en est dans une combinaison nouvelle d'influences complexes, éloignées ou proches, mélangées dans des proportions indétiniment variables: il faut noter d'ailleurs

que la coiTibinaisoii des différents caractères psychi-

kc

ques n'est jamais une simple addition des unités

composantes, mais une résultante nouvelle douée

de qualités propres ; en effet, les caractères transmis par l'hérédité se métamorphosent ; le fait même de la transmission cause une déviation : « une famille, dont le chef est mort aliéné ou épileplique, ne se compose pas nécessairement d'aliénés et d'épileptiques ; mais les enfants peuvent être idiots,

paralysés, scrofuleux. Ce que le père a transmis à

ses enfants, ce n'est pas sa folie, mais c'est le vice de sa constitution, qui se manifestera sous des formes différentes, par l'épilepsie, l'hystérie^ la scrofule, le rachitisme » (Moreau de Tours, Psychologie morbide, cité par Ribot, de r hérédité, p. 246). De plus, l'hérédité s'affaiblit progressivement; la transmission d'un certain caractère, dans toute sa pureté,

dans la même famille, ne dépasse pas quatre ou cinq générations: le caractère héréditaire s'use. Enfin, ces caprices de l'hérédité s'expliquent par des influences étrangères à l'hérédité, à savoir: l'état physiologique et psychique des générateurs au moment de l'acte de génération ; les influences qui se sont

fait sentir sur Tembryon depuis l'époque de la conception jusqu'à celle de la naissance; les influences

d'éducation et de milieu, qui se sont manifestées depuis la naissance; enfin, l'action propre de l'individu sur lui-même, par l'usage qu'il fait de sa liberté.

L'héridité fixe-t-elle les caractères acquis ? Ils disparaissent au boutd'une période plus ou moins Ion- Martin 12

Ki

gue s'il n'y a pas persistance continue de l'influence à laquelle l'acquisition de ces caractères nouveaux

est due. Mais si elle ne cesse d'agir, de se répéter, de renforcer son action d'abord isolée et timide, le caractère acquis nouvellement s'incorpore pour toujours.

L'hérédité est iiiie loi générale et absolue.

Nous apportons donc, en naissant, des inclinations bonnes et des inclinations mauvaises. Par suite, il est faux dédire que la société seule engendre nos défauts, et qu'il suffit de la réformer pour les faire disparaître. Non seulement cette réforme sociale ne

nous réformerait pas moralement, mais encore ellemême ne pourrait pas subsister. Si nous supposons en effet l'organisation sociale rendue parfaite, qui ne voit aussitôt qu'elle sera corrompue par les individualités mauvaises qui y prendront place, de même que Tatmosphère est viciée par les germes malsains

que Ton y répand ? Si la réforme morale et intérieure de l'homme ne s'effectuait pas préalablement,

on s'exposerait à pervertir cette société parfaite où

Ton prétend le faire vivre. Les individus agissent à tout instant sur le milieu. Il ne suffit pas de leur donner une société idéale. Ce n'est là qu'un instrument. Encore faut-il qu'ils sachent s'en servir. Si l'on confie à un peuple insuffisamment développé le

régime parlementaire, on peut être certain qu'il le faussera. Une constitution nègre conviendrait aussi peu à un peuple de l'Europe occidentale, qu'une constitution européenne à une tribu de négritos. Abdul

^^^et^^i

Hamid ne pourrait pas régner en Angleterre. A St- Domingue, Napoléon ne peut revivre que sous la physionomie caricaturale de Soulouque. Notre régime économique ne saurait s'imposer aux peuples chasseurs comme leslndiens, pasteurs et nomadescomme les Arabes. Le régime collectiviste de ces tribus ne saurait revivre chez nou.s sous la forme qu'il revêt dans le Farwest et dans l'Islam. Bref, il faut qu'il y ait concordance entre l'individu et la société, eiitre la perfection de l'un et l'excellence de l'autre. Une société bonne serait pervertie par l'homme mauvais;

