‹ La question sociale est-elle une question morale? [microform]Chapitre 6 sur 32 · ETUDE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE · texte numérisé non relu

ETUDE CRITIQUE DE CETTE THÉORIE

Rousseau, estimant la vie sauvage très proche de Fétat de nature, en a fait une description brillante.

Subissant en cela l'influence de tout le xviii^ siècle,

il en vante les vertus et le bonheur. C'est du Florian que Ton nous donne comme de l'histoire. De telles

berquinades témoignent combien peu cette époque était documentée sur les peuples pour lesquels elle manifestait tant de goût. Rousseau voit les sauvages comme les salons de son temps voyaient les bergers.

11 en crée un TiManon imaginaire pour y vivre en

songe de la vie factice d'un homme des bois créé de toutes pièces; à l'imitation de la Cour, il lui fallait des bergeries.

Les récits des voyageurs et les recherches des érudits ont eu facilement raison de cet optimisme.

Rousseau nous présente le sauvage comme menant une vie d'indépendance. Qu'en faut-il penser?

1** L'indépendance individuelle suppose une individualité constituée. Or, plus une société est rudi-

mentaire, moins il y a de différence entre ses membres. On constate entre eux :. — la similitude organique; d'après le D' Lcbon, « la différence de volume entre les crânes masculins adultes les plus

grands et les crânes les plus petits est de 280 centimètres cubes chez les parias de l'Inde, 310 chez les

australiens, 350 chez les anciens égyptiens, 470 chez les parisiens du xu® siècle, 600 chez les parisiens modernes. » (D^ Lebon, Le^ Sociétés, p. 193); — la similitude psychique ; « dans l'Egypte supérieure, le marchand d'esclaves ne se renseigne avec précision que sur le lieu d'origine de l'esclave et non

sur son caractère individuel, car une longne expérience lui a appris que les différences entre individus de la même tribu sont insignifiantes à côté de celles qui dérivent de la race. C'est ainsi que les Nubas et les Gallus passent pour très fidèles, les

Abyssins du Nord pour traîtres et perfides, la majorité des autres pour de bons esclaves domestiques,

mais qui ne sont guère utilisables pour le travail corporel; ceux de Fertit, pour sauvages et prompts à la vengeance. » (Waitz, Anthropologie, I, 77); — la similitude sociale, puisque, sauf le chef de tribu et le prêtre, tous remplissent les mêmes fonctions :

il n'y a pas cette division du travail qui, par la dissemblance professionnelle, cause la diversité de caractère, de mœurs et d'idées.

2° L'indépendance individuelle suppose qu'une très large part de notre activité échappe au pouvoir impératif et coercitif du groupe. S'il en est ainsi, les

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individus par la loi du contrat, se font la loi à euxmêmes, disciplinentlibretnent leurs relations, créent spontanément la règle de leurs rapports; d'où Tim-

portance prépondérante du droit contractuel. Or, chez

les peuples sauvages, le droit est exclusivement répressif : cf Le sauvage n'est libre nulle part. Dans le monde entier, la vie quotidienne du sauvage est réglée par une quantité de coutumes compliquées et souvent fbrt incommodes, de dépenses et de privilèges absurdes. De nombreux règlements fort sévères, quoiqu'ils ne soient pas écrits, compassent tous les actes de leur vie» (Lubbock, Les origines de la civilisation, p. 440). Il en est de même dans les civilisations primitives. Voici des exemples de cette réglementation minutieuse dans l'antiquité : (( A Locres, la loi défendait aux hommes de boire du

vin pur. Il était ordinaire que le costume fût fixé

invariablement par les lois de chaque cité ; la législation de Sparte réglait la coiffure des femmes, et

celle d'Athènes leur interdisait de porter en voyage plus de trois robes. A Rhodes, la loi défendait de se raser la barbe ; à Sparte au contraire, elle exigeait qu'on se rasât la moustache » (Fustel de Coulanges,

La Cité Antique, p. 266). Le sauvage ne se fait donc jamais la loi à lui-même: il la reçoit toute faite et

la subit ; il n'y a pas de place pour la convention particulière; le domaine de la coutume transmise par les ancêtres s'étend à tout.

Voilà pour la prétendue indépendance du sauvage. Voici pour ses vertus tant vantées.

