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La question sociale et l'opinion du pays

Je ne viens point faire ici œuvre de pédagogue ; il est bon de le déclarer tout d'abord, car si la question sociale intéresse tout le monde, la science économique et le socialisme tliéorique n'ont jamais eu le don de passionner les masses.

Il est de nombreuses manières d'envisager la question sociale, de concevoir le socialisme : chaque socialiste de marque a sa théorie, professe ses doctrines, et les opinions les plus contradictoires ont été émises sur ce vaste sujet .

Ce n't^st point ici le cas de parler des écoles

allemandes, françaises, anglaises, pour ne citer que les plus importantes : toutes ces chapelles sont loin de s'accorder et il y aurait un gros volume à écrire sur leurs divergences de vues. Elles se chargent d'ailleurs de le faire ellesmêmes et, plus leurs chefs écrivent, moins ils risquent de s'entendre.

Il n'est rien d'amusant comme d'entendre des gens graves soutenir que le socialisme est unescience, alors que, par sa définition même, ce n'est qu'une aspiration vague à un meilleur état social, une entité philosophique. La science économique, avec ses nombreuses subdivisions, est une science positive. Mais le socialisme peut-il prétendre à être plus qu'une préscience ?

On voudra bien remarquer que, fidèle à mon vœu d'être clair et précis, je ne me permets pas d'entrer dans la démonstration théorique de ces vérités. Il suffit, je crois, de les énoncer, pour les rendre lumineuses et le grand public ne me pardonnerait pas de faire étalage d'érudition.

Jusqu'à ce jourje socialisme n'a été qu'un

mot creux, exploité par des hommes habiles, politiciens désireux d'exciter les passions les plus viles des basses classes et d'arriver ainsi aux situations ambitionnées. Les théories politiques les plus subversives, les doctrines les plus révolutionnaires se sont parées de l'étiquette de socialisme. Et les gens de bien, qui ont répondu à ces sectaires, n'ontpas su démêler Técheveau socialiste et ont classé les socialistes en différents groupes qu'ils ont baptisé d'un terme générique, le parti social.

C'est là une grande erreur qui a été commise, car, il faut bien le proclamer, le parti social, c'est la masse des hommes, c'est Thunianité entière. Nous formons tous un parti social et, si les arguties du socialisme théorique nous laissent inditlërents, les misères des humains nous émeuvent.

Dire que la société est admirablement organisée, ce serait renouveler l'ironique boutade de Voltaire : « Tout est pour le mieux dans le

meilleur des mondes ! » Mais dire qu'il faut détruire tout ce qui constitue aujourd'hui la base ou les fondements de notre société pour l'édifier sur un nouveau modèle, c'est commettre la plus grande erreur qu'il soit possible d'imaginer ; je dirais plus : c'est être inconscient ou criminel.

Tout est perfectible en ce monde, si la perfection ne saurait être de ce monde : il faut donc s'efforcer d'améliorer les institutions de la société, non de les renverser. C'est en étudiant les questions sociales avec beaucoup de bon sens et moins de raisonnements aussi spécieux que ceux de la pseudo-science du socialisme qu'on arrivera, à force de temps, à une organisation plus équitable et plus rationnelle de l'ordre social.

N'oublions pas que les progrès à réaliser dans ce dessein en France sont moins nombreux et plus faciles à atteindre que dans les autres pays, que la plus grande partie des

desiderata de Liebknecht et de Bebel, nous les possédons en France sous la troisième République et qu'il nous sera plus facile d'arriver à bout des réformes politiques qui s'imposent.

J'ai eu l'occasion de voir pj'csque tous les chefs des partis socialistes européens et de causer avec eux: ce qu'ils préconisent surtout,c'est l'union des ouvriers qui doit faire leur force et leur assurer la victoire. Mais où ils ne s'entendront jamais, c'est sur le programmeà adopter, et la véritable raison à ce désaccord, c'est qu'aucun d'eux n'a présenté et ne peut présenter un programme rationnel et équitable.

Certes les aspirations du peuple, de la plèbe des campagnes et des villes, sont dignes d'être considérées, examinées avec soin, et tout homme de cœur, en cette fin de siècle, ne peut assister sans tristesse au spectacle qu'offre la société humaine, moins en France qu'ailleurs, mais dans le monde entier, sans exception toutefois, divisée en une catégorie de gens

qui possèdent et une autre de gens qui n'ont rien.

Qu'on ne s'illusionne pas ! Non, tout n'est pas pour le mieux môme sous la plus calme des républiques, puisque, si les barrières sociales qui séparaient les hoaimes ont été détruites depuis 1789, de nouvelles barrières d'argent ont été élevées qui les séparent avec plus de rigueur que jamais. Nous sommes aujourd'hui presque en pleine féodalité financière et la question sociale tout entière se résume en ceci : il est des hommes qui possèdent et dautres qui veulent posséder.