elle serait contaminée par cet hôte dangereux ; il lui inoculerait le virus de tous ses vices. Une telle

tentative avorterait fatalement. Entre les mains de l'individu encore grossier, un organisme social aussi pur ne serait pas viable (1). L'enfant brise le mécanisme dont il ignore le secret. Si notre civilisation

disparaissait sous une invasion de barbares, le merveilleux outillage, que la science appliquéea permis ' de créer en ce siècle, garderait son énigme, en attendant qu'il naisse un Œdipe nouveau. Ainsi, lorsque la marée montante des sables de Lybie eut envahi les palais désertés de la Thèbe antique, les sphynx aux regards clos, au muet visage, jetèrent en défi

4 . Dans une caricature parue l'an passé, on représente deux sorciers hovas examinant un télescope ; chacun d'eux regarde par une extrémité ; l'un aperçoit une tête énorme,

l'autre un visage minuscule. Ils s'enfuient terrifiés, et, sur

leur conseil, la reine ordonne la destruction du diabolique

instrument. Ce serait le sort d'une organisation sociale perfectionnée dont on doterait des primitifs.

leurs hiéroglyphes sacrées aux hordes pillardes des

conquérants de la tferie égyptienne.

En démontrant que la liberté donnée à nos désirs n'anéantirait pas nos vices, nous avons ruiné la théorie libertaire dans son point de départ. En démontrant que nous naissons avec de mauvais instincts, nous avons renversé la pierre angulaire, et de la

théorie libertaire, et de la théorie autoritaire. En faisant voir que ces mauvais penchants, transmis par l'hérédité, fausseraient le mécanisme parfait de la société future, nous avons détruit les théories libertaires et autoritaires dans leur point d'arrivée. Insistons sur cette dernière conclusion.

Si les autoritaires et les libertaires se séparent

lorsqu'il s'agit de rétablir l'homme dans sa bonté naturelle, les uns estimant qu'il faut lui imposer la

vertu, les autres que la vertu naît spontanément de rabsolue liberté, du moins tous s'accordent-ils pour reconnaître que la substitution de la propriété commune à la propriété individuelle tarirait la source la plus abondante de vices et de maux.

Examinons si, à lui seul, le remède pourrait suffire.

Les crimes et les vices, dit J. Grave, « nous soutenons qu'ils ne sont que le produit d'une mauvaise organisation sociale. » {La Société future, 139). — Or la criminalité ne disparaîtrait pas parce que la misère aurait été éliminée de la société nouvelle ; la misère n'est pas en effet son unique cause. La

criminalité peut même grandir avec la richesse. En

Angleterre, dans les années prospères 1870-1874,

on a constaté plus de crimes que dans les années

de gêne 1884-1888. D'après M. Fouillée, en France, pays où l'aisance est beaucoup plus générale que dans tout autre, la criminalité, l'alcoolisme et la pornographie sont bien plus développés que chez les autres peuples, et ce sont, en France, les contrées les plus riches, l'Hérault et la Normandie, qui se

signalent par le plus grand nombre de délits, a Au contraire, les départements bretons, qui souffraient de la misère, ont beau entrer peu à peu dans la

voie enrichissante des progrès agricoles, ils voient s'éclaircir leurs teintes sur les cartes de la criminalité... » (Réflexions sur la criminalité et le socialisme,

par A. Fouillée, article paru dans la Revue bleue du

30 octobre 1897). C'est que, dit M. Fouillée, citant M. Bournet, si «la Bretagne a une moyenne de moralité vraiment exceptionnelle, là s'est conservé pur le sentiment de la vie de fatnille, pure aussi la orovance au but idéal de la vie. » Et M. Fouillée, philosophe libre-penseur cependant, ajoute ce témoignage personnel : c'est aussi « qu'en Bretagne, .

l'influence favorable de la foi religieuse s'exerce tout d'abord chez les enfants. » (article cité).