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Spencer, s'appiiyant sur les récits des voyageurs,

nous apprend que les Boschimaus sont vindicatifs, que les Malgaches aiment la vengeance, le Papou est irritable, les Andamènes pleins de ressentiment (V. Spencer, Pma/>es de Sociologie, I, 85). Les Australiens sont incapables de tout travail prévoyant,

les Hottentots et les Boschimans infiniment paresseux, les Todas indolents, les Bhils ont horreur du travail, et aussi les Kirguises, et les indigènes d'Amérique (îd., 87). Les Fuégiens vendent leurs enfants comme esclaves aux Patagons. Les Australiens, dans le Murray, tuent parfois un enfant pour

amorcer leurs hameçons avec sa graisse. Les Tasma-

niens enterrent le nouveau-né vivant à côté de sa mère morte (id.. 99). Aux époques de disette, les Fuégiens tuent les vieilles femmes et les mangent (id., 100). Les Damaras sont voleurs et meurtriers (101). La cruauté des Fidjiens et Dahoméens est extrême (101-102). Le cannibalisme est péché mignon de sauvage. « M. de Windt a rapporté de son

voyage une série d'observations intéressantes sur les mœurs des Tchouktches (peuplade de la côte sibérienne du Détroit de Behring)... La moralité de cette peuplade est fort rudimentaire. L'échange des femmes se fait pour une poignée de tabac. L'ivrognerie est le défaut commun à tous les hommes » {Le Tour

du Monde, n' du 12 juin 1897, p. 191). « Rien n'est

curieux comme leur cérémonie appelée Kamitok, qui n'est autre que la mort, volontaire et consentie par

eux, des membres âgés ou jugés inutiles de lacom-

munauté. Voici en quoi elle consiste: quand l'énergie productive d'un Tchouktche a diminué d'une façon appréciable, un conseil de famille est réuni et on y fixe le jour où cet inutile partira pour l'autre monde. Cette sentence est rendue en présence de la victime, qui règle les détails de l'opération à venir,

et qui s'occupe souvent elle-même des préparatifs

de sa propre mise à mort. L'exécution est précédée

d'un banquet où les viandes les plus variées sont absorbées et où le whisky le plus atroce est consommé jusqu'à l'enivreiuent complet des convives. Seul, le bouri^eau doit rester sobre, sous peine d'une forte amende. Quand on a beaucoup mangé et beaucoup bu, on forme le cercle, et le condamné vient s'asseoir docilement au milieu. L'exécuteur saute alors rapidement sur lui et l'étrangle avec une lanière faite de peau de morse » (id.).

Ajoutons à ce tableau, moins flatteur que les descriptions du philosophe de Genève, la misère, le

dénûment du sauvage, les grandes fatigues qu'il

doit s'imposer pour obtenir une maigre nourriture, ses abris rudimentaires contre les intempéries des

saisons, l'esclavage en lequel il est tenu par les forces naturelles qu'il n'a su ni utiliser ni asservir, les attaques dont il est l'objet de la part de ses semblables, son intelligence pauvrement développée, privée

de cette richesse d'idées, de sentiments, de sensations, qui s'épanouissent dans l'âme moderne.

Rousseau s'enthousiasmait pour ces formes sociales rudimentaires, pai'ce que, les estimant si

proches de l'élat cle nature, il les croyait favorables à réclosion de toutes les vertus dont il imaginait la

nature des hommes exclusivement pourvue. Mais

cette bonté native, chez tous ceux qui s'en prévalent n'apparaît qu'à titre de postulat. A tout le moins cette proposition demandait-elle une preuve ; puisque Ton avoue constater partout la méchanceté humaine, qui peut nous autoriser à proclamer sa nature originelle excellente ?

Il est même, dans les développements dont Rousseau a enrichi cette idée fondamentale, des contradictions qui ne laissent pas que de surprendre. L'homme est bon, dit-il.Et il ajoute: c'est lasociété qui le pervertit. Puis il proclame que la société est une création volontaire d'individus contractant

entre eux ; la société est Tœuvre voulue des hommes.

— Maïs, objecterons-nous, si les hommes sont bons, comment ont-ils pu faire une société mauvaise? Et il faut bien qu'ils aient fait une société mauvaise, puisque, si celte société avait été bonne, elle n'aurait pu rendre mauvais ses membres.

Môme remarque lorsque Rousseau nous signale

les arts, les lettres et les sciences, comme une cause

active de perversion. Cela encore n'est pas possible si l'on suppose l'homme bon, car les arts, les lettres et les sciences, étant le produit des facultés humaines,de leur culture, de leur développement, doivent être bons comme l'homme lui-même, leur créateur. Rousseau n'explique pas davantage la perte de

cette bonté originelle. La raison qu'il en donne con-

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