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que nous donne la nature, elles forces qu'elle nous fournit pour les satisfaire. Donc il est impossible d'atteindre ici-bas le bonheur absolu. C'était cependant la thèse soutenue par S Faure. L'homme, disait-il, est créé pour le parfait bonheur ; il doit le trouver ici-bas ; et, puisque tout le mal vient du
principe autoritaire, c'est par la plus complète liberté que nous atteindrons à cette félicité à laquelle en nous tout aspire. Ces promesses de bonheur universel sont vaines. Si notre vie était rendue parfaitement heureuse, nous souffririons davantage encore de la perdre dans le dénouement fatal de la mort. C'est là notre part irréductible de souffrance. Et il
convient de la faire plus large encore. Supprimera-
t-on toutes les maladies, toutes les infirmités, héréditaires ou accidentelles ? A supposer même tous nos désirs satisfaits, cette satiété ne nous lasseraitelle pas ? Mais nos désirs ne sauraient être jamais remplis pleinement. Il y a toujours 'discordance entre ce que nous savons et ce qui, ignoré de nous,
sollicite notre besoin de savoir: souffrance intellectuelle. 11 y a toujours désaccord entre l'amour que
nous rêvons, la beauté que nous désirons, et les réalités de l'esthétique et du cœur: souffrance morale. Il y toujours un formidable abîme entre les commodités que nous recherchons, le luxe que nous imaginons, la souplesse, la force et la santé que nous
voudrions pour notre corps, et ce que le génie inventif OU la nature nous permet d'obtenir : souffrance matérielle. Il en sera toujours ainsi, carie propre
de nous-meme est d'oublier les améliorations acquises pour rêver d'améliorations nouvelles. On ne se souvient plus des maux supprimés, des souffrances apaisées : on veut supprimer d'autres maux, apaiser d'autres douleurs. Nos sens plus raffinés sont sujets à des susceptibilités inconnues.Cequiest
acquis nous montre mieux ce qui reste à acquérir.
Lorsque nous possédons une chose désirée, ses défauts nous apparaissent. Le désir assouvi suscite un nouveau désir. Le rapport entre ce qui est obtenu
et ce qui manque, entre le remède apporté àun'mal et le mal que fait découvrir ce remède, est un rapport constant : sa proportion ne peut être changée.
Ce vouloir insatiable fait notre malheur, mais il tient à la relativité dont sont affectés notre nature
et tout l'univers. Notre pensée dépasse toujours la matière; la conception, l'exécution; le désir, la réalité; l'imagination, les choses. Tout en nous appelle l'infini, et ce monde ne nous le livre pas. Cet absolu
bonheur que promet S. Faure est un mythe. Nous
pouvons devenir de moins en moins malheureux. Mais il y a une part irréductible de souffrance. Et
comme nos passions sont des ouvrières de nos maux, nous amoindrirons ceux-ci en commandant à celleslà.
Est-il donc vrai que ce soit diminuer notre vitalité, notre puissance, que de discipliner nos instincts? Nullement. La loi morale ne détruit pas ces
éléments de vie : elle conduit leur élan. Ce n'estpas tuer les passions qu'en diriger le cours, mais faire
Martin 13
produire des effets bienfaisants à une force aveugle susceptible de causer des ravages. On ne perd pas la puissance impulsive d'un fleuve parce que Ton rend navigable son lit torrentueux ; au contraire, on utilise cd. qui,avant les travaux d'art,était inemployable, périlleux même. Une chute d'eau, si elle n'est domptée, conduite, mise en tutelle, asservie, est une force perdue ; dans sa propre colère, elle se
ronge et s'épuise, puisque son effort use l'obstacle
qui la crée ; livrée à sa fougue,eUe se tue ; le travail de l'homme consolidera et entretiendra la fragile et temporaire barrière d'où elle tire son impétuosité, et, dirigeant, bridant son élan, la fera servir au bien commun. Le transport de la force à distance estl'emploi rationnel d'une force sauvage. D^une façon gé-
rale, la nature est un ensemble de forces ignorées
ou indomptées, qui, laissées à elles-mêmes, dorment inutiles ou causent d'irréparables malheurs :
l'effort industrieux de l'homme, qui constitue une main-mise sur leur indépendance, une règle imposée à leur inaction ou à leur impulsion, qui les tire du sommeil ou fait taire leurs rages, tend, par cela
même, non à les détruire, mais à les rendre fécondes. Les forces qui dorment au sein de la terre, rhomme les fait entrer dans le tourbillon de son activité ; celles qui se déchaînent autour de lui, et entravent son règne, il les mate, et c'est par ce labeur de domestication de la nature qu'il édifie sa puisâance.Or, le cœur humain est plein de forces endormies ou de forces déchaînées en tempête. Devrons-
nous laisser aux unes leurs torpeurs, aux autres leurs désordres ? Loin de là, il convient de les faire fructueuses, d'exploiter celles qui sommeillent, de dompter celles qui ravagent. Prèles, dans leurs in': discipline ou leur silence, pour le bien comme pour
le mal, c'est à nous qu'il appartient de leur tracer une voie. En nous s'agitent de hautes aspirations et des inclinations vicieuses; à nous incombe de mettre au service des premières le ressort des passions. Se
dominer soi-même, comme dominer les choses, tel est le double objet proposé à nos efforts, le double empire promis à notre infatigable volonté.
Ainsi un ordre de choses nouveau exige chez les individus une série de qualités nouvelles. Jl faut que des aptitudes différentes se manifestent en concordance avec le milieu qui vient de naître. Or,, les
systèmes que nous avons étudiés, en accordant une place prépondérante à l'idée altruiste, à la notion
de solidarité, en adressant appel au devoir pressant pour chacun de travailler à son plein épanouissement individuel et à l'entier développement social, supposent des hommes de moralité élevée, de connaissances étendues, de jugement sûr, une culture
peu ordinaire de la conscience et du savoir (J). Si l'on ne s'applique dès cette heure à moraliser et à instruire jusqu'aux derniers rangs des masses popu-