Des ouvriers peuvent être débauchés, non seulement malgré leurs hauts salaires, mais même à raison de ce qu'ils profilent de leurs salaires élevés pour satisfaire leurs vices : « Les ouvriers les mieux

rétribués ne sont' pas les plus moraux. Aussi certaines personnes ne çraignent-elles pas d'affirmer

que, si le vice abonde dans les villes, c'est en grande partie parce que le taux des salaires y est plus élevé qu'ailleurs. Et on le conçoit; car plus les ouvriers gagnent, plus ils peuvent aisément satisfaire leurs goûts de débauches. » (Yillermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers, 1840, II, 24). 11 ne suffiraitdonc pas d'élever les salaires,

de rendre tous les ouvriers propriétaires, d'égaliser les propriétés, pour que tous les hommes fussent vertueux.

De l'avis de tous, les centres industriels et les agglomérations urbaines sont des foyers de démoralisation. Or, le socialisme n'a pas la prétention de supprimer les uns ni les autres. Ces influences économiques malsaines sont donc appelées à persister sous le régime socialiste. Le vol pourrait s'y exercer, soit au détriment d'autrui sursa propriété personnelle consistant en objets de consommation, soit

au détriment de tous sur la propriété commune. La tentation du vol serait même d'autant plus

vive qu'il demeurerait le seul procédé permeltanl d'accroître ses moyens de jouissance.

L'instinct d'avarice pourrait également recevoir des satisfactions : c'est cependant un péchécapital. Et de même la paresse, puisque le fainéant, bien

que ne travaillant pas, aurait droit à un minimum

de subsistances et à un minimum de plaisirs.

Prenons l'esprit de vengeance. D'après J. Grave {La Société future^ 140), il serait déterminé uniquement par des questions d'intérêt, de propriété. Or

la vengeance peut avoir une cause toute morale. On cherche à tirer vengeance de celui qui a fait échouer un projet de plaisir, ou qui a divulgué un de nos secrets, ou qui nous a humih'és en public par une

raillerie mordante.

Les motifs de jalousie, d'envie, ne feront pas davantage défaut. On ne sera plus jaloux, à raison des

inégalités de fortune, mais à raison des inégalités naturelles d'intelligence et de bonté. La méchanceté, la cabale perdront leur premier champ d'action, mais se concentreront, avec plus d'acuité, sur

cet objectif unique.

L'insuffisance d'une réforme sociale pour nous rendre vertueux apparaîtra plus manifestement encore à propos du vice d'ivrognerie et du crime de suicide.

Il est essentiel de diminuer les ravages de l'ivrognerie. L'alcoolisme abrutit, engendre la misère,

amène prématurément la vieillesse, accroît considérablement la criminalité. On estime que 20 0/0 des

décès et plus du tiers des cas d'aliénation mentale, sont dus à l'alcoolisme. Sur quatre enfants épileptiques, trois ont des alcooliques pour pères. « Le plus souvent, peut-être toujours, les enfants conçus

par des parents, soit le père, soit la mère, en état

d'ébriélé, sont frappés de dégradation, soit physique, soit intellectuelle, pouvant aller jusqu'à l'idiotie ))(Dictionn. encyclopédiq. des se, mèdic., art. mariage, par le D^ Bertillon, 2^ série, V, 73). Or, l'égalité des biens n'entraînerait pas la disparition

OiCit^-

si urgente de l'ivrognerie, car celle-ci n'est pas

l'apanage de la classe ouvrière. On sait qu'elle exerce aussi sa funeste action sur les classes riches et cultivées. On connaît la pochardise de certains cercles de littérateurs ou d'étudiants, et que les fils de famille en font parfois scandale dans les restaurants de nuit. Nul n'ignore les sociétés provinciales de

« benl^bouffe-loujours », etlesgoinfreries fortement arrosées de certaines associations gourmandes. Au

témoignage même d'un journaliste qui, pour mieux étudier l'ouvrier parisien, s'établit pendant cinq mois mastroquet dans le faubourg, le soiffard invétéré perd toute considération auprès de ses camarades d'atelier : « Ce que j'ai vu me permet de croire que la grande majorité n'est point aussi alcoolique qu'on le dit, au sens littéral de ce mot terrible. Plus d'une fois, j'ai entendu des ouvriers, parlant d'un camarade, dire : il boit, c'est un poivrot !