Et, si les classes dirigeantes n'écoutent point la voix du bon sens, si elles ne veulent pas faire aux déshérités leur part de soleil et de fortune, il se préparera une révolution formidable qui sera une épouvantable catastrophe, car elle nous jettera dans l'inconnu ou nous ramènera en arrière.

Cette situation des esprits n'est pas l'apanage de la France, l'Europe entière et l'Amérique du Nord peuvent la revendiquer aussi.

On la verra se dessiner et s'affirmer avec le plus de forces en Allemagne, car les classes

pauvres de ce pays sont plus éclairées relativement que celles des autres pays et les doctrines des Bebel etdes Liebknechtsont plus pratiques que celles des autres socialistes, en considération surtout de Tétat social de l'Allemagne actuelle.

Nous assistons, sans nous en douter (il en est toujours ainsi) à un des plus sublimes spectacles qu'il soit donné à rh()mme d'admirer : à l'éclosion de l'intelligence de plusieurs millions d'hommes, à l'éveil intellectuel de toutes les classes prolétaires. Espérons, tâchons de faire en sorte que cet éveil soit aussi moral que pacifique.

A une société qui se transforme, n'essayons pas d'imposer des formules surannées, des instruments hors d'usage. Il ne faut plus, de nos jours, être conservateur, il faut être progressiste et l'être avec la conviction (jii'il faut travailler à une grande œuvre, à une œuvre pie, et qu'en cherchantà améliorer la situation

PREFAGI^

de nos frères moins bien partagés, nous éviterons à nos descendants d'effroyables calamités.

A la fin du siècle dernier, il soufflait aussi un beau vent de philanthropie, mais on se bornait à faire de grandes phrases et de beaux vœux. Qu'en est-il résulté ?

Morbleu ! il importe d'agir avec plus de discerneaient et d'habileté, de profiter enfin des leçons du passé. Aujourd'hui, tout homme libre, tout penseur, peut dire son mot dans cette grave question : il le doit même Eh bien qu'on me permettre de dire le mien au nom du bon sens, car c'est le seul titre dont il faut se faire gloire.

Tout le monde se plaint, et l'ouvrierdans les villes, et le laboureur aux champs. Consultez les négociants : le grand commerce languit ; les commerçants : c'est la ruine, la concurrence les tue ; les industriels : pas assez de débouchés ! Et tous souffrent, avocats, hommes de de lettres, il n'est pas jusqu'aux financiers

qui ne se plaignent. Est-ce un mal apparent ? Non, c'est un mal trop réel, hélas !

11 y a pléthore : il y a surtout arrêt dans les affaires, non pas diminution du chiffre des affaires, mais un arrêt sensible. Or, en aff'aires surtout, tout arrêt est fatal, il faut marcher, se développer sans cesse, sous peine de ralentissement et de mort.

Combien de gens qui aujourd'hui mangent leur capital au lieu du revenu ? Et combien qui, à cause de ce seul fait, ne mangent pas. C'est le plus triste, mais il faut le reconnaître, l'arrêt des affaires, est toujours l'arrêt du crédit et, comme le crédit est le seul moyen du deshérité pour acquérir la fortune, couper le crédit, c'est lire à des millions d'hommes leur arrêt de mort.

Et pourquoi cet arrêt ? N'y a-t-il plus rien à faire ici-bas commercialement, industriellement, financièrement en dehors de ce qu'on a déjà fait ? Ce serait insensé de le croire : tout réclame des améliorations. Nos ports veulent de grands travaux, nos voies de communication sont insuflisantes pour lutter avec la concurrence étrangère. II faut que le

Parlement, au lieu de politiquer^ s'occupe des grandes questions sociales et surtout économiques, que le gouvernement, au lieu de taquiner le clergé, prenne en mains les revendications de tous. Qu'on ne fasse pas du socialisme d'État, mais qu'on s'efforce de raisonner les questions sociales et que le gouvernement aide à leur solution, au lieu de l'empêcher.

Qu'on montre bien à tous que les questions politiques d'ordre inférieur sont mises au second plan, qu'il n'y a plus en France que des Français désireux d'améliorer le sort des basses classes; que tous, catholiques et républicains, s'unissent sur le terrain social et travaillent dans rintérêt du peuple, pour le plus grand bien de l'humanité et pour la plus grande gloire de la patrie.

Henri IV est populaire pour avoir souhaité la poule au pot à tous les I^rançais ; la République le serait aussi, si elle essayait seulement de donner du pain à tous les travailleurs.

Est-ce impossible ? Non, si l'on veut faire du socialisme pratique, si l'on crie bien haut que nous sommes tous membres du parti social et qu'il est plus glorieux de donner du travail

PBÉFACE 11

aux hommes que d'opprimer l'Église qui cherche de son côté à améliorer le sort des pauvres et ne fait que suivre en cela ses plus admirables traditions.

Quand donc ne parlerons-nous plus dans le désert ?

Gaston Routier.

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