Et cela coupait la conversation comme un désaveu » (Leyret, En p/m /aM^ourôf, 53-54). En général, «l'ouvrier boit modérément. Ce qu'il préfère à tout, c'est

le vin... Des groupesde cinq, de six ouvriers passent

très bien leur soirée avec seulement — pour toute la coterie — deux kilos (litres) d (td., 56-57). Toutefois, roptimisme serait hors de saison. Il y a, dans la classe ouvrière, beaucoup trop d'alcooliques professionnels, et qui s'empoisonnent d'absinthe. Sans

doute, « la plupart de ceux-là sont célibataires » (59).

Mais non pas tous. Et, parmi ces fervents de la Fée

Yerte, il faut malheureusement compter des mena-

^ères: « Le m.atin, allant aux provisions, des femmes s'approprient une demi-douzaine de sous au préjudice du ménage : vivement, serrant sur leur bras un papier jaune graisseux, quelque déchet verdàtre de boucherie, elles se glissent, d'un pasfurtif. dans les bars, demandant un verre d'absinthe, l'avalant en deux secondes. Suivez-les! Quelques pas

plus loin, nouvel arrêt, nouveau verre d'absinthe.

Et ainsi, deux fois, trois fois. L'habitude est prise, rien ne la chassera » (60). « Fuyant les établissements publics, d'autres femmes, d'ailleurs moins alcoolisées, se sont habituées à boire la goutte chez elles, régulièrement. A l'estaminet voisin, elles s'en vont chercher quelques sous de rhum, d'eau-de-vie,

surtout du spiritueux suisse, ce que le peuple appelle du vulnéraire : cela fait passer le temps ! »

L'ivrognerie se rencontrant dans les diverses classes de la société, on ne saurait soutenir que, grâce à une réforme de la propriété, ce vice disparaîtra.

Le suicide est une faiblesse ou une lâcheté, car

c'est l'aveu de Tincapacité de se soumettre à une.

douleur, ou le refus de la supporter. Une réforme sociale le détruirait sans doute, si le suicide n'avait pour cause que la misère, et si cette réforme supprimait la mi*^ère. Mais le suicide est aussi provoqué par des raisons d'ordre purement individuel et moral : une affection trompée, un deuil cruel, une espérance morte. Ces motifs de sentiment tendent à jeur maximum d'exaspération sous l'influence de la

.■**/j:iL-.^

température : <r C'est dans l'hiver que la misère est

la plus implacable ; or, c'est en hiver qu'il y a le moins de suicides; 19 p. 100 pour les hommes, et 20 p. 100 pour les femmes ; à l'automne, les chiffres montent à 22 et 20; ils continuent au printemps

par 28 et 28, et enfin on atteint le maximum en été : 31 hommes et 30 femmes » (Bonjean, Enfants

révoltés et parents coupables, p. 255, note 1). Or, à

des incitations morales ou même physiques, et dont les causes sont d'ordre individuel et intime, ce sont

des puissances morales qui peuvent seules être opposées efficacement. Le suicide n'est pas seulement déterminé par des raisons sentimentales, mais par certaines idées religieuses : « De tous temps, le

suicide a été un des fléaux de l'Inde. Les doctrines du bouddhisme, établissant que Tàme universelle n'a aucun souci, ne tient aucun compte des actions

bonnes ou mauvaises des hommes, et que ceux-ci ne

sont eux-mêmes qu'une émanation de cette substance à laquelle ils retournent après la mort, devaient conduire à celte conséquence, que, le principe ne pouvant infliger aucunepeine, rien n'empêche qu'on se tue, soit pour partager sa félicité, soit pour échapper à la souffrance. L'histoire des brahmanes

de la secte des gymnosophistes (philosophes nus)

nous apprend qu'ils poussaient à l'extrême Tindifférence de la vie. La régénération étant pour eux un fait positif, et la terminaison fatale un simple changement de demeure, ils s'y préparent comme à un voyage d'agrément. Calanus, an de ces philoso-

phes, se brûla en présence d'Alexandre. Trois siècles plus tard, un autre gymnosophiste, rfommé Jarménochégra, se brûla également devant Auguste. L'on sait que les brahmanes se tuent aujourd'hui comme

du temps d'Alexandre. On compte par milliers les

suicides sur cette terre mystique. Le bouddhisme, en pénétrant au Japon, y introduisit les dogmes

panthéistiques de Tlnde. Rien n'est plus commun, dit Charlevoix, que de rencontrer, le long des côtes, des barques remplies de fanatiques qui se précipitent dans la mer, chargés de pierres, ou percent leurs embarcations et se laissent submerger peu à peu en chantant les louanges de leurs idoles.

Les mêmes doctrines ont produit les mêmes résultats en Chine (1). C'est une histoire bien connue de ce peuple, que celle des 500 philosophes de l'école de Confucius qui, dédaignant de survivre à la perte de leurs livres brûlés par l'ordre du farouche empereur Chi-Koung-Ti, se jetèrent à la mer et disparurent sous les flots (2). Les exemples de mort

volontaire chez les Chaldéens, les Persans, les Hé-

L « On ne saurait se Faire une idée de l'extrême lacilité avec laqueHe les Chinois se donnent la mort ; il s'agit quelquefois d'une futilité, d'un mot, pour les porter à se pendre ou à se

précipiter au fond d'un puits. » {Journal de médecine et de chi~ rurgie pratiques, juillet 1856, p. 334).

2. « Matérialiste au fond de son être,... le nègre préfère le suicide aux privations trop dures. Il choisit, en général, les moyens violents pour atteindre ce but fatal ; il s'asphyxie en refoulant la langue vers le larynx, il se précipite d'en haut, il se noie. » D** Pruner-Bey, Mémoire sur les nègres, publié dans les Mémoires de la société anthropologique, t. I, S© fascicule, p. 330).

yJiL».*.t:iM:

breux, sont très rares. Les préceptes d'âme universelle et de métempsycose paraissent avoir fait peu de prosélytes parmi ces peuples » (Brierre de Boismont, Du suicide et de la folie suicide. 465-466). La doctrine de la métempsycose propagea le suicide chez les Celtes. Les païens de la Grèce et de Rome en dressèrent l'apologie (3) et la pratique en était

très répandue. Au contraire, on rencontre « peu de morts volontaires pendant la période croyante du

moyen âge » {id., 473). « Ce changement dans les idées doit être attribué à la prédominance du sentiment religieux et aux peines portées par l'Eglise et la législation » (480). « C'est à partir du xvi* siècle que la tendance au suicide devient plus prononcée.

Cette recrudescence se lîe au retour des études de l'antiquité, au relâchement des croyances religieuses, à la liberté d'examen, aux apologies du suicide;

mais celte disposition reste exceptionnelle jusqu'à ce que, les théories étant descendues dans les faits, elle se généralise et éclate au xviif siècle, favorisée par l'esprit de doute, qui est le trait caractéristique

de ce temps » (id.). « L'instruction seule, sans le contrepoids de l'éducation religieuse et morale, paraît augmenter le chiffre des morts volontaires »

Le suicide n'a donc pas pour cause unique la mi-

3. Lucrèce, De rerum naiura, lib. III ; Pline, Natiir. hist.,

lib. II, cap. VIII; Platon, Des lois, liv. IX ; Cicéron, Tuscul,, lib. I; les Cyniques, les Philosophes de Cyrène, les Stoïciens,

les Epicuriens enseignèrent le suicide.

sère. Il est aussi provoqué par des chagrins d'ordre

moral et par certaines convictions philosophiques, le matérialisme et le panthéisme notamment, ainsi que par les religions basées sur ces systèmes de philosophie. Une refonte sociale, qui assurerait à tous l'aisance, ne ferait donc pas disparaître le suicide dans la mesure où ce n'est pas la misère qui l'inspire. Peut-être même pourrait-elle Taugmenter.

Brierre de Boismont signale, parmi les plus actives des causes contemporaines du suicide, « la croyance

générale et en apparence fondée delà possibilité de parvenir à tout et les déceptions cruelles qui résulsultent de cette ci'oyance ; l'exagération de la doctrine des intérêts matériels » (539). Or, on nous promet un nouvel ordre de choses où tous les désirs seront satisfaits. S. Faure oppose à « la douleur universelle » de notre société « le bonheur universel »

qu'apportera la société future. Il sera démontré plus loin qu'en ce monde, imparfait par essence, un bonheur complet est impossible. Si donc on nous le garantit, quelles déceptions ne ménage-t-on pas à ceux que séduisent ces promesses fallacieuses ? et n'y aurait-il pas, dans ces douloureuses surprises, une cause active de propagation de la mode crimi-

' nelle du suicide ?

' En résumé, une société communiste ne serait pas nécessairement une société vertueuse : tous les maux que nous avons énumérés s'abattraient sur la société

égalitaire. Et ce régime même pourrait sombrer un

jour sous les attaques de la passion dominatrice de

quelque ambitieux poussé par les influences héréditaires.

Qu'il ne suffise pas de modifier les institutions

pour modifier le caractère des individus, nous croyons Tavoir amplement prouvé. Aussi bien y a-t-il à cela une raison profonde : les institutions ne sont que le reflet de notre caractère. De telle sorte que, non

seulement la modification des institutions ne peut modifier sûrement les individus, mais encore même est impossible si le caractère des individus n'est pas

tout d'abord transformé. Assurément, entre le caractère des individus et les institutions, il y a actions et réactions réciproques ; ils agissent inversement l'un sur l'autre ; c'est entre eux un roulement de causes et d'effets ; ils sont tour à tour celles-là et ceux-ci ; il en résulte qu' « après plusieurs siècles

les deux ne font qu'un, les institutions n'étant que

le caractère rendu visible et permanent » (Ribot, Vhèrèdité, 121). Mais c'est le caractère qui, le premier, à l'origine, a produit les institutions et qui, dans la suite, en demeure la cause efficace et profonde. « Il ne faut pas oublier que les institutions ne sont qu'une cause extérieure qui est soutenue par

une cause intérieure, le caractère, qui se transmet

lui-même par hérédité » {id,). La société est le produit des individus pour le moins autant que ceux-ci peuvent être le produit d'elle-même, et, dans cette mesure, elje contient ce qu'ils y mettent, elle reproduit les signes qu'ils y tracent. S'il en est ainsi, la réforme individuelle doit préparer la réforme sociale.

Les sociétés nouvelles exigent un préalable progrès moral [\) chez les individus.

On objecte contre cette discipline de nos passions qu'elle est une cause de souffrance, qu'elle brise nos plus puissants ressorts d'activité et de vie, qu'elle

est impossible car elle suppose en nous une liberté que nous ne possédons pas.

Nous ne nierons pas que réformer nos passions ne soit une tâche parfois douloureuse. Ce travail ne laisse pas que d'être pénible. Tout effort l'est. Mais, à l'inverse, ce n'est pas en cédant toujours à nos

passions que nous atteignons le bonheur. Il ne faut pas seulement nous contenir pour devenir meilleurs

mais aussi pour être moins malheureux : a d'où vient la faiblesse de l'homme ? De l'inégalité qui se trouve entre sa force et ses désirs. Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudrait

pour les contenter plus de forces que ne nous en donne la nature. Diminuez donc les désirs, c'est comme si vous augmentiez les forces : celui qui peut plusqu'il

ne désire en a de reste; il est certainement un être très fort » (J.-J. Rousseau, Emiley au début du Liv. IIl). H y a donc disproportilion entre les désirs

Page 1